C’est qu’en effet il n’y avait ni dans la voix ni dans le regard

de Fouquet rien qui détruisît une lettre des paroles qu’il avait

prononcées; il ne faisait point un éloge pour avoir le droit de placer

deux reproches.

Le roi comprit, et, rendant les armes à tant de générosité et d’esprit:

— Vous louez M. Colbert? dit-il.

— Oui, Sire, je le loue; car, outre que c’est un homme de mérite, je le

crois très dévoué aux intérêts de Votre Majesté.

— Est-ce parce que souvent il a heurté vos vues? dit le roi en souriant.

— Précisément, Sire.

— Expliquez-moi cela?

— C’est bien simple. Moi, je suis l’homme qu’il faut pour faire entrer

l’argent, lui l’homme qu’il faut pour l’empêcher de sortir.

— Allons, allons, monsieur le surintendant, que diable! vous me direz

bien quelque chose qui corrige toute cette bonne opinion?

— Administrativement, Sire?

— Oui.

— Pas le moins du monde, Sire.

— Vraiment?

— Sur l’honneur, je ne connais pas en France un meilleur commis que M.

Colbert.

Ce mot commis n’avait pas, en 1661, la signification un peu subalterne

qu’on lui donne aujourd’hui; mais, en passant par la bouche de Fouquet

que le roi venait d’appeler M. le surintendant, il prit quelque chose

d’humble et de petit qui mettait admirablement Fouquet à sa place et

Colbert à la sienne.

— Eh bien! dit Louis XIV, c’est cependant lui qui, tout économe qu’il

est, a ordonné mes fêtes de Fontainebleau; et je vous assure, monsieur

Fouquet, qu’il n’a pas du tout empêché mon argent de sortir.

Fouquet s’inclina, mais sans répondre.

— N’est-ce pas votre avis? dit le roi.

— Je trouve, Sire, répondit-il, que M. Colbert a fait les choses avec

infiniment d’ordre, et mérite, sous ce rapport, toutes les louanges de

Votre Majesté.

Ce mot ordre fit le pendant du mot commis.

Nulle organisation, plus que celle du roi, n’avait cette vive

sensibilité, cette finesse de tact qui perçoit et saisit l’ordre des

sensations avant les sensations mêmes.

Louis XIV comprit donc que le commis avait eu pour Fouquet trop

d’ordre, c’est-à-dire que les fêtes si splendides de Fontainebleau

eussent pu être plus splendides encore.

Le roi sentit, en conséquence, que quelqu’un pouvait reprocher

quelque chose à ses divertissements; il éprouva un peu de dépit de ce

provincial qui, paré des plus sublimes habits de sa garde-robe, arrive

à Paris, où l’homme élégant le regarde trop ou trop peu.

Cette partie de la conversation, si sobre, mais si fine de Fouquet,

donna encore au roi plus d’estime pour le caractère de l’homme et la

capacité du ministre.

Fouquet prit congé à deux heures du matin, et le roi se mit au lit un

peu inquiet, un peu confus de la leçon voilée qu’il venait de recevoir;

et deux bons quarts d’heure furent employés par lui à se remémorer les

broderies, les tapisseries, les menus des collations, les architectures

des arcs de triomphe, les dispositions d’illuminations et d’artifices

imaginés par l’ordre du commis Colbert.

Il résulta que le roi, repassant sur tout ce qui s’était passé depuis

huit jours, trouva quelques taches à ses fêtes.

Mais Fouquet, par sa politesse, par sa bonne grâce et par sa

générosité, venait d’entamer Colbert plus profondément que celui-ci,

avec sa fourbe, sa méchanceté, sa persévérante haine, n’avait jamais

réussi à entamer Fouquet.

Chapitre CXXII — Fontainebleau à deux heures du matin Comme nous

l’avons vu, de Saint-Aignan avait quitté la chambre du roi au moment où

le surintendant y faisait son entrée.

De Saint-Aignan était chargé d’une mission pressée; c’est dire que de

Saint-Aignan allait faire tout son possible pour tirer bon parti de son

temps.

