Malicorne, qui, le premier, on se le rappelle, nous a parlé de cette

auberge du Beau-Paon, pour en déplorer son expulsion, Malicorne,

préoccupé de ses propres affaires, était bien loin d’avoir dit à

Montalais tout ce qu’il y avait à dire sur cette curieuse auberge.

Nous allons essayer de remplir cette fâcheuse lacune laissée par

Malicorne.

Malicorne avait oublié de dire, par exemple, de quelle façon il était

entré dans l’auberge du Beau-Paon.

En outre, à part le franciscain dont il avait dit un mot, il n’avait

donné aucun renseignement sur les voyageurs qui habitaient cette

auberge.

La façon dont ils étaient entrés, la façon dont ils vivaient, la

difficulté qu’il y avait pour toute autre personne que les voyageurs

privilégiés d’entrer dans l’hôtel sans mot d’ordre, et d’y séjourner

sans certaines précautions préparatoires, avaient cependant dû frapper,

et avaient même, nous oserions en répondre, frappé certainement

Malicorne.

Mais, comme nous l’avons dit, Malicorne avait des préoccupations

personnelles qui l’empêchaient de remarquer bien des choses.

En effet, tous les appartements de l’hôtel du Beau-Paon étaient occupés

et retenus par des étrangers sédentaires et d’un commerce fort calme,

porteurs de visages prévenants, dont aucun n’était connu de Malicorne.

Tous ces voyageurs étaient arrivés à l’hôtel depuis qu’il y était

arrivé lui-même, chacun y était entré avec une espèce de mot d’ordre

qui avait d’abord préoccupé Malicorne; mais il s’était informé

directement, et il avait su que l’hôte donnait pour raison de cette

espèce de surveillance que la ville, pleine comme elle l’était de

riches seigneurs, devait l’être aussi d’adroits et d’ardents filous.

Il allait donc de la réputation d’une maison honnête comme celle du

Beau-Paon de ne pas laisser voler les voyageurs.

Aussi, Malicorne se demandait-il parfois, lorsqu’il rentrait en

lui-même et sondait sa position à l’hôtel du Beau-Paon, comment on

l’avait laissé entrer dans cette hôtellerie, tandis que, depuis qu’il y

était entré, il avait vu refuser la porte à tant d’autres.

Il se demandait surtout comment Manicamp, qui, selon lui, devait être

un seigneur en vénération à tout le monde, ayant voulu faire manger son

cheval au Beau-Paon, dès son arrivée, cheval et cavalier avaient été

éconduits avec un _nescio vos_ des plus intraitables.

C’était donc pour Malicorne un problème que, du reste, occupé comme

il l’était d’intrigue amoureuse et ambitieuse, il ne s’était point

appliqué à approfondir. L’eût-il voulu que, malgré l’intelligence que

nous lui avons accordée, nous n’oserions dire qu’il eût réussi.

Quelques mots prouveront au lecteur qu’il n’eût pas fallu moins

qu’Oedipe en personne pour résoudre une pareille énigme.

Depuis huit jours étaient entrés dans cette hôtellerie sept voyageurs,

tous arrivés le lendemain du bienheureux jour où Malicorne avait jeté

son dévolu sur le Beau-Paon.

Ces sept personnages, venus, avec un train raisonnable, étaient:

D’abord, un brigadier des armées allemandes, son secrétaire, son

médecin, trois laquais, sept chevaux. Ce brigadier se nommait le comte

de Wostpur.

Un cardinal espagnol avec deux neveux, deux secrétaires, un officier de

sa maison et douze chevaux. Ce cardinal se nommait Mgr Herrebia.

Un riche négociant de Brême avec son laquais et deux chevaux. Ce

négociant se nommait _mein herr_ Bonstett.

Un sénateur vénitien avec sa femme et sa fille, toutes deux d’une

parfaite beauté. Ce sénateur se nommait il _signor_ Marini.

Un laird d’Écosse avec sept montagnards de son clan; tous à pied. Le

laird se nommait Mac Cumnor.

