Puis, s’approchant de La Vallière:
— Vous êtes indisposée, mademoiselle? Tout à l’heure, dans le parc, je
vous ai même vue évanouie. Comment cela vous a-t-il pris?
— Sire, balbutia la pauvre enfant tremblante et sans couleur, en
vérité, je ne saurais le dire.
— Vous avez trop marché, dit le roi, et peut-être la fatigue…
— Non, Sire, répliqua vivement Montalais répondant pour son amie, ce
ne peut être la fatigue, car nous avons passé une partie de la soirée
assises sous le chêne royal.
— Sous le chêne royal? reprit le roi en tressaillant. Je ne m’étais pas
trompé, et c’est bien cela.
Et il adressa au comte un coup d’œil d’intelligence.
— Ah! oui, dit Saint-Aignan, sous le chêne royal, avec Mlle de
Tonnay-Charente.
— Comment savez-vous cela? demanda Montalais.
— Mais je le sais d’une façon bien simple; Mlle de Tonnay-Charente me
l’a dit.
— Alors elle a dû vous apprendre aussi la cause de l’évanouissement de
La Vallière?
— Dame! elle m’a parlé d’un loup ou d’un voleur, je ne sais plus trop.
La Vallière écoutait les yeux fixes, la poitrine haletante comme si
elle eût pressenti une partie de la vérité, grâce à un redoublement
d’intelligence. Louis prit cette attitude et cette agitation pour la
suite d’un effroi mal éteint.
— Ne craignez rien, mademoiselle, dit-il avec un commencement d’émotion
qu’il ne pouvait cacher; ce loup qui vous a fait si grand-peur était
tout simplement un loup à deux pieds.
— C’était un homme! c’était un homme! s’écria Louise; il y avait là un
homme aux écoutes?
— Eh bien! mademoiselle, quel grand mal voyez-vous donc à avoir été
écoutée? Auriez-vous dit, selon vous, des choses qui ne pouvaient être
entendues?
La Vallière frappa ses deux mains l’une contre l’autre et les porta
vivement à son front dont elle essaya de cacher ainsi la rougeur.
— Oh! demanda-t-elle, au nom du Ciel, qui donc était caché? qui donc a
entendu?
Le roi s’avança pour prendre une de ses mains.
— C’était moi, mademoiselle, dit-il en s’inclinant avec un doux
respect; vous ferais-je peur, par hasard?
La Vallière poussa un grand cri; pour la seconde fois, ses forces
l’abandonnèrent, et froide, gémissante, désespérée, elle retomba tout
d’une pièce dans son fauteuil.
Le roi eut le temps d’étendre le bras, de sorte qu’elle se trouva à
moitié soutenue par lui.
À deux pas du roi et de La Vallière, Mlles de Tonnay-Charente et
de Montalais, immobiles et comme pétrifiées au souvenir de leur
conversation avec La Vallière, ne songeaient même pas à lui porter
secours, retenues qu’elles étaient par la présence du roi, qui, un
genou en terre, tenait La Vallière à bras-le-corps.
— Vous avez entendu, Sire? murmura Athénaïs.
Mais le roi ne répondit pas; il avait les yeux fixés sur les yeux à
moitié fermés de La Vallière; il tenait sa main pendante dans sa main.
— Parbleu! répliqua Saint-Aignan, qui espérait de son côté
l’évanouissement de Mlle de Tonnay-Charente, et qui s’avançait les bras
ouverts, nous n’en avons même pas perdu un mot.
Mais la fière Athénaïs n’était pas femme à s’évanouir ainsi; elle lança
un regard terrible à Saint-Aignan et s’enfuit.
Montalais, plus courageuse, s’avança vivement vers Louise et la reçut
des mains du roi, qui déjà perdait la tête en se sentant le visage
inondé des cheveux parfumés de la mourante.
— À la bonne heure, dit Saint-Aignan, voilà une aventure, et, si je ne
suis pas le premier à la raconter, j’aurai du malheur.