C’était un homme rare que celui que nous avons introduit comme l’ami

du roi; un de ces courtisans précieux dont la vigilance et la netteté

d’intention faisaient dès cette époque ombrage à tout favori passé ou

futur, et balançait par son exactitude la servilité de Dangeau.

Aussi Dangeau n’était-il pas le favori, c’était le complaisant du roi.

De Saint-Aignan s’orienta donc.

Il pensa que les premiers renseignements qu’il avait à recevoir lui

devaient venir de de Guiche.

Il courut donc après de Guiche.

De Guiche, que nous avons vu disparaître à l’aile du château et qui

avait tout l’air de rentrer chez lui, de Guiche n’était pas rentré.

De Saint-Aignan se mit en quête de de Guiche.

Après avoir bien tourné, viré, cherché, de Saint-Aignan aperçut quelque

chose comme une forme humaine appuyée à un arbre.

Cette forme avait l’immobilité d’une statue et paraissait fort occupée

à regarder une fenêtre, quoique les rideaux de cette fenêtre fussent

hermétiquement fermés.

Comme cette fenêtre était celle de Madame, de Saint-Aignan pensa que

cette forme devait être celle de de Guiche.

Il s’approcha doucement et vit qu’il ne se trompait point.

De Guiche avait emporté de son entretien avec Madame une telle charge

de bonheur, que toute sa force d’âme ne pouvait suffire à la porter.

De son côté, de Saint-Aignan savait que de Guiche avait été pour

quelque chose dans l’introduction de La Vallière chez Madame; un

courtisan sait tout et se souvient de tout. Seulement, il avait

toujours ignoré à quel titre et à quelles conditions de Guiche avait

accordé sa protection à La Vallière. Mais comme, en questionnant

beaucoup, il est rare que l’on n’apprenne point un peu, de Saint-Aignan

comptait apprendre peu ou prou en questionnant de Guiche avec toute

la délicatesse et en même temps avec toute l’insistance dont il était

capable.

Le plan de Saint-Aignan était celui-ci:

Si les renseignements étaient bons, dire avec effusion au roi qu’il

avait mis la main sur une perle, et réclamer le privilège d’enchâsser

cette perle dans la couronne royale.

Si les renseignements étaient mauvais, chose possible après tout,

examiner à quel point le roi tenait à La Vallière, et diriger le compte

rendu de façon à expulser la petite fille pour se faire un mérite de

cette expulsion près de toutes les femmes qui pouvaient avoir des

prétentions sur le cœur du roi, à commencer par Madame et à finir par

la reine.

Au cas où le roi se montrerait tenace dans son désir, dissimuler les

mauvaises notes; faire savoir à La Vallière que ces mauvaises notes,

sans aucune exception, habitent un tiroir secret de la mémoire du

confident; étaler ainsi de la générosité aux yeux de la malheureuse

fille, et la tenir perpétuellement suspendue par la reconnaissance et

la crainte de manière à s’en faire une amie de cour, intéressée comme

une complice à faire la fortune de son complice tout en faisant sa

propre fortune.

Quant au jour où la bombe du passé éclaterait, en supposant que cette

bombe éclatât jamais, de Saint-Aignan se promettait bien d’avoir pris

toutes les précautions et de faire l’ignorant près du roi.

Auprès de La Vallière, il aurait encore ce jour-là même un superbe rôle

de générosité.

C’est avec toutes ces idées, écloses en une demi-heure au feu de la

convoitise, que de Saint-Aignan, le meilleur fils du monde, comme eût

dit La Fontaine, s’en allait avec l’intention bien arrêtée de faire

parler de Guiche, c’est-à-dire de le troubler dans son bonheur qu’au

reste de Saint-Aignan ignorait.

Il était une heure du matin quand de Saint-Aignan aperçut de Guiche

debout, immobile, appuyé au tronc d’un arbre, et les yeux cloués sur

cette fenêtre lumineuse.

