ici de votre absence, et j’ai entendu Monsieur s’étonner de ce qu’ayant
été invité par le roi, vous n’étiez pas venu.
— La chose m’a été impossible, monsieur, et, aussitôt libre, j’arrive.
— Paris est tranquille?
— Parfaitement. Paris a fort bien reçu sa dernière taxe.
— Ah! je comprends que vous ayez voulu vous assurer de ce bon vouloir
avant de venir prendre part à nos fêtes.
— Je n’en arrive pas moins un peu tard. Je m’adresserai donc à vous,
monsieur, pour vous demander si le roi est dehors ou au château, si je
pourrai le voir ce soir ou si je dois attendre à demain.
— Nous avons perdu de vue le roi depuis une demi-heure à peu près, dit
le chevalier.
— Il sera peut-être chez Madame? demanda Fouquet.
— Chez Madame, je ne crois pas, car je viens de rencontrer Madame qui
rentrait par le petit escalier; et à moins que ce gentilhomme que vous
venez de croiser tout à l’heure ne fût le roi en personne…
Et le chevalier attendit, espérant qu’il saurait ainsi le nom de celui
qu’il avait poursuivi.
Mais Fouquet, qu’il eût reconnu ou non de Guiche, se contenta de
répondre:
— Non, monsieur, ce n’était pas lui.
Le chevalier, désappointé, salua; mais, tout en saluant, ayant jeté un
dernier coup d’œil autour de lui et ayant aperçu M. Colbert au milieu
d’un groupe:
— Tenez, monsieur, dit-il au surintendant, voici là-bas, sous les
arbres, quelqu’un qui vous renseignera mieux que moi.
— Qui? demanda Fouquet, dont la vue faible ne perçait pas les ombres.
— M. Colbert, répondit le chevalier.
— Ah! fort bien. Cette personne qui parle là-bas à ces hommes portant
des torches, c’est M. Colbert?
— Lui-même. Il donne ses ordres pour demain aux dresseurs
d’illuminations.
— Merci, monsieur.
Et Fouquet fit un mouvement de tête qui indiquait qu’il avait appris
tout ce qu’il désirait savoir.
De son côté, le chevalier, qui, tout au contraire, n’avait rien appris,
se retira sur un profond salut.
À peine fut-il éloigné, que Fouquet, fronçant le sourcil, tomba dans
une profonde rêverie.
Aramis le regarda un instant avec une espèce de compassion pleine de
tristesse.
— Eh bien, lui dit-il, vous voilà ému au seul nom de cet homme.
Eh quoi! triomphant et joyeux tout à l’heure, voilà que vous vous
rembrunissez à l’aspect de ce médiocre fantôme. Voyons, monsieur,
croyez-vous en votre fortune?
— Non, répondit tristement Fouquet.
— Et pourquoi?
— Parce que je suis trop heureux en ce moment, répliqua-t-il d’une voix
tremblante. Ah! mon cher d’Herblay, vous qui êtes si savant, vous devez
connaître l’histoire d’un certain tyran de Samos. Que puis-je jeter à
la mer qui désarme le malheur à venir? Oh! je vous le répète, mon ami,
je suis trop heureux! si heureux que je ne désire plus rien au-delà
de ce que j’ai… Je suis monté si haut… Vous savez ma devise: Quo non
ascendam? Je suis monté si haut, que je n’ai plus qu’à descendre. Il
m’est donc impossible de croire au progrès d’une fortune qui est déjà
plus qu’humaine.
Aramis sourit en fixant sur Fouquet son œil si caressant et si fin.
— Si je connaissais votre bonheur, dit-il, je craindrais peut-être
votre disgrâce; mais vous me jugez en véritable ami, c’est-à-dire que
vous me trouvez bon pour l’infortune, voilà tout. C’est déjà immense
et précieux, je le sais; mais, en vérité, j’ai bien le droit de vous
demander de me confier de temps en temps les choses heureuses qui vous
arrivent et auxquelles je prendrais part, vous le savez, plus qu’à
celles qui m’arriveraient à moi même.