Le roi s’approcha de lui, la voix tremblante, la main furieuse.
— Comte, dit-il, pas un mot.
Le pauvre roi oubliait qu’une heure auparavant il faisait au même homme
la même recommandation, avec le désir tout opposé, c’est-à-dire que cet
homme fût indiscret.
Aussi cette recommandation fut-elle aussi superflue que la première.
Une demi-heure après, tout Fontainebleau savait que Mlle de La Vallière
avait eu sous le chêne royal une conversation avec Montalais et
Tonnay-Charente, et que dans cette conversation elle avait avoué son
amour pour le roi.
On savait aussi que le roi, après avoir manifesté toute l’inquiétude
que lui inspirait l’état de Mlle de La Vallière, avait pâli et tremblé
en recevant dans ses bras la belle évanouie; de sorte qu’il fut
bien arrêté, chez tous les courtisans, que le plus grand événement
de l’époque venait de se révéler; que Sa Majesté aimait Mlle de La
Vallière, et que, par conséquent, Monsieur pouvait dormir parfaitement
tranquille.
C’est, au reste, ce que la reine mère, aussi surprise que les autres
de ce brusque revirement, se hâta de déclarer à la jeune reine et à
Philippe d’Orléans.
Seulement, elle opéra d’une façon bien différente en s’attaquant à ces
deux intérêts.
À sa bru:
— Voyez, Thérèse, dit-elle, si vous n’aviez pas grandement tort
d’accuser le roi; voilà qu’on lui donne aujourd’hui une nouvelle
maîtresse; pourquoi celle d’aujourd’hui serait-elle plus vraie que
celle d’hier, et celle d’hier que celle d’aujourd’hui?
Et à Monsieur, en lui racontant l’aventure du chêne royal:
— Êtes-vous absurde dans vos jalousies, mon cher Philippe? Il est avéré
que le roi perd la tête pour cette petite La Vallière. N’allez pas en
parler à votre femme: la reine le saurait tout de suite.
Cette dernière confidence eut son ricochet immédiat.
Monsieur, rasséréné, triomphant, vint retrouver sa femme, et, comme
il n’était pas encore minuit et que la fête devait durer jusqu’à deux
heures du matin, il lui offrit la main pour la promenade.
Mais, au bout de quelques pas, la première chose qu’il fit fut de
désobéir à sa mère.
— N’allez pas dire à la reine, au moins, tout ce que l’on raconte du
roi, fit-il mystérieusement.
— Et que raconte-t-on? demanda Madame.
— Que mon frère s’était épris tout à coup d’une passion étrange.
— Pour qui?
— Pour cette petite La Vallière.
Il faisait nuit, Madame put sourire à son aise.
— Ah! dit-elle, et depuis quand cela le tient-il?
— Depuis quelques jours, à ce qu’il paraît. Mais ce n’était que fumée,
et c’est seulement ce soir que la flamme s’est révélée.
— Le roi a bon goût, dit Madame, et à mon avis la petite est charmante.
— Vous m’avez l’air de vous moquer, ma toute chère.
— Moi! et comment cela?
— En tout cas, cette passion fera toujours le bonheur de quelqu’un, ne
fût-ce que celui de La Vallière.
— Mais, reprit la princesse, en vérité, vous parlez, monsieur, comme si
vous aviez lu au fond de l’âme de ma fille d’honneur. Qui vous a dit
qu’elle consent à répondre à la passion du roi?
— Et qui vous dit, à vous, qu’elle n’y répondra pas?
— Elle aime le vicomte de Bragelonne.
— Ah! vous croyez?
— Elle est même sa fiancée.
— Elle l’était.
— Comment cela?
— Mais, quand on est venu demander au roi la permission de conclure le
mariage, il a refusé cette permission.
— Refusé?
— Oui, quoique ce fût au comte de La Fère lui-même, que le roi honore,
vous le savez, d’une grande estime pour le rôle qu’il a joué dans la
restauration de votre frère, et dans quelques autres événements encore,
arrivés depuis longtemps.
