connaissiez toutes trois, entendez-vous, toutes trois, car, si l’on
doute pour l’une, on doutera pour les autres; soutenez, dis-je,
que vous connaissiez toutes trois la présence du roi et de M. de
Saint-Aignan, et que vous avez voulu vous divertir aux dépens des
écouteurs.
— Ah! madame, aux dépens du roi! jamais nous n’oserons dire cela!
— Mais, plaisanterie, plaisanterie pure; raillerie innocente et bien
permise à des femmes que des hommes veulent surprendre. De cette façon
tout s’explique. Ce que Montalais a dit de Malicorne, raillerie; ce que
vous avez dit de M. de Saint-Aignan, raillerie; ce que La Vallière a pu
dire…
— Et qu’elle voudrait bien rattraper.
— En êtes-vous sûre?
— Oh! oui, j’en réponds.
— Eh bien! raison de plus, raillerie que tout cela; M. de Malicorne
n’aura point à se fâcher. M. de Saint-Aignan sera confondu, on
rira de lui au lieu de rire de vous. Enfin, le roi sera puni de sa
curiosité peu digne de son rang. Que l’on rie un peu du roi en cette
circonstance, et je ne crois pas qu’il s’en plaigne.
— Ah! madame, vous êtes en vérité un ange de bonté et d’esprit.
— C’est mon intérêt.
— Comment cela?
— Vous me demandez comment c’est mon intérêt d’épargner à mes
demoiselles d’honneur des quolibets, des désagréments, des calomnies
peut-être! Hélas! vous le savez, mon enfant, la cour n’a pas
d’indulgence pour ces sortes de peccadilles. Mais voilà déjà longtemps
que nous marchons; ne sommes-nous donc point bientôt arrivées?
— Encore cinquante ou soixante pas. Tournons à gauche, madame, s’il
vous plaît.
— Ainsi, vous êtes sûre de Montalais? dit Madame.
— Oh! oui.
— Elle fera tout ce que vous voudrez?
— Tout. Elle sera enchantée.
— Quant à La Vallière?… hasarda la princesse.
— Oh! pour elle ce sera plus difficile, madame; elle répugne à mentir.
— Cependant, lorsqu’elle y trouvera son intérêt…
— J’ai peur que cela ne change absolument rien à ses idées.
— Oui, oui, dit Madame, on m’avait déjà prévenue de cela; c’est une
personne très précieuse, une de ces mijaurées qui mettent Dieu en
avant pour se cacher derrière lui. Mais, si elle ne veut pas mentir,
comme elle s’exposera aux railleries de toute la cour, comme elle
aura provoqué le roi par un aveu aussi ridicule qu’indécent, Mlle de
La Baume Le Blanc de La Vallière trouvera bon que je la renvoie à ses
pigeons, afin que là-bas, en Touraine, ou dans le Blaisois, je ne sais
où, elle puisse tout à son aise faire du sentiment et de la bergerie.
Ces paroles furent dites avec une véhémence et même une dureté qui
effrayèrent Mlle de Tonnay-Charente.
En conséquence, elle se promit, quant à elle, de mentir autant qu’il le
faudrait.
Ce fut dans ces bonnes dispositions que Madame et sa compagne
arrivèrent aux environs du chêne royal.
— Nous y voilà, dit Tonnay-Charente.
— Nous allons bien voir si l’on entend, répondit Madame.
— Chut! fit la jeune fille en retenant Madame avec une rapidité assez
oublieuse de l’étiquette.
Madame s’arrêta.
— Voyez-vous que l’on entend, dit Athénaïs.
— Comment cela?
— Écoutez.
Madame retint son souffle, et l’on entendit, en effet, ces mots,
prononcés par une voix suave et triste, flotter dans l’air:
— Oh! je te dis, vicomte, je te dis que je l’aime éperdument; je te dis
que je l’aime à en mourir.
À cette voix, Madame tressaillit, et sous sa mante un rayon joyeux
illumina son visage.
