ce soit mon habitude? Dites. Voyons, il n’est tel que de s’entendre.
Voyons, vous avez besoin d’argent?
— Ah! fit lamentablement Manicamp.
— Moi, j’ai besoin de mon office. Que Malicorne ait l’office, Malicorne
aura de l’argent. Ce n’est pas plus difficile que cela.
— Eh bien! alors, soyez tranquille. Je vais faire de mon mieux.
— Faites.
De Guiche s’avançait; Malicorne tira de son côté, Manicamp happa de
Guiche.
Le comte était rêveur et sombre.
— Dites-moi quelle rime vous cherchez, mon cher comte, dit Manicamp.
J’en tiens une excellente pour faire le pendant de la vôtre, surtout si
la vôtre est en _ame_.
De Guiche secoua la tête, et, reconnaissant un ami, il lui prit le bras.
— Mon cher Manicamp, dit-il, je cherche autre chose qu’une rime.
— Que cherchez-vous?
— Et vous allez m’aider à trouver ce que je cherche, continua le comte,
vous qui êtes un paresseux, c’est-à-dire un esprit d’ingéniosité.
— J’apprête mon ingéniosité, cher comte.
— Voilà le fait: je veux me rapprocher d’une maison où j’ai affaire.
— Il faut aller du côté de cette maison, dit Manicamp.
— Bon. Mais cette maison est habitée par un mari jaloux.
— Est-il plus jaloux que le chien Cerberus?
— Non, pas plus, mais autant.
— A-t-il trois gueules, comme ce désespérant gardien des enfers? Oh!
ne haussez pas les épaules, mon cher comte; je fais cette question
avec une raison parfaite, attendu que les poètes prétendent que, pour
fléchir mon Cerberus, il faut que le voyageur apporte un gâteau. Or,
moi qui vois la chose du côté de la prose, c’est-à-dire du côté de la
réalité, je dis: «Un gâteau, c’est bien peu pour trois gueules. Si
votre jaloux a trois gueules, comte, demandez trois gâteaux.»
— Manicamp, des conseils comme celui-là, j’en irai chercher chez M.
Beautru.
— Pour en avoir de meilleurs, monsieur le comte, dit Manicamp avec un
sérieux comique, vous adopterez alors une formule plus nette que celle
que vous m’avez exposée.
— Ah! si Raoul était là, dit de Guiche, il me comprendrait, lui.
— Je le crois, surtout si vous lui disiez: J’aimerais fort à voir
Madame de plus près, mais je crains Monsieur, qui est jaloux.
— Manicamp! s’écria le comte avec colère et en essayant d’écraser le
railleur sous son regard.
Mais le railleur ne parut pas ressentir la plus petite émotion.
— Qu’y a-t-il donc, mon cher comte? demanda Manicamp.
— Comment! c’est ainsi que vous blasphémez les noms les plus sacrés!
s’écria de Guiche.
— Quels noms?
— Monsieur! Madame! les premiers noms du royaume.
— Mon cher comte, vous vous trompez étrangement, et je ne vous ai pas
nommé les premiers noms du royaume. Je vous ai répondu à propos d’un
mari jaloux que vous ne me nommiez pas, mais qui nécessairement a
une femme; je vous ai répondu: Pour voir Madame, rapprochez-vous de
Monsieur.
— Mauvais plaisant, dit en souriant le comte, est-ce cela que tu as dit?
— Pas autre chose.
— Bien! alors.
— Maintenant, ajouta Manicamp, voulez-vous qu’il s’agisse de Mme la
duchesse… et de M. le duc… soit, je vous dirai: «Rapprochons-nous de
cette maison quelle qu’elle soit; car c’est une tactique qui, dans
aucun cas, ne peut être défavorable à votre amour.»
— Ah! Manicamp, un prétexte, un bon prétexte, trouve-le-moi?
— Un prétexte, pardieu! cent prétextes, mille prétextes. Si Malicorne
était là, c’est lui qui vous aurait déjà trouvé cinquante mille
prétextes excellents!