— Eh bien! les pauvres amoureux attendront qu’il plaise au roi de
changer d’avis; ils sont jeunes, ils ont le temps.
— Ah! ma mie, dit Philippe en riant à son tour, je vois que vous ne
savez pas le plus beau de l’affaire.
— Non.
— Ce qui a le plus profondément touché le roi.
— Le roi a été profondément touché?
— Au cœur.
— Mais de quoi? Dites vite, voyons!
— D’une aventure on ne peut plus romanesque.
— Vous savez combien j’aime ces aventures-là, et vous me faites
attendre, dit la princesse avec impatience.
— Eh bien! voici…
Et Monsieur fit une pause.
— J’écoute.
— Sous le chêne royal… Vous savez où est le chêne royal?
— Peu importe: sous le chêne royal, dites-vous?
— Eh bien! Mlle de La Vallière, se croyant seule avec deux amies, leur
a fait confidence de sa passion pour le roi.
— Ah! fit Madame avec un commencement d’inquiétude, de sa passion pour
le roi?
— Oui.
— Et quand cela?
— Il y a une heure.
Madame tressaillit.
— Et cette passion, personne ne la connaissait?
— Personne.
— Pas même Sa Majesté?
— Pas même Sa Majesté. La petite personne gardait son secret entre cuir
et chair, quand tout à coup son secret a été plus fort qu’elle et lui a
échappé.
— Et de qui la tenez-vous, cette absurdité?
— Mais comme tout le monde.
— De qui la tient tout le monde, alors?
— De La Vallière elle-même, qui avouait cet amour à Montalais et à
Tonnay-Charente, ses compagnes.
Madame s’arrêta, et, par un brusque mouvement, lâcha la main de son
mari.
— Il y a une heure qu’elle faisait cet aveu? demanda Madame.
— À peu près.
— Et le roi en a-t-il connaissance?
— Mais voilà où est justement le romanesque de la chose, c’est que le
roi était avec Saint-Aignan derrière le chêne royal, et qu’il a entendu
toute cette intéressante conversation sans en perdre un seul mot.
Madame se sentit frappée d’un coup au cœur.
— Mais j’ai vu le roi depuis, dit-elle étourdiment, et il ne m’a pas
dit un mot de tout cela.
— Parbleu! dit Monsieur, naïf comme un mari qui triomphe, il n’avait
garde de vous en parler lui-même, puisqu’il recommandait à tout le
monde de ne pas vous en parler.
— Plaît-il? s’écria Madame irritée.
— Je dis qu’on voulait vous escamoter la chose.
— Et pourquoi donc se cacherait-on de moi?
— Dans la crainte que votre amitié ne vous entraîne à révéler quelque
chose à la jeune reine, voilà tout.
Madame baissa la tête; elle était blessée mortellement.
Alors elle n’eut plus de repos qu’elle n’eût rencontré le roi.
Comme un roi est tout naturellement le dernier du royaume qui sache
ce que l’on dit de lui, comme un amant est le seul qui ne sache point
ce que l’on dit de sa maîtresse, quand le roi aperçut Madame qui le
cherchait, il vint à elle un peu troublé, mais toujours empressé et
gracieux.
Madame attendit qu’il parlât le premier de La Vallière.
Puis, comme il n’en parlait pas:
— Et cette petite? demanda-t-elle.
— Quelle petite? fit le roi.
— La Vallière… Ne m’avez-vous pas dit, Sire, qu’elle avait perdu
connaissance?
— Elle est toujours fort mal, dit le roi en affectant la plus grande
indifférence.
— Mais voilà qui va nuire au bruit que vous deviez répandre, Sire.
— À quel bruit?
— Que vous vous occupiez d’elle.
— Oh! j’espère qu’il se répandra la même chose, répondit le roi
distraitement.
Madame attendit encore; elle voulait savoir si le roi lui parlerait de
l’aventure du chêne royal.
Mais le roi n’en dit pas un mot.
