— Oh! oh! dit-il, fièvre dangereuse.

— Qu’appelez-vous une fièvre dangereuse? demanda le malade avec un

regard impérieux.

— À un affilié de la première ou de la seconde année, répondit le

médecin en interrogeant le moine des yeux, je dirais fièvre curable.

— Mais à moi? dit le franciscain.

Le médecin hésita.

— Regardez mon poil gris et mon front bourré de pensées, continua-t-il;

regardez les rides par lesquelles je compte mes épreuves; je suis un

jésuite de la onzième année, monsieur Grisart.

Le médecin tressaillit.

En effet, un jésuite de la onzième année, c’était un des ces hommes

initiés à tous les secrets de l’ordre, un de ces hommes pour lesquels

la science n’a plus de secrets, la société plus de barrières,

l’obéissance temporelle plus de liens.

— Ainsi, dit Grisart en saluant avec respect, je me trouve en face d’un

maître?

— Oui, agissez donc en conséquence.

— Et vous voulez savoir?…

— Ma situation réelle.

— Eh bien! dit le médecin, c’est une fièvre cérébrale, autrement dit

une méningite aiguë, arrivée à son plus haut point d’intensité.

— Alors, il n’y a pas d’espoir, n’est-ce pas? demanda le franciscain

d’un ton bref.

— Je ne dis pas cela, répondit le docteur; cependant, eu égard au

désordre du cerveau, à la brièveté du souffle, à la précipitation du

pouls, à l’incandescence de la terrible fièvre qui vous dévore…

— Et qui m’a terrassé trois fois depuis ce matin, dit le frère.

— Aussi l’appelai-je terrible. Mais comment n’êtes-vous pas demeuré en

route?

— J’étais attendu ici, il fallait que j’arrivasse.

— Dussiez-vous mourir?

— Dussé-je mourir.

— Eh bien! eu égard à tous ces symptômes, je vous dirai que la

situation est presque désespérée.

Le franciscain sourit d’une façon étrange.

— Ce que vous me dites là est peut-être assez pour ce qu’on doit à un

affilié, même de la onzième année, mais pour ce qu’on me doit à moi,

maître Grisart, c’est trop peu, et j’ai le droit d’exiger davantage.

Voyons, soyons encore plus vrai que cela, soyons franc, comme s’il

s’agissait de parler à Dieu. D’ailleurs, j’ai déjà fait appeler un

confesseur.

— Oh! j’espère cependant, balbutia le docteur.

— Répondez, dit le malade en montrant avec un geste de dignité un

anneau d’or dont le chaton avait jusque-là été tourné en dedans, et qui

portait gravé le signe représentatif de la Société de Jésus.

Grisart poussa une exclamation.

— Le général! s’écria-t-il.

— Silence! dit le franciscain; vous comprenez qu’il s’agit d’être vrai.

— Seigneur, seigneur, appelez le confesseur, murmura Grisart; car, dans

deux heures, au premier redoublement, vous serez pris du délire, et

vous passerez dans la crise.

— À la bonne heure, dit le malade, dont les sourcils se froncèrent un

moment; j’ai donc deux heures?

— Oui, surtout si vous prenez la potion que je vais vous envoyer.

— Et elle me donnera deux heures?

— Deux heures.

— Je la prendrai, fût-elle du poison, car ces deux heures sont

nécessaires non seulement à moi, mais à la gloire de l’ordre.

— Oh! quelle perte! murmura le médecin, quelle catastrophe pour nous!

— C’est la perte d’un homme, voilà tout, répondit le franciscain, et

Dieu pourvoira à ce que le pauvre moine qui vous quitte trouve un

digne successeur. Adieu, monsieur Grisart; c’est déjà une permission

du Seigneur que je vous aie rencontré. Un médecin qui n’eût point été

affilié à notre sainte congrégation m’eût laissé ignorer mon état, et,

comptant encore sur des jours d’existence, je n’eusse pu prendre des

précautions nécessaires. Vous êtes savant, monsieur Grisart, cela nous

fait honneur à tous: il m’eût répugné de voir un des nôtres médiocre

dans sa profession. Adieu, maître Grisart, adieu! et envoyez-moi vite

votre cordial.