— Mon cher prélat, dit en riant Fouquet, mes secrets sont par trop
profanes pour que je les confie à un évêque, si mondain qu’il soit.
— Bah! en confession?
— Oh! je rougirais trop si vous étiez mon confesseur.
Et Fouquet se mit à soupirer.
Aramis le regarda encore sans autre manifestation de sa pensée que son
muet sourire.
— Allons, dit-il, c’est une grande vertu que la discrétion.
— Silence! dit Fouquet. Voici cette venimeuse bête qui m’a reconnu et
qui s’approche de nous.
— Colbert?
— Oui; écartez-vous, mon cher d’Herblay; je ne veux pas que ce cuistre
vous voie avec moi, il vous prendrait en aversion.
Aramis lui serra la main.
— Qu’ai-je de son amitié? dit-il; n’êtes-vous pas là?
— Oui; mais peut-être n’y serai-je pas toujours, répondit
mélancoliquement Fouquet.
— Ce jour-là, si ce jour-là vient jamais, dit tranquillement Aramis,
nous aviserons à nous passer de l’amitié ou à braver l’aversion
de M. Colbert. Mais dites-moi, cher monsieur Fouquet, au lieu de
vous entretenir avec ce cuistre, comme vous lui faites l’honneur de
l’appeler, conversation dont je ne sens pas l’utilité, que ne vous
rendez-vous, sinon auprès du roi, du moins auprès de Madame?
— De Madame? fit le surintendant distrait par ses souvenirs. Oui, sans
doute, près de Madame.
— Vous vous rappelez, continua Aramis, qu’on nous a appris la grande
faveur dont Madame jouit depuis deux ou trois jours. Il entre, je
crois, dans votre politique et dans nos plans que vous fassiez
assidûment votre cour aux amies de Sa Majesté. C’est le moyen de
balancer l’autorité naissante de M. Colbert. Rendez-vous donc le plus
tôt possible près de Madame et ménagez-vous cette alliée.
— Mais, dit Fouquet, êtes-vous bien sûr que c’est véritablement sur
elle que le roi a les yeux fixés en ce moment?
— Si l’aiguille avait tourné, ce serait depuis ce matin. Vous savez que
j’ai ma police.
— Bien! j’y vais de ce pas et à tout hasard j’aurai mon moyen
d’introduction: c’est une magnifique paire de camées antiques enchâssés
dans des diamants.
— Je l’ai vue; rien de plus riche et de plus royal.
Ils furent interrompus en ce moment par un laquais conduisant un
courrier.
— Pour Monsieur le surintendant, dit tout haut ce courrier en
présentant à Fouquet une lettre.
— Pour Monseigneur l’évêque de Vannes, dit tout bas le laquais en
remettant une lettre à Aramis.
Et, comme le laquais portait une torche, il se plaça entre le
surintendant et l’évêque, afin que tous deux pussent lire en même temps.
À l’aspect de l’écriture fine et serrée de l’enveloppe, Fouquet
tressaillit de joie; ceux-là seuls qui aiment ou qui ont aimé
comprendront son inquiétude d’abord, puis son bonheur ensuite.
Il décacheta vivement la lettre, qui ne renfermait que ces seuls mots:
«Il y a une heure que je t’ai quitté, il y a un siècle que je ne t’ai
dit: Je t’aime.»
C’était tout.
Mme de Bellière avait, en effet, quitté Fouquet depuis une heure,
après avoir passé deux jours avec lui; et de peur que son souvenir ne
s’écartât trop longtemps du cœur qu’elle regrettait, elle lui envoyait
le courrier porteur de cette importante missive.
Fouquet baisa la lettre et la paya d’une poignée d’or.
Quant à Aramis, il lisait, comme nous avons dit, de son côté, mais avec
plus de froideur et de réflexion, le billet suivant:
«Le roi a été frappé ce soir d’un coup étrange: une femme l’aime. Il
l’a su par hasard en écoutant la conversation de cette jeune fille
avec ses compagnes. De sorte que le roi est tout entier à ce nouveau
caprice. La femme s’appelle Mlle de La Vallière et est d’une assez
médiocre beauté pour que ce caprice devienne une grande passion. Prenez
garde à Mlle de La Vallière.»