Madame, de son côté, n’ouvrit pas la bouche de l’aventure de sorte que
le roi prit congé d’elle, sans lui avoir fait la moindre confidence.
À peine eut-elle vu le roi s’éloigner, qu’elle chercha Saint-Aignan.
Saint-Aignan était facile à trouver, il était comme les bâtiments de
suite qui marchent toujours de conserve avec les gros vaisseaux.
Saint-Aignan était bien l’homme qu’il fallait à Madame dans la
disposition d’esprit où Madame se trouvait.
Il ne cherchait qu’une oreille un peu plus digne que les autres pour y
raconter l’événement dans tous ses détails.
Aussi ne fit-il pas grâce à Madame d’un seul mot. Puis, quand il eut
fini:
— Avouez, dit Madame, que voilà un charmant conte.
— Conte, non; histoire, oui.
— Avouez, conte ou histoire, qu’on vous l’a dit comme vous me le dites
à moi, mais que vous n’y étiez pas?
— Madame, sur l’honneur, j’y étais.
— Et vous croyez que ces aveux auraient fait impression sur le roi?
— Comme ceux de Mlle de Tonnay-Charente sur moi, répliqua Saint-Aignan;
écoutez donc, madame, Mlle de La Vallière a comparé le roi au soleil,
c’est flatteur!
— Le roi ne se laisse pas prendre à de pareilles flatteries.
— Madame, le roi est au moins autant homme que soleil et je l’ai bien
vu tout à l’heure quand La Vallière est tombée dans ses bras.
— La Vallière est tombée dans les bras du roi?
— Oh! c’était un tableau des plus gracieux; imaginez-vous que La
Vallière était renversée et que…
— Eh bien! qu’avez-vous vu? Dites, parlez.
— J’ai vu ce que dix autres personnes ont vu en même temps que moi,
j’ai vu que, lorsque La Vallière est tombée dans ses bras, le roi a
failli s’évanouir.
Madame poussa un petit cri, seul indice de sa sourde colère.
— Merci, dit-elle en riant convulsivement, vous êtes un charmant
conteur, monsieur de Saint-Aignan.
Et elle s’enfuit seule et étouffant vers le château.
Chapitre CXVIII — Courses de nuit Monsieur avait quitté la princesse de
la plus belle humeur du monde, et comme il avait beaucoup fatigué dans
la journée, il était rentré chez lui, laissant chacun achever la nuit
comme il lui plairait.
En rentrant, Monsieur s’était mis à sa toilette de nuit avec un soin
qui redoublait encore dans ses paroxysmes de satisfaction.
Aussi chanta-t-il, pendant tout le travail de ses valets de chambre,
les principaux airs du ballet que les violons avaient joués et que le
roi avait dansés.
Puis il appela ses tailleurs, se fit montrer ses habits du lendemain,
et, comme il était très satisfait d’eux, il leur distribua quelques
gratifications.
Enfin, comme le chevalier de Lorraine, l’ayant vu rentrer, rentrait à
son tour, Monsieur combla d’amitiés le chevalier de Lorraine.
Celui-ci, après avoir salué le prince, garda un instant le silence,
comme un chef de tirailleurs qui étudie pour savoir sur quel point il
commencera le feu; puis, paraissant se décider:
— Avez-vous remarqué une chose singulière, monseigneur? dit-il.
— Non, laquelle?
— C’est la mauvaise réception que Sa Majesté a faite en apparence au
comte de Guiche.
— En apparence?
— Oui, sans doute, puisque, en réalité, il lui a rendu sa faveur.
— Mais je n’ai pas vu cela, moi, dit le prince.
— Comment! vous n’avez pas vu qu’au lieu de le renvoyer dans son exil,
comme cela était naturel, il l’a autorisé dans son étrange résistance
en lui permettant de reprendre sa place au ballet.
— Et vous trouvez que le roi a eu tort, chevalier? demanda Monsieur.
— N’êtes-vous point de mon avis, prince?
