— Non, monseigneur, non; et ce que je vous dis, je le dirais à de

Guiche lui-même, tant je vois en beau la cour qu’il fait à Madame; je

le lui dirais à elle-même. Seulement vous comprenez ce que je crains?

Je crains de passer pour un jaloux de faveur, quand je ne suis qu’un

jaloux d’amitié. Je connais votre faible, je connais que, quand vous

aimez, vous êtes exclusif. Or, vous aimez Madame, et d’ailleurs qui

ne l’aimerait pas? Suivez bien le cercle où je me promène: Madame a

distingué dans vos amis le plus beau et le plus attrayant; elle va vous

influencer de telle façon au sujet de celui-là, que vous négligerez

les autres. Un dédain de vous me ferait mourir; c’est assez déjà de

supporter ceux de Madame. J’ai donc pris mon parti, monseigneur, de

céder la place au favori dont j’envie le bonheur, tout en professant

pour lui une amitié sincère et une sincère admiration. Voyons,

avez-vous quelque chose contre ce raisonnement? Est-il d’un galant

homme? La conduite est-elle d’un brave ami? Répondez au moins, vous qui

m’avez si rudement interrogé.

Le duc s’était assis, il tenait sa tête à deux mains et ravageait sa

coiffure. Après un silence assez long pour que le chevalier eût pu

apprécier tout l’effet de ses combinaisons oratoires, Monseigneur se

releva.

— Voyons, dit-il, et sois franc.

— Comme toujours.

— Bon! Tu sais que nous avons déjà remarqué quelque chose au sujet de

cet extravagant de Buckingham.

— Oh! monseigneur, n’accusez pas Madame, ou je prends congé de vous.

Quoi! vous allez à ces systèmes? quoi, vous soupçonnez?

— Non, non, chevalier, je ne soupçonne pas Madame; mais enfin… je vois…

je compare…

— Buckingham était un fou!

— Un fou sur lequel tu m’as parfaitement ouvert les yeux.

— Non! non! dit vivement le chevalier, ce n’est pas moi qui vous ai

ouvert les yeux, c’est de Guiche. Oh! ne confondons pas.

Et il se mit à rire de ce rire strident qui ressemble au sifflet d’une

couleuvre.

— Oui, oui, en effet… tu dis quelques mots, mais Guiche se montra le

plus jaloux.

— Je crois bien, continua le chevalier sur le même ton; il combattait

pour l’autel et le foyer.

— Plaît-il? fit le duc impérieusement et révolté de cette plaisanterie

perfide.

— Sans doute, M. de Guiche n’est-il pas le premier gentilhomme de votre

maison?

— Enfin, répliqua le duc un peu plus calme, cette passion de Buckingham

avait été remarquée?

— Certes!

— Eh bien! dit-on que celle de M. de Guiche soit remarquée autant?

— Mais, monseigneur, vous retombez encore; on ne dit pas que M. de

Guiche ait de la passion.

— C’est bien! c’est bien!

— Vous voyez, monseigneur, qu’il valait mieux, cent fois mieux, me

laisser dans ma retraite que d’aller vous forger avec mes scrupules des

soupçons que Madame regardera comme des crimes, et elle aura raison.

— Que feras-tu, toi?

— Une chose raisonnable.

— Laquelle?

— Je ne ferais plus la moindre attention à la société de ces épicuriens

nouveaux, et de cette façon les bruits tomberaient.

— Je verrai, je me consulterai.

— Oh! vous avez le temps, le danger n’est pas grand, et puis il ne

s’agit ni de danger ni de passion; il s’agit d’une crainte que j’ai eue

de voir s’affaiblir votre amitié pour moi. Dès que vous me la rendez

avec une assurance aussi gracieuse, je n’ai plus d’autre idée en tête.

Le duc secoua la tête, comme s’il voulait dire: «Si tu n’as plus

d’idées, moi, j’en ai.»

Mais l’heure du dîner étant arrivée, Monseigneur envoya prévenir

Madame. Il fut répondu que Madame ne pouvait assister au grand couvert

et qu’elle dînerait chez elle.

