— Le roi lui a fait fête.
— Le roi, qui l’avait exilé!
— Madame lui a souri; Monsieur paraît l’aimer plus que devant!
— Ah! ah! fit Manicamp, cela m’explique pourquoi et comment il est
resté. Et il n’a point parlé de moi?
— Il n’en a pas dit un mot.
— C’est mal à lui. Que fait-il en ce moment?
— Selon toute probabilité, il dort, ou, s’il ne dort pas, il rêve.
— Et qu’a-t-on fait pendant toute la soirée?
— On a dansé.
— Le fameux ballet? Comment a été de Guiche?
— Superbe.
— Ce cher ami! Maintenant, pardon, mademoiselle, mais il me reste à
passer de chez moi chez vous.
— Comment cela?
— Vous comprenez: je ne présume pas que l’on m’ouvre la porte du
château à cette heure, et, quant à coucher sur cette branche, je le
voudrais bien, mais je déclare la chose impossible à tout autre animal
qu’un papegai.
— Mais moi, monsieur Manicamp, je ne puis pas comme cela introduire un
homme par-dessus un mur?
— Deux, mademoiselle, dit une seconde voix, mais avec un accent
si timide, que l’on comprenait que son propriétaire sentait toute
l’inconvenance d’une pareille demande.
— Bon Dieu! s’écria Montalais essayant de plonger son regard jusqu’au
pied du marronnier; qui me parle?
— Moi, mademoiselle.
— Qui vous?
— Malicorne, votre très humble serviteur.
Et Malicorne, tout en disant ces paroles, se hissa de la tête aux
premières branches, et des premières branches à la hauteur du mur.
— M. Malicorne!… Bonté divine! mais vous êtes enragés tous deux!
— Comment vous portez-vous, mademoiselle, demanda Malicorne avec force
civilités.
— Celui-là me manquait! s’écria Montalais désespérée.
— Oh! mademoiselle, murmura Malicorne, ne soyez pas si rude, je vous en
supplie!
— Enfin, mademoiselle, dit Manicamp, nous sommes vos amis, et l’on ne
peut désirer la mort de ses amis. Or, nous laisser passer la nuit où
nous sommes, c’est nous condamner à mort.
— Oh! fit Montalais, M. Malicorne est robuste, et il ne mourra pas pour
une nuit passée à la belle étoile.
— Mademoiselle!
— Ce sera une juste punition de son escapade.
— Soit! Que Malicorne s’arrange donc comme il voudra avec vous; moi, je
passe, dit Manicamp.
Et, courbant cette fameuse branche contre laquelle il avait porté des
plaintes si amères, il finit, en s’aidant de ses mains et de ses pieds,
par s’asseoir côte à côte de Montalais.
Montalais voulut repousser Manicamp, Manicamp chercha à se maintenir.
Ce conflit, qui dura quelques secondes, eut son côté pittoresque, côté
auquel l’œil de M. de Saint-Aignan trouva certainement son compte.
Mais Manicamp l’emporta. Maître de l’échelle, il y posa le pied, puis
il offrit galamment la main à son ennemie.
Pendant ce temps, Malicorne s’installait dans le marronnier, à la place
qu’avait occupée Manicamp, se promettant en lui-même de lui succéder en
celle qu’il occupait.
Manicamp et Montalais descendirent quelques échelons, Manicamp
insistant, Montalais riant et se défendant.
On entendit alors la voix de Malicorne qui suppliait.
— Mademoiselle, disait Malicorne, ne m’abandonnez pas, je vous en
supplie! Ma position est fausse, et je ne puis sans accident parvenir
seul de l’autre côté du mur; que Manicamp déchire ses habits, très
bien: il a ceux de M. de Guiche; mais, moi, je n’aurai pas même ceux de
Manicamp, puisqu’ils seront déchirés.
— M’est avis, dit Manicamp, sans s’occuper des lamentations de
Malicorne, m’est avis que le mieux est que j’aille trouver de Guiche à
l’instant même. Plus tard peut-être ne pourrais-je plus pénétrer chez
lui.
