— Ah! par exemple, dit en riant le chevalier, voilà un détail que

j’ignorais. Vous êtes décidément mieux instruit que moi, monsieur de

Bragelonne.

— Et c’est aussi comme étant mieux instruit que vous, chevalier, que

j’insiste pour que de Guiche s’éloigne.

— Mais non, non encore une fois, je regrette de vous contredire,

monsieur le vicomte, mais ce départ est inutile.

— Il est urgent.

— Mais pourquoi s’éloignerait-il? Voyons.

— Mais le roi? le roi?

— Le roi! s’écria de Guiche.

— Eh! oui, te dis-je, le roi prend l’affaire à cœur.

— Bah! dit le chevalier, le roi aime de Guiche et surtout son père;

songez que, si le comte partait, ce serait avouer qu’il a fait quelque

chose de répréhensible.

— Comment cela?

— Sans doute, quand on fuit, c’est qu’on est coupable ou qu’on a peur.

— Ou bien que l’on boude, comme un homme accusé à tort, dit Bragelonne;

donnons à son départ le caractère de la bouderie, rien n’est plus

facile; nous dirons que nous avons fait tous deux ce que nous avons pu

pour le retenir, et vous au moins ne mentirez pas. Allons! allons! de

Guiche, vous êtes innocent; la scène d’aujourd’hui a dû vous blesser;

partez, partez, de Guiche.

— Eh! non, de Guiche, restez, dit le chevalier, restez, justement,

comme le disait M. de Bragelonne, parce que vous êtes innocent. Pardon,

encore une fois, vicomte; mais je suis d’un avis tout opposé au vôtre.

— Libre à vous, monsieur; mais remarquez bien que l’exil que de Guiche

s’imposera lui-même sera un exil de courte durée. Il le fera cesser

lorsqu’il voudra, et, revenant d’un exil volontaire, il trouvera le

sourire sur toutes les bouches; tandis qu’au contraire une mauvaise

humeur du roi peut amener un orage dont personne n’oserait prévoir le

terme.

Le chevalier sourit.

— C’est pardieu! bien ce que je veux, murmura-t-il tout bas, et pour

lui même.

Et en même temps, il haussait les épaules.

Ce mouvement n’échappa point au comte; il craignit, s’il quittait la

cour, de paraître céder à un sentiment de crainte.

— Non, non, s’écria-t-il; c’est décidé. Je reste, Bragelonne.

— Prophète je suis, dit tristement Raoul. Malheur à toi, de Guiche,

malheur!

— Moi aussi, je suis prophète, mais pas prophète de malheur; au

contraire, comte, et je vous dis: Restez, restez.

— Le ballet se répète toujours, demanda de Guiche, vous en êtes sûr?

— Parfaitement sûr.

— Eh bien! tu le vois, Raoul, reprit de Guiche en s’efforçant de

sourire; tu le vois, ce n’est pas une cour bien sombre et bien préparée

aux guerres intestines qu’une cour où l’on danse avec une telle

assiduité. Voyons, avoue cela, Raoul.

Raoul secoua la tête.

— Je n’ai plus rien à dire, répliqua-t-il.

— Mais enfin, demanda le chevalier, curieux de savoir à quelle source

Raoul avait puisé des renseignements dont il était forcé de reconnaître

intérieurement l’exactitude, vous vous dites bien informé, monsieur le

vicomte; comment le seriez-vous mieux que moi qui suis des plus intimes

du prince?

— Monsieur, répondit Raoul, devant une pareille déclaration, je

m’incline. Oui, vous devez être parfaitement informé, je le reconnais,

et, comme un homme d’honneur est incapable de dire autre chose que

ce qu’il sait, de parler autrement qu’il ne le pense, je me tais, me

reconnais vaincu, et vous laisse le champ de bataille.

Et effectivement, Raoul, en homme qui paraît ne désirer que le repos,

s’enfonça dans un vaste fauteuil, tandis que le comte appelait ses gens

pour se faire habiller.

