Deux de ses demoiselles d’honneur, vêtues en hamadryades, voyant de

Guiche s’approcher, se reculèrent par respect.

De Guiche s’avança donc au milieu du cercle et salua Son Altesse Royale.

Mais Son Altesse Royale, qu’elle eût remarqué ou non le salut, ne

tourna même point la tête.

Un frisson passa dans les veines du malheureux; il ne s’attendait point

à une aussi complète indifférence, lui qui n’avait rien vu, lui qui

n’avait rien appris, lui qui, par conséquent, ne pouvait rien deviner.

Donc, voyant que son salut n’obtenait aucune réponse; il fit un pas de

plus, et, d’une voix qu’il s’efforçait, mais inutilement, de rendre

calme:

— J’ai l’honneur, dit-il, de présenter mes bien humbles respects à

Madame.

Cette fois Son Altesse Royale daigna tourner ses yeux languissants vers

le comte.

— Ah! monsieur de Guiche, dit-elle, c’est vous; bonjour!

Et elle se retourna.

La patience faillit manquer au comte.

— Votre Altesse Royale a dansé à ravir tout à l’heure, dit-il.

— Vous trouvez? fit négligemment Madame.

— Oui, le personnage est tout à fait celui qui convient au caractère de

Son Altesse Royale.

Madame se retourna tout à fait, et, regardant de Guiche avec son œil

clair et fixe:

— Comment cela? dit-elle.

— Sans doute.

— Expliquez-vous.

— Vous représentez une divinité, belle, dédaigneuse et légère, fit-il.

— Vous voulez parler de Pomone, monsieur le comte?

— Je parle de la déesse que représente Votre Altesse Royale.

Madame demeura un instant les lèvres crispées.

— Mais vous-même, monsieur, dit-elle, n’êtes-vous pas aussi un danseur

parfait?

— Oh! moi, madame, je suis de ceux qu’on ne distingue point, et qu’on

oublie si par hasard on les a distingués.

Et sur ces paroles, accompagnées d’un de ces soupirs profonds qui font

tressaillir les dernières fibres de l’être, le cœur plein d’angoisses

et de palpitations, la tête en feu, l’œil vacillant, il salua,

haletant, et se retira derrière le buisson de toile.

Madame, pour toute réponse, haussa légèrement les épaules.

Et comme ses dames d’honneur s’étaient, ainsi que nous l’avons dit,

retirées par discrétion durant le colloque, elle les rappela du regard.

C’étaient Mlles de Tonnay-Charente et de Montalais.

Toutes deux, à ce signe de Madame, s’approchèrent avec empressement.

— Avez-vous entendu, mesdemoiselles? demanda la princesse.

— Quoi, madame?

— Ce que M. le comte de Guiche a dit.

— Non.

— En vérité, c’est une chose remarquable, continua la princesse avec

l’accent de la compassion, combien l’exil a fatigué l’esprit de ce

pauvre M. de Guiche.

Et plus haut encore, de peur que le malheureux ne perdît une parole:

— Il a mal dansé d’abord, continua-t-elle; puis, ensuite, il n’a dit

que des pauvretés.

Puis elle se leva, fredonnant l’air sur lequel elle allait danser.

Guiche avait tout entendu. Le trait pénétra au plus profond de son cœur

et le déchira.

Alors, au risque d’interrompre tout l’ordre de la fête par son dépit,

il s’enfuit, mettant en lambeaux son bel habit de Vertumne, et semant

sur son chemin les pampres, les mûres, les feuilles d’amandier et tous

les petits attributs artificiels de sa divinité.

Un quart d’heure après, il était de retour sur le théâtre. Mais il

était facile de comprendre qu’il n’y avait qu’un puissant effort de la

raison sur la folie qui avait pu le ramener, ou peut-être, le cœur est

ainsi fait, l’impossibilité même de rester plus longtemps éloigné de

celle qui lui brisait le cœur.

Madame achevait son pas.