— C’est mon avis aussi, répliqua Montalais; allez donc, monsieur
Manicamp.
— Mille grâces! Au revoir, mademoiselle, dit Manicamp en sautant à
terre, on n’est pas plus aimable que vous.
— Monsieur de Manicamp, votre servante; je vais maintenant me
débarrasser de M. Malicorne.
Malicorne poussa un soupir.
— Allez, allez, continua Montalais.
Manicamp fit quelques pas; puis, revenant au pied de l’échelle:
— À propos, mademoiselle, dit-il, par où va-t-on chez M. de Guiche?
— Ah! c’est vrai… Rien de plus simple. Vous suivez la charmille…
— Oh! très bien.
— Vous arrivez au carrefour vert.
— Bon!
— Vous y trouvez quatre allées…
— À merveille.
— Vous en prenez une…
— Laquelle?
— Celle de droite.
— Celle de droite?
— Non, celle de gauche.
— Ah! diable!
— Non, non… attendez donc…
— Vous ne paraissez pas très sûre. Remémorez-vous, je vous prie,
mademoiselle.
— Celle du milieu.
— Il y en a quatre.
— C’est vrai. Tout ce que je sais, c’est que, sur les quatre, il y en a
une qui mène tout droit chez Madame; celle-là, je la connais.
— Mais M. de Guiche n’est point chez Madame, n’est-ce pas?
— Dieu merci! non.
— Celle qui mène chez Madame m’est donc inutile, et je désirerais la
troquer contre celle qui mène chez M. de Guiche.
— Oui, certainement, celle-là, je la connais aussi; mais quant à
l’indiquer ici, la chose me paraît impossible.
— Mais, enfin, mademoiselle, supposons que j’aie trouvé cette
bienheureuse allée.
— Alors, vous êtes arrivé.
— Bien.
— Oui, vous n’avez plus à traverser que le labyrinthe.
— Plus que cela? Diable! il y a donc un labyrinthe?
— Assez compliqué, oui; le jour même, on s’y trompe parfois; ce sont
des tours et des détours sans fin; il faut d’abord faire trois tours à
droite, puis deux tours à gauche, puis un tour… Est-ce un tour ou deux
tours? Attendez donc! Enfin, en sortant du labyrinthe, vous trouvez une
allée de sycomores, et cette allée de sycomores vous conduit droit au
pavillon qu’habite M. de Guiche.
— Mademoiselle, dit Manicamp, voilà une admirable indication, et je ne
doute pas que, guidé par elle, je ne me perde à l’instant même. J’ai,
en conséquence, un petit service à vous demander.
— Lequel?
— C’est de m’offrir votre bras et de me guider vous-même comme
une autre… comme une autre…. Je savais cependant ma mythologie,
mademoiselle; mais la gravité des événements me l’a fait oublier. Venez
donc, je vous en supplie.
— Et moi! s’écria Malicorne, et moi, l’on m’abandonne donc!
— Eh! monsieur, impossible!… dit Montalais à Manicamp; on peut me voir
avec vous à une pareille heure, et jugez donc ce que l’on dira.
— Vous aurez votre conscience pour vous, mademoiselle, dit
sentencieusement Manicamp.
— Impossible, monsieur, impossible!
— Alors, laissez-moi aider Malicorne à descendre; c’est un garçon très
intelligent et qui a beaucoup de flair; il me guidera, et, si nous
nous perdons, nous nous perdrons à deux et nous nous sauverons l’un
et l’autre. À deux, si nous sommes rencontrés, nous aurons l’air de
quelque chose; tandis que, seul, j’aurais l’air d’un amant ou d’un
voleur. Venez, Malicorne, voici l’échelle.
— Monsieur Malicorne, s’écria Montalais, je vous défends de quitter
votre arbre, et cela sous peine d’encourir toute ma colère.
Malicorne avait déjà allongé vers le faîte du mur une jambe qu’il
retira tristement.
— Chut! dit tout bas Manicamp.
— Qu’y a-t-il? demanda Montalais.
— J’entends des pas.
— Oh! mon Dieu!