— Pas tout à fait, mon cher chevalier, et j’approuve le roi de n’avoir
point fait rage contre un malheureux plus fou que malintentionné.
— Ma foi! dit le chevalier, quant à moi, j’avoue que cette magnanimité
m’étonne au plus haut point.
— Et pourquoi cela? demanda Philippe.
— Parce que j’eusse cru le roi plus jaloux, répliqua méchamment le
chevalier.
Depuis quelques instants, Monsieur sentait quelque chose d’irritant
remuer sous les paroles de son favori; ce dernier mot mit le feu aux
poudres.
— Jaloux! s’écria le prince; jaloux! Que veut dire ce mot-là? Jaloux de
quoi, s’il vous plaît, ou jaloux de qui?
Le chevalier s’aperçut qu’il venait de laisser échapper un de ces mots
méchants comme parfois il en faisait. Il essaya donc de le rattraper,
tandis qu’il était encore à portée de sa main.
— Jaloux de son autorité, dit-il avec une naïveté affectée; de quoi
voulez vous que le roi soit jaloux!
— Ah! fit Monseigneur, très bien.
— Est-ce que, continua le chevalier, Votre Altesse Royale aurait
demandé la grâce de ce cher comte de Guiche?
— Ma foi, non! dit Monsieur. Guiche est un garçon d’esprit et de
courage, mais il a été léger avec Madame, et je ne lui veux ni mal ni
bien.
Le chevalier avait envenimé sur de Guiche comme il avait essayé
d’envenimer sur le roi; mais il crut s’apercevoir que le temps était à
l’indulgence, et même à l’indifférence la plus absolue, et que, pour
éclairer la question, force lui serait de mettre la lampe sous le nez
même du mari.
Avec ce jeu on brûle quelquefois les autres, mais souvent l’on se brûle
soi même.
«C’est bien, c’est bien, se dit en lui-même le chevalier, j’attendrai
de Wardes; il fera plus en un jour que moi en un mois, car je crois,
Dieu me pardonne! ou plutôt Dieu lui pardonne! qu’il est encore plus
jaloux que je ne le suis. Et puis ce n’est pas de Wardes qui m’est
nécessaire, c’est un événement, et dans tout cela je n’en vois point.
Que de Guiche soit revenu lorsqu’on l’avait chassé, certes, cela est
grave; mais toute gravité disparaît quand on réfléchit que de Guiche
est revenu au moment où Madame ne s’occupe plus de lui. En effet,
Madame s’occupe du roi, c’est clair. Mais, outre que mes dents ne
sauraient mordre et n’ont pas besoin de mordre sur le roi, voilà que
Madame ne pourra plus longtemps s’occuper du roi si, comme on le dit,
le roi ne s’occupe plus de Madame. Il résulte de tout ceci que nous
devons demeurer tranquille et attendre la venue d’un nouveau caprice,
et celui-là déterminera le résultat.»
Et là-dessus le chevalier s’étendit avec résignation dans le fauteuil
où Monsieur lui permettait de s’asseoir en sa présence, et, n’ayant
plus de méchancetés à dire, il se trouva que le chevalier n’eut plus
d’esprit.
Fort heureusement, Monsieur avait sa provision de bonne humeur, comme
nous avons dit, et il en avait pour deux jusqu’au moment ou, congédiant
valets et officiers, il passa dans sa chambre à coucher.
En se retirant, il chargea le chevalier de faire ses compliments
à Madame et de lui dire que, la lune étant fraîche, Monsieur, qui
craignait pour ses dents, ne descendrait plus dans le parc de tout le
reste de la nuit.
Le chevalier entra précisément chez la princesse au moment où celle-ci
rentrait elle-même.
Il s’acquitta de cette commission en fidèle messager, et remarqua
d’abord l’indifférence, le trouble même avec lesquels Madame accueillit
la communication de son époux.
Cela lui parut renfermer quelque nouveauté.
Si Madame fût sortie de chez elle avec cet air étrange, il l’eût suivie.