— Bénissez-moi, du moins, monseigneur!

— D’esprit, oui… allez… d’esprit, vous dis-je… _Animo_ maître Grisart…

_viribus impossibile_.

Et il retomba sur son fauteuil, presque évanoui de nouveau.

Maître Grisart balança pour savoir s’il lui porterait un secours

momentané, ou s’il courrait lui préparer le cordial promis. Sans doute

se décida-t-il en faveur du cordial, car il s’élança hors de la chambre

et disparut dans l’escalier.

Chapitre CXXVII — Le secret de l’État Quelques moments après la sortie

du docteur Grisart, le confesseur arriva.

À peine eut-il dépassé le seuil de la porte, que le franciscain attacha

sur lui son regard profond.

Puis, secouant sa tête pâle:

— Voilà un pauvre esprit, murmura-t-il, et j’espère que Dieu me

pardonnera de mourir sans le secours de cette infirmité vivante.

Le confesseur de son côté, regardait avec étonnement, presque avec

terreur, le moribond. Il n’avait jamais vu yeux si ardents au moment de

se fermer, regards si terribles au moment de s’éteindre.

Le franciscain fit de la main un signe rapide et impératif.

— Asseyez-vous là, mon père, dit-il, et m’écoutez.

Le confesseur jésuite, bon prêtre, simple et naïf initié, qui des

mystères de l’ordre n’avait vu que l’initiation, obéit à la supériorité

du pénitent.

— Il y a dans cette hôtellerie plusieurs personnes, continua le

franciscain.

— Mais, demanda le jésuite, je croyais être venu pour une confession.

Est ce une confession que vous me faites là?

— Pourquoi cette question?

— Pour savoir si je dois garder secrètes vos paroles.

— Mes paroles sont termes de confession; je les fie à votre devoir de

confesseur.

— Très bien! dit le prêtre s’installant dans le fauteuil que le

franciscain venait de quitter à grand-peine pour s’étendre sur le lit.

Le franciscain continua.

— Il y a, vous disais-je, plusieurs personnes dans cette hôtellerie.

— Je l’ai entendu dire.

— Ces personnes doivent être au nombre de huit.

Le jésuite fit un signe qu’il comprenait.

— La première à laquelle je veux parler, dit le moribond, est un

Allemand de Vienne, et s’appelle le baron de Wostpur. Vous me ferez le

plaisir de l’aller trouver, et de lui dire que celui qu’il attendait

est arrivé.

Le confesseur, étonné, regarda son pénitent; la confession lui

paraissait singulière.

— Obéissez, dit le franciscain avec le ton irrésistible du commandement.

Le bon jésuite, entièrement subjugué, se leva et quitta la chambre.

Une fois le jésuite sorti, le franciscain reprit les papiers qu’une

crise de fièvre l’avait forcé déjà de quitter une première fois.

— Le baron de Wostpur? Bon! dit-il: ambitieux, sot, étroit.

Il replia les papiers qu’il poussa sous son traversin.

Des pas rapides se faisaient entendre au bout du corridor.

Le confesseur rentra, suivi du baron de Wostpur, lequel marchait tête

levée, comme s’il se fût agi de crever le plafond avec son plumet.

Aussi, à l’aspect de ce franciscain au regard sombre, et de cette

simplicité dans la chambre:

— Qui m’appelle? demanda l’Allemand.

— Moi! fit le franciscain.

Puis, se tournant vers le confesseur:

— Bon père, lui dit-il, laissez-nous un instant seuls; quand Monsieur

sortira, vous rentrerez.