Une heure du matin: c’est-à-dire l’heure la plus douce de la nuit,

celle que les peintres couronnent de myrtes et de pavots naissants,

l’heure aux yeux battus, au cœur palpitant, à la tête alourdie, qui

jette sur le jour écoulé un regard de regret, qui adresse un salut

amoureux au jour nouveau.

Pour de Guiche, c’était l’aurore d’un ineffable bonheur: il eût donné

un trésor au mendiant dressé sur son chemin pour obtenir qu’il ne le

dérangeât point en ses rêves.

Ce fut justement à cette heure que Saint-Aignan, mal conseillé,

l’égoïsme conseille toujours mal, vint lui frapper sur l’épaule au

moment où il murmurait un mot ou plutôt un nom.

— Ah! s’écria-t-il lourdement, je vous cherchais.

— Moi? dit de Guiche tressaillant.

— Oui, et je vous trouve rêvant à la lune. Seriez-vous atteint, par

hasard, du mal de poésie, mon cher comte, et feriez-vous des vers?

Le jeune homme força sa physionomie à sourire, tandis que mille et

mille contradictions grondaient contre Saint-Aignan au plus profond de

son cœur.

— Peut-être, dit-il. Mais quel heureux hasard?

— Ah! voilà qui me prouve que vous m’avez mal entendu.

— Comment cela?

— Oui, j’ai débuté par vous dire que je vous cherchais.

— Vous me cherchiez?

— Oui, et je vous y prends.

— À quoi, je vous prie?

— Mais à chanter Philis.

— C’est vrai, je n’en disconviens pas, dit de Guiche en riant; oui, mon

cher comte, je chante Philis.

— Cela vous est acquis.

— À moi?

— Sans doute, à vous. À vous, l’intrépide protecteur de toute femme

belle et spirituelle.

— Que diable me venez-vous conter là.

— Des vérités reconnues, je le sais bien. Mais attendez, je suis

amoureux.

— Vous?

— Oui.

— Tant mieux, cher comte. Venez et contez-moi cela.

Et de Guiche, craignant un peu tard peut-être que Saint-Aignan ne

remarquât cette fenêtre éclairée; prit le bras du comte et essaya de

l’entraîner.

— Oh! dit celui-ci en résistant, ne me menez point du côté de ces bois

noirs, il fait trop humide par là. Restons à la lune, voulez-vous?

Et, tout en cédant à la pression du bras de de Guiche, il demeura dans

les parterres qui avoisinaient le château.

— Voyons, dit de Guiche résigné, conduisez-moi où il vous plaira, et

demandez-moi ce qui vous est agréable.

— On n’est pas plus charmant.

Puis, après une seconde de silence:

— Cher comte, continua de Saint-Aignan, je voudrais que vous me disiez

deux mots sur une certaine personne que vous avez protégée.

— Et que vous aimez?

— Je ne dis ni oui ni non, très cher… Vous comprenez qu’on ne place pas

ainsi son cœur à fonds perdu, et qu’il faut bien prendre à l’avance ses

sûretés.

— Vous avez raison, dit de Guiche avec un soupir; c’est précieux, un

cœur.

— Le mien surtout, il est tendre, et je vous le donne comme tel.

— Oh! vous êtes connu, comte. Après?

— Voici. Il s’agit tout simplement de Mlle de Tonnay-Charente.

— Ah çà! mon cher Saint-Aignan, vous devenez fou, je présume!

— Pourquoi cela?

— Je n’ai jamais protégé Mlle de Tonnay-Charente, moi!

— Bah!

— Jamais!

— Ce n’est pas vous qui avez fait entrer Mlle de Tonnay-Charente chez

Madame?

— Mlle de Tonnay-Charente, et vous devez savoir cela mieux que

personne, mon cher comte, est d’assez bonne maison pour qu’on la

désire, à plus forte raison pour qu’on l’admette.

— Vous me raillez.

— Non, sur l’honneur, je ne sais ce que vous voulez dire.

— Ainsi, vous n’êtes pour rien dans son admission?

