— Oh! s’écria la jeune fille en levant au ciel noir ses beaux

yeux humides, oh! si vous saviez ce que c’est qu’un cœur; je vous

expliquerais et je vous convaincrais; un cœur aimant est plus fort

que toute votre coquetterie et plus que toute votre fierté. Jamais

une femme n’est aimée je le crois, et Dieu m’entend; jamais un homme

n’aime avec idolâtrie que s’il se sent aimé. Laissez aux vieillards de

la comédie de se croire adorés par des coquettes. Le jeune homme s’y

connaît, lui, il ne s’abuse point; s’il a pour la coquette un désir,

une effervescence, une rage, vous voyez que je vous fais le champ libre

et vaste; en un mot, la coquette peut le rendre fou, jamais elle ne le

rendra amoureux. L’amour, voyez-vous, tel que je le conçois, c’est un

sacrifice incessant, absolu, entier; mais ce n’est pas le sacrifice

d’une seule des deux parties unies. C’est l’abnégation complète de

deux âmes qui veulent se fondre en une seule. Si j’aime jamais, je

supplierai mon amant de me laisser libre et pure; je lui dirai, ce

qu’il comprendra, que mon âme est déchirée par le refus que je lui

fais; et lui! lui qui m’aimera, sentant la douloureuse grandeur de mon

sacrifice, à son tour il se dévouera comme moi, il me respectera, il

ne cherchera point à me faire tomber pour m’insulter quand je serai

tombée, ainsi que vous le disiez tout à l’heure en blasphémant contre

l’amour que je comprends. Voilà, moi, comment j’aime. Maintenant,

venez me dire que mon amant me méprisera; je l’en défie, à moins qu’il

ne soit le plus vil des hommes, et mon cœur m’est garant que je ne

choisirai pas ces gens-là. Mon regard lui paiera ses sacrifices ou lui

imposera des vertus qu’il n’eût jamais cru avoir.

— Mais, Louise, s’écria Montalais, vous nous dites cela et vous ne le

pratiquez point!

— Que voulez-vous dire?

— Vous êtes adorée de Raoul de Bragelonne, aimée à deux genoux. Le

pauvre garçon est victime de votre vertu, comme il le serait, plus

qu’il ne le serait même de ma coquetterie ou de la fierté d’Athénaïs.

— Ceci est tout simplement une subdivision de la coquetterie, dit

Athénaïs, et Mademoiselle, à ce que je vois, la pratique sans s’en

douter.

— Oh! fit La Vallière.

— Oui, cela s’appelle l’instinct: parfaite sensibilité, exquise

recherche de sentiments, montre perpétuelle d’élans passionnés qui

n’aboutissent jamais. Oh! c’est fort habile aussi et très efficace.

J’eusse même, maintenant que j’y réfléchis, préféré cette tactique à

ma fierté pour combattre les hommes, parce qu’elle offre l’avantage de

faire croire parfois à la conviction; mais, dès à présent, sans passer

condamnation tout à fait pour moi-même, je la déclare supérieure à la

simple coquetterie de Montalais.

Les deux jeunes filles se mirent à rire.

La Vallière seule garda le silence et secoua la tête.

Puis, après un instant:

— Si vous me disiez le quart de ce que vous venez de me dire devant un

homme, fit-elle, ou même que je fusse persuadée que vous le pensez, je

mourrais de honte et de douleur sur cette place.

— Eh bien! mourez, tendre petite, répondit Mlle de Tonnay-Charente:

car, s’il n’y a pas d’hommes ici, il y a au moins deux femmes, vos

amies, qui vous déclarent atteinte et convaincue d’être une coquette

d’instinct, une coquette naïve; c’est-à-dire la plus dangereuse espèce

de coquette qui existe au monde.

— Oh! mesdemoiselles! répondit La Vallière rougissante et près de

pleurer.

Les deux compagnes éclatèrent de rire sur de nouveaux frais.

— Eh bien! je demanderai des renseignements à Bragelonne.

— À Bragelonne? fit Athénaïs.

— Eh! oui, à ce grand garçon courageux comme César, fin et spirituel

comme M. Fouquet, à ce pauvre garçon qui depuis douze ans te connaît,

t’aime, et qui cependant, s’il faut t’en croire, n’a jamais baisé le

bout de tes doigts.

