Il se fit donc un grand vide dans la scène et un grand silence dans la

barque. Aux mouvements, au jeu des plis, aux ondulations des rideaux,

on devinait les allées et venues des femmes empressées pour leur

service.

Le roi écoutait en souriant les propos de ses gentilshommes, mais on

pouvait deviner en le regardant que son attention n’était point à leurs

discours.

En effet, à peine le bruit des anneaux glissant sur les tringles eut-il

annoncé que Madame était vêtue et que la déesse allait paraître, que le

roi, se retournant sur-le-champ, et courant auprès du rivage, donna le

signal à tous ceux que leur service ou leur plaisir appelaient auprès

de Madame.

On vit les pages se précipiter, amenant avec eux les chevaux de main;

on vit les calèches, restées à couvert sous les branches, s’avancer

auprès de la tente, plus cette nuée de valets, de porteurs, de femmes

qui, pendant le bain des maîtres, avaient échangé à l’écart leurs

observations, leurs critiques, leurs discussions d’intérêts, journal

fugitif de cette époque, dont nul ne se souvient, pas même les flots,

miroir des personnages, écho des discours; les flots, témoins que Dieu

a précipités eux-mêmes dans l’immensité, comme il a précipité les

acteurs dans l’éternité.

Tout ce monde encombrant les bords de la rivière, sans compter une

foule de paysans attirés par le désir de voir le roi et la princesse,

tout ce monde fut, pendant huit ou dix minutes, le plus désordonné, le

plus agréable pêle-mêle qu’on pût imaginer.

Le roi avait mis pied à terre: tous les courtisans l’avaient imité;

il avait offert la main à Madame, dont un riche habit de cheval

développait la taille élégante, qui ressortait sous ce vêtement de fine

laine, broché d’argent.

Ses cheveux, humides encore, et plus foncés que le jais, mouillaient

son cou si blanc et si pur. La joie et la santé brillaient dans ses

beaux yeux; elle était reposée, nerveuse, elle aspirait l’air à longs

traits sous le parasol brodé que lui portait un page.

Rien de plus tendre, de plus gracieux, de plus poétique que ces deux

figures noyées sous l’ombre rose du parasol: le roi, dont les dents

blanches éclataient dans un continuel sourire; Madame, dont les yeux

noirs brillaient comme deux escarboucles au reflet micacé de la soie

changeante.

Quand Madame fut arrivée à son cheval, magnifique haquenée andalouse,

d’un blanc sans tache, un peu lourde peut-être, mais à la tête

intelligente et fine, dans laquelle on retrouvait le mélange du sang

arabe si heureusement uni au sang espagnol, et à la longue queue

balayant la terre, comme la princesse se faisait paresseuse pour

atteindre l’étrier, le roi la prit dans ses bras, de telle façon que le

bras de Madame se trouva comme un cercle de feu au cou du roi.

Louis, en se retirant, effleura involontairement de ses lèvres ce bras

qui ne s’éloignait pas. Puis, la princesse ayant remercié son royal

écuyer, tout le monde fut en selle au même instant.

Le roi et Madame se rangèrent pour laisser passer les calèches, les

piqueurs, les courriers.

Bon nombre de cavaliers, affranchis du joug de l’étiquette, rendirent

la main à leurs chevaux et s’élancèrent après les carrosses qui

emportaient les filles d’honneur, fraîches comme autant d’Orcades

autour de Diane, et les tourbillons, riant, jasant, bruissant,

s’envolèrent.

Le roi et Madame maintinrent leurs chevaux au pas.

Derrière Sa Majesté et la princesse sa belle-sœur, mais à une

respectueuse distance, les courtisans, graves ou désireux de se tenir à

la portée et sous les regards du roi, suivirent, retenant leurs chevaux

impatients, réglant leur allure sur celle du coursier du roi et de

Madame, et se livrèrent à tout ce que présente de douceur et d’agrément

le commerce des gens d’esprit qui débitent avec courtoisie mille

atroces noirceurs sur le compte du prochain.