Le chevalier sentait l’heure s’écouler et désirait partir; mais il

craignait aussi que Raoul, demeuré seul avec de Guiche, ne le décidât à

rompre la partie.

Il usa donc de sa dernière ressource.

— Madame sera resplendissante, dit-il; elle essaie aujourd’hui son

costume de Pomone.

— Ah! c’est vrai, s’écria le comte.

— Oui, oui, continua le chevalier: elle vient de donner ses ordres en

conséquence. Vous savez, monsieur de Bragelonne, que c’est le roi qui

fait le Printemps.

— Ce sera admirable, dit de Guiche, et voilà une raison meilleure que

toutes celles que vous m’avez données pour rester; c’est que, comme

c’est moi qui fais Vertumne et qui danse le pas avec Madame, je ne puis

m’en aller sans un ordre du roi, attendu que mon départ désorganiserait

le ballet.

— Et moi, dit le chevalier, je fais un simple égypan; il est vrai que

je suis mauvais danseur, et que j’ai la jambe mal faite. Messieurs, au

revoir. N’oubliez pas la corbeille de fruits que vous devez offrir à

Pomone, comte.

— Oh! je n’oublierai rien, soyez tranquille, dit de Guiche transporté.

— Je suis bien sûr qu’il ne partira plus maintenant, murmura en sortant

le chevalier de Lorraine.

Raoul, une fois le chevalier parti, n’essaya pas même de dissuader son

ami; il sentait que c’est été peine perdue.

— Comte, lui dit-il seulement de sa voix triste et mélodieuse, comte,

vous vous embarquez dans une passion terrible. Je vous connais; vous

êtes extrême en tout; celle que vous aimez l’est aussi… Eh bien!

j’admets pour un instant qu’elle vienne à vous aimer…

— Oh! jamais, s’écria de Guiche.

— Pourquoi dites-vous jamais?

— Parce que ce serait un grand malheur pour tous deux.

— Alors, cher ami, au lieu de vous regarder comme un imprudent,

permettez-moi de vous regarder comme un fou.

— Pourquoi?

— Êtes-vous bien assuré, voyons, répondez franchement, de ne rien

désirer de celle que vous aimez?

— Oh! oui, bien sûr.

— Alors, aimez-la de loin.

— Comment, de loin?

— Sans doute; que vous importe la présence ou l’absence, puisque vous

ne désirez rien d’elle? Aimez un portrait, aimez un souvenir.

— Raoul!

— Aimez une ombre, une illusion, une chimère; aimez l’amour, en mettant

un nom sur votre réalité. Ah! vous détournez la tête? Vos valets

arrivent, je ne dis plus rien. Dans la bonne ou dans la mauvaise

fortune, comptez sur moi, de Guiche.

— Pardieu! si j’y compte.

— Eh bien! voilà tout ce que j’avais à vous dire. Faites-vous beau, de

Guiche, faites-vous très beau. Adieu!

— Vous ne viendrez pas à la répétition du ballet, vicomte?

— Non, j’ai une visite à faire en ville. Embrassez-moi, de Guiche.

Adieu!

La réunion avait lieu chez le roi.

Les reines d’abord, puis Madame, quelques dames d’honneur choisies, bon

nombre de courtisans choisis également, préludaient aux exercices de la

danse par des conversations comme on savait en faire dans ce temps-là.

Nulle des dames invitées n’avait revêtu le costume de fête, ainsi que

l’avait prédit le chevalier de Lorraine; mais on causait beaucoup des

ajustements riches et ingénieux dessinés par différents peintres pour

le Ballet des demi-dieux. Ainsi appelait-on les rois et les reines dont

Fontainebleau allait être le Panthéon.