Le jésuite sortit, et sans doute profita de cet exil momentané de la

chambre de son moribond pour demander à l’hôte quelques explications

sur cet étrange pénitent, qui traitait son confesseur comme on traite

un valet de chambre.

Le baron s’approcha du lit et voulut parler, mais de la main le

franciscain lui imposa silence.

— Les moments sont précieux, dit ce dernier à la hâte. Vous êtes venu

ici pour le concours, n’est-ce pas?

— Oui, mon père.

— Vous espérez être élu général?

— Je l’espère.

— Vous savez à quelles conditions seulement on peut parvenir à ce haut

grade, qui fait un homme le maître des rois, l’égal des papes?

— Qui êtes-vous, demanda le baron, pour me faire subir cet

interrogatoire?

— Je suis celui que vous attendez.

— L’électeur général?

— Je suis l’élu.

— Vous êtes…

Le franciscain ne lui donna point le temps d’achever; il étendit sa

main amaigrie: à sa main brillait l’anneau du généralat.

Le baron recula de surprise; puis, tout aussitôt, s’inclinant avec un

profond respect:

— Quoi! s’écria-t-il, vous ici, monseigneur? vous dans cette pauvre

chambre, vous sur ce misérable lit, vous cherchant et choisissant le

général futur, c’est-à-dire votre successeur?

— Ne vous inquiétez point de cela, monsieur; remplissez vite la

condition principale, qui est de fournir à l’ordre un secret d’une

importance telle, que l’une des plus grandes cours de l’Europe soit,

par votre entremise, à jamais inféodée à l’ordre. Eh bien! avez-vous ce

secret, comme vous avez promis de l’avoir dans votre demande adressée

au Grand Conseil?

— Monseigneur…

— Mais procédons par ordre… Vous êtes bien le baron de Wostpur?

— Oui, monseigneur.

— Cette lettre est bien de vous?

Le général des jésuites tira un papier de sa liasse et le présenta au

baron.

Le baron y jeta les yeux, et avec un signe affirmatif:

— Oui, monseigneur, cette lettre est bien de moi, dit-il.

— Et vous pouvez me montrer la réponse faite par le secrétaire du Grand

Conseil?

— La voici, monseigneur.

Le baron tendit au franciscain une lettre portant cette simple adresse:

À Son Excellence le baron de Wostpur.

Et contenant cette seule phrase:

Du 15 au 22 mai, Fontainebleau, hôtel du Beau-Paon.

À M D G.

— Bien! dit le franciscain, nous voici en présence, parlez.

— J’ai un corps de troupes composé de cinquante mille hommes; tous les

officiers sont gagnés. Je campe sur le Danube. Je puis en quatre jours

renverser l’empereur, opposé, comme vous savez, au progrès de notre

ordre, et le remplacer par celui des princes de sa famille que l’ordre

nous désignera.

Le franciscain écoutait sans donner signe d’existence.

— C’est tout? dit-il.

— Il y a une révolution européenne dans mon plan, dit le baron.

— C’est bien, monsieur de Wostpur, vous recevrez la réponse; rentrez

chez vous, et soyez parti de Fontainebleau dans un quart d’heure.

Le baron sortit à reculons, et aussi obséquieux que s’il eût pris congé

de cet empereur qu’il allait trahir.

— Ce n’est pas là un secret, murmura le franciscain? c’est un complot…

D’ailleurs, ajouta-t-il après un moment de réflexion, l’avenir de

l’Europe n’est plus aujourd’hui dans la maison d’Autriche.

Et, d’un crayon rouge qu’il tenait à la main, il raya sur la liste le

nom du baron de Wostpur.

— Au cardinal, maintenant, dit-il; du côté de l’Espagne, nous devons

avoir quelque chose de plus sérieux.

Levant les yeux, il aperçut le confesseur qui attendait ses ordres,

soumis comme un écolier.

— Ah! ah! dit-il, remarquant cette soumission, vous avez parlé à l’hôte?

— Oui, monseigneur, et au médecin.