— Non.

— Vous ne la connaissez pas?

— Je l’ai vue pour la première fois le jour de sa présentation

à Madame. Ainsi, comme je ne l’ai pas protégée, comme je ne la

connais pas, je ne saurais vous donner sur elle, mon cher comte, les

éclaircissements que vous désirez.

Et de Guiche fit un mouvement pour quitter son interlocuteur.

— Là! là! dit Saint-Aignan, un instant, mon cher comte; vous ne

m’échapperez point ainsi.

— Pardon, mais il me semblait qu’il était l’heure de rentrer chez soi.

— Vous ne rentriez pas cependant, quand je vous ai, non pas rencontré,

mais trouvé.

— Aussi, mon cher comte, du moment où vous avez encore quelque chose à

me dire, je me mets à votre disposition.

— Et vous faites bien, pardieu! Une demi-heure de plus ou de moins,

vos dentelles n’en seront ni plus ni moins fripées. Jurez-moi que vous

n’aviez pas de mauvais rapports à me faire sur son compte, et que ces

mauvais rapports que vous eussiez pu me faire ne sont point la cause de

votre silence.

— Oh! la chère enfant, je la crois pure comme un cristal.

— Vous me comblez de joie. Cependant, je ne veux pas avoir l’air près

de vous d’un homme si mal renseigné que je parais. Il est certain que

vous avez fourni la maison de la princesse de dames d’honneur. On a

même fait une chanson sur cette fourniture.

— Vous savez, mon cher ami, que l’on fait des chansons sur tout.

— Vous la connaissez?

— Non; mais chantez-la-moi, je ferai sa connaissance.

— Je ne saurais vous dire comment elle commence, mais je me rappelle

comment elle finit.

— Bon! c’est déjà quelque chose.

_Des demoiselles d’honneur,

Guiche est nommé fournisseur._

— L’idée est faible et la rime pauvre.

— Ah! que voulez-vous, mon cher, ce n’est ni de Racine ni de Molière,

c’est de La Feuillade, et un grand seigneur ne peut pas rimer comme un

croquant.

— C’est fâcheux, en vérité, que vous ne vous souveniez que de la fin.

— Attendez, attendez, voilà le commencement du second couplet qui me

revient.

— J’écoute.

_Il a rempli la volière,

Montalais et…_

— Pardieu! et La Vallière! s’écria de Guiche impatienté et surtout

ignorant complètement où Saint-Aignan en voulait venir.

— Oui, oui, c’est cela, La Vallière. Vous avez trouvé la rime, mon cher.

— Belle trouvaille, ma foi!

— Montalais et La Vallière, c’est cela. Ce sont ces deux petites filles

que vous avez protégées.

Et Saint-Aignan se mit à rire.

— Donc, vous ne trouvez pas dans la chanson Mlle de Tonnay-Charente?

dit de Guiche.

— Non, ma foi!

— Vous êtes satisfait, alors?

— Sans doute; mais j’y trouve Montalais, dit Saint-Aignan en riant

toujours.

— Oh! vous la trouverez partout. C’est une demoiselle fort remuante.

— Vous la connaissez?

— Par intermédiaire. Elle était protégée par un certain Malicorne que

protège Manicamp; Manicamp m’a fait demander un poste de demoiselle

d’honneur pour Montalais dans la maison de Madame, et une place

d’officier pour Malicorne dans la maison de Monsieur. J’ai demandé;

vous savez bien que j’ai un faible pour ce drôle de Manicamp.

— Et vous avez obtenu?

— Pour Montalais, oui; pour Malicorne, oui et non, il n’est encore que

toléré. Est-ce tout ce que vous vouliez savoir?

— Reste la rime.

— Quelle rime?

— La rime que vous avez trouvée.

— La Vallière?

— Oui.

Et de Saint-Aignan reprit son air qui agaçait tant de Guiche.

— Eh bien! dit ce dernier, je l’ai fait entrer chez Madame, c’est vrai.

— Ah! ah! ah! fit de Saint-Aignan.

