Quand le roi fut assis et qu’il eut remarqué, avec cette sûreté

d’observation qui le caractérisait, le désordre de la chambre et celui,

non moins grand, du visage de Madame, il prit un air enjoué.

— Ma sœur, dit-il, à quelle heure vous plaît-il que nous répétions le

ballet aujourd’hui?

Madame, secouant lentement et languissamment sa tête charmante:

— Ah! Sire, dit-elle, veuillez m’excuser pour cette répétition;

j’allais faire prévenir Votre Majesté que je ne saurais aujourd’hui.

— Comment! dit le roi avec une surprise modérée; ma sœur, seriez-vous

indisposée?

— Oui, Sire.

— Je vais faire appeler vos médecins, alors.

— Non, car les médecins ne peuvent rien à mon mal.

— Vous m’effrayez!

— Sire, je veux demander à Votre Majesté la permission de m’en

retourner en Angleterre.

Le roi fit un mouvement.

— En Angleterre! Dites-vous bien ce que vous voulez dire, madame?

— Je le dis à contrecœur, Sire, répliqua la petite-fille de Henri IV

avec résolution.

Et elle fit étinceler ses beaux yeux noirs.

— Oui, je regrette de faire à Votre Majesté des confidences de ce

genre; mais je me trouve trop malheureuse à la cour de Votre Majesté;

je veux retourner dans ma famille.

— Madame! Madame!

Et le roi s’approcha.

— Écoutez, Sire, continua la jeune femme en prenant peu à peu sur son

interlocuteur l’ascendant que lui donnaient sa beauté, sa nerveuse

nature; je suis accoutumée à souffrir. Jeune encore, j’ai été humiliée,

j’ai été dédaignée. Oh! ne me démentez pas, Sire, dit-elle avec un

sourire.

Le roi rougit.

— Alors, dis-je, j’ai pu croire que Dieu m’avait fait naître pour cela,

moi, fille d’un roi puissant; mais, puisqu’il avait frappé la vie dans

mon père, il pouvait bien frapper en moi l’orgueil. J’ai bien souffert,

j’ai bien fait souffrir ma mère; mais j’ai juré que, si jamais Dieu me

rendait une position indépendante, fût-ce celle de l’ouvrière du peuple

qui gagne son pain avec son travail, je ne souffrirais plus la moindre

humiliation. Ce jour est arrivé; j’ai recouvré la fortune due à mon

rang, à ma naissance; j’ai remonté jusqu’aux degrés du trône; j’ai cru

que, m’alliant à un prince français, je trouverais en lui un parent, un

ami, un égal; mais je m’aperçois que je n’ai trouvé qu’un maître, et je

me révolte, Sire. Ma mère n’en saura rien, vous que je respecte et que…

j’aime…

Le roi tressaillit; nulle voix n’avait ainsi chatouillé son oreille.

— Vous, dis-je, Sire, qui savez tout, puisque vous venez ici, vous me

comprendrez peut-être. Si vous ne fussiez pas venu, j’allais à vous.

C’est l’autorisation de partir librement que je veux. J’abandonne à

votre délicatesse, à vous, l’homme par excellence, de me disculper et

de me protéger.

— Ma sœur! ma sœur! balbutia le roi courbé par cette rude attaque, avez

vous bien réfléchi à l’énorme difficulté du projet que vous formez?

— Sire, je ne réfléchis pas, je sens. Attaquée, je repousse d’instinct

l’attaque; voilà tout.

— Mais que vous a-t-on fait? Voyons.

La princesse venait, on le voit, par cette manœuvre particulière

aux femmes, d’éviter tout reproche et d’en formuler un plus grave,

d’accusée elle devenait accusatrice. C’est un signe infaillible de

culpabilité; mais de ce mal évident, les femmes, même les moins

adroites, savent toujours tirer parti pour vaincre.

Le roi ne s’aperçut pas qu’il était venu chez elle pour lui dire: «

Qu’avez vous fait à mon frère?»

Et qu’il se réduisait à dire:

— Que vous a-t-on fait?