Elle le vit, mais ne le regarda point; et lui, irrité, furieux, lui

tourna le dos à son tour lorsqu’elle passa escortée de ses nymphes et

suivie de cent flatteurs.

Pendant ce temps, à l’autre bout du théâtre, près de l’étang, une femme

était assise, les yeux fixés sur une des fenêtres du théâtre.

De cette fenêtre s’échappaient des flots de lumière.

Cette fenêtre, c’était celle de la loge royale.

De Guiche en quittant le théâtre, de Guiche en allant chercher l’air

dont il avait si grand besoin, de Guiche passa près de cette femme et

la salua.

Elle, de son côté, en apercevant le jeune homme, s’était levée comme

une femme surprise au milieu d’idées qu’elle voudrait se cacher à

elle-même.

Guiche la reconnut. Il s’arrêta.

— Bonsoir, mademoiselle! dit-il vivement.

— Bonsoir, monsieur le comte!

— Ah! mademoiselle de La Vallière, continua de Guiche, que je suis

heureux de vous rencontrer!

— Et moi aussi, monsieur le comte, je suis heureuse de ce hasard, dit

la jeune fille en faisant un mouvement pour se retirer.

— Oh! non! non! ne me quittez pas, dit de Guiche en étendant la main

vers elle; car vous démentiriez ainsi les bonnes paroles que vous

venez de dire. Restez, je vous en supplie, il fait la plus belle

soirée du monde. Vous fuyez le bruit, vous! Vous aimez votre société

à vous seule, vous! Eh bien! oui, je comprends cela; toutes les

femmes qui ont du cœur sont ainsi. Jamais on n’en verra une s’ennuyer

loin du tourbillon de tous ces plaisirs bruyants! Oh! mademoiselle!

mademoiselle!

— Mais qu’avez-vous donc, monsieur le comte? demanda La Vallière avec

un certain effroi. Vous semblez agité.

— Moi? Non pas; non.

— Alors, monsieur de Guiche, permettez-moi de vous faire ici le

remerciement que je me proposais de vous faire à la première occasion.

C’est à votre protection, je le sais, que je dois d’avoir été admise

parmi les filles d’honneur de Madame.

— Ah! oui, vraiment, je m’en souviens et je m’en félicite,

mademoiselle. Aimez-vous quelqu’un, vous?

— Moi?

— Oh! pardon, je ne sais ce que je dis; pardon mille fois. Madame avait

raison, bien raison; cet exil brutal a complètement bouleversé mon

esprit.

— Mais le roi vous a bien reçu, ce me semble, monsieur le comte?

— Trouvez-vous?… Bien reçu… peut-être… Oui…

— Sans doute, bien reçu; car, enfin, vous revenez sans congé de lui?

— C’est vrai, et je crois que vous avez raison, mademoiselle. Mais

n’avez vous point vu par ici M. le vicomte de Bragelonne?

La Vallière tressaillit à ce nom.

— Pourquoi cette question? demanda-t-elle.

— Oh! mon Dieu! vous blesserais-je encore? fit de Guiche. En ce cas, je

suis bien malheureux, bien à plaindre!

— Oui, bien malheureux, bien à plaindre, monsieur de Guiche, car vous

paraissez horriblement souffrir.

— Oh! mademoiselle, que n’ai-je une sœur dévouée, une amie véritable!

— Vous avez des amis, monsieur de Guiche, et M. le vicomte de

Bragelonne, dont vous parliez tout à l’heure, est, il me semble, un de

ces bons amis.

— Oui, oui, en effet, c’est un de mes bons amis. Adieu, mademoiselle,

adieu! recevez tous mes respects.

Et il s’enfuit comme un fou du côté de l’étang.

Son ombre noire glissait grandissante parmi les ifs lumineux et les

larges moires resplendissantes de l’eau.

La Vallière le regarda quelque temps avec compassion.

— Oh! oui, oui, dit-elle, il souffre et je commence à comprendre

pourquoi.