Un Autrichien de Vienne, sans titre ni blason, venu en carrosse;

il avait beaucoup du prêtre, un peu du soldat. On l’appelait le

conseiller. Enfin une dame flamande, avec un laquais, une femme de

chambre et une demoiselle de compagnie. Grand train, grande mine,

grands chevaux. On l’appelait la dame flamande.

Tous ces voyageurs étaient arrivés le même jour, comme nous avons dit,

et cependant leur arrivée n’avait causé aucun embarras dans l’auberge,

aucun encombrement dans la rue, leurs logements ayant été marqués

d’avance sur la demande de leurs courriers ou de leurs secrétaires,

arrivés la veille ou le matin même.

Malicorne, arrivé un jour avant eux et voyageant sur un maigre cheval

chargé d’une mince valise, s’était annoncé à l’hôtel du Beau-Paon comme

l’ami d’un seigneur curieux de voir les fêtes, et qui lui, à son tour,

devait arriver incessamment.

L’hôte, à ces paroles, avait souri comme s’il connaissait beaucoup,

soit Malicorne, soit le seigneur son ami, et il lui avait dit:

— Choisissez, monsieur, tel appartement qui vous conviendra, puisque

vous arrivez le premier.

Et cela avec cette obséquiosité significative chez les aubergistes,

et qui veut dire: «Soyez tranquille, monsieur, on sait à qui l’on a

affaire, et l’on vous traitera en conséquence.»

Ces mots et le geste qui les accompagnait avaient paru bienveillants,

mais peu clairs à Malicorne. Or, comme il ne voulait pas faire une

grosse dépense, et que, demandant une petite chambre, il eût sans doute

été refusé à cause de son peu d’importance même, il se hâta de ramasser

au bond les paroles de l’aubergiste, et de le duper avec sa propre

finesse.

Aussi, souriant en homme pour lequel on ne fait qu’absolument ce que

l’on doit faire:

— Mon cher hôte, dit-il, je prendrai l’appartement le meilleur et le

plus gai.

— Avec écurie?

— Avec écurie.

— Pour quel jour?

— Pour tout de suite, si c’est possible.

— À merveille.

— Seulement, se hâta d’ajouter Malicorne, je n’occuperai pas

incontinent le grand appartement.

— Bon! fit l’hôte avec un air d’intelligence.

— Certaines raisons, que vous comprendrez plus tard, me forcent de ne

mettre à mon compte que cette petite chambre.

— Oui, oui, oui, fit l’hôte.

— Mon ami, quand il viendra, prendra le grand appartement, et

naturellement, comme ce grand appartement sera le sien, il réglera

directement.

— Très bien! fit l’hôte, très bien! c’était convenu ainsi.

— C’était convenu ainsi?

— Mot pour mot.

— C’est extraordinaire, murmura Malicorne. Ainsi, vous comprenez?

— Oui.

— C’est tout ce qu’il faut. Maintenant que vous comprenez… car vous

comprenez bien, n’est-ce pas?

— Parfaitement.

— Eh bien! vous allez me conduire à ma chambre.

L’hôte du Beau-Paon marcha devant Malicorne, son bonnet à la main.

Malicorne s’installa dans sa chambre et y demeura tout surpris de voir

l’hôte, à chaque ascension ou à chaque descente, lui faire de ces

petits clignements d’yeux qui indiquent la meilleure intelligence entre

deux correspondants.

«Il y a quelque méprise là-dessous, se disait Malicorne; mais, en

attendant qu’elle s’éclaircisse, j’en profite, et c’est ce qu’il y a de

mieux à faire.»

Et de sa chambre il s’élançait comme un chien de chasse à la piste des

nouvelles et des curiosités de la cour, se faisant rôtir ici et noyer

là, comme il avait dit à Mlle de Montalais.

Le lendemain de son installation, il avait vu arriver successivement

les sept voyageurs qui remplissaient toute l’hôtellerie.