— Cela n’est pas ma faute, dit le duc; ce matin, tombant au milieu de

toutes leurs musiques, j’ai fait le jaloux, et on me boude.

— Nous dînerons seuls, dit le chevalier avec un soupir; je regrette

Guiche.

— Oh! de Guiche ne boudera pas longtemps, c’est un bon naturel.

— Monseigneur, dit tout à coup le chevalier, il me vient une bonne

idée: tantôt, dans notre conversation, j’ai pu aigrir Votre Altesse et

donner sur lui des ombrages. Il convient que je sois le médiateur… Je

vais aller à la recherche du comte et je le ramènerai.

— Ah! chevalier, tu es une bonne âme.

— Vous dites cela comme si vous étiez surpris.

— Dame! tu n’es pas tendre tous les jours.

— Soit; mais je sais réparer un tort que j’ai fait, avouez.

— J’avoue.

— Votre Altesse veut bien me faire la grâce d’attendre ici quelques

moments?

— Volontiers, va… J’essaierai mes habits de Fontainebleau.

Le chevalier partit, il appela ses gens avec un grand soin, comme s’il

leur donnait divers ordres.

Tous partirent dans différentes directions; mais il retint son valet de

chambre.

— Sache, dit-il, et sache tout de suite si M. de Guiche n’est pas chez

Madame. Vois; comment savoir cela?

— Facilement, monsieur le chevalier; je le demanderai à Malicorne, qui

le saura de Mlle de Montalais. Cependant je dois dire que la demande

sera vaine, car tous les gens de M. de Guiche sont partis: le maître a

dû partir avec eux.

— Informe-toi, néanmoins.

Dix minutes ne s’étaient pas écoulées, que le valet de chambre revint.

Il attira mystérieusement son maître dans un escalier de service, et

le fit entrer dans une petite chambre dont la fenêtre donnait sur le

jardin.

— Qu’y a-t-il? dit le chevalier; pourquoi tant de précautions?

— Regardez, monsieur, dit le valet de chambre.

— Quoi?

— Regardez sous le marronnier, en bas.

— Bien… Ah! mon Dieu! je vois Manicamp qui attend; qu’attend-il?

— Vous allez le voir, si vous prenez patience… Là! voyez-vous,

maintenant?

— Je vois un, deux, quatre musiciens avec leurs instruments, et

derrière eux, les poussant, de Guiche en personne. Mais que fait-il là?

— Il attend qu’on lui ouvre la porte de l’escalier des dames d’honneur;

il montera par là chez Madame, où l’on va faire entendre une nouvelle

musique pendant le dîner.

— C’est superbe ce que tu dis là.

— N’est-ce pas, monsieur?

— Et c’est M. Malicorne qui t’a dit cela?

— Lui-même.

— Il t’aime donc?

— Il aime Monsieur.

— Pourquoi?

— Parce qu’il veut être de sa maison.

— Mordieu! il en sera. Combien t’as-t-il donné pour cela?

— Le secret que je vous vends, monsieur.

— Je te le paie cent pistoles. Prends!

— Merci, monsieur… Voyez-vous, la petite porte s’ouvre, une femme fait

entrer les musiciens…

— C’est la Montalais?

— Tout beau, monsieur, ne criez pas ce nom; qui dit Montalais dit

Malicorne. Si vous vous brouillez avec l’un, vous serez mal avec

l’autre.

— Bien, je n’ai rien vu.

— Et moi rien reçu, dit le valet en emportant la bourse.

Le chevalier, ayant la certitude que de Guiche était entré, revint chez

Monsieur, qu’il trouva splendidement vêtu et rayonnant de joie comme de

beauté.

— On dit, s’écria-t-il, que le roi prend le soleil pour devise; vrai,

monseigneur, c’est à vous que cette devise conviendrait.

— Et Guiche?

— Introuvable! Il a fui, il s’est évaporé. Votre algarade du matin l’a

effarouché. On ne l’a pas trouvé chez lui.