— Ce qu’on m’a fait? répliqua Madame. Oh! il faut être femme pour le

comprendre, Sire: on m’a fait pleurer.

Et d’un doigt qui n’avait pas son égal en finesse et en blancheur

nacrée, elle montrait des yeux brillants noyés dans le fluide, et elle

recommençait à pleurer.

— Ma sœur, je vous en supplie, dit le roi en s’avançant pour lui

prendre une main qu’elle lui abandonna moite et palpitante.

— Sire, on m’a tout d’abord privée de la présence d’un ami de mon

frère. Milord de Buckingham était pour moi un hôte agréable, enjoué,

un compatriote qui connaissait mes habitudes, je dirai presque un

compagnon, tant nous avons passé de jours ensemble avec nos autres amis

sur mes belles eaux de Saint-James.

— Mais, ma sœur, Villiers était amoureux de vous?

— Prétexte! Que fait cela, dit-elle sérieusement, que M. de Buckingham

ait été ou non amoureux de moi? Est-ce donc dangereux pour moi, un

homme amoureux?… Ah! Sire, il ne suffit pas qu’un homme vous aime.

Et elle sourit si tendrement, si finement, que le roi sentit son cœur

battre et défaillir dans sa poitrine.

— Enfin, si mon frère était jaloux? interrompit le roi.

— Bien, j’y consens, voilà une raison; et l’on a chassé M. de

Buckingham.

— Chassé!… Oh! non.

— Expulsé, évincé, congédié, si vous aimez mieux, Sire; un des premiers

gentilshommes de l’Europe s’est vu forcé de quitter la cour du roi de

France, de Louis XIV, comme un manant, à propos d’une œillade ou d’un

bouquet. C’est bien peu digne de la cour la plus galante… Pardon, Sire,

j’oubliais qu’en parlant ainsi j’attentais à votre souverain pouvoir.

— Ma foi! non, ma sœur, ce n’est pas moi qui ai congédié M. de

Buckingham… Il me plaisait fort.

— Ce n’est pas vous? dit habilement Madame. Ah! tant mieux!

Et elle accentua ce tant mieux comme si elle eût, à la place de ce mot,

prononcé celui de tant pis.

Il y eut un silence de quelques minutes.

Elle reprit:

— M. de Buckingham parti… je sais à présent pourquoi et par qui… je

croyais avoir recouvré la tranquillité… Point… Voilà que Monsieur

trouve un autre prétexte; voilà que…

— Voilà que, dit le roi avec enjouement, un autre se présente. Et c’est

naturel; vous êtes belle, madame; on vous aimera toujours.

— Alors, s’écria la princesse, je ferai la solitude autour de moi. Oh!

c’est bien ce qu’on veut, c’est bien ce qu’on me prépare; mais, non, je

préfère retourner à Londres. Là, on me connaît, on m’apprécie. J’aurai

mes amis sans craindre que l’on ose les nommer mes amants. Fi! c’est un

indigne soupçon de la part d’un gentilhomme! Oh! Monsieur a tout perdu

dans mon esprit depuis que je le vois, depuis qu’il s’est révélé à moi,

comme le tyran d’une femme.

— Là! là! mon frère n’est coupable que de vous aimer.

— M’aimer! Monsieur m’aimer? Ah! Sire…

Et elle rit aux éclats.

— Monsieur n’aimera jamais une femme, dit-elle; Monsieur s’aime trop

lui-même; non, malheureusement pour moi, Monsieur est de la pire espèce

des jaloux: jaloux sans amour.

— Avouez cependant, dit le roi, qui commençait à s’animer dans cet

entretien varié, brûlant, avouez que Guiche vous aime.

— Ah! Sire, je n’en sais rien.

— Vous devez le voir. Un homme qui aime se trahit.

— M. de Guiche ne s’est pas trahi.

— Ma sœur, ma sœur, vous défendez M. de Guiche.

— Moi! par exemple! moi? Oh! Sire, il ne manquerait plus à mon

infortune qu’un soupçon de vous.