Elle achevait à peine, lorsque ses compagnes, Mlles de Montalais et de

Tonnay-Charente, accoururent.

Elles avaient fini leur service, dépouillé leurs habits de nymphes, et,

joyeuses de cette belle nuit, du succès de la soirée, elles revenaient

trouver leur compagne.

— Eh quoi! déjà! lui dirent-elles. Nous croyions arriver les premières

au rendez-vous.

— J’y suis depuis un quart d’heure, répondit La Vallière.

— Est-ce que la danse ne vous a point amusée?

— Non.

— Et tout le spectacle?

— Non plus. En fait de spectacle, j’aime bien mieux celui de ces bois

noirs au fond desquels brille çà et là une lumière qui passe comme un

œil rouge, tantôt ouvert, tantôt fermé.

— Elle est poète, cette La Vallière, dit Tonnay-Charente.

— C’est-à-dire insupportable, fit Montalais. Toutes les fois qu’il

s’agit de rire un peu ou de s’amuser de quelque chose, La Vallière

pleure; toutes les fois qu’il s’agit de pleurer, pour nous autres

femmes, chiffons perdus, amour-propre piqué, parure sans effet, La

Vallière rit.

— Oh! quant à moi, je ne puis être de ce caractère, dit Mlle de

Tonnay-Charente. Je suis femme, et femme comme on ne l’est pas; qui

m’aime me flatte, qui me flatte me plaît par sa flatterie, et qui me

plaît…

— Eh bien! tu n’achèves pas? dit Montalais.

— C’est trop difficile, répliqua Mlle de Tonnay-Charente en riant aux

éclats. Achève pour moi, toi qui as tant d’esprit.

— Et vous, Louise, dit Montalais, vous plaît-on?

— Cela ne regarde personne, dit la jeune fille en se levant du banc

de mousse où elle était restée étendue pendant tout le temps qu’avait

duré le ballet. Maintenant, mesdemoiselles, nous avons formé le projet

de nous divertir cette nuit sans surveillants et sans escorte. Nous

sommes trois, nous nous plaisons l’une à l’autre, il fait un temps

superbe; regardez là-bas, voyez la lune qui monte doucement au ciel

et argente les cimes des marronniers et des chênes. Oh! la belle

promenade! oh! la belle liberté! la belle herbe fine des bois, la belle

faveur que me fait votre amitié; prenons-nous par le bras et gagnons

les grands arbres. Ils sont tous, en ce moment, attablés et actifs

là-bas, occupés à se parer pour une promenade d’apparat; on selle les

chevaux, on attelle les voitures, les mules de la reine ou les quatre

cavales blanches de Madame. Nous, gagnons vite un endroit où nul œil ne

vous devine, où nul pas ne marche dans notre pas. Vous rappelez-vous,

Montalais, les bois de Cheverny et de Chambord, les peupliers sans fin

de Blois? nous avons échangé là-bas bien des espérances.

— Bien des confidences aussi.

— Oui.

— Moi, dit Mlle de Tonnay-Charente, je pense beaucoup aussi; mais

prenez garde…

— Elle ne dit rien, fit Montalais, de sorte que ce que pense Mlle de

Tonnay-Charente, Athénaïs seule le sait.

— Chut! s’écria Mlle de La Vallière, j’entends des pas qui viennent de

ce côté.

— Eh! vite! vite! dans les roseaux, dit Montalais; baissez-vous,

Athénaïs, vous qui êtes si grande.

Mlle de Tonnay-Charente se baissa effectivement.

Presque aussitôt on vit, en effet, deux gentilshommes s’avancer, la

tête inclinée, les bras entrelacés et marchant sur le sable fin de

l’allée parallèle au rivage.

Les femmes se firent petites, imperceptibles.

— C’est M. de Guiche, dit Montalais à l’oreille de Mlle de

Tonnay-Charente.

— C’est M. de Bragelonne, dit celle-ci à l’oreille de La Vallière.