— Bah! il est capable, ce cerveau fêlé, d’avoir pris la poste pour

aller dans ses terres. Pauvre garçon! nous le rappellerons, va. Dînons.

— Monseigneur, c’est le jour des idées; j’en ai encore une.

— Laquelle?

— Monseigneur, Madame vous boude, et elle a raison. Vous lui devez une

revanche; allez dîner avec elle.

— Oh! c’est d’un mari faible.

— C’est d’un bon mari. La princesse s’ennuie: elle va pleurer dans son

assiette, elle aura les yeux rouges. Un mari se fait odieux qui rougit

les yeux de sa femme. Allons, monseigneur, allons!

— Non, mon service est commandé pour ici.

— Voyons, voyons, monseigneur, nous serons tristes; j’aurai le cœur

gros de savoir que Madame est seule; vous, tout féroce que vous voudrez

être, vous soupirerez. Emmenez-moi au dîner de Madame, et ce sera une

charmante surprise. Je gage que nous nous divertirons; vous aviez tort

ce matin.

— Peut-être bien.

— Il n’y a pas de peut-être, c’est un fait.

— Chevalier, chevalier! tu me conseilles mal.

— Je vous conseille bien, vous êtes dans vos avantages: votre habit

pensée, brodé d’or, vous va divinement. Madame sera encore plus

subjuguée par l’homme que par le procédé. Voyons, monseigneur.

— Tu me décides, partons.

Le duc sortit avec le chevalier de son appartement, et se dirigea vers

celui de Madame.

Le chevalier glissa ces mots à l’oreille de son valet:

— Du monde devant la petite porte! Que nul ne puisse s’échapper par là!

Cours.

Et derrière le duc il parvint aux antichambres de Madame.

Les huissiers allaient annoncer.

— Que nul ne bouge, dit le chevalier en riant, Monseigneur veut faire

une surprise.

Chapitre CVI — Monsieur est jaloux de Guiche

Monsieur entra brusquement comme les gens qui ont une bonne intention

et qui croient faire plaisir, ou comme ceux qui espèrent surprendre

quelque secret, triste aubaine des jaloux.

Madame, enivrée par les premières mesures de la musique, dansait comme

une folle, laissant là son dîner commencé.

Son danseur était M. de Guiche, les bras en l’air, les yeux à demi

fermés, le genou en terre, comme ces danseurs espagnols aux regards

voluptueux, au geste caressant.

La princesse tournait autour de lui avec le même sourire et la même

séduction provocante.

Montalais admirait. La Vallière, assise dans un coin, regardait toute

rêveuse.

Il est impossible d’exprimer l’effet que produisit sur ces gens heureux

la présence de Monsieur. Il serait tout aussi impossible d’exprimer

l’effet que produisit sur Philippe la vue de ces gens heureux.

Le comte de Guiche n’eut pas la force de se relever; Madame demeura au

milieu de son pas et de son attitude, sans pouvoir articuler un mot.

Le chevalier de Lorraine, adossé au chambranle de la porte, souriait

comme un homme plongé dans la plus naïve admiration.

La pâleur du prince, le tremblement convulsif de ses mains et de ses

jambes furent les premiers symptômes qui frappèrent les assistants. Un

profond silence succéda au bruit de la danse.

Le chevalier de Lorraine profita de cet intervalle pour venir saluer

respectivement Madame et de Guiche; en affectant de les confondre dans

ses révérences, comme les deux maîtres de la maison.

Monsieur, s’approchant à son tour:

— Je suis enchanté, dit-il d’une voix rauque; j’arrivais ici croyant

vous trouver malade et triste, je vous vois livrée à de nouveaux

plaisirs; en vérité, c’est heureux! Ma maison est la plus joyeuse de

l’univers.

Se retournant vers de Guiche:

— Comte, dit-il, je ne vous savais pas si brave danseur.

Puis, revenant à sa femme:

— Soyez meilleure pour moi, dit-il avec une amertume qui voilait sa

colère; chaque fois qu’on se réjouira chez vous, invitez-moi… Je suis

un prince fort abandonné.