— Non, madame, non, reprit vivement le roi. Ne vous affligez pas. Oh!

vous pleurez! Je vous en conjure, calmez-vous.

Elle pleurait cependant, de grosses larmes coulaient sur ses mains. Le

roi prit une de ses mains et but une de ses larmes.

Elle le regarda si tristement et si tendrement, qu’il en fut frappé au

cœur.

— Vous n’avez rien pour Guiche? dit-il plus inquiet qu’il ne convenait

à son rôle de médiateur.

— Mais rien, rien.

— Alors je puis rassurer mon frère.

— Eh! Sire, rien ne le rassurera. Ne croyez donc pas qu’il soit jaloux.

Monsieur a reçu de mauvais conseils, et Monsieur est d’un caractère

inquiet.

— On peut l’être lorsqu’il s’agit de vous.

Madame baissa les yeux et se tut. Le roi fit comme elle. Il lui tenait

toujours la main.

Ce silence d’une minute dura un siècle.

Madame retira doucement sa main. Elle était sûre désormais du triomphe.

Le champ de bataille était à elle.

— Monsieur se plaint, dit timidement le roi, que vous préférez à son

entretien, à sa société, des sociétés particulières.

— Sire, Monsieur passe sa vie à regarder sa figure dans un miroir et

à comploter des méchancetés contre les femmes avec M. le chevalier de

Lorraine.

— Oh! vous allez un peu loin.

— Je dis ce qui est. Observez, vous verrez, Sire, si j’ai raison.

— J’observerai. Mais, en attendant, quelle satisfaction donner à mon

frère?

— Mon départ.

— Vous répétez ce mot! s’écria imprudemment le roi, comme si depuis dix

minutes un changement tel eût été produit, que Madame en eût toutes ses

idées retournées.

— Sire, je ne puis plus être heureuse ici, dit-elle. M. de Guiche gêne

Monsieur. Le fera-t-on partir aussi?

— S’il le faut, pourquoi pas? répondit en souriant Louis XIV.

— Eh bien! après M. de Guiche?… que je regretterai, du reste, je vous

en préviens, Sire.

— Ah! vous le regretterez?

— Sans doute; il est aimable, il a pour moi de l’amitié, il me distrait.

— Ah! si Monsieur vous entendait! fit le roi piqué. Savez-vous que je

ne me chargerais point de vous raccommoder et que je ne le tenterais

même pas?

— Sire, à l’heure qu’il est, pouvez-vous empêcher Monsieur d’être

jaloux du premier venu? Je sais bien que M. de Guiche n’est pas le

premier venu.

— Encore! Je vous préviens qu’en bon frère je vais prendre M. de Guiche

en horreur.

— Ah! Sire, dit Madame, ne prenez, je vous en supplie, ni les

sympathies ni les haines de Monsieur. Restez le roi; mieux vaudra pour

vous et pour tout le monde.

— Vous êtes une adorable railleuse, madame, et je comprends que ceux

mêmes que vous raillez vous adorent.

— Et voilà pourquoi, vous, Sire, que j’eusse pris pour mon défenseur,

vous allez vous joindre à ceux qui me persécutent, dit Madame.

— Moi, votre persécuteur? Dieu m’en garde!

— Alors, continua-t-elle languissamment, accordez-moi ma demande.

— Que demandez-vous?

— À retourner en Angleterre.

— Oh! cela, jamais! jamais! s’écria Louis XIV.

— Je suis donc prisonnière?

— En France, oui.

— Que faut-il que je fasse alors?

— Eh bien! ma sœur, je vais vous le dire.

— J’écoute Votre Majesté en humble servante.

— Au lieu de vous livrer à des intimités un peu inconséquentes, au lieu

de nous alarmer par votre isolement, montrez-vous à nous toujours, ne

nous quittez pas, vivons en famille. Certes, M. de Guiche est aimable;

mais, enfin, si nous n’avons pas son esprit…

— Oh! Sire, vous savez bien que vous faites le modeste.