Mais Madame rentrait, rien donc à faire; il pirouetta sur ses talons
comme un héron désœuvré, interrogea l’air, la terre et l’eau, secoua
la tête et s’orienta machinalement, de manière à se diriger vers les
parterres.
Il n’eut pas fait cent pas qu’il rencontra deux jeunes gens qui se
tenaient par le bras et qui marchaient, tête baissée, en crossant du
pied les petits cailloux qui se trouvaient devant eux, et qui de ce
vague amusement accompagnaient leurs pensées. C’étaient MM. de Guiche
et de Bragelonne.
Leur vue opéra comme toujours sur le chevalier de Lorraine un effet
d’instinctive répulsion. Il ne leur en fit pas moins un grand salut,
qui lui fut rendu avec les intérêts.
Puis, voyant que le parc se dépeuplait, que les illuminations
commençaient à s’éteindre, que la brise du matin commençait à souffler,
il prit à gauche et rentra au château par la petite cour. Eux tirèrent
à droite et continuèrent leur chemin vers le grand parc.
Au moment où le chevalier montait le petit escalier qui conduisait
à l’entrée dérobée, il vit une femme, suivie d’une autre femme,
apparaître sous l’arcade qui donnait passage de la petite dans la
grande cour.
Ces deux femmes accéléraient leur marche que le froissement de leurs
robes de soie trahissait dans la nuit déjà sombre.
Cette forme de mantelet, cette taille élégante, cette allure
mystérieuse et hautaine à la fois qui distinguaient ces deux femmes, et
surtout celle qui marchait la première, frappèrent le chevalier.
«Voilà deux femmes que je connais certainement», se dit-il en
s’arrêtant sur la dernière marche du perron.
Puis, comme avec son instinct de limier il s’apprêtait à les suivre,
un de ses laquais, qui courait après lui depuis quelques instants,
l’arrêta.
— Monsieur, dit-il, le courrier est arrivé.
— Bon! bon! fit le chevalier. Nous avons le temps; à demain.
— C’est qu’il y a des lettres pressées que Monsieur le chevalier sera
peut être bien aise de lire.
— Ah! fit le chevalier; et d’où viennent-elles?
— Une vient d’Angleterre, et l’autre de Calais; cette dernière arrive
par estafette, et paraît être fort importante.
— De Calais! Et qui diable m’écrit de Calais?
— J’ai cru reconnaître l’écriture de votre ami le comte de Wardes.
— Oh! je monte en ce cas, s’écria le chevalier oubliant à l’instant
même son projet d’espionnage.
Et il monta, en effet, tandis que les deux dames inconnues
disparaissaient à l’extrémité de la cour opposée à celle par laquelle
elles venaient d’entrer.
Ce sont elles que nous suivrons, laissant le chevalier tout entier à sa
correspondance.
Arrivée au quinconce, la première s’arrêta un peu essoufflée, et,
relevant avec précaution sa coiffe:
— Sommes-nous encore loin de cet arbre? dit-elle.
— Oh! oui, madame, à plus de cinq cents pas; mais que Madame s’arrête
un instant: elle ne pourrait marcher longtemps de ce pas.
— Vous avez raison.
Et la princesse, car c’était elle, s’appuya contre un arbre.
— Voyons, mademoiselle, reprit-elle après avoir soufflé un instant, ne
me cachez rien, dites-moi la vérité.
— Oh! madame, vous voilà déjà sévère, dit la jeune fille d’une voix
émue.
— Non, ma chère Athénaïs; rassurez-vous donc, car je ne vous en veux
nullement. Ce ne sont pas mes affaires, après tout. Vous êtes inquiète
de ce que vous avez pu dire sous ce chêne; vous craignez d’avoir blessé
le roi, et je veux vous tranquilliser en m’assurant par moi-même si
vous pouvez avoir été entendue.
— Oh! oui, madame, le roi était si près de nous.
— Mais, enfin, vous ne parliez pas tellement haut que quelques paroles
n’aient pu se perdre?
— Madame, nous nous croyions absolument seules.