— Expliquez-nous cette cruauté, vous la femme de cœur? dit Athénaïs à

La Vallière.

— Je l’expliquerai par un seul mot: la vertu. Nierez-vous la vertu, par

hasard?

— Voyons, Louise, ne mens pas, dit Aure en lui prenant la main.

— Mais que voulez-vous donc que je vous dise? s’écria La Vallière.

— Ce que vous voudrez. Mais vous aurez beau dire, je persiste dans mon

opinion sur vous. Coquette d’instinct, coquette naïve, c’est-à-dire, je

l’ai dit et je le redis, la plus dangereuse de toutes les coquettes.

— Oh! non, non, par grâce! ne croyez pas cela.

— Comment! douze ans de rigueur absolue!

— Oh! il y a douze ans, j’en avais cinq. L’abandon d’un enfant ne peut

pas être compté à la jeune fille.

— Eh bien! vous avez dix-sept ans; trois ans au lieu de douze. Depuis

trois ans, vous avez été constamment et entièrement cruelle. Vous avez

contre vous les muets ombrages de Blois, les rendez-vous où l’on compte

les étoiles, les séances nocturnes sous les platanes, ses vingt ans

parlant à vos quatorze ans, le feu de ses yeux vous parlant à vous-même.

— Soit, soit; mais il en est ainsi!

— Allons donc, impossible!

— Mais, mon Dieu, pourquoi donc impossible!

— Dis-nous des choses croyables, ma chère, et nous te croirons.

— Mais enfin, supposez une chose.

— Laquelle? Voyons.

— Achevez, ou nous supposerons bien plus que vous ne voudrez.

— Supposons, alors; supposons que je croyais aimer, et que je n’aime

pas.

— Comment, tu n’aimes pas?

— Que voulez-vous! si j’ai été autrement que ne sont les autres quand

elles aiment, c’est que je n’aime pas; c’est que mon heure n’est pas

encore venue.

— Louise! Louise! dit Montalais, prends garde, je vais te retourner

ton mot de tout à l’heure. Raoul n’est pas là, ne l’accable pas en son

absence; sois charitable, et si, en y regardant de bien près, tu penses

ne pas l’aimer, dis-le lui à lui-même. Pauvre garçon!

Et elle se mit à rire.

— Mademoiselle plaignait tout à l’heure M. de Guiche, dit Athénaïs; ne

pourrait-on pas trouver l’explication de cette indifférence pour l’un

dans cette compassion pour l’autre?

— Accablez-moi, mesdemoiselles, fit tristement La Vallière,

accablez-moi, puisque vous ne me comprenez pas.

— Oh! oh! répondit Montalais, de l’humeur, du chagrin, des larmes;

nous rions, Louise, et ne sommes pas, je t’assure, tout à fait les

monstres que tu crois; regarde Athénaïs la fière, comme on l’appelle,

elle n’aime pas M. de Montespan, c’est vrai, mais elle serait au

désespoir que M. de Montespan ne l’aimât pas… Regarde-moi, je ris de M.

Malicorne, mais ce pauvre Malicorne dont je ris sait bien quand il veut

faire aller ma main sur ses lèvres. Et puis la plus âgée de nous n’a

pas vingt ans… quel avenir!

— Folles! folles que vous êtes! murmura Louise.

— C’est vrai, fit Montalais, et toi seule as dit des paroles de sagesse.

— Certes!

— Accordé, répondit Athénaïs. Ainsi, décidément, vous n’aimez pas ce

pauvre M. de Bragelonne?

— Peut-être! dit Montalais; elle n’en est pas encore bien sûre. Mais,

en tout cas, écoute, Athénaïs: si M. de Bragelonne devient libre, je te

donne un conseil d’amie.

— Lequel?

— C’est de bien le regarder avant de te décider pour M. de Montespan.

— Oh! si vous le prenez par là, ma chère, M. de Bragelonne n’est pas le

seul que l’on puisse trouver du plaisir à regarder. Et, par exemple, M.

de Guiche a bien son prix.