— Non, je vous jure. On peut être roi et sentir soi-même que l’on a

moins de chance de plaire que tel ou tel gentilhomme.

— Je jure bien que vous ne croyez pas un seul mot de ce que vous dites

là, Sire.

Le roi regarda Madame tendrement.

— Voulez-vous me promettre une chose? dit-il.

— Laquelle?

— C’est de ne plus perdre dans votre cabinet, avec des étrangers,

le temps que vous nous devez. Voulez-vous que nous fassions contre

l’ennemi commun une alliance offensive et défensive?

— Une alliance avec vous, Sire?

— Pourquoi pas? N’êtes-vous pas une puissance?

— Mais vous, Sire, êtes-vous un allié bien fidèle?

— Vous verrez, madame.

— Et de quel jour datera cette alliance?

— D’aujourd’hui.

— Je rédigerai le traité?

— Très bien!

— Et vous le signerez?

— Aveuglément.

— Oh! alors, Sire, je vous promets merveille; vous êtes l’astre de la

cour, quand vous me paraîtrez…

— Eh bien?

— Tout resplendira.

— Oh! madame, madame, dit Louis XIV, vous savez bien que toute lumière

vient de vous, et que, si je prends le soleil pour devise, ce n’est

qu’un emblème.

— Sire, vous flattez votre alliée; donc, vous voulez la tromper, dit

Madame en menaçant le roi de son doigt mutin.

— Comment! vous croyez que je vous trompe, lorsque je vous assure de

mon affection?

— Oui.

— Et qui vous fait douter?

— Une chose.

— Une seule?

— Oui.

— Laquelle? Je serai bien malheureux si je ne triomphe pas d’une seule

chose.

— Cette chose n’est point en votre pouvoir, Sire, pas même au pouvoir

de Dieu.

— Et quelle est cette chose?

— Le passé.

— Madame, je ne comprends pas, dit le roi, justement parce qu’il avait

trop bien compris.

La princesse lui prit la main.

— Sire, dit-elle, j’ai eu le malheur de vous déplaire si longtemps, que

j’ai presque le droit de me demander aujourd’hui comment vous avez pu

m’accepter comme belle-sœur.

— Me déplaire! vous m’avez déplu?

— Allons, ne le niez pas.

— Permettez.

— Non, non, je me rappelle.

— Notre alliance date d’aujourd’hui, s’écria le roi avec une chaleur

qui n’était pas feinte; vous ne vous souvenez donc plus du passé, ni

moi non plus, mais je me souviens du présent. Je l’ai sous les yeux, le

voici; regardez.

Et il mena la princesse devant une glace, où elle se vit rougissante et

belle à faire succomber un saint.

— C’est égal, murmura-t-elle, ce ne sera point là une bien vaillante

alliance.

— Faut-il jurer? demanda le roi, enivré par la tournure voluptueuse

qu’avait prise tout cet entretien.

— Oh! je ne refuse pas un bon serment, dit Madame. C’est toujours un

semblant de sûreté.

Le roi s’agenouilla sur un carreau et prit la main de Madame.

Elle, avec un sourire qu’un peintre ne rendrait point et qu’un poète ne

pourrait qu’imaginer, lui donna ses deux mains dans lesquelles il cacha

son front brûlant.

Ni l’un ni l’autre ne put trouver une parole.

Le roi sentit que Madame retirait ses mains en lui effleurant les joues.

Il se releva aussitôt et sortit de l’appartement.

Les courtisans remarquèrent sa rougeur, et en conclurent que la scène

avait été orageuse.

Mais le chevalier de Lorraine se hâta de dire:

— Oh! non, messieurs, rassurez-vous. Quand Sa Majesté est en colère,

elle est pâle.

Chapitre CVIII — Les conseilleurs

Le roi quitta Madame dans un état d’agitation qu’il eût eu peine à

s’expliquer lui-même.

Il est impossible, en effet, d’expliquer le jeu secret de ces

sympathies étranges qui s’allument subitement et sans cause après de

nombreuses années passées dans le plus grand calme, dans la plus grande

indifférence de deux cœurs destinés à s’aimer.