Elle arrêta sa compagne à son tour, et, d’un pas léger, la reconduisant
à vingt pas en arrière, c’est-à-dire hors de la portée de la voix:
— Demeurez là, lui dit-elle, ma chère Athénaïs et que nul ne puisse
nous surprendre. Je pense qu’il est question de vous dans cet entretien.
— De moi, madame?
— De vous, oui, ou plutôt de votre aventure. Je vais écouter; à
deux, nous serions découvertes. Allez chercher Montalais et revenez
m’attendre avec elle sur la lisière du bois.
Puis, comme Athénaïs hésitait:
— Allez! dit la princesse d’une voix qui n’admettait pas d’observations.
Elle rangea donc ses jupes bruyantes, et, par un sentier qui coupait le
massif, elle regagna le parterre.
Quant à Madame, elle se blottit dans le buisson, adossée à un
gigantesque châtaignier, dont une des tiges avait été coupée à la
hauteur d’un siège.
Et là, pleine d’anxiété et de crainte: «Voyons, dit-elle, voyons,
puisque l’on entend d’ici, écoutons ce que va dire de moi à M. de
Bragelonne cet autre fou amoureux qu’on appelle le comte de Guiche.»
Chapitre CXIX — Où Madame acquiert la preuve que l’on peut, en
écoutant, entendre ce qui se dit Il se fit un instant de silence comme
si tous les bruits mystérieux de la nuit s’étaient tus pour écouter en
même temps que Madame cette juvénile et amoureuse confidence. C’était à
Raoul de parler. Il s’appuya paresseusement au tronc du grand chêne et
répondit de sa voix douce et harmonieuse:
— Hélas! mon cher de Guiche, c’est un grand malheur.
— Oh! oui, s’écria celui-ci, bien grand!
— Vous ne m’entendez pas, de Guiche, ou plutôt vous ne me comprenez
pas. Je dis qu’il vous arrive un grand malheur, non pas d’aimer, mais
de ne savoir point cacher votre amour.
— Comment cela? s’écria de Guiche.
— Oui, vous ne vous apercevez point d’une chose, c’est que maintenant
ce n’est plus à votre seul ami, c’est-à-dire à un homme qui se ferait
tuer plutôt que de vous trahir; vous ne vous apercevez point, dis-je,
que ce n’est plus à votre seul ami que vous faites confidence de vos
amours, mais au premier venu.
— Au premier venu! s’écria de Guiche; êtes-vous fou, Bragelonne, de me
dire de pareilles choses?
— Il en est ainsi.
— Impossible! Comment et de quelle façon serais-je donc devenu
indiscret à ce point?
— Je veux dire, mon ami, que vos yeux, vos gestes, vos soupirs parlent
malgré vous; que toute passion exagérée conduit et entraîne l’homme
hors de lui-même. Alors cet homme ne s’appartient plus; il est en proie
à une folie qui lui fait raconter sa peine aux arbres, aux chevaux, à
l’air, du moment où il n’a aucun être intelligent à la portée de sa
voix. Or, mon pauvre ami, rappelez-vous ceci: qu’il est bien rare qu’il
n’y ait pas toujours là quelqu’un pour entendre particulièrement les
choses qui ne doivent pas être entendues.
De Guiche poussa un profond soupir.
— Tenez, continua Bragelonne, en ce moment vous me faites peine; depuis
votre retour ici, vous avez cent fois et de cent manières différentes
raconté votre amour pour elle; et cependant, n’eussiez-vous rien dit,
votre retour seul était déjà une indiscrétion terrible. J’en reviens
donc à conclure ceci: que, si vous ne vous observez mieux que vous ne
le faites, un jour ou l’autre arrivera qui amènera une explosion. Qui
vous sauvera alors? Dites, répondez-moi. Qui la sauvera elle-même? Car,
toute innocente qu’elle sera de votre amour, votre amour sera aux mains
de ses ennemis une accusation contre elle.
— Hélas! mon Dieu! murmura de Guiche.