À l’aspect de tout ce monde, de tous ces équipages, de tout ce train,

Malicorne se frotta les mains, en songeant que, faute d’un jour, il

n’eût pas trouvé un lit pour se reposer au retour de ses explorations.

Après que tous les étrangers se furent casés, l’hôte entra dans sa

chambre, et, avec sa gracieuseté habituelle:

— Mon cher monsieur, lui dit-il, il vous reste le grand appartement du

troisième corps de logis; vous savez cela?

— Sans doute, je le sais.

— Et c’est un véritable cadeau que je vous fais.

— Merci!

— De sorte que, lorsque votre ami viendra…

— Eh bien?

— Eh bien! il sera content de moi, ou, dans le cas contraire, c’est

qu’il sera bien difficile.

— Pardon! voulez-vous me permettre de dire quelques mots à propos de

mon ami?

— Dites, pardieu! vous êtes bien le maître.

— Il devait venir, comme vous savez…

— Et il le doit toujours.

— C’est qu’il pourrait avoir changé d’avis.

— Non.

— Vous en êtes sûr?

— J’en suis sûr.

— C’est que, dans le cas où vous auriez quelque doute…

— Après?

— Je vous dirais, moi: je ne vous réponds pas qu’il vienne.

— Mais il vous a dit cependant…

— Certainement il m’a dit; mais vous savez; l’homme propose et Dieu

dispose, verba volant, scripta manent.

— Ce qui veut dire?

— Les mots s’envolent, les écrits restent, et, comme il ne m’a pas

écrit, qu’il s’est contenté de me dire, je vous autoriserai donc, sans

cependant vous y inviter… vous sentez, c’est fort embarrassant.

— À quoi m’autorisez-vous?

— Dame! à louer son appartement, si vous en trouvez un bon prix.

— Moi?

— Oui, vous.

— Jamais, monsieur, jamais je ne ferai une pareille chose. S’il ne vous

a pas écrit, à vous…

— Non.

— Il m’a écrit, à moi.

— Ah!

— Oui.

— Et dans quels termes? Voyons si sa lettre s’accorde avec ses paroles.

— En voici à peu près le texte:

«Monsieur le propriétaire de l’hôtel du Beau-Paon.

Vous devez être prévenu du rendez-vous pris dans votre hôtel par

quelques personnages d’importance; je fais partie de la société qui se

réunit à Fontainebleau. Retenez donc à la fois, et une petite chambre

pour un ami qui arrivera avant moi ou après moi…»

— C’est vous cet ami, n’est-ce pas? fit en s’interrompant l’hôte du

Beau Paon.

Malicorne s’inclina modestement.

L’hôte reprit:

«Et un grand appartement pour moi. Le grand appartement me regarde mais

je désire que le prix de la chambre soit modique, cette chambre étant

destinée à un pauvre diable.»

— C’est toujours bien vous, n’est-ce pas? dit l’hôte.

— Oui, certes, dit Malicorne.

— Alors, nous sommes d’accord: votre ami soldera le prix de son

appartement, et vous solderez le prix du vôtre.

«Je veux être roué vif, se dit en lui-même Malicorne, si je comprends

quelque chose à ce qui m’arrive.»

Puis, tout haut:

— Et, dites-moi, vous avez été content du nom?

— De quel nom?

— Du nom qui terminait la lettre. Il vous a présenté toute garantie?

— J’allais vous le demander, dit l’hôte.

— Comment! la lettre n’était pas signée?

— Non, fit l’hôte en écarquillant des yeux pleins de mystère et de

curiosité.

— Alors, répliqua Malicorne imitant ce geste et ce mystère, s’il ne

s’est pas nommé…

— Eh bien?

— Vous comprendrez qu’il doit avoir ses raisons pour cela.

— Sans doute.

— Et que je n’irai pas, moi, son ami, moi, son confident, trahir son

incognito.

— C’est juste, monsieur, répondit l’hôte; aussi je n’insiste pas.

— J’apprécie cette délicatesse. Quant à moi, comme l’a dit mon ami, ma

chambre est à part, convenons-en bien.

— Monsieur, c’est tout convenu.