— Il n’a pas brillé ce soir, dit Montalais, et je sais de bonne part

que Madame l’a trouvé odieux.

— Mais M. de Saint-Aignan, il a brillé, lui, et, j’en suis certaine,

plus d’une de celles qui l’ont vu danser ne l’oublieront pas de sitôt.

N’est-ce pas, La Vallière?

— Pourquoi m’adressez-vous cette question, à moi? Je ne l’ai pas vu, je

ne le connais pas.

— Vous n’avez pas vu M. de Saint-Aignan? Vous ne le connaissez pas?

— Non.

— Voyons, voyons, n’affectez pas cette vertu plus farouche que nos

fiertés; vous avez des yeux, n’est-ce pas?

— Excellents.

— Alors vous avez vu tous nos danseurs ce soir?

— Oui, à peu près.

— Voilà un à-peu-près bien impertinent pour eux.

— Je vous le donne pour ce qu’il est.

— Eh bien! voyons, parmi tous ces gentilshommes que vous avez à peu

près vus, lequel préférez-vous?

— Oui, dit Montalais, oui, de M. de Saint-Aignan, de M. de Guiche, de M…

— Je ne préfère personne, mesdemoiselles, je les trouve également bien.

— Alors dans toute cette brillante assemblée, au milieu de cette cour,

la première du monde, personne ne vous a plu?

— Je ne dis pas cela.

— Parlez donc, alors. Voyons, faites-nous part de votre idéal.

— Ce n’est pas un idéal.

— Alors, cela existe?

— En vérité, mesdemoiselles, s’écria La Vallière poussée à bout, je n’y

comprends rien. Quoi! comme moi vous avez un cœur, comme moi vous avez

des yeux, et vous parlez de M. de Guiche, de M. de Saint-Aignan, de M…

qui sais-je? quand le roi était là.

Ces mots, jetés avec précipitation par une voix troublée, ardente,

firent à l’instant même éclater aux deux côtés de la jeune fille une

exclamation dont elle eut peur.

— Le roi! s’écrièrent à la fois Montalais et Athénaïs.

La Vallière laissa tomber sa tête dans ses deux mains.

— Oh! oui, le roi! le roi! murmura-t-elle; avez-vous donc jamais vu

quelque chose de pareil au roi?

— Vous aviez raison de dire tout à l’heure que vous aviez des yeux

excellents, mademoiselle; car vous voyez loin, trop loin. Hélas! le roi

n’est pas de ceux sur lesquels nos pauvres yeux, à nous, ont le droit

de se fixer.

— Oh! c’est vrai, c’est vrai! s’écria La Vallière; il n’est pas donné

à tous les yeux de regarder en face le soleil; mais je le regarderai,

moi, dussé-je en être aveuglée.

En ce moment, et comme s’il eût été causé par les paroles qui venaient

de s’échapper de la bouche de La Vallière, un bruit de feuilles et de

froissements soyeux retentit derrière le buisson voisin.

Les jeunes filles se levèrent effrayées. Elles virent distinctement

remuer les feuilles, mais sans voir l’objet qui les faisait remuer.

— Oh! un loup ou un sanglier! s’écria Montalais. Fuyons,

mesdemoiselles, fuyons!

Et les trois jeunes filles se levèrent en proie à une terreur

indicible, et s’enfuirent par la première allée qui s’offrit à elles,

et ne s’arrêtèrent qu’à la lisière du bois.

Là, hors d’haleine, appuyées les unes aux autres, sentant mutuellement

palpiter leurs cœurs, elles essayèrent de se remettre, mais elles n’y

réussirent qu’au bout de quelques instants. Enfin, apercevant des

lumières du côté du château, elles se décidèrent à marcher vers les

lumières.

La Vallière était épuisée de fatigue.

— Oh! nous l’avons échappé belle, dit Montalais.

— Mesdemoiselles! Mesdemoiselles! dit La Vallière, j’ai bien peur que

ce ne soit pis qu’un loup. Quant à moi, je le dis comme je le pense,

j’aimerais mieux avoir couru le risque d’être dévorée toute vive par

un animal féroce, que d’avoir été écoutée et entendue. Oh! folle!

folle que je suis! Comment ai-je pu penser, comment ai-je pu dire de

pareilles choses!

