— Mais nous sommes encore sur le terrain du roi, n’est-ce pas?
— Sans doute.
— Eh bien! venez; il y a là-bas, comme vous le voyez, une espèce d’île
entourée par une grande flaque circulaire; la flaque va s’augmentant
et l’île disparaissant de minute en minute. Cette île est bien à Dieu,
car elle est entre deux mers et le roi ne l’a point sur ses cartes. La
voyez-vous?
— Je la vois. Nous ne pouvons même guère l’atteindre maintenant sans
nous mouiller les pieds.
— Oui; mais remarquez qu’elle forme une éminence assez élevée, et que
la mer monte de chaque côté en épargnant sa cime. Il en résulte que
nous serons à merveille sur ce petit théâtre. Que vous en semble?
— Je serai bien partout où mon épée aura l’honneur de rencontrer la
vôtre, milord.
— Eh bien! allons donc. Je suis désespéré de vous faire mouiller les
pieds, monsieur de Wardes; mais il est nécessaire, je crois, que vous
puissiez dire au roi: «Sire, je ne me suis point battu sur la terre
de Votre Majesté.» C’est peut-être un peu bien subtil, mais depuis
Port-Royal vous nagez dans les subtilités. Oh! ne nous en plaignons
pas, cela vous donne un fort charmant esprit, et qui n’appartient qu’à
vous autres. Si vous voulez bien, nous nous hâterons, monsieur de
Wardes, car voici la mer qui monte et la nuit qui vient.
— Si je ne marchais pas plus vite, milord, c’était pour ne point passer
devant Votre Grâce. Êtes-vous à pied sec, monsieur le duc?
— Oui, jusqu’à présent. Regardez donc là-bas: voici mes drôles qui ont
peur de nous voir nous noyer et qui viennent faire une croisière avec
le canot. Voyez donc comme ils dansent sur la pointe des lames, c’est
curieux; mais cela me donne le mal de mer. Voudriez-vous me permettre
de leur tourner le dos?
— Vous remarquerez qu’en leur tournant le dos vous aurez le soleil en
face, milord.
— Oh! il est bien faible à cette heure et aura bien vite disparu; ne
vous inquiétez donc point de cela.
— Comme vous voudrez, milord; ce que j’en disais, c’était par
délicatesse.
— Je le sais, monsieur de Wardes, et j’apprécie votre observation.
Voulez vous ôter nos pourpoints?
— Décidez, milord.
— C’est plus commode.
— Alors je suis tout prêt.
— Dites-moi, là, sans façon, monsieur de Wardes, si vous vous sentez
mal sur le sable mouillé, ou si vous vous croyez encore un peu trop sur
le territoire français? Nous nous battrons en Angleterre ou sur mon
yacht.
— Nous sommes fort bien ici, milord; seulement j’aurai l’honneur de
vous faire observer que, comme la mer monte, nous aurons à peine le
temps…
Buckingham fit un signe d’assentiment, ôta son pourpoint et le jeta sur
le sable.
De Wardes en fit autant.
Les deux corps, blancs comme deux fantômes pour ceux qui les
regardaient du rivage, se dessinaient sur l’ombre d’un rouge violet qui
descendait du ciel.
— Ma foi! monsieur le duc, nous ne pouvons guère rompre, dit de Wardes.
Sentez-vous comme nos pieds tiennent dans le sable?
— J’y suis enfoncé jusqu’à la cheville, dit Buckingham, sans compter
que voilà l’eau qui nous gagne.
— Elle m’a gagné déjà… Quand vous voudrez, monsieur le duc. De Wardes
mit l’épée à la main.
Le duc l’imita.
— Monsieur de Wardes, dit alors Buckingham, un dernier mot, s’il vous
plaît… Je me bats contre vous, parce que je ne vous aime pas, parce
que vous m’avez déchiré le cœur en raillant certaine passion que j’ai,
que j’avoue en ce moment, et pour laquelle je serais très heureux de
mourir. Vous êtes un méchant homme, monsieur de Wardes, et je veux
faire tous mes efforts pour vous tuer; car, je le sens, si vous ne
mourez pas de ce coup, vous ferez dans l’avenir beaucoup de mal à mes
amis. Voilà ce que j’avais à vous dire, monsieur de Wardes.
Et Buckingham salua.
— Et moi, milord, voici ce que j’ai à vous répondre: je ne vous
haïssais pas; mais, maintenant que vous m’avez deviné, je vous hais, et
vais faire tout ce que je pourrai pour vous tuer.
Et de Wardes salua Buckingham.
Au même instant, les fers se croisèrent; deux éclairs se joignirent
dans la nuit.
Les épées se cherchaient, se devinaient, se touchaient.
Tous deux étaient habiles tireurs; les premières passes n’eurent aucun
résultat.