Dans les petits rires étouffés, dans les réticences de cette hilarité

sardonique, Monsieur, ce pauvre absent, ne fut pas ménagé.

Mais on s’apitoya, on gémit sur le sort de de Guiche, et, il faut

l’avouer, la compassion n’était pas là déplacée.

Cependant le roi et Madame ayant mis leurs chevaux en haleine et répété

cent fois tout ce que leur mettaient dans la bouche les courtisans qui

les faisaient parler, prirent le petit galop de chasse, et alors on

entendit résonner sous le poids de cette cavalerie les allées profondes

de la forêt.

Aux entretiens à voix basse, aux discours en forme de confidences, aux

paroles échangées avec une sorte de mystère, succédèrent les bruyants

éclats; depuis les piqueurs jusqu’aux princes, la gaieté s’épandit.

Tout le monde se mit à rire et à s’écrier. On vit les pies et les geais

s’enfuir avec leurs cris gutturaux sous les voûtes ondoyantes des

chênes, le coucou interrompit sa monotone plainte au fond des bois, les

pinsons et les mésanges s’envolèrent en nuées, pendant que les daims,

les chevreuils et les biches bondissaient, effarés, au milieu des

halliers.

Cette foule, répandant, comme en traînée, la joie, le bruit et la

lumière sur son passage, fut précédée, pour ainsi dire, au château par

son propre retentissement.

Le roi et Madame entrèrent dans la ville, salués tous deux par les

acclamations universelles de la foule.

Madame s’empressa d’aller trouver Monsieur. Elle comprenait

instinctivement qu’il était resté trop longtemps en dehors de cette

joie.

Le roi alla rejoindre les reines; il savait leur devoir, à une surtout,

un dédommagement de sa longue absence.

Mais Madame ne fut pas reçue chez Monsieur. Il lui fut répondu que

Monsieur dormait.

Le roi, au lieu de rencontrer Marie-Thérèse souriante comme toujours,

trouva dans la galerie Anne d’Autriche qui, guettant son arrivée,

s’avança au-devant de lui, le prit par la main et l’emmena chez elle.

Ce qu’ils se dirent, ou plutôt ce que la reine mère dit à Louis XIV,

nul ne l’a jamais su; mais on aurait pu bien certainement le deviner à

la figure contrariée du roi à la sortie de cet entretien.

Mais nous, dont le métier est d’interpréter, comme aussi de faire part

au lecteur de nos interprétations, nous manquerions à notre devoir en

lui laissant ignorer le résultat de cette entrevue.

Il le trouvera suffisamment développé, nous l’espérons du moins, dans

le chapitre suivant.

Chapitre CXI — La chasse aux papillons

Le roi, en rentrant chez lui pour donner quelques ordres et pour

asseoir ses idées, trouva sur sa toilette un petit billet dont

l’écriture semblait déguisée.

Il l’ouvrit et lut:

«Venez vite, j’ai mille choses à vous dire.»

Il n’y avait pas assez longtemps que le roi et Madame s’étaient

quittés, pour que ces mille choses fussent la suite des trois mille

que l’on s’était dites pendant la route qui sépare Vulaines de

Fontainebleau.

Aussi la confusion du billet et sa précipitation donnèrent-elles

beaucoup à penser au roi.

Il s’occupa quelque peu de sa toilette et partit pour aller rendre

visite à Madame.

La princesse, qui n’avait pas voulu paraître l’attendre, était

descendue aux jardins avec toutes ses dames.

Quand le roi eut appris que Madame avait quitté ses appartements pour

se rendre à la promenade, il recueillit tous les gentilshommes qu’il

put trouver sous sa main et les convia à le suivre aux jardins.

Madame faisait la chasse aux papillons sur une grande pelouse bordée

d’héliotropes et de genêts.