En effet, les pas soupçonnés devinrent un bruit manifeste, le feuillage
s’ouvrit, et de Saint-Aignan parut, l’œil riant et la main tendue,
surprenant chacun dans la position où il était: c’est-à-dire Malicorne
sur son arbre et le cou tendu, Montalais sur son échelon et collée à
l’échelle, Manicamp à terre et le pied en avant, prêt à se mettre en
route.
— Eh! bonsoir, Manicamp, dit le comte, soyez le bienvenu, cher ami;
vous nous manquiez ce soir, et l’on vous demandait. Mademoiselle de
Montalais, votre… très humble serviteur!
Montalais rougit.
— Ah! mon Dieu! balbutia-t-elle en cachant sa tête dans ses deux mains.
— Mademoiselle, dit de Saint-Aignan, rassurez-vous, je connais toute
votre innocence et j’en rendrai bon compte. Manicamp, suivez-moi.
Charmille, carrefour et labyrinthe me connaissent; je serai votre
Ariane. Hein! voilà votre nom mythologique retrouvé.
— C’est ma foi! vrai, comte, merci!
— Mais, par la même occasion, comte, dit Montalais, emmenez aussi M.
Malicorne.
— Non pas, non pas, dit Malicorne. M. Manicamp a causé avec vous tant
qu’il a voulu; à mon tour, s’il vous plaît, mademoiselle; j’ai, de mon
côté, une multitude de choses à vous dire concernant notre avenir.
— Vous entendez, dit le comte en riant; demeurez avec lui,
mademoiselle. Ne savez-vous pas que cette nuit est la nuit aux secrets?
Et, prenant le bras de Manicamp, le comte l’emmena d’un pas rapide dans
la direction du chemin que Montalais connaissait si bien et indiquait
si mal.
Montalais les suivit des yeux aussi longtemps qu’elle put les
apercevoir.
Chapitre CXXIV — Comment Malicorne avait été délogé de l’hôtel du
Beau-Paon Pendant que Montalais suivait des yeux le comte et Manicamp,
Malicorne avait profité de la distraction de la jeune fille pour se
faire une position plus tolérable.
Quand elle se retourna, cette différence qui s’était faite dans la
position de Malicorne frappa donc immédiatement ses yeux.
Malicorne était assis comme une manière de singe, le derrière sur le
mur, les pieds sur le premier échelon.
Les pampres sauvages et les chèvrefeuilles le coiffaient comme un
faune, les torsades de la vigne vierge figuraient assez bien ses pieds
de bouc.
Quant à Montalais, rien ne lui manquait pour qu’on pût la prendre pour
une dryade accomplie.
— Oh! dit-elle en remontant un échelon, me rendez-vous malheureuse, me
persécutez-vous assez, tyran que vous êtes!
— Moi? fit Malicorne, moi, un tyran?
— Oui, vous me compromettez sans cesse, monsieur Malicorne; vous êtes
un monstre de méchanceté.
— Moi?
— Qu’aviez-vous à faire à Fontainebleau? Dites! est-ce que votre
domicile n’est point à Orléans?
— Ce que j’ai à faire ici, demandez-vous? Mais j’ai affaire de vous
voir.
— Ah! la belle nécessité.
— Pas pour vous, peut-être, mademoiselle, mais bien certainement pour
moi. Quant à mon domicile, vous savez bien que je l’ai abandonné, et
que je n’ai plus dans l’avenir d’autre domicile que celui que vous avez
vous-même. Donc, votre domicile étant pour le moment à Fontainebleau, à
Fontainebleau je suis venu.
Montalais haussa les épaules.
— Vous voulez me voir, n’est-ce pas?
— Sans doute.
— Eh bien! vous m’avez vue, vous êtes content, partez!
— Oh! non, fit Malicorne.
— Comment! oh! non?
— Je ne suis pas venu seulement pour vous voir; je suis venu pour
causer avec vous.
— Eh bien! nous causerons plus tard et dans un autre endroit.