De Guiche avait repris toute son assurance, et, avec une fierté

naturelle qui lui allait bien:

— Monseigneur, dit-il, sait bien que toute ma vie est à son service;

quand il s’agira de la donner, je suis prêt; pour aujourd’hui il ne

s’agit que de danser aux violons, je danse.

— Et vous avez raison, dit froidement le prince. Et puis, Madame,

continua-t-il, vous ne remarquez pas que vos dames m’enlèvent mes amis:

M. de Guiche n’est pas à vous, madame, il est à moi. Si vous voulez

dîner sans moi, vous avez vos dames. Quand je dîne seul, j’ai mes

gentilshommes; ne me dépouillez pas tout à fait.

Madame sentit le reproche et la leçon.

La rougeur monta soudain jusqu’à ses yeux.

— Monsieur, répliqua-t-elle, j’ignorais, en venant à la cour de France,

que les princesses de mon rang dussent être considérées comme les

femmes de Turquie. J’ignorais qu’il fût défendu de voir des hommes;

mais, puisque telle est votre volonté, je m’y conformerai; ne vous

gênez point si vous voulez faire griller mes fenêtres.

Cette riposte, qui fit sourire Montalais et de Guiche, ramena dans le

cœur du prince la colère, dont une bonne partie venait de s’évaporer en

paroles.

— Très bien! dit-il d’un ton concentré, voilà comme on me respecte chez

moi!

— Monseigneur! monseigneur! murmura le chevalier à l’oreille de

Monsieur, de façon que tout le monde remarquât bien qu’il le modérait.

— Venez! répliqua le duc pour toute réponse, en l’entraînant et en

pirouettant par un mouvement brusque, au risque de heurter Madame.

Le chevalier suivit son maître jusque dans l’appartement, où le prince

ne fut pas plutôt assis, qu’il donna un libre cours à sa fureur.

Le chevalier levait les yeux au ciel, joignait les mains et ne disait

mot.

— Ton avis? s’écria Monsieur.

— Sur quoi, monseigneur?

— Sur tout ce qui se passe ici.

— Oh! monseigneur, c’est grave.

— C’est odieux! la vie ne peut se passer ainsi.

— Voyez, comme c’est malheureux! dit le chevalier. Nous espérions avoir

la tranquillité après le départ de ce fou de Buckingham.

— Et c’est pire!

— Je ne dis pas cela, monseigneur.

— Non, mais je le dis, moi, car Buckingham n’eût jamais osé faire le

quart de ce que nous avons vu.

— Quoi donc?

— Se cacher pour danser, feindre une indisposition pour dîner tête à

tête.

— Oh! monseigneur, non! non!

— Si! si! cria le prince en s’excitant lui-même comme les enfants

volontaires; mais je n’endurerai pas cela plus longtemps, il faut qu’on

sache ce qui se passe.

— Monseigneur, un éclat…

— Pardieu! dois-je me gêner quand on se gêne si peu avec moi? Attends

moi ici, chevalier, attends-moi!

Le prince disparut dans la chambre voisine, et s’informa de l’huissier

si la reine mère était revenue de la chapelle.

Anne d’Autriche était heureuse: la paix revenue au foyer de sa famille,

tout un peuple charmé par la présence d’un souverain jeune et bien

disposé pour les grandes choses, les revenus de l’État agrandis, la

paix extérieure assurée, tout lui présageait un avenir tranquille.

Elle se reprenait parfois au souvenir de ce pauvre jeune homme qu’elle

avait reçu en mère et chassé en marâtre.

Un soupir achevait sa pensée. Tout à coup le duc d’Orléans entra chez

elle.

— Ma mère, s’écria-t-il en fermant vivement les portières, les choses

ne peuvent subsister ainsi.

Anne d’Autriche leva sur lui ses beaux yeux, et, avec une inaltérable

douceur:

— De quelle chose voulez-vous parler? dit-elle.

— Je veux parler de Madame.

— Votre femme?

— Oui, ma mère.