— Mais, continua de Guiche de son air le plus froid, vous me ferez très

heureux, cher comte, si vous ne plaisantez point sur ce nom. Mlle La

Baume Le Blanc de La Vallière est une personne parfaitement sage.

— Parfaitement sage?

— Oui.

— Mais vous ne savez donc pas le nouveau bruit? s’écria Saint-Aignan.

— Non, et même vous me rendrez service, mon cher comte, en gardant ce

bruit pour vous et pour ceux qui le font courir.

— Ah! bah, vous prenez la chose si sérieusement?

— Oui; Mlle de La Vallière est aimée par un de mes bons amis.

Saint-Aignan tressaillit.

— Oh! oh! fit-il.

— Oui, comte, continua de Guiche. Par conséquent, vous comprenez, vous

l’homme le plus poli de France, je ne puis laisser faire à mon ami une

position ridicule.

— Oh! à merveille.

Et Saint-Aignan se rongeait les doigts, moitié dépit, moitié curiosité

déçue.

De Guiche lui fit un beau salut.

— Vous me chassez, dit Saint-Aignan qui mourait d’envie de savoir le

nom de l’ami.

— Je ne vous chasse point, très cher… J’achève mes vers à Philis.

— Et ces vers?…

— Sont un quatrain. Vous comprenez, n’est-ce pas? un quatrain, c’est

sacré.

— Ma foi! oui.

— Et comme, sur quatre vers dont il doit naturellement se composer, il

me reste encore trois vers et un hémistiche à faire, j’ai besoin de

toute ma tête.

— Cela se comprend. Adieu, comte!

— Adieu!

— À propos…

— Quoi?

— Avez-vous de la facilité?

— Énormément.

— Aurez-vous bien fini vos trois vers et demi demain matin?

— Je l’espère.

— Eh bien! à demain.

— À demain; adieu!

Force était à Saint-Aignan d’accepter le congé; il l’accepta et

disparut derrière la charmille.

La conversation avait entraîné de Guiche et Saint-Aignan assez loin du

château.

Tout mathématicien, tout poète et tout rêveur a ses distractions;

Saint-Aignan se trouvait donc, quand le quitta de Guiche, aux limites

du quinconce, à l’endroit où les communes commencent et où, derrière

de grands bouquets d’acacias et de marronniers croisant leurs grappes

sous des monceaux de clématite et de vigne vierge, s’élève le mur de

séparation entre les bois et la cour des communs.

Saint-Aignan, laissé seul, prit le chemin de ces bâtiments; de Guiche

tourna en sens inverse. L’un revenait donc vers les parterres, tandis

que l’autre allait aux murs.

Saint-Aignan marchait sous une impénétrable voûte de sorbiers, de lilas

et d’aubépines gigantesques, les pieds sur un sable mou, enfoui dans

l’ombre.

Il ruminait une revanche qui lui paraissait difficile à prendre, tout

déferré, comme eût dit Tallemant des Réaux, de n’en avoir pas appris

davantage sur La Vallière, malgré l’ingénieuse tactique qu’il avait

employée pour arriver jusqu’à elle.

Tout à coup un gazouillement de voix humaines parvint à son oreille.

C’était comme des chuchotements, comme des plaintes féminines mêlées

d’interpellations; c’étaient de petits rires, des soupirs, des cris de

surprise étouffés; mais, par-dessus tout, la voix féminine dominait.

Saint-Aignan s’arrêta pour s’orienter; il reconnut avec la plus vive

surprise que les voix venaient, non pas de la terre, mais du sommet des

arbres.

Il leva la tête en se glissant sous l’allée, et aperçut à la crête du

mur une femme juchée sur une grande échelle, en grande communication

de gestes et de paroles avec un homme perché sur un arbre, et dont

on ne voyait que la tête, perdu qu’était le corps dans l’ombre d’un

marronnier.

La femme était en deçà du mur; l’homme au-delà.

Chapitre CXXIII — Le labyrinthe De Saint-Aignan ne cherchait que des

renseignements et trouvait une aventure. C’était du bonheur.