Et un profond soupir accompagna ces paroles.
— Ce n’est point répondre, cela, de Guiche.
— Si fait.
— Eh bien! voyons, que répondez-vous?
— Je réponds que, ce jour-là, mon ami, je ne serai pas plus mort que je
ne le suis aujourd’hui.
— Je ne comprends pas.
— Oui; tant d’alternatives m’ont usé! Aujourd’hui, je ne suis plus
un être pensant, agissant; aujourd’hui, je ne vaux plus un homme, si
médiocre qu’il soit; aussi, vois-tu, aujourd’hui mes dernières forces
se sont éteintes, mes dernières résolutions se sont évanouies, et
je renonce à lutter. Quand on est au camp, comme nous y avons été
ensemble, et qu’on part seul pour escarmoucher, parfois on rencontre
un parti de cinq ou six fourrageurs, et, quoique seul, on se défend;
alors, il en survient six autres, on s’irrite et l’on persévère; mais,
s’il en arrive encore, six, huit, dix autres à la traverse, on se met
à piquer son cheval, si l’on a encore un cheval, ou bien on se fait
tuer pour ne pas fuir. Eh bien! j’en suis là: j’ai d’abord lutté contre
moi-même; puis contre Buckingham. Maintenant, le roi est venu; je ne
lutterai pas contre le roi, ni même, je me hâte de te le dire, le roi
se retirât-il, ni même contre le caractère tout seul de cette femme.
Oh! je ne m’abuse point: entré au service de cet amour, je m’y ferai
tuer.
— Ce n’est point à elle qu’il faut faire des reproches, répondit Raoul,
c’est à toi.
— Pourquoi cela?
— Comment, tu connais la princesse un peu légère, fort éprise de
nouveauté, sensible à la louange, dût la louange lui venir d’un aveugle
ou d’un enfant, et tu prends feu au point de te consumer toi-même?
Regarde la femme, aime-la; car quiconque n’a pas le cœur pris ailleurs
ne peut la voir sans l’aimer. Mais, tout en l’aimant, respecte en elle,
d’abord, le rang de son mari, puis lui-même, puis, enfin, ta propre
sûreté.
— Merci, Raoul.
— Et de quoi?
— De ce que, voyant que je souffre par cette femme, tu me consoles, de
ce que tu me dis d’elle tout le bien que tu en penses et peut-être même
celui que tu ne penses pas.
— Oh! fit Raoul, tu te trompes, de Guiche, ce que je pense je ne le dis
pas toujours, et alors je ne dis rien; mais, quand je parle, je ne sais
ni feindre ni tromper, et qui m’écoute peut me croire.
Pendant ce temps, Madame, le cou tendu, l’oreille avide, l’œil dilaté
et cherchant à voir dans l’obscurité, pendant ce temps, Madame aspirait
avidement jusqu’au moindre souffle qui bruissait dans les branches.
— Oh! je la connais mieux que toi, alors! s’écria de Guiche. Elle n’est
pas légère, elle est frivole; elle n’est pas éprise de nouveauté, elle
est sans mémoire et sans foi; elle n’est pas purement et simplement
sensible aux louanges, mais elle est coquette avec raffinement et
cruauté. Mortellement coquette! oh! oui, je le sais. Tiens, crois-moi,
Bragelonne, je souffre tous les tourments de l’enfer; brave, aimant
passionnément le danger, je trouve un danger plus grand que ma force et
mon courage. Mais, vois-tu, Raoul, je me réserve une victoire qui lui
coûtera bien des larmes.
Raoul regarda son ami, et, comme celui-ci, presque étouffé par
l’émotion, renversait sa tête contre le tronc du chêne:
— Une victoire! demanda-t-il, et laquelle?
— Laquelle?
— Oui.