Monsieur arriva tenant à la main le dessin qui représentait son

personnage; il avait le front encore un peu soucieux; son salut à la

jeune reine et à sa mère fut plein de courtoisie et d’affection. Il

salua presque cavalièrement Madame, et pirouetta sur ses talons. Ce

geste et cette froideur furent remarqués.

M. de Guiche dédommagea la princesse par son regard plein de flammes,

et Madame, il faut le dire, en relevant les paupières, le lui rendit

avec usure.

Il faut le dire, jamais de Guiche n’avait été si beau, le regard de

Madame avait en quelque sorte illuminé le visage du fils du maréchal

de Grammont. La belle-sœur du roi sentait un orage grondant au-dessus

de sa tête; elle sentait aussi que pendant cette journée, si féconde

en événements futurs, elle avait, envers celui qui l’aimait avec tant

d’ardeur et de passion, commis une injustice, sinon une grave trahison.

Le moment lui semblait venu de rendre compte au pauvre sacrifié de

cette injustice de la matinée. Le cœur de Madame parlait alors, et

au nom de de Guiche. Le comte était sincèrement plaint, le comte

l’emportait donc sur tous.

Il n’était plus question de Monsieur, du roi, de milord de Buckingham.

De Guiche à ce moment régnait sans partage.

Cependant Monsieur était aussi bien beau; mais il était impossible de

le comparer au comte. On le sait, toutes les femmes le disent, il y a

toujours une différence énorme entre la beauté de l’amant et celle du

mari.

Or, dans la situation présente, après la sortie de Monsieur, après

cette salutation courtoise et affectueuse à la jeune reine et à

la reine mère, après ce salut leste et cavalier fait à Madame, et

dont tous les courtisans avaient fait la remarque, tous ces motifs,

disons-nous, dans cette réunion, donnaient l’avantage à l’amant sur

l’époux.

Monsieur était trop grand seigneur pour remarquer ce détail. Il n’est

rien d’efficace comme l’idée bien arrêtée de la supériorité pour

assurer l’infériorité de l’homme qui garde cette opinion de lui-même.

Le roi arriva. Tout le monde chercha les événements dans le coup d’œil

qui commençait à remuer le monde comme le sourcil du Jupiter tonnant.

Louis n’avait rien de la tristesse de son frère, il rayonnait.

Ayant examiné la plupart des dessins qu’on lui montrait de tous côtés,

il donna ses conseils ou ses critiques et fit des heureux ou des

infortunés avec un seul mot.

Tout à coup son œil, qui souriait obliquement vers Madame, remarqua la

muette correspondance établie entre la princesse et le comte.

La lèvre royale se pinça, et, lorsqu’elle fut rouverte une fois encore

pour donner passage à quelques phrases banales:

— Mesdames, dit le roi en s’avançant vers les reines, je reçois la

nouvelle que tout est préparé selon mes ordres à Fontainebleau.

Un murmure de satisfaction partit des groupes. Le roi lut sur tous les

visages le désir violent de recevoir une invitation pour les fêtes.

— Je partirai demain, ajouta-t-il.

Silence profond dans l’assemblée.

— Et j’engage, termina le roi, les personnes qui m’entourent à se

préparer pour m’accompagner.

Le sourire illuminait toutes les physionomies. Celle de Monsieur seule

garda son caractère de mauvaise humeur.

Alors on vit successivement défiler devant le roi et les dames les

seigneurs qui se hâtaient de remercier Sa Majesté du grand honneur de

l’invitation.

Quand ce fut au tour de Guiche:

— Ah! monsieur, lui dit le roi, je ne vous avais pas vu.

Le comte salua. Madame pâlit.

De Guiche allait ouvrir la bouche pour formuler son remerciement.

— Comte, dit le roi, voici le temps des secondes semailles. Je suis sûr

que vos fermiers de Normandie vous verront avec plaisir dans vos terres.

Et le roi tourna le dos au malheureux après cette brutale attaque.

Ce fut au tour de de Guiche à pâlir; il fit deux pas vers le roi,

oubliant qu’on ne parle jamais à Sa Majesté sans avoir été interrogé.