— Je gage que ce fou de Buckingham lui aura écrit quelque lettre

d’adieu.

— Ah bien! oui, ma mère, est-ce qu’il s’agit de Buckingham!

— Et de qui donc alors? Car ce pauvre garçon était bien à tort le point

de mire de votre jalousie, et je croyais…

— Ma mère, Madame a déjà remplacé M. de Buckingham.

— Philippe, que dites-vous? Vous prononcez là des paroles légères.

— Non pas, non pas. Madame a si bien fait que je suis encore jaloux.

— Et de qui, bon Dieu?

— Quoi! vous n’avez pas remarqué?

— Non.

— Vous n’avez pas vu que M. de Guiche est toujours chez elle, toujours

avec elle?

La reine frappa ses deux mains l’une contre l’autre et se mit à rire.

— Philippe, dit-elle, ce n’est pas un défaut que vous avez là; c’est

une maladie.

— Défaut ou maladie, madame, j’en souffre.

— Et vous prétendez qu’on guérisse un mal qui existe seulement dans

votre imagination? Vous voulez qu’on vous approuve, jaloux, quand il

n’y a aucun fondement à votre jalousie?

— Allons, voilà que vous allez recommencer pour celui-ci ce que vous

disiez pour celui-là.

— C’est que, mon fils, dit sèchement la reine, ce que vous faisiez pour

celui-là, vous le recommencez pour celui-ci.

Le prince s’inclina un peu piqué.

— Et si je cite des faits, dit-il, croirez-vous?

— Mon fils, pour toute autre chose que la jalousie, je vous croirais

sans l’allégation des faits; mais, pour la jalousie, je ne vous promets

rien.

— Alors, c’est comme si Votre Majesté m’ordonnait de me taire et me

renvoyait hors de cause.

— Nullement; vous êtes mon fils, je vous dois toute l’indulgence d’une

mère.

— Oh! dites votre pensée: vous me devez toute l’indulgence que mérite

un fou.

— N’exagérez pas, Philippe, et prenez garde de me représenter votre

femme comme un esprit dépravé…

— Mais les faits!

— J’écoute.

— Ce matin, on faisait de la musique chez Madame, à dix heures.

— C’est innocent.

— M. de Guiche causait seul avec elle… Ah! j’oublie de vous dire que,

depuis huit jours, il ne la quitte pas plus que son ombre.

— Mon ami, s’ils faisaient mal, ils se cacheraient.

— Bon! s’écria le duc; je vous attendais là. Retenez bien ce que vous

venez de dire. Ce matin, dis-je, je les surpris, et témoignai vivement

mon mécontentement.

— Soyez sûr que cela suffira; c’est peut-être même un peu vif. Ces

jeunes femmes sont ombrageuses. Leur reprocher le mal qu’elles n’ont

pas fait, c’est parfois leur dire qu’elles pourraient le faire.

— Bien, bien, attendez. Retenez aussi ce que vous venez de dire,

Madame: «La leçon de ce matin eût dû suffire, et, s’ils faisaient mal,

ils se cacheraient.»

— Je l’ai dit.

— Or, tantôt, me repentant de cette vivacité du matin et sachant que

Guiche boudait chez lui, j’allai chez Madame. Devinez ce que j’y

trouvai? D’autres musiques, des danses, et Guiche; on l’y cachait.

Anne d’Autriche fronça le sourcil.

— C’est imprudent, dit-elle. Qu’a dit Madame?

— Rien.

— Et Guiche?

— De même… Si fait… il a balbutié quelques impertinences.

— Que concluez-vous, Philippe?

— Que j’étais joué, que Buckingham n’était qu’un prétexte, et que le

vrai coupable, c’est Guiche.

Anne haussa les épaules.

— Après?

— Je veux que Guiche sorte de chez moi comme Buckingham, et je le

demanderai au roi, à moins que…

— À moins que?

— Vous ne fassiez vous-même la commission, madame, vous qui êtes si

spirituelle et si bonne.

— Je ne la ferai point.

— Quoi, ma mère!