Elle regardait courir les plus intrépides et les plus jeunes de ses

dames, et, le dos tourné à la charmille, attendait fort impatiemment

l’arrivée du roi, auquel elle avait assigné ce rendez-vous.

Le craquement de plusieurs pas sur le sable la fit retourner. Louis XIV

était nu-tête; il avait abattu de sa canne un papillon petit-paon, que

M. de Saint-Aignan avait ramassé tout étourdi sur l’herbe.

— Vous voyez, madame, dit le roi, que, moi aussi, je chasse pour vous.

Et il s’approcha.

— Messieurs, dit-il en se tournant vers les gentilshommes qui formaient

sa suite, rapportez-en chacun autant à ces dames.

C’était congédier tout le monde.

On vit alors un spectacle assez curieux; les vieux courtisans, les

courtisans obèses, coururent après les papillons en perdant leurs

chapeaux et en chargeant, canne levée, les myrtes et les genêts comme

ils eussent fait des Espagnols.

Le roi offrit la main à Madame, choisit avec elle pour centre

d’observation un banc couvert d’une toiture de mousse, sorte de chalet

ébauché par le génie timide de quelque jardinier qui avait inauguré le

pittoresque et la fantaisie dans le style sévère du jardinage d’alors.

Cet auvent, garni de capucines et de rosiers grimpants, recouvrait un

banc sans dossier, de manière que les spectateurs, isolés au milieu de

la pelouse, voyaient et étaient vus de tous côtés, mais ne pouvaient

être entendus sans voir eux-mêmes ceux qui se fussent approchés pour

entendre.

De ce siège, sur lequel les deux intéressés se placèrent, le roi fit

un signe d’encouragement aux chasseurs; puis, comme s’il eût disserté

avec Madame sur le papillon traversé d’une épingle d’or et fixé à son

chapeau:

— Ne sommes-nous pas bien ici pour causer? dit-il.

— Oui, Sire, car j’avais besoin d’être entendue de vous seul et vue de

tout le monde.

— Et moi aussi, dit Louis.

— Mon billet vous a surpris?

— Épouvanté! Mais ce que j’ai à vous dire est plus important.

— Oh! non pas. Savez-vous que Monsieur m’a fermé sa porte?

— À vous! et pourquoi?

— Ne le devinez-vous pas?

— Ah! madame! mais alors nous avions tous les deux la même chose à nous

dire?

— Que vous est-il donc arrivé, à vous?

— Vous voulez que je commence?

— Oui. Moi, j’ai tout dit.

— À mon tour, alors. Sachez qu’en arrivant j’ai trouvé ma mère qui m’a

entraîné chez elle.

— Oh! la reine mère! fit Madame avec inquiétude, c’est sérieux.

— Je le crois bien. Voici ce quelle m’a dit… Mais, d’abord.

permettez-moi un préambule.

— Parlez, Sire.

— Est-ce que Monsieur vous a jamais parlé de moi?

— Souvent.

— Est-ce que Monsieur vous a jamais parlé de sa jalousie?

— Oh! plus souvent encore.

— À mon égard?

— Non pas, mais à l’égard…

— Oui, je sais, de Buckingham, de Guiche.

— Précisément.

— Eh bien! madame, voilà que Monsieur s’avise à présent d’être jaloux

de moi.

— Voyez! répliqua en souriant malicieusement la princesse.

— Enfin, ce me semble, nous n’avons jamais donné lieu…

— Jamais! moi du moins… Mais comment avez-vous su la jalousie de

Monsieur?

— Ma mère m’a représenté que Monsieur était entré chez elle comme un

furieux, qu’il avait exhalé mille plaintes contre votre… Pardonnez-moi…

— Dites, dites.

— Sur votre coquetterie. Il paraît que Monsieur se mêle aussi

d’injustice.

— Vous êtes bien bon, Sire.