— Un jour, je l’aborderai; un jour, je lui dirai: «J’étais jeune,
j’étais fou d’amour; j’avais pourtant assez de respect pour tomber à
vos pieds et y demeurer le front dans la poussière si vos regards ne
m’eussent relevé jusqu’à votre main. Je crus comprendre vos regards, je
me relevai, et, alors, sans que je vous eusse rien fait que vous aimer
davantage encore, si c’était possible, alors vous m’avez, de gaieté de
cœur, terrassé par un caprice, femme sans cœur, femme sans foi, femme
sans amour! Vous n’êtes pas digne, toute princesse de sang royal que
vous êtes, vous n’êtes pas digne de l’amour d’un honnête homme; et
je me punis de mort pour vous avoir trop aimée, et je meurs en vous
haïssant.»
— Oh! s’écria Raoul épouvanté de l’accent de profonde vérité qui
perçait dans les paroles du jeune homme, oh! je te l’avais bien dit, de
Guiche, que tu étais un fou.
— Oui, oui, s’écria de Guiche poursuivant son idée, puisque nous
n’avons plus de guerres ici, j’irai là-bas, dans le Nord, demander du
service à l’Empire, et quelque Hongrois, quelque Croate, quelque Turc
me fera bien la charité d’une balle.
De Guiche n’acheva point, ou plutôt, comme il achevait, un bruit le fit
tressaillir qui mit sur pied Raoul au même moment.
Quant à de Guiche, absorbé dans sa parole et dans sa pensée, il resta
assis, la tête comprimée entre ses deux mains.
Les buissons s’ouvrirent, et une femme apparut devant les deux jeunes
gens, pâle, en désordre. D’une main, elle écartait les branches qui
eussent fouetté son visage, et, de l’autre, elle relevait le capuchon
de la mante dont ses épaules étaient couvertes.
À cet œil humide et flamboyant, à cette démarche royale, à la hauteur
de ce geste souverain, et, bien plus encore qu’à tout cela, au
battement de son cœur, de Guiche reconnut Madame, et, poussant un cri,
il ramena ses mains de ses tempes sur ses yeux.
Raoul, tremblant, décontenancé, roulait son chapeau dans ses mains,
balbutiant quelques vagues formules de respect.
— Monsieur de Bragelonne, dit la princesse, veuillez, je vous prie,
voir si mes femmes ne sont point quelque part là-bas dans les allées
ou dans les quinconces. Et vous, monsieur le comte, demeurez, je suis
lasse, vous me donnerez votre bras.
La foudre tombant aux pieds du malheureux jeune homme l’eût moins
épouvanté que cette froide et sévère parole.
Néanmoins, comme, ainsi qu’il venait de le dire, il était brave, comme
il venait, au fond du cœur, de prendre toutes ses résolutions, de
Guiche se redressa, et, voyant l’hésitation de Bragelonne, lui adressa
un coup d’œil plein de résignation et de suprême remerciement.
Au lieu de répondre à l’instant même à Madame, il fit un pas vers le
vicomte, et, lui tendant la main que la princesse lui avait demandée,
il serra la main toute loyale de son ami avec un soupir, dans lequel il
semblait donner à l’amitié tout ce qui restait de vie au fond de son
cœur.
Madame attendit, elle si fière, elle qui ne savait pas attendre, Madame
attendit que ce colloque muet fût achevé.
Sa main, sa royale main demeura suspendue en l’air, et, quand Raoul fut
parti, retomba sans colère, mais non sans émotion, dans celle de Guiche.
Ils étaient seuls au milieu de la forêt sombre et muette, et l’on
n’entendait plus que le pas de Raoul s’éloignant avec précipitation par
les sentiers ombreux.
Sur leur tête s’étendait la voûte épaisse et odorante du feuillage de
la forêt, par les déchirures duquel on voyait briller çà et là quelques
étoiles.
Madame entraîna doucement de Guiche à une centaine de pas de cet arbre
indiscret qui avait entendu et laissé entendre tant de choses dans
cette soirée, et, le conduisant à une clairière voisine qui permettait
de voir à une certaine distance autour de soi:
— Je vous amène ici, dit-elle toute frémissante, parce que là-bas où
nous étions, toute parole s’entend.