— Qu’est-ce que Malicorne? dit de Guiche en clignant des yeux comme un
homme qui cherche. Il me semble que je connais ce nom-là…
— Si vous le connaissez! je crois bien; vous devez trente mille écus à
son père.
— Ah! oui; c’est ce digne garçon d’Orléans…
— À qui vous avez promis un office chez Monsieur; pas le mari jaloux,
l’autre.
— Eh bien! puisqu’il a tant d’esprit, ton ami Malicorne, qu’il me
trouve donc un moyen d’être adoré de Monsieur, qu’il me trouve un
prétexte pour faire ma paix avec lui.
— Soit, je lui en parlerai.
— Mais qui nous arrive là?
— C’est le vicomte de Bragelonne.
— Raoul! Oui, en effet.
Et de Guiche marcha rapidement au-devant du jeune homme.
— C’est vous, mon cher Raoul? dit de Guiche.
— Oui, je vous cherchais pour vous faire mes adieux, cher ami! répliqua
Raoul en serrant la main du comte. Bonjour, monsieur Manicamp.
— Comment! tu pars, vicomte?
— Oui, je pars… Mission du roi.
— Où vas-tu?
— Je vais à Londres. De ce pas, je vais chez Madame; elle doit me
remettre une lettre pour Sa Majesté le roi Charles II.
— Tu la trouveras seule, car Monsieur est sorti.
— Pour aller?…
— Pour aller au bain.
— Alors, cher ami, toi qui es des gentilshommes de Monsieur, charge-toi
de lui faire mes excuses. Je l’eusse attendu pour prendre ses ordres,
si le désir de mon prompt départ ne m’avait été manifesté par M.
Fouquet, et de la part de Sa Majesté.
Manicamp poussa de Guiche du coude.
— Voilà le prétexte, dit-il.
— Lequel?
— Les excuses de M. de Bragelonne.
— Faible prétexte, dit de Guiche.
— Excellent, si Monsieur ne vous en veut pas; méchant comme tout autre,
si Monsieur vous en veut.
— Vous avez raison, Manicamp; un prétexte, quel qu’il soit, c’est tout
ce qu’il me faut. Ainsi donc, bon voyage, cher Raoul!
Et là-dessus les deux amis s’embrassèrent.
Cinq minutes après, Raoul entrait chez Madame, comme l’y avait invité
Mlle de Montalais.
Madame était encore à la table où elle avait écrit sa lettre.
Devant elle brûlait la bougie de cire rose qui lui avait servi à la
cacheter. Seulement, dans sa préoccupation, car Madame paraissait fort
préoccupée, elle avait oublié de souffler cette bougie.
Bragelonne était attendu: on l’annonça aussitôt qu’il parut.
Bragelonne était l’élégance même: il était impossible de le voir une
fois sans se le rappeler toujours; et non seulement Madame l’avait vu
une fois, mais encore, on se le rappelle, c’était un des premiers qui
eussent été au devant d’elle, et il l’avait accompagnée du Havre à
Paris.
Madame avait donc conservé un excellent souvenir de Bragelonne.
— Ah! lui dit-elle, vous voilà, monsieur; vous allez voir mon
frère, qui sera heureux de payer au fils une portion de la dette de
reconnaissance qu’il a contractée avec le père.
— Le comte de La Fère, madame, a été largement récompensé du peu qu’il
a eu le bonheur de faire pour le roi par les bontés que le roi a eues
pour lui, et c’est moi qui vais lui porter l’assurance du respect, du
dévouement et de la reconnaissance du père et du fils.
— Connaissez-vous mon frère, monsieur le vicomte?
— Non, Votre Altesse; c’est la première fois que j’aurai le bonheur de
voir Sa Majesté.
— Vous n’avez pas besoin d’être recommandé près de lui. Mais enfin,
si vous doutez de votre valeur personnelle, prenez-moi hardiment pour
votre répondant, je ne vous démentirai point.
— Oh! Votre Altesse est trop bonne.