La nuit s’était avancée rapidement; la nuit était si sombre, qu’on
attaquait et se défendait d’instinct.
Tout à coup de Wardes sentit son fer arrêté; il venait de piquer
l’épaule de Buckingham.
L’épée du duc s’abaissa avec son bras.
— Oh! fit-il.
— Touché, n’est-ce pas, milord? dit de Wardes en reculant de deux pas.
— Oui, monsieur, mais légèrement.
— Cependant, vous avez quitté la garde.
— C’est le premier effet du froid du fer, mais je suis remis.
Recommençons, s’il vous plaît, monsieur.
Et, dégageant avec un sinistre froissement de lame, le duc déchira la
poitrine du marquis.
— Touché aussi, dit-il.
— Non, dit de Wardes restant ferme à sa place.
— Pardon; mais, voyant votre chemise toute rouge…. dit Buckingham.
— Alors, dit de Wardes furieux, alors… à vous!
Et, se fendant à fond, il traversa l’avant-bras de Buckingham. L’épée
passa entre les deux os.
Buckingham sentit son bras droit paralysé; il avança le bras gauche,
saisit son épée, prête à tomber de sa main inerte, et avant que de
Wardes se fût remis en garde, il lui traversa la poitrine.
De Wardes chancela, ses genoux plièrent, et, laissant son épée engagée
encore dans le bras du duc, il tomba dans l’eau qui se rougit d’un
reflet plus réel que celui que lui envoyaient les nuages.
De Wardes n’était pas mort. Il sentit le danger effroyable dont il
était menacé: la mer montait.
Le duc sentit le danger aussi. Avec un effort et un cri de douleur,
il arracha le fer demeuré dans son bras; puis, se retournant vers de
Wardes:
— Est-ce que vous êtes mort, marquis? dit-il.
— Non, répliqua de Wardes d’une voix étouffée par le sang qui montait
de ses poumons à sa gorge, mais peu s’en faut.
— Eh bien qu’y a-t-il à faire? Voyons, pouvez-vous marcher?
Buckingham le souleva sur un genou.
— Impossible, dit-il.
Puis, retombant:
— Appelez vos gens, fit-il, ou je me noie.
— Holà! cria Buckingham; holà! de la barque! nagez vivement, nagez!
La barque fit force de rames.
Mais la mer montait plus vite que la barque ne marchait.
Buckingham vit de Wardes prêt à être recouvert par une vague: de son
bras gauche, sain et sans blessure, il lui fit une ceinture et l’enleva.
La vague monta jusqu’à mi-corps, mais ne put l’ébranler.
Mais à peine eut-il fait dix pas qu’une seconde vague, accourant plus
haute, plus menaçante, plus furieuse que la première, vint le frapper à
la hauteur de la poitrine, le renversa, l’ensevelit.
Puis, le reflux l’emportant, elle laissa un instant à découvert le duc
et de Wardes couchés sur le sable.
De Wardes était évanoui.
En ce moment quatre matelots du duc, qui comprirent le danger, se
jetèrent à la mer et en une seconde furent près du duc.
Leur terreur fut grande lorsqu’ils virent leur maître se couvrir de
sang à mesure que l’eau dont il était imprégné coulait vers les genoux
et les pieds.
Ils voulurent l’emporter.
— Non, non! dit le duc; à terre! à terre, le marquis!
— À mort! à mort, le Français! crièrent sourdement les Anglais.
— Misérables drôles! s’écria le duc se dressant avec un geste superbe
qui les arrosa de sang, obéissez. M. de Wardes à terre, M. de Wardes en
sûreté avant toutes choses ou je vous fais pendre!
La barque s’était approchée pendant ce temps. Le secrétaire et
l’intendant sautèrent à leur tour à la mer et s’approchèrent du
marquis. Il ne donnait plus signe de vie.
— Je vous recommande cet homme sur votre tête, dit le duc. Au rivage!
M. de Wardes au rivage!
On le prit à bras et on le porta jusqu’au sable sec.
Quelques curieux et cinq ou six pêcheurs s’étaient groupés sur le
rivage, attirés par le singulier spectacle de deux hommes se battant
avec de l’eau jusqu’aux genoux.
Les pêcheurs, voyant venir à eux un groupe d’hommes portant un blessé,
entrèrent, de leur côté, jusqu’à mi-jambe dans la mer. Les Anglais leur
remirent le blessé au moment où celui-ci commençait à rouvrir les yeux.
L’eau salée de la mer et le sable fin s’étaient introduits dans ses
blessures et lui causaient d’inexprimables souffrances.
Le secrétaire du duc tira de sa poche une bourse pleine et la remit à
celui qui paraissait le plus considérable d’entre les assistants.
— De la part de mon maître, milord duc de Buckingham, dit-il, pour que
l’on prenne de M. le marquis de Wardes tous les soins imaginables.