Pourquoi Louis avait-il autrefois dédaigné, presque haï Madame?

Pourquoi maintenant trouvait-il cette même femme si belle, si

désirable, et pourquoi non seulement s’occupait-il, mais encore

était-il si occupé d’elle? Pourquoi Madame enfin, dont les yeux et

l’esprit étaient sollicités d’un autre côté, avait-elle depuis huit

jours, pour le roi, un semblant de faveur qui faisait croire à de plus

parfaites intimités?

Il ne faut pas croire que Louis se proposât à lui-même un plan de

séduction: le lien qui unissait Madame à son frère était, ou du moins

lui semblait, une barrière infranchissable; il était même encore trop

loin de cette barrière pour s’apercevoir qu’elle existât. Mais sur la

pente de ces passions dont le cœur se réjouit, vers lesquelles la

jeunesse nous pousse, nul ne peut dire où il s’arrêtera pas même celui

qui, d’avance, a calculé toutes les chances de succès ou de chute.

Quant à Madame, on expliquera facilement son penchant pour le roi: elle

était jeune, coquette, et passionnée pour inspirer de l’admiration.

C’était une de ces natures à élans impétueux qui, sur un

théâtre, franchiraient les brasiers ardents pour arracher un cri

d’applaudissement aux spectateurs.

Il n’était donc pas surprenant que, progression gardée, après avoir

été adorée de Buckingham, de Guiche, qui était supérieur à Buckingham,

ne fût-ce que par ce grand mérite si bien apprécié des femmes, la

nouveauté, il n’était donc pas étonnant, disons-nous, que la princesse

élevât son ambition jusqu’à être admirée par le roi, qui était non

seulement le premier du royaume, mais un des plus beaux et des plus

spirituels.

Quant à la soudaine passion de Louis pour sa belle-sœur, la physiologie

en donnerait l’explication par des banalités, et la nature par

quelques-unes de ses affinités mystérieuses. Madame avait les plus

beaux yeux noirs, Louis les plus beaux yeux bleus du monde. Madame

était rieuse et expansive, Louis mélancolique et discret. Appelés à se

rencontrer pour la première fois sur le terrain d’un intérêt et d’une

curiosité communs, ces deux natures opposées s’étaient enflammées par

le contact de leurs aspérités réciproques. Louis, de retour chez lui,

s’aperçut que Madame était la femme la plus séduisante de la cour.

Madame, demeurée seule, songea, toute joyeuse, qu’elle avait produit

sur le roi une vive impression.

Mais ce sentiment chez elle devait être passif, tandis que chez le

roi il ne pouvait manquer d’agir avec toute la véhémence naturelle à

l’esprit inflammable d’un jeune homme, et d’un jeune homme qui n’a qu’à

vouloir pour voir ses volontés exécutées.

Le roi annonça d’abord à Monsieur que tout était pacifié: que Madame

avait pour lui le plus grand respect, la plus sincère affection; mais

que c’était un caractère altier, ombrageux même, et dont il fallait

soigneusement ménager les susceptibilités. Monsieur répliqua, sur

le ton aigre-doux qu’il prenait d’ordinaire avec son frère, qu’il

ne s’expliquait pas bien les susceptibilités d’une femme dont la

conduite pouvait, à son avis, donner prise à quelque censure, et que si

quelqu’un avait droit d’être blessé, c’était à lui, Monsieur, que ce

droit appartenait sans conteste.

Mais alors le roi répondit d’un ton assez vif et qui prouvait tout

l’intérêt qu’il prenait à sa belle-sœur:

— Madame est au-dessus des censures, Dieu merci!

— Des autres, oui, j’en conviens, dit Monsieur, mais pas des miennes,

je présume.

— Eh bien! dit le roi, à vous, mon frère, je dirai que la conduite de

Madame ne mérite pas vos censures. Oui, c’est sans doute une jeune

femme fort distraite et fort étrange, mais qui fait profession des

meilleurs sentiments. Le caractère anglais n’est pas toujours bien

compris en France, mon frère, et la liberté des mœurs anglaises étonne

parfois ceux qui ne savent pas combien cette liberté est rehaussée

d’innocence.