Et là-dessus son front plia comme la tête d’un roseau; elle sentit

ses jambes fléchir, et, toutes ses forces l’abandonnant, elle glissa,

presque inanimée, des bras de ses compagnes sur l’herbe de l’allée.

Chapitre CXVI — L’inquiétude du roi Laissons la pauvre La Vallière à

moitié évanouie entre ses deux compagnes, et revenons aux environs du

chêne royal.

Les trois jeunes filles n’avaient pas fait vingt pas en fuyant, que le

bruit qui les avait si fort épouvantées redoubla dans le feuillage.

La forme, se dessinant plus distincte en écartant les branches du

massif, apparut sur la lisière du bois, et, voyant la place vide,

partit d’un éclat de rire.

Il est inutile de dire que cette forme était celle d’un jeune et beau

gentilhomme, lequel incontinent fit signe à un autre qui parut à son

tour.

— Eh bien! Sire, dit la seconde forme en s’avançant avec timidité,

est-ce que Votre Majesté aurait fait fuir nos jeunes amoureuses?

— Eh! mon Dieu, oui, dit le roi; tu peux te montrer en toute liberté,

Saint-Aignan.

— Mais, Sire, prenez garde, vous serez reconnu.

— Puisque je te dis qu’elles ont fui.

— Voilà une rencontre heureuse, Sire, et, si j’osais donner un conseil

à Votre Majesté, nous devrions les poursuivre.

— Elles sont loin.

— Bah! elles se laisseraient facilement rejoindre, surtout si elles

savent quels sont ceux qui les poursuivent.

— Comment cela, monsieur le fat?

— Dame! il y en a une qui me trouve de son goût, et l’autre qui vous a

comparé au soleil.

— Raison de plus pour que nous demeurions cachés, Saint-Aignan. Le

soleil ne se montre pas la nuit.

— Par ma foi! Sire, Votre Majesté n’est pas curieuse. À sa place, moi,

je voudrais connaître quelles sont les deux nymphes, les deux dryades,

les deux hamadryades qui ont si bonne opinion de nous.

— Oh! je les reconnaîtrai bien sans courir après elles, je t’en réponds.

— Et comment cela?

— Parbleu! à la voix. Elles sont de la cour; et celle qui parlait de

moi avait une voix charmante.

— Ah! voilà Votre Majesté qui se laisse influencer par la flatterie.

— On ne dira pas que c’est le moyen que tu emploies, toi.

— Oh! pardon, Sire, je suis un niais.

— Voyons, viens, et cherchons où je t’ai dit…

— Et cette passion dont vous m’aviez fait confidence, Sire, est-elle

donc déjà oubliée?

— Oh! par exemple, non. Comment veux-tu qu’on oublie des yeux comme

ceux de Mlle de La Vallière?

— Oh! l’autre a une si charmante voix!

— Laquelle?

— Celle qui aime le soleil.

— Monsieur de Saint-Aignan!

— Pardon, Sire.

— D’ailleurs, je ne suis pas fâché que tu croies que j’aime autant les

douces voix que les beaux yeux. Je te connais, tu es un affreux bavard,

et demain je paierai la confiance que j’ai eue en toi.

— Comment cela?

— Je dis que demain tout le monde saura que j’ai des idées sur cette

petite La Vallière; mais, prends garde, Saint-Aignan, je n’ai confié

mon secret qu’à toi, et, si une seule personne m’en parle, je saurai

qui a trahi mon secret.

— Oh! quelle chaleur, Sire!

— Non, mais, tu comprends, je ne veux pas compromettre cette pauvre

fille.

— Sire, ne craignez rien.

— Tu me promets?

— Sire, je vous engage ma parole.

«Bon! pensa le roi riant en lui-même, tout le monde saura demain que

j’ai couru cette nuit après La Vallière.»

Puis, essayant de s’orienter:

— Ah! ça, mais nous sommes perdus, dit-il.

— Oh! pas bien dangereusement.

— Où va-t-on par cette porte?

— Au Rond-Point, Sire.

— Où nous nous rendions quand nous avons entendu des voix de femmes?