— Écoutez, Philippe, je ne suis pas tous les jours disposée à faire aux

gens de mauvais compliments; j’ai de l’autorité sur cette jeunesse,

mais je ne saurais m’en prévaloir sans la perdre; d’ailleurs, rien ne

prouve que M. de Guiche soit coupable.

— Il m’a déplu.

— Cela vous regarde.

— Bien, je sais ce que je ferai, dit le prince impétueusement.

Anne le regarda inquiète.

— Et que ferez-vous? dit-elle.

— Je le ferai noyer dans mon bassin la première fois que je le

trouverai chez moi.

Et, cette férocité lancée, le prince attendit un effet d’effroi. La

reine fut impassible.

— Faites, dit-elle.

Philippe était faible comme une femme, il se mit à hurler.

— On me trahit, personne ne m’aime: voilà ma mère qui passe à mes

ennemis!

— Votre mère y voit plus loin que vous et ne se soucie pas de vous

conseiller, puisque vous ne l’écoutez pas.

— J’irai au roi.

— J’allais vous le proposer. J’attends Sa Majesté ici, c’est l’heure de

sa visite; expliquez-vous.

Elle n’avait pas fini, que Philippe entendit la porte de l’antichambre

s’ouvrir bruyamment.

La peur le prit. On distinguait le pas du roi, dont les semelles

craquaient sur les tapis.

Le duc s’enfuit par une petite porte, laissant la reine aux prises.

Anne d’Autriche se mit à rire, et riait encore lorsque le roi entra.

Il venait, très affectueusement, savoir des nouvelles de la santé, déjà

chancelante, de la reine mère. Il venait lui annoncer aussi que tous

les préparatifs pour le voyage de Fontainebleau étaient terminés.

La voyant rire, il sentit diminuer son inquiétude et l’interrogea

lui-même en riant.

Anne d’Autriche lui prit la main, et, d’une voix pleine d’enjouement;

— Savez-vous, dit-elle, que je suis fière d’être Espagnole.

— Pourquoi, madame?

— Parce que les Espagnoles valent mieux au moins que les Anglaises.

— Expliquez-vous.

— Depuis que vous êtes marié, vous n’avez pas un seul reproche à faire

à la reine?

— Non, certes.

— Et voilà un certain temps que vous êtes marié. Votre frère, au

contraire, est marié depuis quinze jours…

— Eh bien?

— Il se plaint de Madame pour la seconde fois.

— Quoi! encore Buckingham?

— Non, un autre.

— Qui?

— Guiche.

— Ah çà! mais c’est donc une coquette que Madame?

— Je le crains.

— Mon pauvre frère! dit le roi en riant.

— Vous excusez la coquetterie, à ce que je vois?

— Chez Madame, oui; Madame n’est pas coquette au fond.

— Soit; mais votre frère en perdra la tête.

— Que demande-t-il?

— Il veut faire noyer Guiche.

— C’est violent.

— Ne riez pas, il est exaspéré. Avisez à quelque moyen.

— Pour sauver Guiche, volontiers.

— Oh! si votre frère vous entendait, il conspirerait contre vous comme

faisait votre oncle, Monsieur, contre le roi votre père.

— Non. Philippe m’aime trop et je l’aime trop de mon côté; nous vivrons

bons amis. Le résumé de la requête?

— C’est que vous empêchiez Madame d’être coquette et Guiche d’être

aimable.

— Rien que cela? Mon frère se fait une bien haute idée du pouvoir

royal… corriger une femme! Passe encore pour un homme.

— Comment vous y prendrez-vous?

— Avec un mot dit à Guiche, qui est un garçon d’esprit, je le

persuaderai.

— Mais Madame?

— C’est plus difficile; un mot ne suffira pas; je composerai une

homélie, je la prêcherai.

— Cela presse.

— Oh! j’y mettrai toute la diligence possible. Nous avons répétition de

ballet cette après-dînée.

— Vous prêcherez en dansant?

— Oui, madame.

— Vous promettez de convertir?

— J’extirperai l’hérésie par la conviction ou par le feu.