— Ah! dit Monsieur, de plus en plus piqué, dès que Votre Majesté absout

ma femme, que j’accuse, ma femme n’est pas coupable, et je n’ai rien à

dire.

— Mon frère, repartit vivement le roi, qui sentait la voix de la

conscience murmurer tout bas à son cœur que Monsieur n’avait pas tout

à fait tort, mon frère, ce que j’en dis et surtout ce que j’en fais,

c’est pour votre bonheur. J’ai appris que vous vous étiez plaint d’un

manque de confiance ou d’égards de la part de Madame, et je n’ai point

voulu que votre inquiétude se prolongeât plus longtemps. Il entre dans

mon devoir de surveiller votre maison comme celle du plus humble de

mes sujets. J’ai donc vu avec le plus grand plaisir que vos alarmes

n’avaient aucun fondement.

— Et, continua Monsieur d’un ton interrogateur et en fixant les yeux

sur son frère, ce que Votre Majesté a reconnu pour Madame, et je

m’incline devant votre sagesse royale, l’avez-vous aussi vérifié pour

ceux qui ont été la cause du scandale dont je me plains?

— Vous avez raison, mon frère, dit le roi; j’aviserai.

Ces mots renfermaient un ordre en même temps qu’une consolation. Le

prince le sentit et se retira.

Quant à Louis, il alla retrouver sa mère; il sentait qu’il avait besoin

d’une absolution plus complète que celle qu’il venait de recevoir de

son frère.

Anne d’Autriche n’avait pas pour M. de Guiche les mêmes raisons

d’indulgence qu’elle avait eues pour Buckingham.

Elle vit, aux premiers mots, que Louis n’était pas disposé à être

sévère, elle le fut.

C’était une des ruses habituelles de la bonne reine pour arriver à

connaître la vérité.

Mais Louis n’en était plus à son apprentissage: depuis près d’un

an déjà, il était roi. Pendant cette année, il avait eu le temps

d’apprendre à dissimuler.

Écoutant Anne d’Autriche, afin de la laisser dévoiler toute sa pensée,

l’approuvant seulement du regard et du geste, il se convainquit, à

certains coups d’œil profonds, à certaines insinuations habiles, que la

reine, si perspicace en matière de galanterie, avait, sinon deviné, du

moins soupçonné sa faiblesse pour Madame.

De toutes ses auxiliaires, Anne d’Autriche devait être la plus

importante: de toutes ses ennemies, Anne d’Autriche eût été la plus

dangereuse.

Louis changea donc de manœuvre. Il chargea Madame, excusa Monsieur,

écouta ce que sa mère disait de Guiche comme il avait écouté ce qu’elle

avait dit de Buckingham.

Puis, quand il vit qu’elle croyait avoir remporté sur lui une victoire

complète, il la quitta.

Toute la cour, c’est-à-dire tous les favoris et les familiers, et ils

étaient nombreux, puisque l’on comptait déjà cinq maîtres, se réunirent

au soir pour la répétition du ballet.

Cet intervalle avait été rempli pour le pauvre de Guiche par quelques

visites qu’il avait reçues.

Au nombre de ces visites, il en était une qu’il espérait et craignait

presque d’un égal sentiment. C’était celle du chevalier de Lorraine.

Vers les trois heures de l’après-midi, le chevalier de Lorraine entra

chez de Guiche.

Son aspect était des plus rassurants. Monsieur, dit-il à de Guiche,

était de charmante humeur, et l’on n’eût pas dit que le moindre nuage

eût passé sur le ciel conjugal.

D’ailleurs, Monsieur avait si peu de rancune!

Depuis très longtemps à la cour, le chevalier de Lorraine avait établi

que, des deux fils de Louis XIII, Monsieur était celui qui avait pris

le caractère paternel, le caractère flottant, irrésolu; bon par élan,

mauvais au fond, mais certainement nul pour ses amis.