— À Grisart.

— Oui.

— Il est donc là?

— Il attend, avec la potion promise.

— C’est bien! si besoin est, j’appellerai; maintenant, vous comprenez

toute l’importance de ma confession, n’est-ce pas?

— Oui, monseigneur.

— Alors, allez me quérir le cardinal espagnol Herrebia. Hâtez-vous.

Cette fois seulement, comme vous savez ce dont il s’agit, vous resterez

près de moi, car j’éprouve des défaillances.

— Faut-il appeler le médecin?

— Pas encore, pas encore… Le cardinal espagnol, voilà tout… Allez.

Cinq minutes après, le cardinal entrait, pâle et inquiet, dans la

petite chambre.

— J’apprends, monseigneur… balbutia le cardinal.

— Au fait, dit le franciscain d’une voix éteinte.

Et il montra au cardinal une lettre écrite par ce dernier au Grand

Conseil.

— Est-ce votre écriture? demanda-t-il.

— Oui; mais…

— Et votre convocation?…

Le cardinal hésitait à répondre. Sa pourpre se révoltait contre la bure

du pauvre franciscain.

Le moribond étendit la main et montra l’anneau.

L’anneau fit son effet, plus grand à mesure que grandissait le

personnage sur lequel le franciscain s’exerçait.

— Le secret, le secret, vite! demanda le malade en s’appuyant sur son

confesseur.

— _Coram isti?_ demanda le cardinal, inquiet.

— Parlez espagnol, dit le franciscain en prêtant la plus vive attention.

— Vous savez, monseigneur, dit le cardinal continuant la conversation

en castillan, que la condition du mariage de l’infante avec le roi de

France est une renonciation absolue des droits de ladite infante, comme

aussi du roi Louis, à tout apanage de la couronne d’Espagne?

Le franciscain fit un signe affirmatif.

— Il en résulte, continua le cardinal, que la paix et l’alliance entre

les deux royaumes dépendent de l’observation de cette clause du contrat.

Même signe du franciscain.

— Non seulement la France et l’Espagne, dit le cardinal, mais encore

l’Europe tout entière seraient ébranlées par l’infidélité d’une des

parties.

Nouveau mouvement de tête du malade.

— Il en résulte, continua l’orateur, que celui qui pourrait prévoir les

événements et donner comme certain ce qui n’est jamais qu’un nuage dans

l’esprit de l’homme, c’est-à-dire l’idée du bien ou du mal à venir,

préserverait le monde d’une immense catastrophe; on ferait tourner au

profit de l’ordre l’événement deviné dans le cerveau même de celui qui

le prépare.

— _Pronto! pronto!_ murmura le franciscain, qui pâlit et se pencha sur le

prêtre.

Le cardinal s’approcha de l’oreille du moribond.

— Eh bien! monseigneur, dit-il, je sais que le roi de France a décidé

qu’au premier prétexte, une mort par exemple, soit celle du roi

d’Espagne, soit celle d’un frère de l’infante, la France revendiquera,

les armes à la main, l’héritage, et je tiens tout préparé le plan

politique arrêté par Louis XIV à cette occasion.

— Ce plan? dit le franciscain.

— Le voici, dit le cardinal.

— De quelle main est-il écrit?

— De la mienne.

— N’avez-vous rien de plus à dire?

— Je crois avoir dit beaucoup, monseigneur, répondit le cardinal.

— C’est vrai, vous avez rendu un grand service à l’ordre. Mais comment

vous êtes-vous procuré les détails à l’aide desquels vous avez bâti ce

plan?

— J’ai à ma solde les bas valets du roi de France, et je tiens d’eux

tous les papiers de rebut que la cheminée a épargnés.

— C’est ingénieux, murmura le franciscain en essayant de sourire.

Monsieur le cardinal, vous partirez de cette hôtellerie dans un quart

d’heure; réponse vous sera faite, allez!