— À la bonne heure! Ne me mêlez point dans tout cela, Madame ne me le

pardonnerait de sa vie; et, belle-mère, je dois vivre avec ma bru.

— Madame, ce sera le roi qui prendra tout sur lui. Voyons, je réfléchis.

— À quoi?

— Il serait peut-être mieux que j’allasse trouver Madame chez elle?

— C’est un peu solennel.

— Oui, mais la solennité ne messied pas aux prédicateurs, et puis le

violon du ballet mangerait la moitié de mes arguments. En outre, il

s’agit d’empêcher quelque violence de mon frère… Mieux vaut un peu de

précipitation… Madame est-elle chez elle?

— Je le crois.

— L’exposition des griefs, s’il vous plaît.

— En deux mots, voici: Musique perpétuelle… assiduité de Guiche…

soupçons de cachotteries et de complots…

— Les preuves?

— Aucune.

— Bien; je me rends chez Madame.

Et le roi se prit à regarder, dans les glaces, sa toilette qui était

riche et son visage qui resplendissait comme ses diamants.

— On éloigne bien un peu Monsieur? dit-il.

— Oh! le feu et l’eau ne se fuient pas avec plus d’acharnement.

— Il suffit. Ma mère, je vous baise les mains… les plus belles mains de

France.

— Réussissez, Sire… Soyez le pacificateur du ménage.

— Je n’emploie pas d’ambassadeur, répliqua Louis. C’est vous dire que

je réussirai.

Il sortit en riant et s’épousseta soigneusement tout le long du chemin.

Chapitre CVII — Le médiateur

Quand le roi parut chez Madame, tous les courtisans, que la nouvelle

d’une scène conjugale avait disséminés autour des appartements,

commencèrent à concevoir les plus graves inquiétudes.

Il se formait aussi de ce côté un orage dont le chevalier de Lorraine,

au milieu des groupes, analysait avec joie tous les éléments,

grossissant les plus faibles et manœuvrant, selon ses mauvais desseins,

les plus forts, afin de produire les plus méchants effets possibles.

Ainsi que l’avait annoncé Anne d’Autriche, la présence du roi donna un

caractère solennel à l’événement.

Ce n’était pas une petite affaire, en 1662, que le mécontentement de

Monsieur contre Madame, et l’intervention du roi dans les affaires

privées de Monsieur.

Aussi vit-on les plus hardis, qui entouraient le comte de Guiche dès

le premier moment, s’éloigner de lui avec une sorte d’épouvante; et le

comte lui-même, gagné par la panique générale, se retirer chez lui tout

seul.

Le roi entra chez Madame en saluant, comme il avait toujours l’habitude

de le faire. Les dames d’honneur étaient rangées en file sur son

passage dans la galerie.

Si fort préoccupée que fût Sa Majesté, elle donna un coup d’œil de

maître à ces deux rangs de jeunes et charmantes femmes qui baissaient

modestement les yeux.

Toutes étaient rouges de sentir sur elles le regard du roi. Une seule,

dont les longs cheveux se roulaient en boucles soyeuses sur la plus

belle peau du monde, une seule était pâle et se soutenait à peine,

malgré les coups de coude de sa compagne.

C’était La Vallière, que Montalais étayait de la sorte en lui soufflant

tout bas le courage dont elle-même était si abondamment pourvue.

Le roi ne put s’empêcher de se retourner. Tous les fronts, qui déjà

s’étaient relevés, se baissèrent de nouveau; mais la seule tête blonde

demeura immobile, comme si elle eût épuisé tout ce qui lui restait de

force et d’intelligence.

En entrant chez Madame, Louis trouva sa belle-sœur à demi couchée sur

les coussins de son cabinet. Elle se souleva et fit une révérence

profonde en balbutiant quelques remerciements sur l’honneur qu’elle

recevait.

Puis elle se rassit, vaincue par une faiblesse, affectée sans doute,

car un coloris charmant animait ses joues, et ses yeux, encore rouges

de quelques larmes répandues récemment, n’avaient que plus de feu.

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 21 / 38 段