Pas un mot de Madame.
Aramis replia lentement le billet et le mit dans sa poche.
Quant à Fouquet, il savourait toujours les parfums de sa lettre.
— Monseigneur! dit Aramis touchant le bras de Fouquet.
— Hein! demanda celui-ci.
— Il me vient une idée. Connaissez-vous une petite fille qu’on appelle
La Vallière?
— Ma foi! non.
— Cherchez bien.
— Ah! oui, je crois, une des filles d’honneur de Madame.
— Ce doit être cela.
— Eh bien! après?
— Eh bien! monseigneur, c’est à cette petite fille qu’il faut que vous
rendiez une visite ce soir.
— Bah! et comment?
— Et, de plus, c’est à cette petite fille qu’il faut que vous donniez
vos camées.
— Allons donc!
— Vous savez, monseigneur, que je suis de bon conseil.
— Mais cet imprévu…
— C’est mon affaire. Vite une cour en règle à la petite La Vallière,
monseigneur. Je me ferai garant près de Mme de Bellière que c’est une
cour toute politique.
— Que dites-vous là, mon ami, s’écria vivement Fouquet, et quel nom
avez vous prononcé?
— Un nom qui doit vous prouver, monsieur le surintendant, que, bien
instruit pour vous, je puis être aussi bien instruit pour les autres.
Faites la cour à la petite La Vallière.
— Je ferai la cour à qui vous voudrez, répondit Fouquet avec le paradis
dans le cœur.
— Voyons, voyons, redescendez sur la terre, voyageur du septième ciel,
dit Aramis; voici M. de Colbert. Oh! mais il a recruté tandis que
nous lisions; il est entouré, loué, congratulé; décidément, c’est une
puissance.
En effet, Colbert s’avançait escorté de tout ce qui restait de
courtisans dans les jardins, et chacun lui faisait, sur l’ordonnance de
la fête, des compliments dont il s’enflait à éclater.
— Si La Fontaine était là, dit en souriant Fouquet, quelle belle
occasion pour lui de réciter la fable de la grenouille qui veut se
faire aussi grosse qu’un bœuf.
Colbert arriva dans un cercle éblouissant de lumière; Fouquet
l’attendit impassible et légèrement railleur.
Colbert lui souriait aussi; il avait vu son ennemi déjà depuis près
d’un quart d’heure, il s’approchait tortueusement.
Le sourire de Colbert présageait quelque hostilité.
— Oh! oh! dit Aramis tout bas au surintendant, le coquin va vous
demander encore quelques millions pour payer ses artifices et ses
verres de couleur.
Colbert salua le premier d’un air qu’il s’efforçait de rendre
respectueux.
Fouquet remua la tête à peine.
— Eh bien! monseigneur, demanda Colbert, que disent vos yeux? Avons
nous eu bon goût?
— Un goût parfait, répondit Fouquet, sans qu’on pût remarquer dans ces
paroles la moindre raillerie.
— Oh! dit Colbert méchamment, vous y mettez de l’indulgence… Nous
sommes pauvres, nous autres gens du roi, et Fontainebleau n’est pas un
séjour comparable à Vaux.
— C’est vrai, répondit flegmatiquement Fouquet, qui dominait tous les
acteurs de cette scène.
— Que voulez-vous, monseigneur! continua Colbert, nous avons agi selon
nos petites ressources.
Fouquet fit un geste d’assentiment.
— Mais, poursuivit Colbert, il serait digne de votre magnificence,
monseigneur, d’offrir à Sa Majesté une fête dans vos merveilleux
jardins… dans ces jardins qui vous ont coûté soixante millions.
— Soixante-douze, dit Fouquet.
— Raison de plus, reprit Colbert. Voilà qui serait vraiment magnifique.
— Mais, croyez-vous, monsieur, dit Fouquet, que Sa Majesté daigne
accepter mon invitation?
— Oh! je n’en doute pas, s’écria vivement Colbert, et je m’en porterai
caution.
— C’est fort aimable à vous, dit Fouquet. J’y puis donc compter?