— Et vous étiez trois?
— Oui, La Vallière, Montalais et moi.
— De sorte que vous avez, vous personnellement, parlé légèrement du roi?
— J’en ai peur. Mais, en ce cas, Votre Altesse aurait la bonté de faire
ma paix avec Sa Majesté, n’est-ce pas, Madame?
— Si besoin est, je vous le promets. Cependant, comme je vous le
disais, mieux vaut ne pas aller au-devant du mal et se bien assurer
surtout si le mal a été fait. Il fait nuit sombre, et plus sombre
encore sous ces grands bois. Vous n’aurez pas été reconnue du roi. Le
prévenir en parlant la première, c’est vous dénoncer vous-même.
— Oh! madame! madame! si l’on a reconnu Mlle de La Vallière, on m’aura
reconnue aussi. D’ailleurs, M. de Saint-Aignan ne m’a point laissé de
doute à ce sujet.
— Mais, enfin, vous disiez donc des choses bien désobligeantes pour le
roi?
— Nullement, madame, nullement. C’est une autre qui disait des choses
trop obligeantes, et alors mes paroles auront fait contraste avec les
siennes.
— Cette Montalais est si folle! dit Madame.
— Oh! ce n’est pas Montalais. Montalais n’a rien dit, elle, c’est La
Vallière.
Madame tressaillit comme si elle ne l’eût pas déjà su parfaitement.
— Oh! non, non, dit-elle, le roi n’aura pas entendu. D’ailleurs, nous
allons faire l’épreuve pour laquelle nous sommes sorties. Montrez-moi
le chêne.
Et Madame se remit en marche.
— Savez-vous où il est? continua-t-elle.
— Hélas! oui, madame.
— Et vous le retrouverez?
— Je le retrouverais les yeux fermés.
— Alors c’est à merveille; vous vous assiérez sur le banc où vous
étiez, sur le banc où était La Vallière, et vous parlerez du même ton
et dans le même sens; moi, je me cacherai dans le buisson, et, si l’on
entend, je vous le dirai bien.
— Oui, madame.
— Il s’ensuit que, si vous avez effectivement parlé assez haut pour que
le roi vous ait entendues, eh bien…
Athénaïs parut attendre avec anxiété la fin de la phrase commencée.
— Eh bien! dit Madame d’une voix étouffée sans doute par la rapidité de
sa course, eh bien, je vous défendrai…
Et Madame doubla encore le pas.
Tout à coup elle s’arrêta.
— Il me vient une idée, dit-elle.
— Oh! une bonne idée, assurément, répondit Mlle de Tonnay-Charente.
— Montalais doit être aussi embarrassée que vous deux?
— Moins; car elle est moins compromise, ayant moins dit.
— N’importe, elle vous aidera bien par un petit mensonge.
— Oh! surtout si elle sait que Madame veut bien s’intéresser à moi.
— Bien! j’ai, je crois, trouvé ce qu’il nous faut, mon enfant.
— Quel bonheur!
— Vous direz que vous saviez parfaitement toutes trois la présence du
roi derrière cet arbre, ou derrière ce buisson, je ne sais plus bien,
ainsi que celle de M. de Saint-Aignan.
— Oui, madame.
— Car, vous ne vous le dissimulez pas, Athénaïs, Saint-Aignan prend
avantage de quelques mots très flatteurs pour lui que vous auriez
prononcés.
— Eh! madame, vous voyez bien qu’on entend, s’écria Athénaïs, puisque
M. de Saint-Aignan a entendu.
Madame avait dit une légèreté, elle se mordit les lèvres.
— Oh! vous savez bien comme est Saint-Aignan! dit elle; la faveur du
roi le rend fou, et il dit, il dit à tort et à travers; souvent même il
invente. Là, d’ailleurs, n’est point la question. Le roi a-t-il entendu
ou n’a-t-il pas entendu? Voilà le fait.
— Eh bien! oui, madame, il a entendu! fit Athénaïs désespérée.