Curieux de savoir pourquoi et surtout de quoi cet homme et cette femme

causaient à une pareille heure et dans une si singulière situation, de

Saint-Aignan se fit tout petit et arriva presque sous les bâtons de

l’échelle.

Alors, prenant ses mesures pour être le plus confortablement possible,

il s’appuya contre un arbre et écouta.

Il entendit le dialogue suivant.

C’était la femme qui parlait.

— En vérité, monsieur Manicamp, disait-elle d’une voix qui, au milieu

des reproches qu’elle articulait, conservait un singulier accent de

coquetterie, en vérité, vous êtes de la plus dangereuse indiscrétion.

Nous ne pouvons causer longtemps ainsi sans être surpris.

— C’est très probable, interrompit l’homme du ton le plus calme et le

plus flegmatique.

— Eh bien! alors, que dira-t-on? Oh! si quelqu’un me voyait, je vous

déclare que j’en mourrais de honte.

— Oh! ce serait un grand enfantillage et dont je vous crois incapable.

— Passe encore s’il y avait quelque chose entre nous; mais se faire

tort gratuitement, en vérité, je suis bien sotte. Adieu, monsieur de

Manicamp!

«Bon! je connais l’homme; à présent, je vais voir la femme» se dit

de Saint-Aignan guettant aux bâtons de l’échelle l’extrémité de deux

jambes élégamment chaussées dans des souliers de satin bleu de ciel et

dans des bas couleur de chair.

— Oh! voyons, voyons; par grâce, ma chère Montalais, s’écria de

Manicamp, ne fuyez pas, que diable! j’ai encore des choses de la plus

haute importance à vous dire.

«Montalais! pensa tout bas de Saint-Aignan; et de trois! Les trois

commères ont chacune leur aventure; seulement il m’avait semblé que

l’aventure de celle-ci s’appelait M. Malicorne et non de Manicamp.»

À cet appel de son interlocuteur, Montalais s’arrêta au milieu de sa

descente.

On vit alors l’infortuné de Manicamp grimper d’un étage dans son

marronnier, soit pour s’avantager, soit pour combattre la lassitude de

sa mauvaise position.

— Voyons, dit-il, écoutez-moi; vous savez bien, je l’espère, que je

n’ai aucun mauvais dessein.

— Sans doute… Mais, enfin, pourquoi cette lettre que vous m’écrivez,

en stimulant ma reconnaissance? Pourquoi ce rendez-vous que vous me

demandez à une pareille heure et dans un pareil lieu?

— J’ai stimulé votre reconnaissance en vous rappelant que c’était moi

qui vous avais fait entrer chez Madame, parce que, désirant vivement

l’entrevue que vous avez bien voulu m’accorder, j’ai employé, pour

l’obtenir, le moyen le plus sûr. Pourquoi je vous l’ai demandée à

pareille heure et dans un pareil lieu? C’est que l’heure m’a paru

discrète et le lieu solitaire. Or, j’avais à vous demander de ces

choses qui réclament à la fois la discrétion et la solitude.

— Monsieur de Manicamp!

— En tout bien tout honneur, chère demoiselle.

— Monsieur de Manicamp, je crois qu’il serait plus convenable que je me

retirasse.

— Écoutez ou je saute de mon nid dans le vôtre, et prenez garde de

me défier, car il y a juste, en ce moment, une branche de marronnier

qui m’est gênante et qui me provoque à des excès. N’imitez pas cette

branche et écoutez-moi.

— Je vous écoute, j’y consens; mais soyez bref, car, si vous avez une

branche qui vous provoque, j’ai, moi, un échelon triangulaire qui

s’introduit dans la plante de mes pieds. Mes souliers sont minés, je

vous en préviens.

— Faites-moi l’amitié de me donner la main, mademoiselle.

— Et pourquoi?

— Donnez toujours.

— Voici ma main; mais que faites-vous donc?

— Je vous tire à moi.