— Vous comprenez, les bons comptes font les bons amis. Comptons donc.

— Ce n’est pas pressé.

— Comptons toujours. Chambre, nourriture, pour moi, place à la

mangeoire et nourriture de mon cheval: combien par jour?

— Quatre livres, monsieur.

— Cela fait donc douze livres pour les trois jours écoulés?

— Douze livres; oui, monsieur.

— Voici vos douze livres.

— Eh! monsieur, à quoi bon payer tout de suite?

— Parce que, dit Malicorne en baissant la voix et en recourant au

mystérieux, puisqu’il voyait le mystérieux réussir, parce que, si l’on

avait à partir soudain, à décamper d’un moment à l’autre, ce serait

tout compte fait.

— Monsieur, vous avez raison.

— Donc, je suis chez moi.

— Vous êtes chez vous.

— Eh bien! à la bonne heure. Adieu!

L’hôte se retira.

Resté seul, Malicorne se fit le raisonnement suivant: «Il n’y a que

M. de Guiche ou Manicamp capables d’avoir écrit à mon hôte; M. de

Guiche, parce qu’il veut se ménager un logement hors de cour, en cas de

succès ou d’insuccès; Manicamp, parce qu’il aura été chargé de cette

commission par M. de Guiche.

«Voici donc ce que M. de Guiche ou Manicamp auront imaginé: le grand

appartement pour recevoir d’une façon convenable quelque dame épais

voilée, avec réserve, pour la susdite dame, d’une double sortie sur une

rue à peu près déserte et aboutissant à la forêt.

«La chambre pour abriter momentanément soit Manicamp, confident de M.

de Guiche et vigilant gardien de la porte, soit M. de Guiche lui-même,

jouant à la fois pour plus de sûreté le rôle du maître et celui du

confident.

«Mais cette réunion qui doit avoir lieu, qui a eu effectivement lieu

dans l’hôtel?

«Ce sont sans doute gens qui doivent être présentés au roi.

«Mais le pauvre diable à qui la chambre est destinée?

«Ruse pour mieux cacher de Guiche ou Manicamp.

«S’il en est ainsi, comme c’est chose probable, il n’y a que demi-mal:

et de Manicamp à Malicorne, il n’y a que la bourse.»

Depuis ce raisonnement, Malicorne avait dormi sur les deux oreilles,

laissant les sept étrangers occuper et arpenter en tous sens les sept

logements de l’hôtellerie du Beau-Paon.

Lorsque rien ne l’inquiétait à la cour, lorsqu’il était las

d’excursions et d’inquisitions, las d’écrire des billets que jamais

il n’avait l’occasion de remettre à leur adresse, alors il rentrait

dans sa bienheureuse petite chambre, et, accoudé sur le balcon garni

de capucines et d’œillets palissés, il s’occupait de ces étranges

voyageurs pour qui Fontainebleau semblait n’avoir ni lumières, ni

joies, ni fêtes.

Cela dura ainsi jusqu’au septième jour, jour que nous avons détaillé

longuement avec sa nuit dans les précédents chapitres.

Cette nuit-là, Malicorne prenait le frais à sa fenêtre vers une heure

du matin, quand Manicamp parut à cheval, le nez au vent, l’air soucieux

et ennuyé.

«Bon! se dit Malicorne en le reconnaissant du premier coup, voilà mon

homme qui vient réclamer son appartement, c’est-à-dire ma chambre.»

Et il appela Manicamp.

Manicamp leva la tête, et à son tour reconnut Malicorne.

— Ah! pardieu! dit celui-ci en se déridant, soyez le bienvenu,

Malicorne. Je rôde dans Fontainebleau, cherchant trois choses que je ne

puis trouver: de Guiche, une chambre et une écurie.

— Quant à M. de Guiche, je ne puis vous en donner ni bonnes ni

mauvaises nouvelles, car je ne l’ai point vu; mais, quant à votre

chambre et à une écurie, c’est autre chose.

— Ah!

— Oui; c’est ici qu’elles ont été retenues?