— Plus tard! Dieu sait si je vous rencontrerai plus tard dans un autre
endroit! Nous n’en trouverons jamais de plus favorable que celui-ci.
— Mais je ne puis ce soir, je ne puis en ce moment.
— Pourquoi cela?
— Parce qu’il est arrivé cette nuit mille choses.
— Eh bien! ma chose, à moi, fera mille et une.
— Non, non, Mlle de Tonnay-Charente m’attend dans notre chambre pour
une communication de la plus haute importance.
— Depuis longtemps?
— Depuis une heure au moins.
— Alors, dit tranquillement Malicorne, elle attendra quelques minutes
de plus.
— Monsieur Malicorne, dit Montalais, vous vous oubliez.
— C’est-à-dire que vous m’oubliez, mademoiselle, et que, moi,
je m’impatiente du rôle que vous me faites jouer ici. Mordieu!
mademoiselle, depuis huit jours, je rôde parmi vous toutes, sans que
vous ayez daigné une seule fois vous apercevoir que j’étais là.
— Vous rôdez ici, vous, depuis huit jours?
— Comme un loup-garou; brûlé ici par les feux d’artifice qui m’ont
roussi deux perruques, noyé là dans les osiers par l’humidité du soir
ou la vapeur des jets d’eau, toujours affamé, toujours échiné, avec
la perspective d’un mur ou la nécessité d’une escalade. Morbleu! ce
n’est pas un sort cela, mademoiselle, pour une créature qui n’est
ni écureuil, ni salamandre, ni loutre; mais, puisque vous poussez
l’inhumanité jusqu’à vouloir me faire renier ma condition d’homme,
je l’arbore. Homme je suis, mordieu! et homme je resterai, à moins
d’ordres supérieurs.
— Eh bien! voyons, que désirez-vous, que voulez-vous, qu’exigez-vous?
dit Montalais soumise.
— N’allez-vous pas me dire que vous ignoriez que j’étais à
Fontainebleau?
— Je…
— Soyez franche.
— Je m’en doutais.
— Eh bien! depuis huit jours, ne pouviez-vous pas me voir une fois par
jour au moins?
— J’ai toujours été empêchée, monsieur Malicorne.
— Tarare!
— Demandez à ces demoiselles, si vous ne me croyez pas.
— Je ne demande jamais d’explication sur les choses que je sais mieux
que personne.
— Calmez-vous, monsieur Malicorne, cela changera.
— Il le faudra bien.
— Vous savez, qu’on vous voie ou qu’on ne vous voie point, vous savez
que l’on pense à vous, dit Montalais avec son air câlin.
— Oh! l’on pense à moi…
— Parole d’honneur.
— Et rien de nouveau?
— Sur quoi?
— Sur ma charge dans la maison de Monsieur.
— Ah! mon cher monsieur Malicorne, on n’abordait pas Son Altesse Royale
pendant ces jours passés.
— Et maintenant?
— Maintenant, c’est autre chose: depuis hier, il n’est plus jaloux.
— Bah! Et comment la jalousie lui est-elle passée?
— Il y a eu diversion.
— Contez-moi cela.
— On a répandu le bruit que le roi avait jeté les yeux sur une autre
femme, et Monsieur s’en est trouvé calmé tout d’un coup.
— Et qui a répandu ce bruit?
Montalais baissa la voix.
— Entre nous, dit-elle, je crois que Madame et le roi s’entendent.
— Ah! ah! fit Malicorne, c’était le seul moyen. Mais M. de Guiche, le
pauvre soupirant?
— Oh! celui-là, il est tout à fait délogé.
— S’est-on écrit?
— Mon Dieu non; je ne leur ai pas vu tenir une plume aux uns ni aux
autres depuis huit jours.
— Comment êtes-vous avec Madame?
— Au mieux.
— Et avec le roi?
— Le roi me fait des sourires quand je passe.
— Bien! Maintenant, sur quelle femme les deux amants ont-ils jeté leur
dévolu pour leur servir de paravent?
— Sur La Vallière.
— Oh! oh! pauvre fille! Mais il faudrait empêcher cela, ma mie!
— Pourquoi?