— J’ai mal compris, peut-être, balbutia-t-il.

Le roi tourna légèrement la tête, et, de ce regard froid et fixe qui

plongeait comme une épée inflexible dans le cœur des disgraciés:

— J’ai dit vos terres, répéta-t-il lentement en laissant tomber ses

paroles une à une.

Une sueur froide monta au front du comte, ses mains s’ouvrirent et

laissèrent tomber le chapeau qu’il tenait entre ses doigts tremblants.

Louis chercha le regard de sa mère, comme pour lui montrer qu’il était

le maître. Il chercha le regard triomphant de son frère, comme pour lui

demander si la vengeance était de son goût.

Enfin, il arrêta ses yeux sur Madame.

La princesse souriait et causait avec Mme de Noailles.

Elle n’avait rien entendu, ou plutôt avait feint de ne rien entendre.

Le chevalier de Lorraine regardait aussi avec une de ces insistances

ennemies qui semblent donner au regard d’un homme la puissance du

levier lorsqu’il soulève, arrache et fait jaillir au loin l’obstacle.

M. de Guiche demeura seul dans le cabinet du roi; tout le monde s’était

évaporé. Devant les yeux du malheureux dansaient des ombres.

Soudain il s’arracha au fixe désespoir qui le dominait, et courut d’un

trait s’enfermer chez lui, où l’attendait encore Raoul, tenace dans ses

sombres pressentiments.

— Eh bien? murmura celui-ci en voyant son ami entrer tête nue, l’œil

égaré, la démarche chancelante.

— Oui, oui, c’est vrai, oui…

Et de Guiche n’en put dire davantage; il tomba épuisé sur les coussins.

— Et elle?… demanda Raoul.

— Elle! s’écria l’infortuné en levant vers le ciel un poing crispé par

la colère. Elle!…

— Que dit-elle?

— Elle dit que sa robe lui va bien.

— Que fait-elle?

— Elle rit.

Et un accès de rire extravagant fit bondir tous les nerfs du pauvre

exilé. Il tomba bientôt à la renverse; il était anéanti.

Chapitre CIX — Fontainebleau

Depuis quatre jours, tous les enchantements réunis dans les magnifiques

jardins de Fontainebleau faisaient de ce séjour un lieu de délices.

M. Colbert se multipliait… Le matin, comptes des dépenses de la nuit;

le jour, programmes, essais, enrôlements, paiements.

M. Colbert avait réuni quatre millions, et les disposait avec une

savante économie.

Il s’épouvantait des frais auxquels conduit la mythologie. Tout

sylvain, toute dryade ne coûtait pas moins de cent livres par jour. Le

costume revenait à trois cents livres.

Ce qui se brûlait de poudre et de soufre en feux d’artifice montait

chaque nuit à cent mille livres. Il y avait en outre des illuminations

sur les bords de la pièce d’eau pour trente mille livres par soirée.

Ces fêtes avaient paru magnifiques. Colbert ne se possédait plus de

joie.

Il voyait à tous moments Madame et le roi sortir pour des chasses ou

pour des réceptions de personnages fantastiques, solennités qu’on

improvisait depuis quinze jours et qui faisaient briller l’esprit de

Madame et la munificence du roi.

Car Madame, héroïne de la fête, répondait aux harangues de ces

députations de peuples inconnus, Garamanthes, Scythes, Hyperboréens,

Caucasiens et Patagons, qui semblaient sortir de terre pour venir la

féliciter, et à chaque représentant de ces peuples le roi donnait

quelque diamant ou quelque meuble de valeur.

Alors les députés comparaient, en vers plus ou moins grotesques, le

roi au Soleil, Madame à Phœbé sa sœur, et l’on ne parlait pas plus

des reines ou de Monsieur, que si le roi eût épousé Madame Henriette

d’Angleterre et non Marie-Thérèse d’Autriche.