— Ma mère l’a rassuré; mais il a prétendu qu’on le rassurait trop

souvent et qu’il ne voulait plus l’être.

— N’eût-il pas mieux fait de ne pas s’inquiéter du tout?

— C’est ce que j’ai dit.

— Avouez, Sire, que le monde est bien méchant. Quoi! un frère, une sœur

ne peuvent causer ensemble, se plaire dans la société l’un de l’autre

sans donner lieu à des commentaires, à des soupçons? Car enfin, Sire,

nous ne faisons pas mal, nous n’avons nulle envie de faire mal.

Et elle regardait le roi de cet œil fier et provocateur qui allume les

flammes du désir chez les plus froids et les plus sages.

— Non, c’est vrai, soupira Louis.

— Savez-vous bien, Sire, que, si cela continuait, je serais forcée de

faire un éclat? Voyons, jugez notre conduite: est-elle ou n’est-elle

pas régulière?

— Oh! certes, elle est régulière.

— Seuls souvent, car nous nous plaisons aux mêmes choses, nous

pourrions nous égarer aux mauvaises; l’avons-nous fait?… Pour moi vous

êtes un frère, rien de plus.

Le roi fronça le sourcil. Elle continua.

— Votre main, qui rencontre souvent la mienne, ne me produit pas ces

tressaillements, cette émotion… que des amants, par exemple…

— Oh! assez, assez, je vous en conjure! dit le roi au supplice. Vous

êtes impitoyable et vous me ferez mourir.

— Quoi donc?

— Enfin… vous dites clairement que vous n’éprouvez rien auprès de moi.

— Oh! Sire… je ne dis pas cela… mon affection…

— Henriette… assez, je vous le demande encore. Si vous me croyez de

marbre comme vous, détrompez-vous.

— Je ne vous comprends pas.

— C’est bien, soupira le roi en baissant les yeux. Ainsi nos

rencontres… nos serrements de mains… nos regards échangés… Pardon,

pardon… Oui, vous avez raison, et je sais ce que vous voulez dire.

Il cacha sa tête dans ses mains.

— Prenez garde, Sire, dit vivement Madame, voici que M. de Saint-Aignan

vous regarde.

— C’est vrai! s’écria Louis en fureur; jamais l’ombre de la liberté,

jamais de sincérité dans les relations… On croit trouver un ami, l’on

n’a qu’un espion… une amie, l’on n’a qu’une… sœur.

Madame se tut, elle baissa les yeux.

— Monsieur est jaloux! murmura-t-elle avec un accent dont rien ne

saurait rendre la douceur et le charme.

— Oh! s’écria soudain le roi, vous avez raison.

— Vous voyez bien, fit-elle en le regardant de manière à lui brûler le

cœur, vous êtes libre; on ne vous soupçonne pas; on n’empoisonne pas

toute la joie de votre maison.

— Hélas! vous ne savez encore rien: c’est que la reine est jalouse.

— Marie-Thérèse?

— Jusqu’à la folie. Cette jalousie de Monsieur est née de la sienne;

elle pleurait, elle se plaignait à ma mère, elle nous reprochait ces

parties de bains si douces pour moi.

«Pour moi», fit le regard de Madame.

— Tout à coup, Monsieur, aux écoutes, surprit le mot _banos_, que

prononçait la reine avec amertume; cela l’éclaira. Il entra effaré, se

mêla aux entretiens et querella ma mère si âprement, qu’elle dut fuir

sa présence; en sorte que vous avez affaire à un mari jaloux, et que

je vais voir se dresser devant moi perpétuellement, inexorablement,

le spectre de la jalousie aux yeux gonflés, aux joues amaigries, à la

bouche sinistre.

— Pauvre roi! murmura Madame en laissant sa main effleurer celle de

Louis.