— Oui, Sire, et cette fin de conversation où j’ai eu l’honneur

d’entendre prononcer mon nom à côté du nom de Votre Majesté.

— Tu reviens bien souvent là-dessus, Saint-Aignan.

— Que Votre Majesté me pardonne, mais je suis enchanté de savoir qu’il

y a une femme occupée de moi, sans que je le sache et sans que j’aie

rien fait pour cela. Votre Majesté ne comprend pas cette satisfaction,

elle dont le rang et le mérite attirent l’attention et forcent l’amour.

— Eh bien! non, Saint-Aignan, tu me croiras si tu veux, dit le roi en

s’appuyant familièrement sur le bras de Saint-Aignan, et prenant le

chemin qu’il croyait devoir le conduire du côté du château, mais cette

naïve confidence, cette préférence toute désintéressée d’une femme qui

peut-être n’attirera jamais mes yeux… en un mot, le mystère de cette

aventure me pique, et, en vérité, si je n’étais pas si occupé de La

Vallière…

— Oh! que cela n’arrête point Votre Majesté, elle a du temps devant

elle.

— Comment cela?

— On dit La Vallière fort rigoureuse.

— Tu me piques, Saint-Aignan, il me tarde de la retrouver. Allons,

allons.

Le roi mentait, rien au contraire ne lui tardait moins; mais il avait

un rôle à jouer.

Et il se mit à marcher vivement. Saint-Aignan le suivit en conservant

une légère distance.

Tout à coup, le roi s’arrêtant, le courtisan imita son exemple.

— Saint-Aignan, dit-il, n’entends-tu pas des soupirs?

— Moi?

— Oui, écoute.

— En effet, et même des cris, ce me semble.

— C’est de ce côté, dit le roi en indiquant une direction.

— On dirait des larmes, des sanglots de femme, fit M. de Saint-Aignan.

— Courons!

Et le roi et le favori, prenant un petit chemin de traverse, coururent

dans l’herbe.

À mesure qu’ils avançaient, les cris devenaient plus distincts.

— Au secours! au secours! disaient deux voix.

Les deux jeunes gens redoublèrent de vitesse.

Au fur et à mesure qu’ils approchaient, les soupirs devenaient des cris.

— Au secours! au secours! répétait-on.

Et ces cris doublaient la rapidité de la course du roi et de son

compagnon.

Tout à coup, au revers d’un fossé, sous des saules aux branches

échevelées, ils aperçurent une femme à genoux tenant une autre femme

évanouie.

À quelques pas de là, une troisième appelait au secours au milieu du

chemin.

En apercevant les deux gentilshommes dont elle ignorait la qualité, les

cris de la femme qui appelait au secours redoublèrent.

Le roi devança son compagnon, franchit le fossé, et se trouva auprès du

groupe au moment où, par l’extrémité de l’allée qui donnait du côté du

château, s’avançaient une douzaine de personnes attirées par les mêmes

cris qui avaient attiré le roi et M. de Saint-Aignan.

— Qu’y a-t-il donc, mesdemoiselles? demanda Louis.

— Le roi! s’écria Mlle de Montalais en abandonnant dans son étonnement

la tête de La Vallière, qui tomba entièrement couchée sur le gazon.

— Oui, le roi. Mais ce n’est pas une raison pour abandonner votre

compagne. Qui est-elle?

— C’est Mlle de La Vallière, Sire.

— Mlle de La Vallière!

— Qui vient de s’évanouir…

— Ah! mon Dieu, dit le roi, pauvre enfant! Et vite, vite un chirurgien!

Mais, avec quelque empressement que le roi eût prononcé ces paroles, il

n’avait pas si bien veillé sur lui-même qu’elles ne dussent paraître,

ainsi que le geste qui les accompagnait, un peu froides à M. de

Saint-Aignan, qui avait reçu la confidence de ce grand amour dont le

roi était atteint.

— Saint-Aignan, continua le roi, veillez sur Mlle de La Vallière, je

vous prie. Appelez un chirurgien. Moi, je cours prévenir Madame de

l’accident qui vient d’arriver à sa demoiselle d’honneur.