Le couple heureux, se tenant les mains, se serrant imperceptiblement

les doigts, buvait à longues gorgées ce breuvage si doux de

l’adulation, que rehaussent la jeunesse, la beauté, la puissance et

l’amour.

Chacun s’étonnait à Fontainebleau du degré d’influence que Madame avait

si rapidement acquis sur le roi.

Chacun se disait tout bas que Madame était véritablement la reine. Et,

en effet, le roi proclamait cette étrange vérité par chacune de ses

pensées, par chacune de ses paroles et par chacun de ses regards.

Il puisait ses volontés, il cherchait ses inspirations dans les yeux de

Madame, et il s’enivrait de sa joie lorsque Madame daignait sourire.

Madame, de son côté, s’enivrait-elle de son pouvoir en voyant tout le

monde à ses pieds? Elle ne pouvait le dire elle-même; mais ce qu’elle

savait, c’est qu’elle ne formait aucun désir, c’est qu’elle se trouvait

parfaitement heureuse.

Il résultait de toutes ces transpositions, dont la source était dans la

volonté royale, que Monsieur, au lieu d’être le second personnage du

royaume, en était réellement devenu le troisième.

C’était bien pis que du temps où de Guiche faisait sonner ses guitares

chez Madame. Alors, Monsieur avait au moins la satisfaction de faire

peur à celui qui le gênait.

Mais, depuis le départ de l’ennemi chassé par son alliance avec le

roi, Monsieur avait sur les épaules un joug bien autrement lourd

qu’auparavant.

Chaque soir, Madame rentrait excédée.

Le cheval, les bains dans la Seine, les spectacles, les dîners sous

les feuilles, les bals au bord du grand canal, les concerts, c’eût été

assez pour tuer, non pas une femme mince et frêle, mais le plus robuste

Suisse du château.

Il est vrai qu’en fait de danses, de concerts, de promenades, une

femme est bien autrement forte que le plus vigoureux enfant des treize

cantons.

Mais, si étendues que soient les forces d’une femme, elles ont un

terme, et elles ne sauraient tenir longtemps contre un pareil régime.

Quant à Monsieur, il n’avait pas même la satisfaction de voir Madame

abdiquer la royauté le soir.

Le soir, Madame habitait un pavillon royal avec la jeune reine et la

reine mère.

Il va sans dire que M. le chevalier de Lorraine ne quittait pas

Monsieur, et venait verser sa goutte de fiel sur chaque blessure qu’il

recevait.

Il en résultait que Monsieur, qui s’était d’abord trouvé tout hilare

et tout rajeuni depuis le départ de Guiche, retomba dans la mélancolie

trois jours après l’installation de la cour à Fontainebleau.

Or, il arriva qu’un jour, vers deux heures, Monsieur, qui s’était levé

tard, qui avait mis plus de soin encore que d’habitude à sa toilette,

il arriva que Monsieur, qui n’avait entendu parler de rien pour la

journée, forma le projet de réunir sa cour à lui et d’emmener Madame

souper à Moret, où il avait une belle maison de campagne.

Il s’achemina donc vers le pavillon des reines, et entra, fort étonné

de ne trouver là aucun homme du service royal.

Il entra tout seul dans l’appartement.

Une porte ouvrait à gauche sur le logis de Madame, une à droite sur le

logis de la jeune reine.

Monsieur apprit chez sa femme, d’une lingère qui travaillait, que tout

le monde était parti à onze heures pour s’aller baigner à la Seine,

qu’on avait fait de cette partie une grande fête, que toutes les

calèches avaient été disposées aux portes du parc, et que le départ

s’était effectué depuis plus d’une heure.

«Bon! se dit Monsieur, l’idée est heureuse; il fait une chaleur lourde,

je me baignerai volontiers.»

Et il appela ses gens… Personne ne vint.

Il appela chez Madame, tout le monde était sorti.

Il descendit aux remises.