— Oui, monseigneur, oui, certainement.
— Alors, je me consulterai, dit Fouquet.
— Acceptez, acceptez, dit tout bas et vivement Aramis.
— Vous vous consulterez? répéta Colbert.
— Oui, répondit Fouquet, pour savoir quel jour je pourrai faire mon
invitation au roi.
— Oh! dès ce soir, monseigneur, dès ce soir.
— Accepté, fit le surintendant. Messieurs, je voudrais vous faire mes
invitations; mais vous savez que, partout où va le roi, le roi est chez
lui, c’est donc à vous de vous faire inviter par Sa Majesté.
Il y eut une rumeur joyeuse dans la foule.
Fouquet salua et partit.
— Misérable orgueilleux! dit Colbert, tu acceptes, et tu sais que cela
te coûtera dix millions.
— Vous m’avez ruiné, dit tout bas Fouquet à Aramis.
— Je vous ai sauvé, répliqua celui-ci, tandis que Fouquet montait les
degrés du perron et faisait demander au roi s’il était encore visible.
Chapitre CXXI — Le commis d’ordre Le roi, pressé de se retrouver seul
avec lui-même pour étudier ce qui se passait dans son propre cœur,
s’était retiré chez lui, où M. de Saint-Aignan était venu le retrouver
après sa conversation avec Madame.
Nous avons rapporté la conversation.
Le favori, fier de sa double importance, et sentant que, depuis
deux heures, il était devenu le confident du roi, commençait, tout
respectueux qu’il était, à traiter d’un peu haut les affaires de cour,
et, du point où il s’était mis, ou plutôt où le hasard l’avait placé,
il ne voyait qu’amour et guirlandes autour de lui.
L’amour du roi pour Madame, celui de Madame pour le roi, celui de
de Guiche pour Madame, celui de La Vallière pour le roi, celui de
Malicorne pour Montalais, celui de Mlle de Tonnay-Charente pour lui,
Saint-Aignan, n’était-ce pas véritablement plus qu’il n’en fallait pour
faire tourner une tête de courtisan?
Or, Saint-Aignan était le modèle des courtisans passés, présents et
futurs.
Au reste, Saint-Aignan se montra si bon narrateur et appréciateur si
subtil, que le roi l’écouta en marquant beaucoup d’intérêt, surtout
quand il conta la façon passionnée avec laquelle Madame avait recherché
sa conversation à propos des affaires de Mlle de La Vallière.
Quand le roi n’eût plus rien ressenti pour Madame Henriette de ce
qu’il avait éprouvé, il y avait dans cette ardeur de Madame à se faire
donner ces renseignements une satisfaction d’amour-propre qui ne
pouvait échapper au roi. Il éprouva donc cette satisfaction, mais voilà
tout, et son cœur ne fut point un seul instant alarmé de ce que Madame
pouvait penser ou ne point penser de toute cette aventure.
Seulement, lorsque Saint-Aignan eut fini, le roi, tout en se préparant
à sa toilette de nuit, demanda:
— Maintenant, Saint-Aignan, tu sais ce que c’est que Mlle de La
Vallière, n’est-ce pas?
— Non seulement ce qu’elle est, mais ce qu’elle sera.
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire qu’elle est tout ce qu’une femme peut désirer d’être,
c’est-à-dire aimée de Votre Majesté; je veux dire qu’elle sera tout ce
que Votre Majesté voudra qu’elle soit.
— Ce n’est pas cela que je demande… Je ne veux pas savoir ce qu’elle
est aujourd’hui ni ce qu’elle sera demain: tu l’as dit, cela me
regarde, mais ce qu’elle était hier. Répète-moi donc ce qu’on dit
d’elle.
— On dit qu’elle est sage.
— Oh! fit le roi en souriant, c’est un bruit.
— Assez rare à la cour, Sire, pour qu’il soit cru quand on le répand.
— Vous avez peut-être raison, mon cher… Et de bonne naissance?
— Excellente; fille du marquis de La Vallière et belle-fille de cet
excellent M. de Saint-Remy.