— Non, monsieur de Bragelonne. Je me souviens que nous avons fait route
ensemble, et que j’ai remarqué votre grande sagesse au milieu des
suprêmes folies que faisaient, à votre droite et à votre gauche, deux
des plus grands fous de ce monde, MM. de Guiche et de Buckingham. Mais
ne parlons pas d’eux; parlons de vous. Allez-vous en Angleterre pour
y chercher un établissement? Excusez ma question: ce n’est point la
curiosité, c’est le désir de vous être bonne à quelque chose qui me la
dicte.
— Non, madame; je vais en Angleterre pour remplir une mission qu’a bien
voulu me confier Sa Majesté, voilà tout.
— Et vous comptez revenir en France?
— Aussitôt cette mission remplie, à moins que Sa Majesté le roi Charles
II ne me donne d’autres ordres.
— Il vous fera tout au moins la prière, j’en suis sûre, de rester près
de lui le plus longtemps possible.
— Alors, comme je ne saurai pas refuser, je prierai d’avance Votre
Altesse Royale de vouloir bien rappeler au roi de France qu’il a loin
de lui un de ses serviteurs les plus dévoués.
— Prenez garde que, lorsqu’il vous rappellera, vous ne regardiez son
ordre comme un abus de pouvoir.
— Je ne comprends pas, Madame.
— La cour de France est incomparable, je le sais bien; mais nous avons
quelques jolies femmes aussi à la cour d’Angleterre.
Raoul sourit.
— Oh! dit Madame, voilà un sourire qui ne présage rien de bon à mes
compatriotes. C’est comme si vous leur disiez, monsieur de Bragelonne:
«Je viens à vous, mais je laisse mon cœur de l’autre côté du détroit. »
N’est-ce point cela que signifiait votre sourire?
— Votre Altesse a le don de lire jusqu’au plus profond des âmes; elle
comprendra donc pourquoi maintenant tout séjour prolongé à la cour
d’Angleterre serait une douleur pour moi.
— Et je n’ai pas besoin de m’informer si un si brave cavalier est payé
de retour?
— Madame, j’ai été élevé avec celle que j’aime, et je crois qu’elle a
pour moi les mêmes sentiments que j’ai pour elle.
— Eh bien! partez vite, monsieur de Bragelonne, revenez vite, et, à
votre retour, nous verrons deux heureux, car j’espère qu’il n’y a aucun
obstacle à votre bonheur?
— Il y en a un grand, madame.
— Bah! et lequel?
— La volonté du roi.
— La volonté du roi!… Le roi s’oppose à votre mariage?
— Ou du moins il le diffère. J’ai fait demander au roi son agrément par
le comte de La Fère, et, sans le refuser tout à fait, il a au moins dit
positivement qu’il le lui ferait attendre.
— La personne que vous aimez est-elle donc indigne de vous?
— Elle est digne de l’amour d’un roi, madame.
— Je veux dire: peut-être n’est-elle point d’une noblesse égale à la
vôtre?
— Elle est d’excellente famille.
— Jeune, belle?
— Dix-sept ans, et pour moi belle à ravir!
— Est-elle en province ou à Paris?
— Elle est à Fontainebleau, madame.
— À la cour?
— Oui.
— Je la connais?
— Elle a l’honneur de faire partie de la maison de Votre Altesse Royale.
— Son nom? demanda la princesse avec anxiété, si toutefois,
ajouta-t-elle en se reprenant vivement, son nom n’est pas un secret?
— Non, madame; mon amour est assez pur pour que je n’en fasse de secret
à personne, et à plus forte raison à Votre Altesse, si parfaitement
bonne pour moi. C’est Mlle Louise de La Vallière.
Madame ne put retenir un cri, dans lequel il y avait plus que de
l’étonnement.
— Ah! dit-elle, La Vallière… celle qui hier…
Elle s’arrêta.
— Celle qui, hier, s’est trouvée indisposée, je crois, continua-t-elle.
— Oui, madame, j’ai appris l’accident qui lui était arrivé ce matin
seulement.
— Et vous l’avez vue avant que de venir ici?
— J’ai eu l’honneur de lui faire mes adieux.
— Et vous dites, reprit Madame en faisant un effort sur elle-même, que
le roi a… ajourné votre mariage avec cette enfant?
— Oui, madame, ajourné.
— Et a-t-il donné quelque raison à cet ajournement?