Un palefrenier lui apprit qu’il n’y avait plus de calèches ni de

carrosses.

Alors il commanda qu’on lui sellât deux chevaux, un pour lui, un pour

son valet de chambre.

Le palefrenier lui répondit poliment qu’il n’y avait plus de chevaux.

Monsieur, pâle de colère, remonta chez les reines.

Il entra jusque dans l’oratoire d’Anne d’Autriche.

De l’oratoire, à travers une tapisserie entrouverte, il aperçut sa

jeune belle sœur agenouillée devant la reine mère et qui paraissait

tout en larmes.

Il n’avait été vu ni entendu.

Il s’approcha doucement de l’ouverture et écouta; le spectacle de cette

douleur piquait sa curiosité.

Non seulement la jeune reine pleurait, mais encore elle se plaignait.

— Oui, disait-elle, le roi me néglige, le roi ne s’occupe plus que de

plaisirs, et de plaisirs auxquels je ne participe point.

— Patience, patience, ma fille, répliquait Anne d’Autriche en espagnol.

Puis, en espagnol encore, elle ajoutait des conseils que Monsieur ne

comprenait pas.

La reine y répondait par des accusations mêlées de soupirs et de

larmes, parmi lesquelles Monsieur distinguait souvent le mot _banos_ que

Marie-Thérèse accentuait avec le dépit de la colère.

«Les bains, se disait Monsieur, les bains. Il paraît que c’est aux

bains qu’elle en a.»

Et il cherchait à recoudre les parcelles de phrases qu’il comprenait à

la suite les unes des autres.

Toutefois, il était aisé de deviner que la reine se plaignait

amèrement, et que, si Anne d’Autriche ne la consolait point, elle

essayait au moins de la consoler.

Monsieur craignait d’être surpris écoutant à la porte, il prit le parti

de tousser.

Les deux reines se retournèrent au bruit.

Monsieur entra.

À la vue du prince, la jeune reine se releva précipitamment, et essuya

ses yeux.

Monsieur savait trop bien son monde pour questionner, et savait trop

bien la politesse pour rester muet, il salua donc.

La reine mère lui sourit agréablement.

— Que voulez-vous, mon fils? dit-elle.

— Moi?… Rien… balbutia Monsieur; je cherchais…

— Qui?

— Ma mère, je cherchais Madame.

— Madame est aux bains.

— Et le roi? dit Monsieur d’un ton qui fit trembler la reine.

— Le roi aussi, toute la cour aussi, répliqua Anne d’Autriche.

— Alors vous, madame? dit Monsieur.

— Oh! moi, fit la jeune reine, je suis l’effroi de tous ceux qui se

divertissent.

— Et moi aussi, à ce qu’il paraît, reprit Monsieur.

Anne d’Autriche fit un signe muet à sa bru, qui se retira en fondant en

larmes.

Monsieur fronça le sourcil.

— Voilà une triste maison, dit-il, qu’en pensez-vous, ma mère?

— Mais… non… non… tout le monde ici cherche son plaisir.

— C’est pardieu bien ce qui attriste ceux que ce plaisir gêne.

— Comme vous dites cela, mon cher Philippe!

— Ma foi! ma mère, je le dis comme je le pense.

— Expliquez-vous; qu’y a-t-il?

— Mais demandez à ma belle-sœur, qui tout à l’heure vous contait ses

peines.

— Ses peines… quoi?…

— Oui, j’écoutais; par hasard, je l’avoue, mais enfin j’écoutais… Eh

bien! j’ai trop entendu ma sœur se plaindre des fameux bains de Madame.

— Ah! folie…

— Non, non, non, lorsqu’on pleure, on n’est pas toujours fou… _Banos_,

disait la reine; cela ne veut-il pas dire bains?

— Je vous répète, mon fils, dit Anne d’Autriche, que votre belle-sœur

est d’une jalousie puérile.