— Ah! oui, le majordome de ma tante… Je me rappelle cela, et je me
souviens maintenant: je l’ai vue en passant à Blois. Elle a été
présentée aux reines. J’ai même à me reprocher, à cette époque, de
n’avoir pas fait à elle toute l’attention qu’elle méritait.
— Oh! Sire, je m’en rapporte à Votre Majesté pour réparer le temps
perdu.
— Et le bruit serait donc, dites-vous, que Mlle de La Vallière n’aurait
pas d’amant?
— En tout cas, je ne crois pas que Votre Majesté s’effrayât beaucoup de
la rivalité.
— Attends donc, s’écria tout à coup le roi avec un accent des plus
sérieux.
— Plaît-il, Sire?
— Je me souviens.
— Ah!
— Si elle n’a pas d’amant, elle a un fiancé.
— Un fiancé!
— Comment! tu ne sais pas cela, comte?
— Non.
— Toi, l’homme aux nouvelles.
— Votre Majesté m’excusera. Et le roi connaît ce fiancé?
— Pardieu! son père est venu me demander de signer au contrat; c’est…
Le roi allait sans doute prononcer le nom du vicomte de Bragelonne,
quand il s’arrêta en fronçant le sourcil.
— C’est?… répéta Saint-Aignan.
— Je ne me rappelle plus, répondit Louis XIV, essayant de cacher une
émotion qu’il dissimulait avec peine.
— Puis-je mettre Votre Majesté sur la voie? demanda le comte de
Saint-Aignan.
— Non; car je ne sais plus moi-même de qui je voulais parler, non,
en vérité; je me rappelle bien vaguement qu’une des filles d’honneur
devait épouser… mais le nom m’échappe.
— Était-ce Mlle de Tonnay-Charente qu’il devait épouser? demanda
Saint-Aignan.
— Peut-être, fit le roi.
— Alors le futur était de M. de Montespan; mais Mlle de Tonnay-Charente
n’en a point parlé, ce me semble, de manière à effrayer les prétentions.
— Enfin, dit le roi, je ne sais rien, ou presque rien, sur Mlle de La
Vallière. Saint-Aignan, je te charge d’avoir des renseignements sur
elle.
— Oui, Sire, et quand aurai-je l’honneur de revoir Votre Majesté pour
les lui fournir?
— Quand tu les auras.
— Je les aurai vite, si les renseignements vont aussi vite que mon
désir de revoir le roi.
— Bien parlé! À propos, est-ce que Madame a témoigné quelque chose
contre cette pauvre fille?
— Rien, Sire.
— Madame ne s’est point fâchée?
— Je ne sais; seulement, elle a toujours ri.
— Très bien; mais j’entends du bruit dans les antichambres, ce me
semble; on me vient sans doute annoncer quelque courrier.
— En effet, Sire.
— Informe-toi, Saint-Aignan.
Le comte courut à la porte et échangea quelques mots avec l’huissier.
— Sire, dit-il en revenant, c’est M. Fouquet qui arrive à l’instant
même sur un ordre du roi à ce qu’il dit. Il s’est présenté, mais
l’heure avancée fait qu’il n’insiste pas même pour avoir audience ce
soir; il se contente de constater sa présence.
— M. Fouquet! Je lui ai écrit à trois heures en l’invitant à être à
Fontainebleau le lendemain matin; il arrive à Fontainebleau à deux
heures, c’est du zèle! s’écria le roi radieux de se voir si bien obéi.
Eh bien! au contraire, M. Fouquet aura son audience. Je l’ai mandé,
je le recevrai. Qu’on l’introduise. Toi, comte, aux recherches, et à
demain!
Le roi mit un doigt sur ses lèvres, et Saint-Aignan s’esquiva la joie
dans le cœur, en donnant l’ordre à l’huissier d’introduire M. Fouquet.
Fouquet fit alors son entrée dans la chambre royale. Louis XIV se leva
pour le recevoir.
— Bonsoir, monsieur Fouquet, dit-il avec un aimable sourire. Je vous
félicite de votre ponctualité; mon message a dû vous arriver tard
cependant?
— À neuf heures du soir, Sire.