— Aucune.
— Il y a longtemps que le comte de La Fère lui a fait cette demande?
— Il y a plus d’un mois, madame.
— C’est étrange, fit la princesse.
Et quelque chose comme un nuage passa sur ses yeux.
— Un mois? répéta-t-elle.
— À peu près.
— Vous avez raison, monsieur le vicomte, dit la princesse avec un
sourire dans lequel Bragelonne eût pu remarquer quelque contrainte, il
ne faut pas que mon frère vous garde trop longtemps là-bas; partez donc
vite, et, dans la première lettre que j’écrirai en Angleterre, je vous
réclamerai au nom du roi.
Et Madame se leva pour remettre sa lettre aux mains de Bragelonne.
Raoul comprit que son audience était finie; il prit la lettre,
s’inclina devant la princesse et sortit.
— Un mois! murmura la princesse; aurais-je donc été aveugle à ce point,
et l’aimerait-il depuis un mois?
Et, comme Madame n’avait rien à faire, elle se mit à commencer pour son
frère la lettre dont le post-scriptum devait rappeler Bragelonne.
Le comte de Guiche avait, comme nous l’avons vu, cédé aux insistances
de Manicamp, et s’était laissé entraîner par lui jusqu’aux écuries; où
ils firent seller leurs chevaux; après quoi, par la petite allée dont
nous avons déjà donné la description à nos lecteurs, ils s’avancèrent
au-devant de Monsieur, qui, sortant du bain, s’en revenait tout frais
vers le château, ayant sur le visage un voile de femme, afin que le
soleil, déjà chaud, ne hâlât pas son teint.
Monsieur était dans un de ces accès de belle humeur qui lui inspiraient
parfois l’admiration de sa propre beauté. Il avait, dans l’eau, pu
comparer la blancheur de son corps à celle du corps de ses courtisans,
et, grâce au soin que Son Altesse Royale prenait d’elle-même, nul
n’avait pu, même le chevalier de Lorraine, soutenir la concurrence.
Monsieur avait de plus nagé avec un certain succès, et tous ses nerfs
tendus dans une sage mesure par cette salutaire immersion dans l’eau
fraîche, tenaient son corps et son esprit dans un heureux équilibre.
Aussi, à la vue de de Guiche, qui venait au petit galop au-devant de
lui sur un magnifique cheval blanc, le prince ne put-il retenir une
joyeuse exclamation.
— Il me semble que cela va bien, dit Manicamp, qui crut lire cette
bienveillance sur la physionomie de Son Altesse Royale.
— Ah! bonjour, Guiche, bonjour, mon pauvre Guiche, s’écria le prince.
— Salut à Monseigneur! répondit de Guiche, encouragé par le ton de voix
de Philippe; santé, joie, bonheur et prospérité à Votre Altesse!
— Sois le bienvenu, Guiche, et prends ma droite, mais tiens ton cheval
en bride, car je veux revenir au pas sous ces voûtes fraîches.
— À vos ordres, monseigneur.
Et de Guiche se rangea à la droite du prince comme il venait d’y être
invité.
— Voyons, mon cher de Guiche, dit le prince, voyons, donne-moi un peu
des nouvelles de ce de Guiche que j’ai connu autrefois et qui faisait
la cour à ma femme?
De Guiche rougit jusqu’au blanc des yeux, tandis que Monsieur éclatait
de rire comme s’il eût fait la plus spirituelle plaisanterie du monde.
Les quelques privilégiés qui entouraient Monsieur crurent devoir
l’imiter, quoiqu’ils n’eussent pas entendu ses paroles, et ils
poussèrent un bruyant éclat de rire qui prit au premier, traversa le
cortège et ne s’éteignit qu’au dernier. De Guiche, tout rougissant
qu’il était, fit cependant bonne contenance: Manicamp le regardait.
— Ah! monseigneur, répondit de Guiche, soyez charitable à un
malheureux; ne m’immolez pas à M. le chevalier de Lorraine!
— Comment cela?
— S’il vous entend me railler, il renchérira sur Votre Altesse et me
raillera sans pitié.