— En ce cas, madame, répondit le prince, je m’accuse bien humblement

d’avoir le même défaut qu’elle.

— Vous aussi, mon fils?

— Certainement.

— Vous aussi, vous êtes jaloux de ces bains?

— Parbleu!

— Oh!

— Comment! le roi va se baigner avec ma femme et n’emmène pas la

reine? Comment! Madame va se baigner avec le roi, et l’on ne me fait

pas l’honneur de me prévenir? Et vous voulez que ma belle-sœur soit

contente? et vous voulez que je sois content?

— Mais, mon cher Philippe, dit Anne d’Autriche, vous extravaguez; vous

avez fait chasser M. de Buckingham, vous avez fait exiler M. de Guiche;

ne voulez-vous pas maintenant renvoyer le roi de Fontainebleau?

— Oh! telle n’est point ma prétention, madame, dit aigrement Monsieur.

Mais je puis bien me retirer, moi, et je me retirerai.

— Jaloux du roi! jaloux de votre frère!

— Jaloux de mon frère! du roi! oui, madame, jaloux! jaloux! jaloux!

— Ma foi, monsieur, s’écria Anne d’Autriche en jouant l’indignation et

la colère, je commence à vous croire fou et ennemi juré de mon repos,

et vous quitte la place, n’ayant pas de défense contre de pareilles

imaginations.

Elle dit, leva le siège et laissa Monsieur en proie au plus furieux

emportement.

Monsieur resta un instant tout étourdi; puis, revenant à lui, pour

retrouver toutes ses forces, il descendit de nouveau à l’écurie,

retrouva le palefrenier, lui redemanda un carrosse, lui redemanda un

cheval; et sur sa double réponse qu’il n’y avait ni cheval ni carrosse,

Monsieur arracha une chambrière aux mains d’un valet d’écurie et se mit

à poursuivre le pauvre diable à grands coups de fouet tout autour de

la cour des communs, malgré ses cris et ses excuses; puis, essoufflé,

hors d’haleine, ruisselant de sueur, tremblant de tous ses membres, il

remonta chez lui, mit en pièces ses plus charmantes porcelaines, puis

se coucha, tout botté, tout éperonné dans son lit, en criant:

— Au secours!

Chapitre CX — Le bain

À Vulaines, sous des voûtes impénétrables d’osiers fleuris, de saules

qui, inclinant leurs têtes vertes, trempaient les extrémités de leur

feuillage dans l’onde bleue, une barque, longue et plate, avec des

échelles couvertes de longs rideaux bleus, servait de refuge aux

Dianes baigneuses que guettaient à leur sortie de l’eau vingt Actéons

empanachés qui galopaient, ardents et pleins de convoitise, sur le bord

moussu et parfumé de la rivière.

Mais Diane, même la Diane pudique, vêtue de la longue chlamyde, était

moins chaste, moins impénétrable que Madame, jeune et belle comme la

déesse. Car, malgré la fine tunique de la chasseresse, on voyait son

genou rond et blanc; malgré le carquois sonore, on apercevait ses

brunes épaules; tandis qu’un long voile cent fois roulé enveloppait

Madame, alors qu’elle se remettait aux bras de ses femmes, et la

rendait inabordable aux plus indiscrets comme aux plus pénétrants

regards.

Lorsqu’elle remonta l’escalier, les poètes présents, et tous étaient

poètes quand il s’agissait de Madame, les vingt poètes galopants

s’arrêtèrent, et, d’une voix commune, s’écrièrent que ce n’étaient

pas des gouttes d’eau, mais bien des perles qui tombaient du corps de

Madame et s’allaient perdre dans l’heureuse rivière.

Le roi, centre de ces poésies et de ces hommages, imposa silence aux

amplificateurs dont la verve n’eût pas tari, et tourna bride, de peur

d’offenser, même sous les rideaux de soie, la modestie de la femme et

la dignité de la princesse.

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 23 / 38 段