Et il s’en retourna, suivi des siens, jusqu’au canot que Buckingham
avait regagné à grand-peine, mais seulement lorsqu’il avait vu de
Wardes hors de danger.
La mer était déjà haute; les habits brodés et les ceintures de soie
furent noyés. Beaucoup de chapeaux furent enlevés par les lames.
Quant aux habits de milord duc et à ceux de de Wardes, le flux les
avait portés vers le rivage.
On enveloppa de Wardes dans l’habit du duc, croyant que c’était le
sien, et on le transporta à bras vers la ville.
Chapitre CIV — Triple amour
Depuis le départ de Buckingham, de Guiche se figurait que la terre lui
appartenait sans partage.
Monsieur, qui n’avait plus le moindre sujet de jalousie et qui,
d’ailleurs, se laissait accaparer par le chevalier de Lorraine,
accordait dans sa maison autant de liberté que les plus exigeants
pouvaient en souhaiter.
De son côté, le roi, qui avait pris goût à la société de Madame,
imaginait plaisirs sur plaisirs pour égayer le séjour de Paris, en
sorte qu’il ne se passait pas un jour sans une fête au Palais-Royal ou
une réception chez Monsieur.
Le roi faisait disposer Fontainebleau pour y recevoir la cour, et tout
le monde s’employait pour être du voyage. Madame menait la vie la plus
occupée. Sa voix, sa plume ne s’arrêtaient pas un moment.
Les conversations avec de Guiche prenaient peu à peu l’intérêt auquel
on ne peut méconnaître les préludes des grandes passions.
Lorsque les yeux languissent à propos d’une discussion sur des couleurs
d’étoffes, lorsque l’on passe une heure à analyser les mérites et le
parfum d’un sachet ou d’une fleur, il y a dans ce genre de conversation
des mots que tout le monde peut entendre, mais il y a des gestes ou des
soupirs que tout le monde ne peut voir.
Quand Madame avait bien causé avec M. de Guiche, elle causait avec
le roi, qui lui rendait visite régulièrement chaque jour. On jouait,
on faisait des vers, on choisissait des devises et des emblèmes; ce
printemps n’était pas seulement le printemps de la nature, c’était la
jeunesse de tout un peuple dont cette cour formait la tête.
Le roi était beau, jeune, galant plus que tout le monde. Il aimait
amoureusement toutes les femmes, même la reine sa femme.
Seulement le grand roi était le plus timide ou le plus réservé de son
royaume, tant qu’il ne s’était pas avoué à lui-même ses sentiments.
Cette timidité le retenait dans les limites de la simple politesse, et
nulle femme ne pouvait se vanter d’avoir la préférence sur une autre.
On pouvait pressentir que le jour où il se déclarerait serait l’aurore
d’une souveraineté nouvelle; mais il ne se déclarait pas. M. de Guiche
en profitait pour être le roi de toute la cour amoureuse.
On l’avait dit au mieux avec Mlle de Montalais, on l’avait dit assidu
près de Mlle de Châtillon; maintenant il n’était plus même civil avec
aucune femme de la cour. Il n’avait d’yeux, d’oreilles que pour une
seule.
Aussi prenait-il insensiblement sa place chez Monsieur, qui l’aimait et
le retenait le plus possible dans sa maison.
Naturellement sauvage, il s’éloignait trop avant l’arrivée de Madame,
une fois que Madame était arrivée, il ne s’éloignait plus assez.
Ce qui, remarqué de tout le monde, le fut particulièrement du mauvais
génie de la maison, le chevalier de Lorraine, à qui Monsieur témoignait
un vif attachement parce qu’il avait l’humeur joyeuse, même dans ses
méchancetés, et qu’il ne manquait jamais d’idées pour employer le temps.
Le chevalier de Lorraine, disons-nous, voyant que de Guiche menaçait
de le supplanter, eut recours au grand moyen. Il disparut, laissant
Monsieur bien empêché.
Le premier jour de sa disparition, Monsieur ne le chercha presque
pas, car de Guiche était là, et, sauf les entretiens avec Madame, il
consacrait bravement les heures du jour et de la nuit au prince.
Mais le second jour, Monsieur, ne trouvant personne sous la main,
demanda où était le chevalier.
Il lui fut répondu que l’on ne savait pas.
De Guiche, après avoir passé sa matinée à choisir des broderies et des
franges avec Madame, vint consoler le prince. Mais, après le dîner,
il y avait encore des tulipes et des améthystes à estimer; de Guiche
retourna dans le cabinet de Madame.
Monsieur demeura seul; c’était l’heure de sa toilette: il se trouva
le plus malheureux des hommes et demanda encore si l’on avait des
nouvelles du chevalier.
— Nul ne sait où trouver M. le chevalier, fut la réponse que l’on
rendit au prince.