— Sur ton amour pour la princesse?
— Oh! monseigneur, par pitié!
— Voyons, voyons, de Guiche, avoue que tu as fait les yeux doux à
Madame.
— Jamais je n’avouerai une pareille chose, monseigneur.
— Par respect pour moi? Eh bien! je t’affranchis du respect, de Guiche.
Avoue, comme s’il s’agissait de Mme de Chalais, ou de Mlle de La
Vallière.
Puis, s’interrompant:
— Allons, bon! dit-il en recommençant à rire, voilà que je joue avec
une épée à deux tranchants, moi. Je frappe sur toi et je frappe sur mon
frère, Chalais et La Vallière, ta fiancée à toi, et sa future à lui.
— En vérité, monseigneur, dit le comte, vous êtes aujourd’hui d’une
adorable humeur.
— Ma foi, oui! je me sens bien, et puis ta vue me fait plaisir.
— Merci, monseigneur.
— Tu m’en voulais donc?
— Moi, monseigneur?
— Oui.
— Et de quoi, mon Dieu?
— De ce que j’avais interrompu tes sarabandes et tes espagnoleries.
— Oh! Votre Altesse!
— Voyons, ne nie point. Tu es sorti ce jour-là de chez la princesse
avec des yeux furibonds; cela t’a porté malheur, mon cher, et tu as
dansé le ballet d’hier d’une pitoyable façon. Ne boude pas, de Guiche;
cela te nuit en ce que tu prends l’air d’un ours. Si la princesse t’a
regardé hier, je suis sûr d’une chose…
— De laquelle, monseigneur? Votre Altesse m’effraie.
— Elle t’aura tout à fait renié.
Et le prince de rire de plus belle.
«Décidément, pensa Manicamp, le rang n’y fait rien, et ils sont tous
pareils.»
Le prince continua.
— Enfin, te voilà revenu; il y a espoir que le chevalier redevienne
aimable.
— Comment, cela, monseigneur, et par quel miracle puis-je avoir cette
influence sur M. de Lorraine?
— C’est tout simple, il est jaloux de toi.
— Ah bah! vraiment?
— C’est comme je te le dis.
— Il me fait trop d’honneur.
— Tu comprends, quand tu es là, il me caresse; quand tu es parti, il
me martyrise. Je règne par bascule. Et puis tu ne sais pas l’idée qui
m’est venue?
— Je ne m’en doute pas, monseigneur.
— Eh bien! quand tu étais en exil, car tu as été exilé, mon pauvre
Guiche…
— Pardieu! monseigneur, à qui la faute? dit de Guiche en affectant un
air bourru.
— Oh! ce n’est certainement pas à moi, cher comte, répliqua Son Altesse
Royale. Je n’ai pas demandé au roi de t’exiler, foi de prince!
— Non pas vous, monseigneur, je le sais bien; mais…
— Mais Madame? Oh! quant à cela, je ne dis pas non. Que diable lui
as-tu donc fait, à Madame?
— En vérité, monseigneur…
— Les femmes ont leur rancune, je le sais bien, et la mienne n’est pas
exempte de ce travers. Mais, si elle t’a fait exiler, elle, je ne t’en
veux pas, moi.
— Alors, monseigneur, dit de Guiche, je ne suis qu’à moitié malheureux.
Manicamp, qui venait derrière de Guiche et qui ne perdait pas une
parole de ce que disait le prince, plia les épaules jusque sur le cou
de son cheval pour cacher le rire qu’il ne pouvait réprimer.
— D’ailleurs, ton exil m’a fait pousser un projet dans la tête.
— Bon!
— Quand le chevalier, ne te voyant plus là et sûr de régner seul, me
malmenait, voyant, au contraire de ce méchant garçon, ma femme si
aimable et si bonne pour moi qui la néglige, j’eus l’idée de me faire
un mari modèle, une rareté, une curiosité de cour; j’eus l’idée d’aimer
ma femme.
De Guiche regarda le prince avec un air de stupéfaction qui n’avait
rien de joué.
— Oh! balbutia de Guiche tremblant, cette idée-là, monseigneur, elle ne
vous est pas venue sérieusement?