Les deux jeunes gens continuaient de s’approcher en causant d’une voix

animée.

— C’est par ici qu’elle était tout à l’heure, dit le comte. Si je

n’avais fait que la voir, je dirais que c’est une apparition; mais je

lui ai parlé.

— Ainsi, vous êtes sûr?

— Oui; mais peut-être aussi lui ai-je fait peur.

— Comment cela?

— Eh! mon Dieu! j’étais encore fou de ce que vous savez, de sorte

qu’elle n’aura rien compris à mes discours et aura pris peur.

— Oh! dit Bragelonne, ne vous inquiétez pas, mon ami. Elle est bonne,

elle excusera; elle a de l’esprit, elle comprendra.

— Oui; mais si elle a compris, trop bien compris.

— Après?

— Et qu’elle parle.

— Oh! vous ne connaissez pas Louise, comte, dit Raoul. Louise a toutes

les vertus, et n’a pas un seul défaut.

Et les jeunes gens passèrent là-dessus, et, comme ils s’éloignaient,

leurs voix se perdirent peu à peu.

— Comment! La Vallière, dit Mlle de Tonnay-Charente. M. le vicomte de

Bragelonne a dit «Louise» en parlant de vous. Comment cela se fait-il?

— Nous avons été élevés ensemble, répondit Mlle de La Vallière; tout

enfants, nous nous connaissions.

— Et puis M. de Bragelonne est ton fiancé, chacun sait cela.

— Oh! je ne le savais pas, moi. Est-ce vrai, mademoiselle?

— C’est-à-dire, répondit Louise en rougissant, c’est-à-dire que M. de

Bragelonne m’a fait l’honneur de me demander ma main… mais…

— Mais quoi?

— Mais il paraît que le roi…

— Eh bien?

— Que le roi ne veut pas consentir à ce mariage.

— Eh! pourquoi le roi? et qu’est-ce que le roi? s’écria Aure avec

aigreur. Le roi a-t-il donc le droit de se mêler de ces choses-là, bon

Dieu?…» _La poulitique est la poulitique_, comme disait M. de Mazarin;

_ma l’amor, il est l’amor_.» Si donc tu aimes M. de Bragelonne, et, s’il

t’aime, épousez-vous. Je vous donne mon consentement, moi.

Athénaïs se mit à rire.

— Oh! je parle sérieusement, répondit Montalais, et mon avis en ce cas

vaut bien l’avis du roi, je suppose. N’est-ce pas, Louise?

— Voyons, voyons, ces messieurs sont passés, dit La Vallière; profitons

donc de la solitude pour traverser la prairie et nous jeter dans le

bois.

— D’autant mieux, dit Athénaïs, que voilà des lumières qui partent

du château et du théâtre, et qui me font l’effet de précéder quelque

illustre compagnie.

— Courons, dirent-elles toutes trois.

Et relevant gracieusement les longs plis de leurs robes de soie, elles

franchirent lestement l’espace qui s’étendait entre l’étang et la

partie la plus ombragée du parc.

Montalais, légère comme une biche, Athénaïs, ardente comme une jeune

louve, bondissaient dans l’herbe sèche, et parfois un Actéon téméraire

eût pu apercevoir dans la pénombre leur jambe pure et hardie se

dessinant sous l’épais contour des jupes de satin.

La Vallière, plus délicate et plus pudique, laissa flotter ses robes;

retardée ainsi par la faiblesse de son pied, elle ne tarda point à

demander sa grâce.

Et, demeurée en arrière, elle força ses deux compagnes à l’attendre.

En ce moment, un homme, caché dans un fossé plein de jeunes pousses de

saules, remonta vivement sur le talus de ce fossé et se mit à courir

dans la direction du château.

Les trois femmes, de leur côté, atteignirent les lisières du parc, dont

toutes les allées leur étaient connues.