Il retint cette main, et, pour la serrer sans donner d’ombrage aux

spectateurs qui ne cherchaient pas si bien les papillons qu’ils ne

cherchassent aussi les nouvelles et à comprendre quelque mystère dans

l’entretien du roi et de Madame, Louis rapprocha de sa belle-sœur le

papillon expirant: tous deux se penchèrent comme pour compter les mille

yeux de ses ailes ou les grains de leur poussière d’or.

Seulement, ni l’un ni l’autre ne parla; leurs cheveux se touchaient,

leurs haleines se mêlaient, leurs mains brûlaient l’une dans l’autre.

Cinq minutes s’écoulèrent ainsi.

Chapitre CXII — Ce que l’on prend en chassant aux papillons Les deux

jeunes gens restèrent un instant la tête inclinée sous cette double

pensée d’amour naissant qui fait naître tant de fleurs dans les

imaginations de vingt ans.

Madame Henriette regardait Louis de côté. C’était une de ces natures

bien organisées qui savent à la fois regarder en elles-mêmes et dans

les autres. Elle voyait l’amour au fond du cœur de Louis, comme un

plongeur habile voit une perle au fond de la mer.

Elle comprit que Louis était dans l’hésitation, sinon dans le doute, et

qu’il fallait pousser en avant ce cœur paresseux ou timide.

— Ainsi?… dit-elle, interrogeant en même temps qu’elle rompait le

silence.

— Que voulez-vous dire? demanda Louis après avoir attendu un instant.

— Je veux dire qu’il me faudra revenir à la résolution que j’avais

prise.

— À laquelle?

— À celle que j’avais déjà soumise à Votre Majesté.

— Quand cela?

— Le jour où nous nous expliquâmes à propos des jalousies de Monsieur.

— Que me disiez-vous donc ce jour-là? demanda Louis, inquiet.

— Vous ne vous en souvenez plus, Sire?

— Hélas! si c’est un malheur encore, je m’en souviendrai toujours assez

tôt.

— Oh! ce n’est un malheur que pour moi, Sire, répondit Madame

Henriette; mais c’est un malheur nécessaire.

— Mon Dieu!

— Et je le subirai.

— Enfin, dites, quel est ce malheur?

— L’absence!

— Oh! encore cette méchante résolution?

— Sire, croyez que je ne l’ai point prise sans lutter violemment contre

moi même… Sire, il me faut, croyez-moi, retourner en Angleterre.

— Oh! jamais, jamais, je ne permettrai que vous quittiez la France!

s’écria le roi.

— Et cependant, dit Madame en affectant une douce et triste fermeté,

cependant, Sire, rien n’est plus urgent; et, il y a plus, je suis

persuadée que telle est la volonté de votre mère.

— La volonté! s’écria le roi. Oh! oh! chère sœur, vous avez dit là un

singulier mot devant moi.

— Mais, répondit en souriant Madame Henriette, n’êtes-vous pas heureux

de subir les volontés d’une bonne mère?

— Assez, je vous en conjure; vous me déchirez le cœur.

— Moi?

— Sans doute, vous parlez de ce départ avec une tranquillité.

— Je ne suis pas née pour être heureuse, Sire, répondit

mélancoliquement la princesse, et j’ai pris, toute jeune, l’habitude de

voir mes plus chères pensées contrariées.

— Dites-vous vrai? Et votre départ contrarierait-il une pensée qui vous

soit chère?

— Si je vous répondais oui, n’est-il pas vrai, Sire, que vous prendriez

déjà votre mal en patience?

— Cruelle!

— Prenez garde, Sire, on se rapproche de nous.

Le roi regarda autour de lui.

— Non, dit-il.

Puis, revenant à Madame:

— Voyons, Henriette, au lieu de chercher à combattre la jalousie de

Monsieur par un départ qui me tuerait…

Henriette haussa légèrement les épaules, en femme qui doute.

— Oui, qui me tuerait, répondit Louis. Voyons, au lieu de vous arrêter

à ce départ, est-ce que votre imagination… Ou plutôt est-ce que votre

cœur ne vous suggérerait rien?