Le cardinal se retira.

— Appelez-moi Grisart, et allez me chercher le Vénitien Marini, dit le

malade.

Pendant que le confesseur obéissait, le franciscain, au lieu de biffer

le nom du cardinal comme il avait fait de celui du baron, traça une

croix à côté de ce nom.

Puis, épuisé par l’effort, il tomba sur son lit en murmurant le nom du

docteur Grisart.

Quand il revint à lui, il avait bu la moitié d’une potion dont le reste

attendait dans un verre, et il était soutenu par le médecin, tandis que

le Vénitien et le confesseur se tenaient près de la porte.

Le Vénitien passa par les mêmes formalités que ses deux concurrents,

hésita comme eux à la vue des deux étrangers, et, rassuré par l’ordre

du général, révéla que le pape, effrayé de la puissance de l’ordre,

ourdissait un plan d’expulsion générale des jésuites, et pratiquait

les cours de l’Europe à l’effet d’obtenir leur aide. Il indiqua les

auxiliaires du pontife, ses moyens d’action, et désigna l’endroit

de l’archipel où, par un coup de main, deux cardinaux adeptes de la

onzième année, et par conséquent chefs supérieurs, devaient être

déportés avec trente-deux des principaux affiliés de Rome.

Le franciscain remercia le _signor_ Marini. Ce n’était pas un mince

service rendu à la société que la dénonciation de ce projet pontifical.

Après quoi, le Vénitien reçut l’ordre de partir dans un quart d’heure,

et s’en alla radieux, comme s’il tenait déjà l’anneau, insigne du

commandement de la société.

Mais, tandis qu’il s’éloignait, le franciscain murmurait sur son lit:

— Tous ces hommes sont des espions ou des sbires, pas un n’est général;

tous ont découvert un complot, pas un n’a un secret. Ce n’est point

avec la ruine, avec la guerre, avec la force que l’on doit gouverner

la Société de Jésus, c’est avec l’influence mystérieuse que donne une

supériorité morale. Non, l’homme n’est pas trouvé, et, pour comble de

malheur, Dieu me frappe, et je meurs. Oh! faudra-t-il que la société

tombe avec moi faute d’une colonne; faut-il que la mort qui m’attend

dévore avec moi l’avenir de l’ordre? Cet avenir que dix ans de ma vie

eussent éternisé, car il s’ouvre radieux et splendide, cet avenir, avec

le règne du nouveau roi!

Ces mots à demi pensés, à demi prononcés, le bon jésuite les écoutait

avec épouvante comme on écoute les divagations d’un fiévreux, tandis

que Grisart, esprit plus élevé, les dévorait comme les révélations d’un

monde inconnu où son regard plongeait sans que sa main pût y atteindre.

Soudain le franciscain se releva.

— Terminons, dit-il, la mort me gagne. Oh! tout à l’heure, je mourais

tranquille, j’espérais… Maintenant je tombe désespéré, à moins que dans

ceux qui restent… Grisart! Grisart, faites-moi vivre une heure encore!

Grisart s’approcha du moribond et lui fit avaler quelques gouttes, non

pas de la potion qui était dans le verre, mais du contenu d’un flacon

qu’il portait sur lui.

— Appelez l’Écossais! s’écria le franciscain; appelez le marchand de

Brême! Appelez! appelez! Jésus! je me meurs! Jésus! j’étouffe!

Le confesseur s’élança pour aller chercher du secours, comme s’il

y eût eu une force humaine qui pût soulever le doigt de la mort

qui s’appesantissait sur le malade; mais sur le seuil de la porte,

il trouva Aramis, qui, un doigt sur les lèvres, comme la statue

d’Harpocrate, dieu du silence, le repoussa du regard jusqu’au fond de

la chambre.

Le médecin et le confesseur firent cependant un mouvement, après s’être

consultés des yeux, pour écarter Aramis. Mais celui-ci, avec deux

signes de croix faits chacun d’une façon différente, les cloua tous

deux à leur place.