— Parce que M. Raoul de Bragelonne la tuera ou se tuera s’il a un
soupçon.
— Raoul! ce bon Raoul! Vous croyez?
— Les femmes ont la prétention de se connaître en passions, dit
Malicorne, et les femmes ne savent pas seulement lire elles-mêmes ce
qu’elles pensent dans leurs propres yeux ou dans leur propre cœur. Eh
bien! je vous dis, moi, que M. de Bragelonne aime La Vallière à tel
point, que, si elle fait mine de le tromper, il se tuera ou la tuera.
— Le roi est là pour la défendre, dit Montalais.
— Le roi! s’écria Malicorne.
— Sans doute.
— Eh! Raoul tuera le roi comme un reître!
— Bonté divine! fit Montalais, mais vous devenez fou, monsieur
Malicorne!
— Non pas; tout ce que je vous dis est, au contraire, du plus grand
sérieux, ma mie, et, pour mon compte je sais une chose.
— Laquelle?
— C’est que je préviendrai tout doucement Raoul de la plaisanterie.
— Chut! malheureux! fit Montalais en remontant encore un échelon pour
se rapprocher d’autant de Malicorne, n’ouvrez point la bouche à ce
pauvre Bragelonne.
— Pourquoi cela?
— Parce que vous ne savez rien encore.
— Qu’y a-t-il donc?
— Il y a que ce soir… Personne ne nous écoute?
— Non.
— Il y a que ce soir, sous le chêne royal, La Vallière a dit tout haut
et tout naïvement ces paroles:
«Je ne conçois pas que, lorsqu’on a vu le roi, on puisse jamais aimer
un autre homme.»
Malicorne fit un bond sur son mur.
— Ah! mon Dieu! dit-il, elle a dit cela, la malheureuse?
— Mot pour mot.
— Et elle le pense?
— La Vallière pense toujours ce qu’elle dit.
— Mais cela crie vengeance! mais les femmes sont des serpents! dit
Malicorne.
— Calmez-vous, mon cher Malicorne, calmez-vous!
— Non pas! Coupons le mal dans sa racine, au contraire. Prévenons
Raoul, il est temps.
— Maladroit! c’est qu’au contraire il n’est plus temps, répondit
Montalais.
— Comment cela?
— Ce mot de La Vallière…
— Oui.
— Ce mot à l’adresse du roi…
— Eh bien?
— Eh bien! il est arrivé à son adresse.
— Le roi le connaît? Il a été rapporté au roi?
— Le roi l’a entendu.
— _Ohimé!_ comme disait M. le cardinal.
— Le roi était précisément caché dans le massif le plus voisin du chêne
royal.
— Il en résulte, dit Malicorne, que dorénavant le plan du roi et de
Madame va marcher sur des roulettes, en passant sur le corps du pauvre
Bragelonne.
— Vous l’avez dit.
— C’est affreux.
— C’est comme cela.
— Ma foi! dit Malicorne après une minute de silence donnée à la
méditation, entre un gros chêne et un grand roi, ne mettons pas notre
pauvre personne, nous y serions broyés, ma mie.
— C’est ce que je voulais vous dire.
— Songeons à nous.
— C’est ce que je pensais.
— Ouvrez donc vos jolis yeux.
— Et vous, vos grandes oreilles.
— Approchez votre petite bouche pour un bon gros baiser.
— Voici, dit Montalais, qui paya sur-le-champ en espèces sonnantes.
— Maintenant, voyons. Voici M. de Guiche qui aime Madame; voilà La
Vallière qui aime le roi; voilà le roi qui aime Madame et La Vallière;
voilà Monsieur qui n’aime personne que lui. Entre toutes ces amours, un
imbécile ferait sa fortune, à plus forte raison des personnes de sens
comme nous.
— Vous voilà encore avec vos rêves.
— C’est-à-dire avec mes réalités. Laissez-vous conduire par moi,
ma mie, vous ne vous en êtes pas trop mal trouvée jusqu’à présent,
n’est-ce pas?
— Non.