— Toute parole s’entend, dites-vous, madame? répéta machinalement le
jeune homme.
— Oui.
— Ce qui veut dire? murmura de Guiche.
— Ce qui veut dire que j’ai entendu toutes vos paroles.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! il me manquait encore cela! balbutia de
Guiche.
Et il baissa la tête comme fait le nageur fatigué sous le flot qui
l’engloutit.
— Alors, dit-elle, vous me jugez comme vous avez dit?
De Guiche pâlit, détourna la tête et ne répondit rien; il se sentait
près de s’évanouir.
— C’est fort bien, continua la princesse d’un son de voix plein de
douceur; j’aime mieux cette franchise qui doit me blesser qu’une
flatterie qui me tromperait. Soit! selon vous, monsieur de Guiche, je
suis donc coquette et vile.
— Vile! s’écria le jeune homme, vile, vous? Oh! je n’ai certes pas dit,
je n’ai certes pas pu dire que ce qu’il y a au monde de plus précieux
pour moi fût une chose vile; non, non, je n’ai pas dit cela.
— Une femme qui voit périr un homme consumé du feu qu’elle a allumé et
qui n’éteint pas ce feu est, à mon avis, une femme vile.
— Oh! que vous importe ce que j’ai dit? reprit le comte. Que suis-je,
mon Dieu! près de vous, et comment vous inquiétez-vous même si j’existe
ou si je n’existe pas?
— Monsieur de Guiche, vous êtes un homme comme je suis une femme, et,
vous connaissant ainsi que je vous connais, je ne veux point vous
exposer à mourir; je change avec vous de conduite et de caractère.
Je serai, non pas franche, je le suis toujours, mais vraie. Je vous
supplie donc, monsieur le comte, de ne plus m’aimer et d’oublier tout à
fait que je vous aie jamais adressé une parole ou un regard.
De Guiche se retourna, couvrant Madame d’un regard passionné.
— Vous, dit-il, vous vous excusez; vous me suppliez, vous!
— Oui, sans doute; puisque j’ai fait le mal, je dois réparer le mal.
Ainsi, monsieur le comte, voilà qui est convenu. Vous me pardonnerez ma
frivolité, ma coquetterie. Ne m’interrompez pas. Je vous pardonnerai,
moi, d’avoir dit que j’étais frivole et coquette, quelque chose de pis,
peut-être; et vous renoncerez à votre idée de mort, et vous conserverez
à votre famille, au roi et aux dames un cavalier que tout le monde
estime et que beaucoup chérissent.
Et Madame prononça ce dernier mot avec un tel accent de franchise et
même de tendresse, que le cœur du jeune homme sembla prêt à s’élancer
de sa poitrine.
— Oh! madame, madame!… balbutia-t-il.
— Écoutez encore, continua-t-elle. Quand vous aurez renoncé à moi, par
nécessité d’abord, puis pour vous rendre à ma prière, alors vous me
jugerez mieux, et, j’en suis sûre, vous remplacerez cet amour, pardon
de cette folie, par une sincère amitié que vous viendrez m’offrir, et
qui, je vous le jure, sera cordialement acceptée.
De Guiche, la sueur au front, la mort au cœur, le frisson dans les
veines, se mordait les lèvres, frappait du pied, dévorait, en un mot,
toutes ses douleurs.
— Madame, dit-il, ce que vous m’offrez là est impossible et je
n’accepte point un pareil marché.
— Eh quoi! dit Madame, vous refusez mon amitié?…
— Non! non! pas d’amitié, madame, j’aime mieux mourir d’amour que vivre
d’amitié.
— Monsieur le comte!
— Oh! madame, s’écria de Guiche, j’en suis arrivé à ce moment suprême
où il n’y a plus d’autre considération, d’autre respect que la
considération et le respect d’un honnête homme envers une femme adorée.