Il avait surtout ranimé de Guiche en lui démontrant que Madame

arriverait avant peu à mener son mari, et que, par conséquent, celui-là

gouvernerait Monsieur qui parviendrait à gouverner Madame.

Ce à quoi de Guiche, plein de défiance et de présence d’esprit, avait

répondu:

— Oui, chevalier; mais je crois Madame fort dangereuse.

— Et en quoi?

— En ce qu’elle a vu que Monsieur n’était pas un caractère très

passionné pour les femmes.

— C’est vrai, dit en riant le chevalier de Lorraine.

— Et alors…

— Eh bien?

— Eh bien! Madame choisit le premier venu pour en faire l’objet de ses

préférences et ramener son mari par la jalousie.

— Profond! profond! s’écria le chevalier.

— Vrai! répondit de Guiche.

Et ni l’un ni l’autre ne disait sa pensée.

De Guiche, au moment où il attaquait ainsi le caractère de Madame, lui

en demandait mentalement pardon du fond du cœur.

Le chevalier, en admirant la profondeur de vue de Guiche, le conduisait

les yeux fermés au précipice.

De Guiche alors l’interrogea plus directement sur l’effet produit par

la scène du matin, sur l’effet plus sérieux encore produit par la scène

du dîner.

— Mais je vous ai déjà dit qu’on en riait, répondit le chevalier de

Lorraine, et Monsieur tout le premier.

— Cependant, hasarda de Guiche, on m’a parlé d’une visite du roi à

Madame.

— Eh bien! précisément; Madame était la seule qui ne rît pas, et le roi

est passé chez elle pour la faire rire.

— En sorte que?

— En sorte que rien n’est changé aux dispositions de la journée.

— Et l’on répète le ballet ce soir?

— Certainement.

— Vous en êtes sûr?

— Très sûr.

En ce moment de la conversation des deux jeunes gens, Raoul entra le

front soucieux.

En l’apercevant, le chevalier, qui avait pour lui, comme pour tout

noble caractère, une haine secrète, le chevalier se leva.

— Vous me conseillez donc, alors?… demanda de Guiche au chevalier.

— Je vous conseille de dormir tranquille, mon cher comte.

— Et moi, de Guiche, dit Raoul, je vous donnerai un conseil tout

contraire.

— Lequel, ami?

— Celui de monter à cheval, et de partir pour une de vos terres; arrivé

là, si vous voulez suivre le conseil du chevalier, vous y dormirez

aussi longtemps et aussi tranquillement que la chose pourra vous être

agréable.

— Comment, partir? s’écria le chevalier en jouant la surprise; et

pourquoi de Guiche partirait-il?

— Parce que, et vous ne devez pas l’ignorer, vous surtout, parce que

tout le monde parle déjà d’une scène qui se serait passée ici entre

Monsieur et de Guiche.

De Guiche pâlit.

— Nullement, répondit le chevalier, nullement, et vous avez été mal

instruit, monsieur de Bragelonne.

— J’ai été parfaitement instruit, au contraire, monsieur, répondit

Raoul, et le conseil que je donne à de Guiche est un conseil d’ami.

Pendant ce débat, de Guiche, un peu atterré, regardait alternativement

l’un et l’autre de ses deux conseillers.

Il sentait en lui-même qu’un jeu, important pour le reste de sa vie, se

jouait à ce moment-là.

— N’est-ce pas, dit le chevalier interpellant le comte lui-même,

n’est-ce pas, de Guiche, que la scène n’a pas été aussi orageuse que

semble le penser M. le vicomte de Bragelonne, qui, d’ailleurs, n’était

pas là?

— Monsieur, insista Raoul, orageuse ou non, ce n’est pas précisément de

la scène elle-même que je parle, mais des suites qu’elle peut avoir. Je

sais que Monsieur a menacé; je sais que Madame a pleuré.

— Madame a pleuré? s’écria imprudemment de Guiche en joignant les mains.

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 22 / 38 段