— Et que voulez-vous que mon cœur me suggère, mon Dieu?

— Mais enfin, dites, comment prouve-t-on à quelqu’un qu’il a tort

d’être jaloux?

— D’abord, Sire, en ne lui donnant aucun motif de jalousie,

c’est-à-dire en n’aimant que lui.

— Oh! j’attendais mieux.

— Qu’attendiez-vous?

— Que vous répondiez tout simplement qu’on tranquillise les jaloux en

dissimulant l’affection que l’on porte à l’objet de leur jalousie.

— Dissimuler est difficile, Sire.

— C’est pourtant par les difficultés vaincues qu’on arrive à tout

bonheur. Quant à moi, je vous jure que je démentirai mes jaloux, s’il

le faut, en affectant de vous traiter comme toutes les autres femmes.

— Mauvais moyen, faible moyen, dit la jeune femme en secouant sa

charmante tête.

— Vous trouvez tout mauvais, chère Henriette, dit Louis mécontent. Vous

détruisez tout ce que je propose. Mettez donc au moins quelque chose

à la place. Voyons, cherchez. Je me fie beaucoup aux inventions des

femmes. Inventez à votre tour.

— Eh bien! je trouve ceci. Écoutez-vous, Sire?

— Vous me le demandez! Vous parlez de ma vie ou de ma mort, et vous me

demandez si j’écoute!

— Eh bien! j’en juge par moi-même. S’il s’agissait de me donner le

change sur les intentions de mon mari à l’égard d’une autre femme, une

chose me rassurerait par-dessus tout.

— Laquelle?

— Ce serait de voir, d’abord, qu’il ne s’occupe pas de cette femme.

— Eh bien! voilà précisément ce que je vous disais tout à l’heure.

— Soit. Mais je voudrais, pour être pleinement rassurée, le voir encore

s’occuper d’une autre.

— Ah! je vous comprends, répondit Louis en souriant. Mais, dites-moi,

chère Henriette…

— Quoi?

— Si le moyen est ingénieux, il n’est guère charitable.

— Pourquoi?

— En guérissant l’appréhension de la blessure dans l’esprit du jaloux,

vous lui en faites une au cœur. Il n’a plus la peur, c’est vrai; mais

il a le mal, ce qui me semble bien pis.

— D’accord; mais au moins il ne surprend pas, il ne soupçonne pas

l’ennemi réel, il ne nuit pas à l’amour; il concentre toutes ses forces

du côté où ses forces ne feront tort à rien ni à personne. En un mot,

Sire, mon système, que je m’étonne de vous voir combattre, je l’avoue,

fait du mal aux jaloux, c’est vrai, mais fait du bien aux amants. Or,

je vous le demande, Sire, excepté vous peut-être, qui a jamais songé à

plaindre les jaloux? Ne sont-ce pas des bêtes mélancoliques, toujours

aussi malheureuses sans sujet qu’avec sujet? Ôtez le sujet, vous ne

détruirez pas leur affliction. Cette maladie gît dans l’imagination,

et, comme toutes les maladies imaginaires, elle est incurable. Tenez,

il me souvient à ce propos, très cher Sire, d’un aphorisme de mon

pauvre médecin Dawley, savant et spirituel docteur, que, sans mon

frère, qui ne peut se passer de lui, j’aurais maintenant près de moi:

«Lorsque vous souffrirez de deux affections, me disait-il, choisissez

celle qui vous gêne le moins, je vous laisserai celle-là; car, par

Dieu! disait-il, celle-là m’est souverainement utile pour que j’arrive

à vous extirper l’autre.»

— Bien dit, bien jugé, chère Henriette, répondit le roi en souriant.

— Oh! nous avons d’habiles gens à Londres, Sire.

— Et ces habiles gens font d’adorables élèves; ce Daley, Darley…

comment l’appelez-vous?

— Dawley.