— Ma foi, si! J’ai du bien que mon frère m’a donné au moment de mon
mariage; elle a de l’argent, elle, et beaucoup, puisqu’elle en tire
tout à la fois de son frère et de son beau-frère, d’Angleterre et de
France. Eh bien! nous eussions quitté la cour. Je me fusse retiré au
château de Villers-Cotterets, qui est de mon apanage, au milieu d’une
forêt, dans laquelle nous eussions filé le parfait amour aux mêmes
endroits que faisait mon grand père Henri IV avec la belle Gabrielle.
Que dis-tu de cette idée, de Guiche?
— Je dis que c’est à faire frémir, monseigneur, répondit de Guiche, qui
frémissait réellement.
— Ah! je vois que tu ne supporterais pas d’être exilé une seconde fois.
— Moi, monseigneur?
— Je ne t’emmènerai donc pas avec nous comme j’en avais eu le dessein
d’abord.
— Comment, avec vous, monseigneur?
— Oui, si par hasard l’idée me reprend de bouder la cour.
— Oh! monseigneur, qu’à cela ne tienne, je suivrai Votre Altesse
jusqu’au bout du monde.
— Maladroit que vous êtes! grommela Manicamp en poussant son cheval sur
de Guiche, de façon à le désarçonner.
Puis, en passant près de lui comme s’il n’était pas maître de son
cheval:
— Mais pensez donc à ce que vous dites, lui glissa-t-il tout bas.
— Alors, dit le prince, c’est convenu; puisque tu m’es si dévoué, je
t’emmène.
— Partout, monseigneur, partout, répliqua joyeusement de Guiche;
partout, à l’instant même. Êtes-vous prêt?
Et de Guiche rendit en riant la main à son cheval, qui fit deux bonds
en avant.
— Un instant, un instant, dit le prince; passons par le château.
— Pour quoi faire?
— Pour prendre ma femme, parbleu!
— Comment? demanda de Guiche.
— Sans doute, puisque je te dis que c’est un projet d’amour conjugal;
il faut bien que j’emmène ma femme.
— Alors, monseigneur, répondit le comte, j’en suis désespéré, mais pas
de de Guiche pour vous.
— Bah!
— Oui. Pourquoi emmenez-vous Madame?
— Tiens! parce que je m’aperçois que je l’aime.
De Guiche pâlit légèrement, en essayant toutefois de conserver son
apparente gaieté.
— Si vous aimez Madame, monseigneur, dit-il, cet amour doit vous
suffire, et vous n’avez plus besoin de vos amis.
— Pas mal, pas mal, murmura Manicamp.
— Allons, voilà la peur de Madame qui te reprend, répliqua le prince.
— Écoutez donc, monseigneur, je suis payé pour cela; une femme qui m’a
fait exiler.
— Oh! mon Dieu! le vilain caractère que tu as, de Guiche; comme tu es
rancunier, mon ami.
— Je voudrais bien vous y voir, vous, monseigneur.
— Décidément, c’est à cause de cela que tu as si mal dansé hier; tu
voulais te venger en faisant faire à Madame de fausses figures; ah! de
Guiche, ceci est mesquin, et je le dirai à Madame.
— Oh! vous pouvez lui dire tout ce que vous voudrez, monseigneur. Son
Altesse ne me haïra point plus qu’elle ne le fait.
— Là! là! tu exagères, pour quinze pauvres jours de campagne forcée
qu’elle t’a imposés.
— Monseigneur, quinze jours sont quinze jours, et, quand on les passe à
s’ennuyer, quinze jours sont une éternité.
— De sorte que tu ne lui pardonneras pas?
— Jamais.
— Allons, allons, de Guiche, sois meilleur garçon, je veux faire ta
paix avec elle; tu reconnaîtras, en la fréquentant, qu’elle n’a point
de méchanceté et qu’elle est pleine d’esprit.
— Monseigneur…
— Tu verras qu’elle sait recevoir comme une princesse et rire comme
une bourgeoise; tu verras qu’elle fait, quand elle le veut, que les
heures s’écoulent comme des minutes. De Guiche, mon ami, il faut que tu
reviennes sur le compte de ma femme.