— Retenues, et par qui?

— Par vous, ce me semble.

— Par moi?

— N’avez-vous donc point retenu un logement?

— Pas le moins du monde.

L’hôte, en ce moment, parut sur le seuil.

— Une chambre? demanda Manicamp.

— L’avez-vous retenue, monsieur?

— Non.

— Alors, pas de chambre.

— S’il en est ainsi, j’ai retenu une chambre, dit Manicamp.

— Une chambre ou un logement?

— Tout ce que vous voudrez.

— Par lettre? demanda l’hôte.

Malicorne fit de la tête un signe affirmatif à Manicamp.

— Eh! sans doute par lettre, fit Manicamp. N’avez-vous pas reçu une

lettre de moi?

— En date de quel jour? demanda l’hôte, à qui les hésitations de

Manicamp donnaient du soupçon.

Manicamp se gratta l’oreille et regarda à la fenêtre de Malicorne; mais

Malicorne avait quitté sa fenêtre et descendait l’escalier pour venir

en aide à son ami.

Juste au même moment, un voyageur, enveloppé dans une longue cape

à l’espagnole, apparaissait sous le porche, à portée d’entendre le

colloque.

— Je vous demande à quelle date vous m’avez écrit cette lettre pour

retenir un logement chez moi? répéta l’hôte en insistant.

— À la date de mercredi dernier, dit d’une voix douce et polie

l’étranger mystérieux en touchant l’épaule de l’hôte.

Manicamp se recula, et Malicorne, qui apparaissait sur le seuil, se

gratta l’oreille à son tour. L’hôte salua le nouveau venu en homme qui

reconnaît son véritable voyageur.

— Monsieur, lui dit-il civilement, votre appartement vous attend, ainsi

que vos écuries. Seulement…

Il regarda autour de lui.

— Vos chevaux? demanda-t-il.

— Mes chevaux arriveront ou n’arriveront pas. La chose vous importe

peu, n’est-ce pas? pourvu qu’on vous paie ce qui a été retenu.

L’hôte salua plus bas.

— Vous m’avez, en outre, continua le voyageur inconnu, gardé la petite

chambre que je vous ai demandée?

— Aïe! fit Malicorne, en essayant de se dissimuler.

— Monsieur, votre ami l’occupe depuis huit jours, dit l’hôte en

montrant Malicorne qui se faisait le plus petit qu’il lui était

possible.

Le voyageur, en ramenant son manteau jusqu’à la hauteur de son nez,

jeta un coup d’œil rapide sur Malicorne.

— Monsieur n’est pas mon ami, dit-il.

L’hôte fit un bond.

— Je ne connais pas Monsieur, continua le voyageur.

— Comment! s’écria l’aubergiste s’adressant à Malicorne, comment! vous

n’êtes pas l’ami de Monsieur?

— Que vous importe, pourvu que l’on vous paie? dit Malicorne parodiant

majestueusement l’étranger.

— Il importe si bien, dit l’hôte, qui commençait à s’apercevoir qu’il y

avait substitution de personnage, que je vous prie, monsieur, de vider

les lieux retenus d’avance et par un autre que vous.

— Mais enfin, dit Malicorne, Monsieur n’a pas besoin tout à la fois

d’une chambre au premier et d’un appartement au second… Si Monsieur

prend la chambre, je prends, moi, l’appartement; si Monsieur choisit

l’appartement, je garde la chambre.

— Je suis désespéré, monsieur, dit le voyageur de sa voix douce; mais

j’ai besoin à la fois de la chambre et de l’appartement.

— Mais enfin pour qui? demanda Malicorne.

— De l’appartement, pour moi.

— Soit; mais de la chambre?

— Regardez, dit le voyageur en étendant la main vers une espèce de

cortège qui s’avançait.

Malicorne suivit du regard la direction indiquée et vit arriver sur une

civière ce franciscain dont il avait, avec quelques détails ajoutés par

lui, raconté à Montalais l’installation dans sa chambre, et qu’il avait

si inutilement essayé de convertir à de plus humbles vues.