De grandes allées fleuries s’élevaient autour des fossés; des barrières

fermées protégeaient de ce côté les promeneurs contre l’envahissement

des chevaux et des calèches.

En effet, on entendait rouler dans le lointain, sur le sol ferme des

chemins, les carrosses des reines et de Madame. Plusieurs cavaliers les

suivaient avec le bruit si bien imité par les vers cadencés de Virgile.

Quelques musiques lointaines répondaient au bruit, et, quand les

harmonies cessaient, le rossignol, chanteur plein d’orgueil, envoyait à

la compagnie qu’il sentait rassemblée sous les ombrages les chants les

plus compliqués, les plus suaves et les plus savants.

Autour du chanteur, brillaient, dans le fond noir des gros arbres, les

yeux de quelque chat-huant sensible à l’harmonie.

De sorte que cette fête de toute la cour était aussi la fête des hôtes

mystérieux des bois; car assurément la biche écoutait dans sa fougère,

le faisan sur sa branche, le renard dans son terrier.

On devinait la vie de toute cette population nocturne et invisible, aux

brusques mouvements qui s’opéraient tout à coup dans les feuilles.

Alors les nymphes des bois poussaient un petit cri; puis, rassurées à

l’instant même, riaient et reprenaient leur marche.

Et elles arrivèrent ainsi au chêne royal, vénérable reste d’un chêne,

qui, dans sa jeunesse, avait entendu les soupirs de Henri II pour la

belle Diane de Poitiers, et plus tard ceux de Henri IV pour la belle

Gabrielle d’Estrées.

Sous ce chêne, les jardiniers avaient accumulé la mousse et le gazon,

de telle sorte que jamais siège circulaire n’avait mieux reposé les

membres fatigués d’un roi.

Le tronc de l’arbre formait un dossier rugueux, mais suffisamment large

pour quatre personnes.

Sous les rameaux qui obliquaient vers le tronc, les voix se perdaient

en filtrant vers les cieux.

Chapitre CXV — Ce qui se disait sous le chêne royal Il y avait dans la

douceur de l’air, dans le silence du feuillage, un muet engagement pour

ces jeunes femmes à changer tout de suite la conversation badine en une

conversation plus sérieuse.

Celle même dont le caractère était le plus enjoué, Montalais, par

exemple, y penchait la première.

Elle débuta par un gros soupir.

— Quelle joie, dit-elle, de nous sentir ici, libres, seules, et en

droit d’être franches, surtout envers nous-mêmes!

— Oui, dit Mlle de Tonnay-Charente; car la cour, si brillante qu’elle

soit, cache toujours un mensonge sous les plis du velours ou sous les

feux des diamants.

— Moi, répliqua La Vallière, je ne mens jamais; quand je ne puis dire

la vérité, je me tais.

— Vous ne serez pas longtemps en faveur, ma chère, dit Montalais; ce

n’est point ici comme à Blois, où nous disions à la vieille Madame

tous nos dépits et toutes nos envies. Madame avait ses jours où elle

se souvenait d’avoir été jeune. Ces jours-là, quiconque causait avec

Madame trouvait une amie sincère. Madame nous contait ses amours avec

Monsieur, et nous, nous lui contions ses amours avec d’autres, ou du

moins les bruits qu’on avait fait courir sur ses galanteries. Pauvre

femme! si innocente! elle en riait, nous aussi; où est-elle à présent?

— Ah! Montalais, rieuse Montalais, s’écria La Vallière, voilà que tu

soupires encore; les bois t’inspirent, et tu es presque raisonnable ce

soir.

— Mesdemoiselles, dit Athénaïs, vous ne devez pas tellement regretter

la cour de Blois, que vous ne vous trouviez heureuses chez nous. Une

cour, c’est l’endroit où viennent les hommes et les femmes pour causer

de choses que les mères et les tuteurs, que les confesseurs surtout,

défendent avec sévérité. À la cour, on se dit ces choses sous privilège

du roi et des reines, n’est-ce pas agréable?