— Dans quel but? Vous ne voulez pas que j’aille vous rejoindre dans

votre arbre, j’espère?

— Non; mais je désire que vous vous asseyiez sur le mur; là, bien! la

place est large et belle et je donnerais beaucoup pour que vous me

permissiez de m’y asseoir à côté de vous.

— Non pas! vous êtes bien où vous êtes; on vous verrait.

— Croyez-vous? demanda Manicamp d’une voix insinuante.

— J’en suis sûre.

— Soit! je reste sur mon marronnier, quoique j’y sois on ne peut plus

mal.

— Monsieur Manicamp! monsieur Manicamp! nous nous éloignons du fait.

— C’est juste.

— Vous m’avez écrit?

— Très bien.

— Mais pourquoi m’avez-vous écrit?

— Imaginez-vous qu’aujourd’hui, à deux heures, de Guiche est parti.

— Après?

— Le voyant partir, je l’ai suivi, comme c’est mon habitude.

— Je le vois bien, puisque vous voilà.

— Attendez donc… Vous savez, n’est-ce pas, que ce pauvre de Guiche

était jusqu’au cou dans la disgrâce?

— Hélas! oui.

— C’était donc le comble de l’imprudence à lui de venir trouver à

Fontainebleau ceux qui l’avaient exilé à Paris, et surtout ceux dont on

l’éloignait.

— Vous raisonnez comme feu Pythagore, monsieur Manicamp.

— Or, de Guiche est têtu comme un amoureux; il n’écouta donc aucune

de mes remontrances. Je le priai, je le suppliai, il ne voulut rien

entendre à rien… Ah! diable!

— Qu’avez-vous?

— Pardon, mademoiselle, mais c’est cette maudite branche dont j’ai

déjà eu l’honneur de vous entretenir et qui vient de déchirer mon

haut-de-chausses.

— Il fait nuit, répliqua Montalais en riant: continuons, monsieur

Manicamp.

— De Guiche partit donc à cheval tout courant, et moi, je le suivis,

mais au pas. Vous comprenez, s’aller jeter à l’eau avec un ami aussi

vite qu’il y va lui-même, c’est d’un sot ou d’un insensé. Je laissai

donc de Guiche prendre les devants et cheminai avec une sage lenteur,

persuadé que j’étais que le malheureux ne serait pas reçu, ou, s’il

l’était, tournerait bride au premier coup de boutoir, et que je le

verrais revenir encore plus vite qu’il n’était allé, sans avoir été

plus loin, moi, que Ris ou Melun, et c’était déjà trop, vous en

conviendrez, que onze lieues pour aller et autant pour revenir.

Montalais haussa les épaules.

— Riez tant qu’il vous plaira, mademoiselle; mais si, au lieu d’être

carrément assise sur la tablette d’un mur comme vous êtes, vous vous

trouviez à cheval sur la branche que voici, vous aspireriez à descendre.

— Un peu de patience, mon cher monsieur Manicamp! un instant est

bientôt passé: vous disiez donc que vous aviez dépassé Ris et Melun.

— Oui, j’ai dépassé Ris et Melun; j’ai continué de marcher, toujours

étonné de ne point le voir revenir; enfin, me voici à Fontainebleau,

je m’informe, je m’enquiers partout de de Guiche; personne ne l’a vu,

personne ne lui a parlé dans la ville: il est arrivé au grand galop,

est entré dans le château et a disparu. Depuis huit heures du soir, je

suis à Fontainebleau, demandant de Guiche à tous les échos; pas de de

Guiche. Je meurs d’inquiétude! vous comprenez que je n’ai pas été me

jeter dans la gueule du loup, en entrant moi-même au château, comme a

fait mon imprudent ami: je suis venu droit aux communs, et je vous ai

fait parvenir une lettre. Maintenant, mademoiselle, au nom du Ciel,

tirez-moi d’inquiétude.

— Ce ne sera pas difficile, mon cher monsieur Manicamp: votre ami de

Guiche a été reçu admirablement.

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 31 / 38 段