«Décidément, se dit Manicamp, voilà un mari à qui le nom de sa femme
portera malheur, et feu le roi Candaule était un véritable tigre auprès
de monseigneur.»
— Enfin, ajouta le prince, tu reviendras sur le compte de ma femme,
de Guiche; je te le garantis. Seulement, il faut que je te montre le
chemin. Elle n’est point banale, et ne parvient pas qui veut à son cœur.
— Monseigneur…
— Pas de résistance, de Guiche, ou nous nous fâcherons, répliqua le
prince.
— Mais puisqu’il le veut, murmura Manicamp à l’oreille de de Guiche,
satisfaites-le donc.
— Monseigneur, dit le comte, j’obéirai.
— Et pour commencer, reprit Monseigneur, on joue ce soir chez Madame;
tu dîneras avec moi et je te conduirai chez elle.
— Oh! pour cela, monseigneur, objecta de Guiche, vous me permettrez de
résister.
— Encore! mais c’est de la rébellion.
— Madame m’a trop mal reçu hier devant tout le monde.
— Vraiment! dit le prince en riant.
— À ce point qu’elle ne m’a pas même répondu quand je lui ai parlé; il
peut être bon de n’avoir pas d’amour-propre, mais trop peu, c’est trop
peu, comme on dit.
— Comte, après le dîner, tu iras t’habiller chez toi et tu viendras me
reprendre, je t’attendrai.
— Puisque Votre Altesse le commande absolument…
— Absolument.
— Il n’en démordra point, dit Manicamp, et ces sortes de choses sont
celles qui tiennent le plus obstinément à la tête des maris. Ah!
pourquoi donc M. Molière n’a-t-il pas entendu celui-là, il l’aurait mis
en vers.
Le prince et sa cour, ainsi devisant, rentrèrent dans les plus frais
appartements du château.
— À propos, dit de Guiche sur le seuil de la porte, j’avais une
commission pour Votre Altesse Royale.
— Fais ta commission.
— M. de Bragelonne est parti pour Londres avec un ordre du roi, et il
m’a chargé de tous ses respects pour Monseigneur.
— Bien! bon voyage au vicomte, que j’aime fort. Allons, va t’habiller,
de Guiche, et reviens-nous. Et si tu ne reviens pas…
— Qu’arrivera-t-il, monseigneur?
— Il arrivera que je te fais jeter à la Bastille.
— Allons, décidément, dit de Guiche en riant, Son Altesse Royale
Monsieur est la contrepartie de Son Altesse Royale Madame. Madame
me fait exiler parce qu’elle ne m’aime pas assez, Monsieur me fait
emprisonner parce qu’il m’aime trop. Merci, monsieur! Merci, madame!
— Allons, allons, dit le prince, tu es un charmant ami, et tu sais bien
que je ne puis me passer de toi. Reviens vite.
— Soit, mais il me plaît de faire de la coquetterie à mon tour,
monseigneur.
— Bah?
— Aussi je ne rentre chez Votre Altesse qu’à une seule condition.
— Laquelle?
— J’ai l’ami d’un de mes amis à obliger.
— Tu l’appelles?
— Malicorne.
— Vilain nom.
— Très bien porté, monseigneur.
— Soit. Eh bien?
— Eh bien! je dois à M. Malicorne une place chez vous, monseigneur.
— Une place de quoi?
— Une place quelconque; une surveillance, par exemple.
— Parbleu! cela se trouve bien, j’ai congédié hier le maître des
appartements.
— Va pour le maître des appartements, monseigneur. Qu’a-t-il à faire?
— Rien, sinon à regarder et à rapporter.
— Police intérieure?
— Justement.
— Oh! comme cela va bien à Malicorne, se hasarda de dire Manicamp.
— Vous connaissez celui dont il s’agit, monsieur Manicamp? demanda le
prince.
— Intimement, monseigneur. C’est mon ami.
— Et votre opinion est?
— Que Monseigneur n’aura jamais un maître des appartements pareil à
celui-là.
— Combien rapporte l’office? demanda le comte au prince.