— Oh! Athénaïs, dit Louise en rougissant.

— Athénaïs est franche ce soir, dit Montalais, profitons-en.

— Oui, profitons-en, car on m’arracherait ce soir les plus intimes

secrets de mon cœur.

— Ah! si M. de Montespan était là! dit Montalais.

— Vous croyez que j’aime M. de Montespan? murmura la belle jeune fille.

— Il est beau, je suppose?

— Oui, et ce n’est pas un mince avantage à mes yeux.

— Vous voyez bien.

— Je dirai plus, il est, de tous les hommes qu’on voit ici, le plus

beau et le plus…

— Qu’entend-on là? dit La Vallière en faisant sur le banc de mousse un

brusque mouvement.

— Quelque daim qui fuit dans les branches.

— Je n’ai peur que des hommes, dit Athénaïs.

— Quand ils ne ressemblent pas à M. de Montespan?

— Finissez cette raillerie… M. de Montespan est aux petits soins pour

moi; mais cela n’engage à rien. N’avons-nous pas ici M. de Guiche qui

est aux petits soins pour Madame?

— Pauvre, pauvre garçon! dit La Vallière.

— Pourquoi pauvre?… Madame est assez belle et assez grande dame, je

suppose.

La Vallière secoua douloureusement la tête.

— Quand on aime, dit-elle, ce n’est ni la belle ni la grande dame; mes

chères amies, quand on aime, ce doit être le cœur et les yeux seuls de

celui ou de celle qu’on aime.

Montalais se mit à rire bruyamment.

— Cœur, yeux, oh! sucrerie! dit-elle.

— Je parle pour moi, répliqua La Vallière.

— Nobles sentiments! dit Athénaïs d’un air protecteur, mais froid.

— Ne les avez-vous pas, mademoiselle? dit Louise.

— Parfaitement, mademoiselle; mais je continue. Comment peut-on

plaindre un homme qui rend des soins à une femme comme Madame? S’il y a

disproportion, c’est du côté du comte.

— Oh! non, non, fit La Vallière, c’est du côté de Madame.

— Expliquez-vous.

— Je m’explique. Madame n’a pas même le désir de savoir ce que c’est

que l’amour. Elle joue avec ce sentiment comme les enfants avec les

artifices dont une étincelle embraserait un palais. Cela brille, voilà

tout ce qu’il lui faut. Or, joie et amour sont le tissu dont elle veut

que soit tramée sa vie. M. de Guiche aimera cette dame illustre; elle

ne l’aimera pas.

Athénaïs partit d’un éclat de rire dédaigneux.

— Est-ce qu’on aime? dit-elle. Où sont vos nobles sentiments de tout à

l’heure? la vertu d’une femme n’est-elle point dans le courageux refus

de toute intrigue à conséquence. Une femme bien organisée et douée d’un

cœur généreux doit regarder les hommes, s’en faire aimer, adorer même,

et dire une fois au plus dans sa vie: «Tiens! il me semble que, si je

n’eusse pas été ce que je suis, j’eusse moins détesté celui-là que les

autres.»

— Alors, s’écria La Vallière en joignant les mains, voilà ce que vous

promettez à M. de Montespan?

— Eh! certes, à lui comme à tout autre. Quoi! je vous ai dit que je

lui reconnaissais une certaine supériorité, et cela ne suffirait pas!

Ma chère, on est femme, c’est-à-dire reine dans tout le temps que nous

donne la nature pour occuper cette royauté, de quinze à trente-cinq

ans. Libre à vous d’avoir du cœur après, quand vous n’aurez plus que

cela.

— Oh! oh! murmura La Vallière.

— Parfait! s’écria Montalais, voilà une maîtresse femme. Athénaïs, vous

irez loin!

— Ne m’approuvez-vous point?

— Oh! des pieds et des mains! dit la railleuse.

— Vous plaisantez, n’est-ce pas, Montalais? dit Louise.