En effet, tandis que M. de Saint-Aignan s’occupait de faire transporter

Mlle de La Vallière au château, le roi s’élançait en avant, heureux

de trouver cette occasion de se rapprocher de Madame et d’avoir à lui

parler sous un prétexte spécieux.

Heureusement, un carrosse passait; on fit arrêter le cocher, et les

personnes qui le montaient, ayant appris l’accident, s’empressèrent de

céder la place à Mlle de La Vallière.

Le courant d’air provoqué par la rapidité de la course rappela

promptement la malade à l’existence.

Arrivée au château, elle put, quoique très faible, descendre du

carrosse, et gagner, avec l’aide d’Athénaïs et de Montalais,

l’intérieur des appartements.

On la fit asseoir dans une chambre attenante aux salons du

rez-de-chaussée.

Ensuite, comme cet accident n’avait pas produit beaucoup d’effet sur

les promeneurs, la promenade fut reprise.

Pendant ce temps, le roi avait retrouvé Madame sous un quinconce; il

s’était assis près d’elle, et son pied cherchait doucement celui de la

princesse sous la chaise de celle-ci.

— Prenez garde, Sire, lui dit Henriette tout bas, vous ne paraissez pas

un homme indifférent.

— Hélas! répondit Louis XIV sur le même diapason, j’ai bien peur que

nous n’ayons fait une convention au-dessus de nos forces.

Puis, tout haut:

— Savez-vous l’accident? dit-il.

— Quel accident?

— Oh! mon Dieu! en vous voyant, j’oubliais que j’étais venu tout exprès

pour vous le raconter. J’en suis pourtant affecté douloureusement; une

de vos demoiselles d’honneur, la pauvre La Vallière, vient de perdre

connaissance.

— Ah! pauvre enfant, dit tranquillement la princesse; et à quel propos?

Puis, tout bas:

— Mais vous n’y pensez pas, Sire, vous prétendez faire croire à une

passion pour cette fille, et vous demeurez ici quand elle se meurt

là-bas.

— Ah! madame, madame, dit en soupirant le roi, que vous êtes bien mieux

que moi dans votre rôle, et comme vous pensez à tout!

Et il se leva.

— Madame, dit-il assez haut pour que tout le monde l’entendît,

permettez que je vous quitte; mon inquiétude est grande, et je veux

m’assurer par moi même si les soins ont été donnés convenablement.

Et le roi partit pour se rendre de nouveau près de La Vallière, tandis

que tous les assistants commentaient ce mot du roi: «Mon inquiétude est

grande.»

Chapitre CXVII — Le secret du roi En chemin, Louis rencontra le comte

de Saint-Aignan.

— Eh bien! Saint-Aignan, demanda-t-il avec affectation, comment se

trouve la malade?

— Mais, Sire, balbutia Saint-Aignan, j’avoue à ma honte que je l’ignore.

— Comment, vous l’ignorez? fit le roi feignant de prendre au sérieux ce

manque d’égards pour l’objet de sa prédilection.

— Sire, pardonnez-moi; mais je venais de rencontrer une de nos trois

causeuses, et j’avoue que cela m’a distrait.

— Ah! vous avez trouvé? dit vivement le roi.

— Celle qui daignait parler si avantageusement de moi, et, ayant trouvé

la mienne, je cherchais la vôtre, Sire, lorsque j’ai eu le bonheur de

rencontrer Votre Majesté.

— C’est bien; mais, avant tout, Mlle de La Vallière, dit le roi, fidèle

à son rôle.

— Oh! que voilà une belle intéressante, dit Saint-Aignan, et comme son

évanouissement était de luxe, puisque Votre Majesté s’occupait d’elle

avant cela.

— Et le nom de votre belle, à vous, Saint-Aignan, est-ce un secret?

— Sire, ce devrait être un secret, et un très grand même; mais pour

vous, Votre Majesté sait bien qu’il n’existe pas de secrets.

— Son nom alors?

— C’est Mlle de Tonnay-Charente.

— Elle est belle?