Le résultat de l’arrivée du voyageur inconnu et du franciscain malade

fut l’expulsion de Malicorne, maintenu sans aucun égard hors de

l’auberge du Beau-Paon par l’hôte et les paysans qui servaient de

porteurs au franciscain.

Il a été donné connaissance au lecteur des suites de cette expulsion,

de la conversation de Manicamp, avec Montalais, que Manicamp, plus

adroit que Malicorne, avait su trouver pour avoir des nouvelles de de

Guiche; de la conversation subséquente de Montalais avec Malicorne;

enfin du double billet de logement fourni à Manicamp et à Malicorne,

par le comte de Saint-Aignan.

Il nous reste à apprendre à nos lecteurs ce qu’étaient le voyageur

au manteau, principal locataire du double appartement dont Malicorne

avait occupé une portion, et le franciscain, tout aussi mystérieux,

dont l’arrivée, combinée avec celle du voyageur au manteau, avait eu le

malheur de déranger les combinaisons des deux amis.

Chapitre CXXVI — Un jésuite de la onzième année Et d’abord, pour ne

point faire languir le lecteur, nous nous hâterons de répondre à la

première question.

Le voyageur au manteau rabattu sur le nez était Aramis, qui, après

avoir quitté Fouquet et tiré d’un porte-manteau ouvert par son laquais

un costume complet de cavalier, était sorti du château et s’était rendu

à l’hôtellerie du Beau-Paon, où, par lettre, depuis sept jours, il

avait bien, ainsi que l’avait annoncé l’hôte, commandé une chambre et

un appartement.

Aramis, aussitôt après l’expulsion de Malicorne et de Manicamp,

s’approcha du franciscain et lui demanda lequel il préférait de

l’appartement ou de la chambre.

Le franciscain demanda où étaient placés l’un et l’autre.

On lui répondit que la chambre était au premier et l’appartement au

second.

— Alors, la chambre, dit-il.

Aramis n’insista point, et, avec une entière soumission:

— La chambre, dit-il à l’hôte.

Et, saluant avec respect, il se retira dans l’appartement.

Le franciscain fut aussitôt porté dans la chambre.

Maintenant, n’est-ce pas une chose étonnante que ce respect d’un prélat

pour un simple moine, et pour un moine d’un ordre mendiant, auquel on

donnait ainsi, sans même qu’il l’eût demandée, une chambre qui faisait

l’ambition de tant de voyageurs.

Comment expliquer aussi cette arrivée inattendue d’Aramis à l’hôtel du

Beau-Paon, lui qui, entré avec M. Fouquet au château, pouvait loger au

château avec M. Fouquet?

Le franciscain supporta le transport dans l’escalier sans pousser une

plainte, quoique l’on vît que sa souffrance était grande, et qu’à

chaque heurt de la civière contre la muraille ou contre la rampe de

l’escalier, il éprouvait par tout son corps une secousse terrible.

Enfin, lorsqu’il fut arrivé dans la chambre:

— Aidez-moi à me mettre sur ce fauteuil, dit-il aux porteurs.

Ceux-ci déposèrent la civière sur le sol, et, soulevant le plus

doucement qu’il leur fut possible le malade, ils le déposèrent sur le

fauteuil qu’il avait désigné et qui était placé à la tête du lit.

— Maintenant, ajouta-t-il avec une grande douceur de gestes et de

paroles, faites-moi monter l’hôte.

Ils obéirent.

Cinq minutes après, l’hôte du Beau-Paon apparaissait sur le seuil de la

porte.

— Mon ami, lui dit le franciscain, congédiez, je vous prie, ces braves

gens; ce sont des vassaux de la vicomté de Melun. Ils m’ont trouvé

évanoui de chaleur sur la route, et, sans se demander si leur peine

serait payée, ils m’ont voulu porter chez eux. Mais je sais ce que

coûte aux pauvres l’hospitalité qu’ils donnent à un malade, et j’ai

préféré l’hôtellerie, où, d’ailleurs, j’étais attendu.