— Eh bien! je lui ferai pension dès demain pour son aphorisme; vous,

Henriette, commencez, je vous prie, par choisir le moindre de vos

maux. Vous ne répondez pas, vous souriez; je devine, le moindre de vos

maux, n’est-ce pas, c’est votre séjour en France? Je vous laisserai ce

mal-là, et, pour débuter dans la cure de l’autre, je veux chercher dès

aujourd’hui un sujet de divagation pour les jaloux de tout sexe qui

nous persécutent.

— Chut! cette fois-ci, on vient bien réellement, dit Madame.

Et elle se baissa pour cueillir une pervenche dans le gazon touffu.

On venait, en effet, car soudain se précipitèrent, par le sommet du

monticule, une foule de jeunes femmes que suivaient les cavaliers; la

cause de toute cette irruption était un magnifique sphinx des vignes

aux ailes supérieures semblables au plumage du chat-huant, aux ailes

inférieures pareilles à des feuilles de rose.

Cette proie opime était tombée dans les filets de Mlle de

Tonnay-Charente, qui la montrait avec fierté à ses rivales, moins

bonnes chercheuses qu’elle.

La reine de la chasse s’assit à vingt pas à peu près du banc où se

tenaient Louis et Madame Henriette, s’adossa à un magnifique chêne

enlacé de lierres, et piqua le papillon sur le jonc de sa longue canne.

Mlle de Tonnay-Charente était fort belle; aussi les hommes

désertèrent-ils les autres femmes pour venir, sous prétexte de lui

faire compliment sur son adresse, se presser en cercle autour d’elle.

Le roi et la princesse regardaient sournoisement cette scène comme les

spectateurs d’un autre âge regardent les jeux des petits enfants.

— On s’amuse là-bas, dit le roi.

— Beaucoup, Sire; j’ai toujours remarqué qu’on s’amusait là où étaient

la jeunesse et la beauté.

— Que dites-vous de Mlle de Tonnay-Charente, Henriette? demanda le roi.

— Je dis qu’elle est un peu blonde, répondit Madame, tombant du premier

coup sur le seul défaut que l’on pût reprocher à la beauté presque

parfaite de la future Mme de Montespan.

— Un peu blonde, soit! mais belle, ce me semble, malgré cela.

— Est-ce votre avis, Sire?

— Mais oui.

— Eh bien! alors, c’est le mien aussi.

— Et recherchée, vous voyez.

— Oh! pour cela, oui: les amants voltigent. Si nous faisions la chasse

aux amants, au lieu de faire la chasse aux papillons, voyez donc la

belle capture que nous ferions autour d’elle.

— Voyons, Henriette, que dirait-on si le roi se mêlait à tous ces

amants et laissait tomber son regard de ce côté? Serait-on encore

jaloux là-bas?

— Oh! Sire, Mlle de Tonnay-Charente est un remède bien efficace, dit

Madame avec un soupir; elle guérirait le jaloux, c’est vrai, mais elle

pourrait bien faire une jalouse.

— Henriette! Henriette! s’écria Louis, vous m’emplissez le cœur de

joie! Oui, oui, vous avez raison, Mlle de Tonnay-Charente est trop

belle pour servir de manteau.

— Manteau de roi, dit en souriant Madame Henriette; manteau de roi doit

être beau.

— Me le conseillez-vous? demanda Louis.

— Oh! moi, que vous dirais-je, Sire, sinon que donner un pareil conseil

serait donner des armes contre moi? Ce serait folie ou orgueil que vous

conseiller de prendre pour héroïne d’un faux amour une femme plus belle

que celle pour laquelle vous prétendez éprouver un amour vrai.

Le roi chercha la main de Madame avec la main, les yeux avec les yeux,

puis il balbutia quelques mots si tendres, mais en même temps prononcés

si bas, que l’historien, qui doit tout entendre, ne les entendit point.

Puis tout haut:

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 24 / 38 段