— Par-dessus tout, oui, Sire, et j’ai reconnu la voix qui disait si

tendrement mon nom. Alors je l’ai abordée, questionnée autant que j’ai

pu le faire au milieu de la foule, et elle m’a dit, sans se douter de

rien, que tout à l’heure elle était au grand chêne avec deux amies,

lorsque l’apparition d’un loup ou d’un voleur les avait épouvantées et

mises en fuite.

— Mais, demanda vivement le roi, le nom de ses deux amies?

— Sire, dit Saint-Aignan, que Votre Majesté me fasse mettre à la

Bastille.

— Pourquoi cela?

— Parce que je suis un égoïste et un sot. Ma surprise était si grande

d’une pareille conquête et d’une si heureuse découverte, que j’en

suis resté là. D’ailleurs, je n’ai pas cru que, préoccupée comme elle

l’était de Mlle de La Vallière, Votre Majesté attachât une très grande

importance à ce qu’elle avait entendu; puis Mlle de Tonnay-Charente m’a

quitté précipitamment pour retourner près de Mlle de La Vallière.

— Allons, espérons que j’aurai une chance égale à la tienne. Viens,

Saint-Aignan.

— Mon roi a de l’ambition, à ce que je vois, et il ne veut permettre

à aucune conquête de lui échapper. Eh bien! je lui promets que je

vais chercher consciencieusement, et, d’ailleurs, par l’une des trois

grâces, on saura le nom des autres, et, par le nom, le secret.

— Oh! moi aussi, dit le roi; je n’ai besoin que d’entendre sa voix pour

la reconnaître. Allons, brisons là-dessus et conduis-moi près de cette

pauvre La Vallière.

«Eh! mais, pensa Saint-Aignan, voilà en vérité une passion qui se

dessine, et pour cette petite fille, c’est extraordinaire; je ne

l’eusse jamais cru.»

Et comme, en pensant cela, il avait montré au roi la salle dans

laquelle on avait conduit La Vallière, le roi était entré.

Saint-Aignan le suivit.

Dans une salle basse, auprès d’une grande fenêtre donnant sur les

parterres, La Vallière, placée dans un vaste fauteuil, aspirait à longs

traits l’air embaumé de la nuit.

De sa poitrine desserrée, les dentelles tombaient froissées parmi les

boucles de ses beaux cheveux blonds épars sur ses épaules.

L’œil languissant, chargé de feux mal éteints, noyé dans de grosses

larmes, elle ne vivait plus que comme ces belles visions de nos rêves

qui passent toutes pâles et toutes poétiques devant les yeux fermés du

dormeur, entrouvrant leurs ailes sans les mouvoir, leurs lèvres sans

faire entendre un son.

Cette pâleur nacrée de La Vallière avait un charme que rien ne saurait

rendre; la souffrance d’esprit et du corps avait fait à cette douce

physionomie une harmonie de noble douleur; l’inertie absolue de ses

bras et de son buste la rendait plus semblable à une trépassée qu’à

un être vivant; elle semblait n’entendre ni les chuchotements de

ses compagnes ni le bruit lointain qui montait des environs. Elle

s’entretenait avec elle-même, et ses belles mains longues et fines

tressaillaient de temps en temps comme au contact d’invisibles

pressions. Le roi entra sans qu’elle s’aperçût de son arrivée, tant

elle était absorbée dans sa rêverie.

Il vit de loin cette figure adorable sur laquelle la lune ardente

versait la pure lumière de sa lampe d’argent.

— Mon Dieu! s’écria-t-il avec un involontaire effroi, elle est morte!

— Non, non, Sire, dit tout bas Montalais, elle va mieux, au contraire.

N’est ce pas, Louise, que tu vas mieux?

La Vallière ne répondit point.

— Louise, continua Montalais, c’est le roi qui daigne s’inquiéter de ta

santé.

— Le roi! s’écria Louise en se redressant soudain, comme si une source

de flamme eût remonté des extrémités à son cœur, le roi s’inquiète de

ma santé?

— Oui, dit Montalais.

— Le roi est donc ici? dit La Vallière sans oser regarder autour d’elle.

— Cette voix! cette voix! dit vivement Louis à l’oreille de

Saint-Aignan.

— Eh! mais, répliqua Saint-Aignan, Votre Majesté a raison, c’est

l’amoureuse du soleil.

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 27 / 38 段