— Vous avez beaucoup travaillé ces jours-ci, monsieur Fouquet, car on
m’a assuré que vous n’aviez pas quitté votre cabinet de Saint-Mandé
depuis trois ou quatre jours.
— Je me suis, en effet, enfermé trois jours, Sire, répliqua Fouquet en
s’inclinant.
— Savez-vous, monsieur Fouquet, que j’avais beaucoup de choses à vous
dire? continua le roi de son air le plus gracieux.
— Votre Majesté me comble, et, puisqu’elle est si bonne pour moi, me
permet-elle de lui rappeler une promesse d’audience qu’elle m’avait
faite?
— Ah! oui, quelqu’un d’Église qui croit avoir à me remercier, n’est-ce
pas?
— Justement, Sire. L’heure est peut-être mal choisie, mais le temps de
celui que j’amène est précieux, et comme Fontainebleau est sur la route
de son diocèse…
— Qui donc déjà?
— Le dernier évêque de Vannes, que Votre Majesté, à ma recommandation,
a daigné investir il y a trois mois.
— C’est possible, dit le roi, qui avait signé sans lire, et il est là?
— Oui, Sire; Vannes est un diocèse important: les ouailles de ce
pasteur ont besoin de sa parole divine; ce sont des sauvages qu’il
importe de toujours polir en les instruisant, et M. d’Herblay n’a pas
son égal pour ces sortes de missions.
— M. d’Herblay! dit le roi en cherchant au fond de ses souvenirs, comme
si ce nom, entendu depuis longtemps, ne lui était cependant pas inconnu.
— Oh! fit vivement Fouquet, Votre Majesté ne connaît pas ce nom obscur
d’un de ses plus fidèles et de ses plus précieux serviteurs?
— Non, je l’avoue… Et il veut repartir?
— C’est-à-dire qu’il a reçu aujourd’hui des lettres qui nécessiteront
peut-être son départ; de sorte qu’avant de se remettre en route pour
le pays perdu qu’on appelle la Bretagne, il désirerait présenter ses
respects à Votre Majesté.
— Et il attend?
— Il est là, Sire.
— Faites-le entrer.
Fouquet fit un signe à l’huissier, qui attendait derrière la
tapisserie. La porte s’ouvrit, Aramis entra.
Le roi lui laissa dire son compliment, et attacha un long regard sur
cette physionomie que nul ne pouvait oublier après l’avoir vue.
— Vannes! dit-il: vous êtes évêque de Vannes, monsieur?
— Oui, Sire.
— Vannes est en Bretagne?
Aramis s’inclina.
— Près de la mer?
Aramis s’inclina encore.
— À quelques lieues de Belle-Île?
— Oui, Sire, répondit Aramis; à six lieues, je crois.
— Six lieues, c’est un pas, fit Louis XIV.
— Non pas pour nous autres, pauvres Bretons, Sire, dit Aramis; six
lieues, au contraire, c’est une distance, si ce sont six lieues de
terre; si ce sont six lieues de mer, c’est une immensité. Or, j’ai eu
l’honneur de le dire au roi, on compte six lieues de mer de la rivière
à Belle-Île.
— On dit que M. Fouquet a là une fort belle maison? demanda le roi.
— Oui, on le dit, répondit Aramis en regardant tranquillement Fouquet.
— Comment, on le dit? s’écria le roi.
— Oui, Sire.
— En vérité, monsieur Fouquet, une chose m’étonne, je vous l’avoue.
— Laquelle?
— Comment, vous avez à la tête de vos paroisses un homme tel que M.
d’Herblay, et vous ne lui avez pas montré Belle-Île?
— Oh! Sire, répliqua l’évêque sans donner à Fouquet le temps de
répondre, nous autres, pauvres prélats bretons, nous pratiquons la
résidence.
— Monsieur de Vannes, dit le roi, je punirai M. Fouquet de son
insouciance.
— Et comment cela, Sire?
— Je vous changerai.
Fouquet se mordit la lèvre. Aramis sourit.
— Combien rapporte Vannes? continua le roi.
— Six mille livres, Sire, dit Aramis.