L’hôte regarda le franciscain avec étonnement.

Le franciscain fit avec son pouce et d’une certaine façon le signe de

croix sur sa poitrine.

L’hôte répondit en faisant le même signe sur son épaule gauche.

— Oui, c’est vrai, dit-il, vous étiez attendu, mon père; mais nous

espérions que vous arriveriez en meilleur état.

Et, comme les paysans regardaient avec étonnement cet hôtelier si

fier, devenu tout à coup respectueux en présence d’un pauvre moine, le

franciscain tira de sa longue poche deux ou trois pièces d’or, qu’il

montra.

— Voilà, mes amis, dit-il, de quoi payer les soins qu’on me donnera.

Ainsi tranquillisez-vous et ne craignez pas de me laisser ici. Ma

compagnie, pour laquelle je voyage, ne veut pas que je mendie;

seulement, comme les soins qui m’ont été donnés par vous méritent aussi

récompense, prenez ces deux louis et retirez-vous en paix.

Les paysans n’osaient accepter; l’hôte prit les deux louis de la main

du moine, et les mit dans celle d’un paysan.

Les quatre porteurs se retirèrent en ouvrant des yeux plus grands que

jamais.

La porte refermée, et tandis que l’hôte se tenait respectueusement

debout près de cette porte, le franciscain se recueillit un instant.

Puis il passa sur son front jauni une main sèche de fièvre, et de ses

doigts crispés frotta en tremblant les boucles grisonnantes de sa barbe.

Ses grands yeux, creusés par la maladie et l’agitation, semblaient

suivre dans le vague une idée douloureuse et inflexible.

— Quels médecins avez-vous à Fontainebleau? demanda-t-il enfin.

— Nous en avons trois, mon père.

— Comment les nommez-vous?

— Luiniguet d’abord.

— Ensuite?

— Puis un frère carme nommé Frère Hubert.

— Ensuite?

— Ensuite un séculier nommé Grisart.

— Ah! Grisart! murmura le moine. Appelez vite M. Grisart.

L’hôte fit un mouvement d’obéissance empressée.

— À propos, quels prêtres a-t-on sous la main ici?

— Quels prêtres?

— Oui, de quels ordres?

— Il y a des jésuites, des augustins et des cordeliers; mais, mon père,

les jésuites sont les plus près d’ici. J’appellerai donc un confesseur

jésuite, n’est-ce pas?

— Oui, allez.

L’hôte sortit.

On devine qu’au signe de croix échangé entre eux l’hôte et le malade

s’étaient reconnus pour deux affiliés de la redoutable Compagnie de

Jésus.

Resté seul, le franciscain tira de sa poche une liasse de papiers dont

il parcourut quelques-uns avec une attention scrupuleuse. Cependant

la force du mal vainquit son courage: ses yeux tournèrent, une sueur

froide coula de son front, et il se laissa aller presque évanoui, la

tête renversée en arrière, les bras pendants aux deux côtés de son

fauteuil.

Il était depuis cinq minutes sans mouvement aucun, lorsque l’hôte

rentra, conduisant le médecin, auquel il avait à peine donné le temps

de s’habiller.

Le bruit de leur entrée, le courant d’air qu’occasionna l’ouverture

de la porte réveillèrent les sens du malade. Il saisit à la hâte ses

papiers épars, et de sa main longue et décharnée les cacha sous les

coussins du fauteuil.

L’hôte sortit, laissant ensemble le malade et le médecin.

— Voyons, dit le franciscain au docteur, voyons, monsieur Grisart,

approchez-vous, car il n’y a pas de temps à perdre; palpez, auscultez,

jugez et prononcez la sentence.

— Notre hôte, répondit le médecin, m’a assuré que j’avais le bonheur de

donner mes soins à un affilié.

— À un affilié, oui, répondit le franciscain. Dites-moi donc la vérité;

je me sens bien mal; il me semble que je vais mourir.

Le médecin prit la main du moine et lui tâta le pouls.

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 33 / 38 段