Chassez-moi, maudissez-moi, dénoncez-moi, vous serez juste; je me suis
plaint de vous, mais je ne m’en suis plaint si amèrement que parce que
je vous aime; je vous ai dit que je mourrai, je mourrai; vivant, vous
m’oublierez; mort, vous ne m’oublierez point, j’en suis sûr.
Et cependant, elle, qui se tenait debout et toute rêveuse, aussi agitée
que le jeune homme, détourna un moment la tête, comme un instant
auparavant il venait de la détourner lui-même.
Puis après un silence:
— Vous m’aimez donc bien? demanda-t-elle.
— Oh! follement. Au point d’en mourir, comme vous le disiez. Au point
d’en mourir, soit que vous me chassiez, soit que vous m’écoutiez encore.
— Alors, c’est un mal sans espoir, dit-elle d’un air enjoué, un mal
qu’il convient de traiter par les adoucissants. Là! donnez-moi votre
main… Elle est glacée!
De Guiche s’agenouilla, collant sa bouche, non pas sur l’une, mais sur
les deux mains brûlantes de Madame.
— Allons, aimez-moi donc, dit la princesse, puisqu’il n’en saurait être
autrement.
Et elle lui serra les doigts presque imperceptiblement, le relevant
ainsi, moitié comme eût fait une reine, et moitié comme eût fait une
amante.
De Guiche frissonna par tout le corps.
Madame sentit courir ce frisson dans les veines du jeune homme, et
comprit que celui-là aimait véritablement.
— Votre bras, comte, dit-elle, et rentrons.
— Ah! madame, lui dit le comte chancelant, ébloui, un nuage de flamme
sur les yeux. Ah! vous avez trouvé un troisième moyen de me tuer.
— Heureusement que c’est le plus long, n’est-ce pas? répliqua-t-elle.
Et elle l’entraîna vers le quinconce.
Chapitre CXX — La correspondance d’Aramis Tandis que les affaires de de
Guiche, raccommodées ainsi tout à coup sans qu’il pût deviner la cause
de cette amélioration, prenaient cette tournure inespérée que nous leur
avons vu prendre, Raoul, ayant compris l’invitation de Madame, s’était
éloigné pour ne pas troubler cette explication dont il était loin de
deviner les résultats, et il avait rejoint les dames d’honneur éparses
dans le parterre.
Pendant ce temps, le chevalier de Lorraine, remonté dans sa chambre,
lisait avec surprise la lettre de de Wardes, laquelle lui racontait ou
plutôt lui faisait raconter, par la main de son valet de chambre, le
coup d’épée reçu à Calais et tous les détails de cette aventure avec
invitation d’en communiquer à de Guiche et à Monsieur ce qui, dans cet
événement, pouvait être particulièrement désagréable à chacun d’eux.
De Wardes s’attachait surtout à démontrer au chevalier la violence
de cet amour de Buckingham pour Madame, et il terminait sa lettre en
annonçant qu’il croyait cette passion payée de retour.
À la lecture de ce dernier paragraphe, le chevalier haussa les épaules;
en effet, de Wardes était fort arriéré, comme on a pu le voir.
De Wardes n’en était encore qu’à Buckingham.
Le chevalier jeta par-dessus son épaule le papier sur une table
voisine, et, d’un ton dédaigneux:
— En vérité, dit-il, c’est incroyable; ce pauvre de Wardes est pourtant
un garçon d’esprit; mais, en vérité, il n’y paraît pas, tant on
s’encroûte en province. Que le diable emporte ce benêt, qui devait
m’écrire des choses importantes et qui m’écrit de pareilles niaiseries!
Au lieu de cette pauvreté de lettre qui ne signifie rien, j’eusse
trouvé là-bas, dans les quinconces, une bonne petite intrigue qui
eût compromis une femme, valu peut-être un coup d’épée à un homme et
diverti Monsieur pendant trois jours.
Il regarda sa montre.