— Ah! mon Dieu! si peu de chose! Mais vous avez du bien, monsieur de
Vannes?
— Je n’ai rien, Sire; seulement, M. Fouquet me compte douze cents
livres par an pour son banc d’œuvre.
— Allons, allons, monsieur d’Herblay, je vous promets mieux que cela.
— Sire…
— Je songerai à vous.
Aramis s’inclina.
De son côté, le roi le salua presque respectueusement, comme c’était,
au reste, son habitude de faire avec les femmes et avec les gens Église
Aramis comprit que son audience était finie; il prit congé par
une phrase des plus simples, par une véritable phrase de pasteur
campagnard, et disparut.
— Voilà une remarquable figure, dit le roi en le suivant des yeux aussi
longtemps qu’il put le voir, et même en quelque sorte lorsqu’il ne le
voyait plus.
— Sire, répondit Fouquet, si cet évêque avait l’instruction première,
nul prélat en ce royaume ne mériterait comme lui les premières
distinctions.
— Il n’est pas savant?
— Il a changé l’épée pour la chasuble, et cela un peu tard. Mais
n’importe; si Votre Majesté me permet de lui reparler de M. de Vannes
en temps et lieu…
— Je vous en prie. Mais, avant de parler de lui, parlons de vous,
monsieur Fouquet.
— De moi, Sire?
— Oui, j’ai mille compliments à vous faire.
— Je ne saurais, en vérité, exprimer à Votre Majesté la joie dont elle
me comble.
— Oui, monsieur Fouquet, je comprends. Oui, j’ai eu contre vous des
préventions.
— Alors j’étais bien malheureux, Sire.
— Mais elles sont passées. Ne vous êtes-vous pas aperçu?…
— Si fait, Sire; mais j’attendais avec résignation le jour de la
vérité. Il paraît que ce jour est venu?
— Ah! vous saviez être en ma disgrâce?
— Hélas! oui, Sire.
— Et savez-vous pourquoi?
— Parfaitement; le roi me croyait un dilapidateur.
— Oh! non.
— Ou plutôt un administrateur médiocre. Enfin, Votre Majesté croyait
que, les peuples n’ayant pas d’argent, le roi n’en aurait pas non plus.
— Oui, je l’ai cru; mais je suis détrompé.
Fouquet s’inclina.
— Et pas de rébellions, pas de plaintes?
— Et de l’argent, dit Fouquet.
— Le fait est que vous m’en avez prodigué le mois dernier.
— J’en ai encore, non seulement pour tous les besoins, mais pour tous
les caprices de Votre Majesté.
— Dieu merci! monsieur Fouquet, répliqua le roi sérieusement, je ne
vous mettrai point à l’épreuve. D’ici à deux mois, je ne veux rien vous
demander.
— J’en profiterai pour amasser au roi cinq ou six millions qui lui
serviront de premiers fonds en cas de guerre.
— Cinq ou six millions!
— Pour sa maison seulement, bien entendu.
— Vous croyez donc à la guerre, monsieur Fouquet?
— Je crois que, si Dieu a donné à l’aigle un bec et des serres, c’est
pour qu’il s’en serve à montrer sa royauté.
Le roi rougit de plaisir.
— Nous avons beaucoup dépensé tous ces jours-ci, monsieur Fouquet; ne
me gronderez-vous pas?
— Sire, Votre Majesté a encore vingt ans de jeunesse et un milliard à
dépenser pendant ces vingt ans.
— Un milliard! c’est beaucoup, monsieur Fouquet, dit le roi.
— J’économiserai, Sire… D’ailleurs, Votre Majesté a en M. Colbert et en
moi deux hommes précieux. L’un lui fera dépenser son argent, et ce sera
moi, si toutefois mon service agrée toujours à Sa Majesté; l’autre le
lui économisera, et ce sera M. Colbert.
— M. Colbert? reprit le roi étonné.
— Sans doute, Sire; M. Colbert compte parfaitement bien.
À cet éloge fait de l’ennemi par l’ennemi lui-même, le roi se sentit
pénétré de confiance et d’admiration.