— Un chef! murmurèrent-ils tous deux.

Aramis pénétra lentement dans la chambre où le moribond luttait contre

les premières atteintes de l’agonie.

Quant au franciscain, soit que l’élixir fît son effet, soit que cette

apparition d’Aramis lui rendît des forces, il fit un mouvement, et,

l’œil ardent, la bouche entrouverte, les cheveux humides de sueur, il

se dressa sur le lit.

Aramis sentit que l’air de cette chambre était étouffant; toutes les

fenêtres étaient closes, du feu brûlait dans l’âtre, deux bougies de

cire jaune se répandaient en nappe sur les chandeliers de cuivre et

chauffaient encore l’atmosphère de leur vapeur épaisse.

Aramis ouvrit la fenêtre, et, fixant sur le moribond un regard plein

d’intelligence et de respect:

— Monseigneur, lui dit-il, je vous demande pardon d’arriver ainsi sans

que vous m’ayez mandé, mais votre état m’effraie, et j’ai pensé que

vous pouviez être mort avant de m’avoir vu, car je ne venais que le

sixième sur votre liste.

Le moribond tressaillit et regarda sa liste.

— Vous êtes donc celui qu’on a appelé autrefois Aramis et depuis le

chevalier d’Herblay? Vous êtes donc l’évêque de Vannes.

— Oui, monseigneur.

— Je vous connais, je vous ai vu.

— Au jubilé dernier, nous nous sommes trouvés ensemble chez le Saint

Père.

— Ah! oui, c’est vrai, je me rappelle. Et vous vous mettez sur les

rangs?

— Monseigneur, j’ai ouï dire que l’ordre avait besoin de posséder un

grand secret d’État, et, sachant que par modestie vous aviez résigné

d’avance vos fonctions en faveur de celui qui apporterait ce secret,

j’ai écrit que j’étais prêt à concourir, possédant seul un secret que

je crois important.

— Parlez, dit le franciscain; je suis prêt à vous entendre et à juger

de l’importance de ce secret.

— Monseigneur, un secret de la valeur de celui que je vais avoir

l’honneur de vous confier ne se dit point avec la parole. Toute idée

qui est sortie une fois des limbes de la pensée et s’est manifestée

par une manifestation quelconque n’appartient plus même à celui qui

l’a enfantée. La parole peut être récoltée par une oreille attentive

et ennemie; il ne faut donc point la semer au hasard, car, alors, le

secret ne s’appelle plus un secret.

— Comment donc alors comptez-vous transmettre votre secret? demanda le

moribond.

Aramis fit d’une main signe au médecin et au confesseur de s’éloigner,

et, de l’autre, il tendit au franciscain un papier qu’une double

enveloppe recouvrait.

— Et l’écriture, demanda le franciscain, n’est-elle pas plus dangereuse

encore que la parole, dites?

— Non, monseigneur, dit Aramis, car vous trouverez dans cette enveloppe

des caractères que vous seul et moi pouvons comprendre.

Le franciscain regardait Aramis avec un étonnement toujours croissant.

— C’est, continua celui-ci, le chiffre que vous aviez en 1655, et que

votre secrétaire, Juan Jujan, qui est mort, pourrait seul déchiffrer

s’il revenait au monde.

— Vous connaissiez donc ce chiffre, vous?

— C’est moi qui le lui avais donné.

Et Aramis, s’inclinant avec une grâce pleine de respect, s’avança vers

la porte comme pour sortir.

Mais un geste du franciscain, accompagné d’un cri d’appel, le retint.

— Jésus! dit-il; ecce homo!

Puis, relisant une seconde fois le papier:

— Venez vite, dit-il, venez.

Aramis se rapprocha du franciscain avec le même visage calme et le même

air respectueux.

Le franciscain, le bras étendu, brûlait à la bougie le papier que lui

avait remis Aramis.