— Non, non, j’approuve tout ce que vient de dire Athénaïs; seulement…

— Seulement quoi?

— Eh bien! je ne puis le mettre en action. J’ai les plus complets

principes; je me fais des résolutions, près desquelles les projets du

stathouder et ceux du roi d’Espagne sont des jeux d’enfants, puis, le

jour de la mise à exécution, rien.

— Vous faiblissez? dit Athénaïs avec dédain.

— Indignement.

— Malheureuse nature, reprit Athénaïs. Mais, au moins, vous choisissez?

— Ma foi!… ma foi, non! Le sort se plaît à me contrarier en tout; je

rêve des empereurs et je trouve des…

— Aure! Aure! s’écria La Vallière, par pitié, ne sacrifiez pas, au

plaisir de dire un mot, ceux qui vous aiment d’une affection si dévouée.

— Oh! pour cela, je m’en embarrasse peu: ceux qui m’aiment sont assez

heureux que je ne les chasse point, ma chère. Tant pis pour moi si j’ai

une faiblesse; mais tant pis pour eux si je m’en venge sur eux. Ma foi!

je m’en venge!

— Aure!

— Vous avez raison, dit Athénaïs, et peut-être aussi arriverez-vous au

même but. Cela s’appelle être coquette, voyez-vous, mesdemoiselles. Les

hommes, qui sont des sots en beaucoup de choses, le sont surtout en

celle-ci, qu’ils confondent sous ce mot de coquetterie la fierté d’une

femme et sa variabilité. Moi, je suis fière, c’est-à-dire imprenable,

je rudoie les prétendants, mais sans aucune espèce de prétention à

les retenir. Les hommes disent que je suis coquette, parce qu’ils ont

l’amour-propre de croire que je les désire. D’autres femmes, Montalais,

par exemple, se sont laissé entamer par les adulations; elles seraient

perdues sans le bienheureux ressort de l’instinct qui les pousse à

changer soudain et à châtier celui dont elles acceptaient naguère

l’hommage.

— Savante dissertation! dit Montalais d’un ton de gourmet qui se

délecte.

— Odieux! murmura Louise.

— Grâce à cette coquetterie, car voilà la véritable coquetterie,

poursuivit Mlle de Tonnay-Charente, l’amant bouffi d’orgueil, il

y a une heure, maigrit en une minute de toute l’enflure de son

amour-propre. Il prenait déjà des airs vainqueurs, il recule; il

allait nous protéger, il se prosterne de nouveau. Il en résulte qu’au

lieu d’avoir un mari jaloux, incommode, habitué, nous avons un amant

toujours tremblant, toujours convoiteux, toujours soumis, par cette

seule raison qu’il trouve, lui, une maîtresse toujours nouvelle. Voilà,

et soyez-en persuadées, mesdemoiselles, ce que vaut la coquetterie.

C’est avec cela qu’on est reine entre les femmes, quand on n’a pas

reçu de Dieu la faculté si précieuse de tenir en bride son cœur et son

esprit.

— Oh! que vous êtes habile! dit Montalais, et que vous comprenez bien

le devoir des femmes!

— Je m’arrange un bonheur particulier, dit Athénaïs avec modestie; je

me défends, comme tous les amoureux faibles, contre l’oppression des

plus forts.

— La Vallière ne dit pas un mot.

— Est-ce qu’elle ne nous approuve point?

— Moi, je ne comprends seulement pas, dit Louise. Vous parlez comme des

êtres qui ne seraient point appelés à vivre sur cette terre.

— Elle est jolie, votre terre! dit Montalais.

— Une terre, reprit Athénaïs, où l’homme encense la femme pour la faire

tomber étourdie, où il l’insulte quand elle est tombée?

— Qui vous parle de tomber? dit Louise.

— Ah! voilà une théorie nouvelle, ma chère; indiquez-moi, s’il vous

plaît, votre moyen pour ne pas être vaincue, si vous vous laissez

entraîner par l’amour?

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 26 / 38 段