— Eh bien! l’avenir vous répond du passé. Seulement, puisque chacun
pense à soi ici, pensons à nous.
— C’est trop juste.
— Mais à nous seuls.
— Soit!
— Alliance offensive et défensive!
— Je suis prête à la jurer.
— Étendez la main; c’est cela: Tout pour Malicorne!
— Tout pour Malicorne!
— Tout pour Montalais! répondit Malicorne en étendant la main à son
tour.
— Maintenant, que faut-il faire?
— Avoir incessamment les yeux ouverts, les oreilles ouvertes, amasser
des armes contre les autres, n’en jamais laisser traîner qui puissent
servir contre nous-mêmes.
— Convenu.
— Arrêté.
— Juré. Et maintenant que le pacte est fait, adieu.
— Comment, adieu?
— Sans doute. Retournez à votre auberge.
— À mon auberge?
— Oui; n’êtes-vous pas logé à l’auberge du Beau-Paon?
— Montalais! Montalais! vous le voyez bien, que vous connaissiez ma
présence à Fontainebleau.
— Qu’est-ce que cela prouve? Qu’on s’occupe de vous au-delà de vos
mérites, ingrat!
— Hum!
— Retournez donc au Beau-Paon.
— Eh bien! voilà justement!
— Quoi?
— C’est devenu chose impossible.
— N’aviez-vous point une chambre?
— Oui, mais je ne l’ai plus.
— Vous ne l’avez plus? et qui vous l’a prise?
— Attendez… Tantôt je revenais de courir après vous, j’arrive tout
essoufflé à l’hôtel, lorsque j’aperçois une civière sur laquelle quatre
paysans apportaient un moine malade.
— Un moine?
— Oui, un vieux franciscain à barbe grise. Comme je regardais ce
moine malade, on l’entre dans l’auberge. Comme on lui faisait monter
l’escalier, je le suis, et, comme j’arrive au haut de l’escalier, je
m’aperçois qu’on le fait entrer dans ma chambre.
— Dans votre chambre?
— Oui, dans ma propre chambre. Je crois que c’est une erreur,
j’interpelle l’hôte: l’hôte me déclare que la chambre louée par moi
depuis huit jours était louée à ce franciscain pour le neuvième.
— Oh! oh!
— C’est justement ce que je fis: Oh! oh! Je fis même plus encore, je
voulus me fâcher. Je remontai. Je m’adressai au franciscain lui-même.
Je voulus lui remontrer l’inconvenance de son procédé; mais ce moine,
tout moribond qu’il paraissait être, se souleva sur son coude, fixa
sur moi deux yeux flamboyants, et, d’une voix qui eût avantageusement
commandé une charge de cavalerie: «Jetez-moi ce drôle à la porte»,
dit-il. Ce qui fut à l’instant même exécuté par l’hôte et par les
quatre porteurs, qui me firent descendre l’escalier un peu plus vite
qu’il n’était convenable. Voilà comment il se fait, ma mie, que je n’ai
plus de gîte.
— Mais qu’est-ce que c’est que ce franciscain? demanda Montalais. C’est
donc un général?
— Justement; il me semble que c’est là le titre qu’un des porteurs lui
a donné en lui parlant à demi-voix.
— De sorte que?… dit Montalais.
— De sorte que je n’ai plus de chambre, plus d’auberge, plus de gîte,
et que je suis aussi décidé que l’était tout à l’heure mon ami Manicamp
à ne pas coucher dehors.
— Comment faire? s’écria Montalais.
— Voilà! dit Malicorne.
— Mais rien de plus simple, dit une troisième voix.
Montalais et Malicorne poussèrent un cri simultané.
De Saint-Aignan parut.
— Cher monsieur Malicorne, dit de Saint-Aignan, un heureux hasard
me ramène ici pour vous tirer d’embarras. Venez, je vous offre une
chambre chez moi, et celle-là, je vous le jure, nul franciscain ne vous
l’ôtera. Quant à vous, ma chère demoiselle, rassurez-vous; j’ai déjà le
secret de Mlle de La Vallière, celui de Mlle de Tonnay-Charente; vous
venez d’avoir la bonté de me confier le vôtre, merci: j’en garderai
aussi bien trois qu’un seul.