Alors, prenant la main d’Aramis et l’attirant à lui:

— Comment et par qui avez-vous pu savoir un pareil secret? demanda-t-il.

— Par Mme de Chevreuse, l’amie intime, la confidente de la reine.

— Et Mme de Chevreuse?

— Elle est morte.

— Et d’autres, d’autres savaient-ils?…

— Un homme et une femme du peuple seulement.

— Quels étaient-ils?

— Ceux qui l’avaient élevée.

— Que sont-ils devenus?

— Morts aussi… Ce secret brûle comme le feu.

— Et vous avez survécu?

— Tout le monde ignore que je le connaisse.

— Depuis combien de temps avez-vous ce secret?

— Depuis quinze ans.

— Et vous l’avez gardé?

— Je voulais vivre.

— Et vous le donnez à l’ordre, sans ambition, sans retour?

— Je le donne à l’ordre avec ambition et avec retour, dit Aramis; car,

si vous vivez, monseigneur, vous ferez de moi, maintenant que vous me

connaissez, ce que je puis, ce que je dois être.

— Et comme je meurs, s’écria le franciscain, je fais de toi mon

successeur… Tiens!

Et, arrachant la bague, il la passa au doigt d’Aramis.

Puis, se retournant vers les deux spectateurs de cette scène:

— Soyez témoins, dit-il, et attestez dans l’occasion que, malade de

corps, mais sain d’esprit, j’ai librement et volontairement remis

cet anneau, marque de la toute-puissance, à Mgr d’Herblay, évêque de

Vannes, que je nomme mon successeur, et devant lequel, moi, humble

pécheur, prêt à paraître devant Dieu, je m’incline le premier, pour

donner l’exemple à tous.

Et le franciscain s’inclina effectivement, tandis que le médecin et le

jésuite tombaient à genoux.

Aramis, tout en devenant plus pâle que le moribond lui-même, étendit

successivement son regard sur tous les acteurs de cette scène.

L’ambition satisfaite affluait avec le sang vers son cœur.

— Hâtons-nous, dit le franciscain; ce que j’avais à faire ici me

presse, me dévore! Je n’y parviendrai jamais.

— Je le ferai, moi, dit Aramis.

— C’est bien, dit le franciscain.

Puis, s’adressant au jésuite et au médecin:

— Laissez-nous seuls, dit-il.

Tous deux obéirent.

— Avec ce signe, dit-il, vous êtes l’homme qu’il faut pour remuer la

terre; avec ce signe vous renverserez; avec ce signe vous édifierez: In

hoc signo vinces! Fermez la porte, dit le franciscain à Aramis.

Aramis poussa les verrous et revint près du franciscain.

— Le pape a conspiré contre l’ordre, dit le franciscain, le pape doit

mourir.

— Il mourra, dit tranquillement Aramis.

— Il est dû sept cent mille livres à un marchand, à Brême, nommé

Bonstett, qui venait ici chercher la garantie de ma signature.

— Il sera payé, dit Aramis.

— Six chevaliers de Malte, dont voici les noms, ont découvert, par

l’indiscrétion d’un affilié de onzième année, les troisièmes mystères;

il faut savoir ce que ces hommes ont fait du secret, le reprendre et

l’éteindre.

— Cela sera fait.

— Trois affiliés dangereux doivent être renvoyés dans le Thibet pour y

périr; ils sont condamnés. Voici leurs noms.

— Je ferai exécuter la sentence.

— Enfin, il y a une dame d’Anvers, petite-nièce de Ravaillac; elle a

entre les mains certains papiers qui compromettent l’ordre. Il y a dans

la famille, depuis cinquante et un ans, une pension de cinquante mille

livres. La pension est lourde; l’ordre n’est pas riche… Racheter les

papiers pour une somme d’argent une fois donnée, ou, en cas de refus,

supprimer la pension… sans risque.

— J’aviserai, dit Aramis.

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 34 / 38 段