— Maintenant, fit-il, il est trop tard. Une heure du matin: tout le
monde doit être rentré chez le roi, où l’on achève la nuit; allons,
c’est une piste perdue, et à moins de chance extraordinaire…
Et, en disant ces mots, comme pour en appeler à sa bonne étoile, le
chevalier s’approcha avec dépit de la fenêtre qui donnait sur une
portion assez solitaire du jardin.
Aussitôt, et comme si un mauvais génie eût été à ses ordres, il
aperçut, revenant vers le château en compagnie d’un homme, une mante de
soie de couleur sombre, et reconnut cette tournure qui l’avait frappé
une demi-heure auparavant.
«Eh! mon Dieu! pensa-t-il en frappant des mains, Dieu me damne! comme
dit notre ami Buckingham, voici mon mystère.»
Et il s’élança précipitamment à travers les degrés dans l’espérance
d’arriver à temps dans la cour pour reconnaître la femme à la mante et
son compagnon.
Mais, en arrivant à la porte de la petite cour, il se heurta
presque avec Madame, dont le visage radieux apparaissait plein de
révélations charmantes sous cette mante qui l’abritait sans la cacher.
Malheureusement, Madame était seule.
Le chevalier comprit que, puisqu’il l’avait vue, il n’y avait pas cinq
minutes, avec un gentilhomme, le gentilhomme ne devait pas être bien
loin.
En conséquence, il prit à peine le temps de saluer la princesse, tout
en se rangeant pour la laisser passer; puis, lorsqu’elle eut fait
quelques pas avec la rapidité d’une femme qui craint d’être reconnue,
lorsque le chevalier vit qu’elle était trop préoccupée d’elle-même pour
s’inquiéter de lui, il s’élança dans le jardin, regardant rapidement
de tous côtés et embrassant le plus d’horizon qu’il pouvait dans son
regard.
Il arrivait à temps: le gentilhomme qui avait accompagné Madame était
encore à portée de la vue; seulement, il s’avançait rapidement vers une
des ailes du château derrière laquelle il allait disparaître.
Il n’y avait pas une minute à perdre; le chevalier s’élança à sa
poursuite, quitte à ralentir le pas en s’approchant de l’inconnu; mais,
quelque diligence qu’il fit, l’inconnu avait tourné le perron avant lui.
Cependant, il était évident que comme celui que le chevalier
poursuivait marchait doucement, tout pensif, et la tête inclinée sous
le poids du chagrin ou du bonheur, une fois l’angle tourné, à moins
qu’il ne fût entré par quelque porte, le chevalier ne pouvait manquer
de le rejoindre.
C’est ce qui fût certainement arrivé si, au moment où il tournait
cet angle, le chevalier ne se fût jeté dans deux personnes qui le
tournaient elles-mêmes dans le sens opposé.
Le chevalier était tout prêt à faire un assez mauvais parti à ces deux
fâcheux, lorsqu’en relevant la tête il reconnut M. le surintendant.
Fouquet était accompagné d’une personne que le chevalier voyait pour la
première fois.
Cette personne, c’était Sa Grandeur l’évêque de Vannes.
Arrêté par l’importance du personnage, et forcé par les convenances
à faire des excuses là où il s’attendait à en recevoir, le chevalier
fit un pas en arrière; et comme M. Fouquet avait sinon l’amitié, du
moins les respects de tout le monde, comme le roi lui-même, quoiqu’il
fût plutôt son ennemi que son ami, traitait M. Fouquet en homme
considérable, le chevalier fit ce que le roi eût fait, il salua M.
Fouquet, qui le saluait avec une bienveillante politesse, voyant que
ce gentilhomme l’avait heurté par mégarde et sans mauvaise intention
aucune.
Puis, presque aussitôt, ayant reconnu le chevalier de Lorraine, il lui
fit quelques compliments auxquels force fut au chevalier de répondre.
Si court que fût ce dialogue, le chevalier de Lorraine vit peu à peu
avec un déplaisir mortel son inconnu diminuer et s’effacer dans l’ombre.
Le chevalier se résigna, et, une fois résigné, revint complètement à M.
Fouquet.