Malicorne et Montalais se regardèrent comme deux écoliers pris en
maraude; mais, comme au bout du compte Malicorne voyait un grand
avantage dans la proposition qui lui était faite, il fit à Montalais un
signe de résignation que celle-ci lui rendit.
Puis Malicorne descendit l’échelle échelon par échelon, réfléchissant à
chaque degré au moyen d’arracher bribe par bribe à M. de Saint-Aignan
tout ce qu’il pourrait savoir sur le fameux secret.
Montalais était déjà partie légère comme une biche, et ni carrefour ni
labyrinthe n’eurent le pouvoir de la tromper.
Quant à de Saint-Aignan, il ramena en effet Malicorne chez lui, en lui
faisant mille politesses, enchanté qu’il était de tenir sous sa main
les deux hommes qui, en supposant que de Guiche restât muet, pouvaient
le mieux renseigner sur le compte des filles d’honneur.
Chapitre CXXV — Ce qui s’était passé en réalité à l’auberge du
Beau-Paon D’abord, donnons à nos lecteurs quelques détails sur
l’auberge du Beau-Paon; puis nous passerons au signalement des
voyageurs qui l’habitaient.
L’auberge du Beau-Paon, comme toute auberge, devait son nom à son
enseigne. Cette enseigne représentait un paon qui faisait la roue.
Seulement, à l’instar de quelques peintres qui ont donné la figure d’un
joli garçon au serpent qui tente Ève, le peintre de l’enseigne avait
donné au beau paon une figure de femme.
Cette auberge, épigramme vivante contre cette moitié du genre humain
qui fait le charme de la vie, dit M. Legouvé, s’élevait à Fontainebleau
dans la première rue latérale de gauche, laquelle coupait, en venant de
Paris, cette grande artère qui forme à elle seule la ville tout entière
de Fontainebleau.
La rue latérale s’appelait alors la rue de Lyon, sans doute parce que,
géographiquement, elle s’avançait dans la direction de la seconde
capitale du royaume. Cette rue se composait de deux maisons habitées
par des bourgeois, maisons séparées l’une de l’autre par deux grands
jardins bordés de haies. En apparence, il semblait y avoir cependant
trois maisons dans la rue; expliquons comment, malgré ce semblant, il
n’y en avait que deux.
L’auberge du Beau-Paon avait sa façade principale sur la grande rue;
mais, en retour, sur la rue de Lyon, deux corps de bâtiments, divisés
par des cours, renfermaient de grands logements propres à recevoir
tous voyageurs, soit à pied, soit à cheval, soit même en carrosse,
et à fournir non seulement logis et table, mais encore promenade et
solitude aux plus riches courtisans, lorsque, après un échec à la cour,
ils désiraient se renfermer avec eux mêmes pour dévorer l’affront ou
méditer la vengeance.
Des fenêtres de ce corps de bâtiment en retour, les voyageurs
apercevaient la rue d’abord, avec son herbe croissant entre les pavés,
qu’elle disjoignait peu à peu. Ensuite les belles haies de sureau et
d’aubépine qui enfermaient, comme entre deux bras verts et fleuris, ces
maisons bourgeoises dont nous avons parlé. Puis, dans les intervalles
de ces maisons, formant fond de tableau et se dessinant comme un
horizon infranchissable, une ligne de bois touffus, plantureux,
premières sentinelles de la vaste forêt qui se déroule en avant de
Fontainebleau.
On pouvait donc, pour peu qu’on eût un appartement faisant angle par la
grande rue de Paris, participer à la vue et au bruit des passants et
des fêtes, et, par la rue de Lyon, à la vue et au calme de la campagne.
Sans compter qu’en cas d’urgence, au moment où l’on frappait à
la grande porte de la rue de Paris, on pouvait s’esquiver par la
petite porte de la rue de Lyon, et, longeant les jardins des maisons
bourgeoises, gagner les premiers taillis de la forêt.