Monsieur, ne sachant plus où porter son ennui, s’en alla en robe de
chambre et coiffé chez Madame.
Il y avait là grand cercle de gens qui riaient et chuchotaient à tous
les coins: ici un groupe de femmes autour d’un homme et des éclats
étouffés; là Manicamp et Malicorne pillés par Montalais, Mlle de
Tonnay-Charente et deux autres rieuses.
Plus loin, Madame, assise sur des coussins, et de Guiche éparpillant, à
genoux près d’elle, une poignée de perles et de pierres dans lesquelles
le doigt fin et blanc de la princesse désignait celles qui lui
plaisaient le plus.
Dans un autre coin, un joueur de guitare qui chantonnait des
séguedilles espagnoles dont Madame raffolait depuis qu’elle les
avait entendu chanter à la jeune reine avec une certaine mélancolie;
seulement ce que l’Espagnole avait chanté avec des larmes dans les
paupières, l’Anglaise le fredonnait avec un sourire qui laissait voir
ses dents de nacre.
Ce cabinet, ainsi habité, présentait la plus riante image du plaisir.
En entrant, Monsieur fut frappé de voir tant de gens qui se
divertissaient sans lui. Il en fut tellement jaloux, qu’il ne put
s’empêcher de dire comme un enfant:
— Eh quoi! vous vous amusez ici, et moi, je m’ennuie tout seul!
Sa voix fut comme le coup de tonnerre qui interrompt le gazouillement
d’oiseaux sous le feuillage; il se fit un grand silence.
De Guiche fut debout en un moment.
Malicorne se fit petit derrière les jupes de Montalais.
Manicamp se redressa et prit ses grands airs de cérémonie.
Le _guitarrero_ fourra sa guitare sous une table et tira le tapis pour la
dissimuler aux yeux du prince.
Madame seule ne bougea point, et, souriant à son époux, lui répondit:
— Est-ce que ce n’est pas l’heure de votre toilette?
— Que l’on choisit pour se divertir, grommela le prince.
Ce mot malencontreux fut le signal de la déroute: les femmes
s’enfuirent comme une volée d’oiseaux effrayés; le joueur de guitare
s’évanouit comme une ombre; Malicorne, toujours protégé par Montalais,
qui élargissait sa robe, se glissa derrière une tapisserie. Pour
Manicamp, il vint en aide à de Guiche, qui, naturellement, restait
auprès de Madame, et tous deux soutinrent bravement le choc avec la
princesse. Le comte était trop heureux pour en vouloir au mari; mais
Monsieur en voulait à sa femme.
Il lui fallait un motif de querelle; il le cherchait, et le départ
précipité de cette foule, si joyeuse avant son arrivée et si troublée
par sa présence, lui servit de prétexte.
— Pourquoi donc prend-on la fuite à mon aspect? dit-il d’un ton rogue.
Madame répliqua froidement que, toutes les fois que le maître
paraissait, la famille se tenait à l’écart par respect.
Et, en disant ces mots, elle fit une mine si drôle et si plaisante, que
de Guiche et Manicamp ne purent se retenir. Ils éclatèrent de rire;
madame les imita; l’accès gagna Monsieur lui-même, qui fut forcé de
s’asseoir, parce que, en riant, il perdait trop de sa gravité.
Enfin il cessa, mais sa colère s’était augmentée. Il était encore plus
furieux de s’être laissé aller à rire qu’il ne l’avait été de voir rire
les autres.
Il regardait Manicamp avec de gros yeux, n’osant pas montrer sa colère
au comte de Guiche.
Mais, sur un signe qu’il fit avec trop de dépit, Manicamp et de Guiche
sortirent.
En sorte que Madame, demeurée seule, se mit à ramasser tristement ses
perles, ne rit plus du tout et parla encore moins.
— Je suis bien aise de voir, dit le duc, que l’on me traite comme un
étranger chez vous, madame.
Et il sortit exaspéré. En chemin, il rencontra Montalais, qui veillait
dans l’antichambre.
— Il fait beau venir vous voir, dit-il, mais à la porte.
Montalais fit la révérence la plus profonde.
— Je ne comprends pas bien, dit-elle, ce que Votre Altesse Royale me
fait l’honneur de me dire.
— Je dis, mademoiselle, que quand vous riez tous ensemble, dans
l’appartement de Madame, est mal venu celui qui ne reste pas dehors.
— Votre Altesse Royale ne pense pas et ne parle pas ainsi pour elle,
sans doute?
— Au contraire, mademoiselle, c’est pour moi que je parle, c’est à moi
que je pense. Certes, je n’ai pas lieu de m’applaudir des réceptions
qui me sont faites ici. Comment! pour un jour qu’il y a chez Madame,
chez moi, musique et assemblée, pour un jour que je compte me divertir
un peu à mon tour, on s’éloigne!… Ah çà! craignait-on donc de me voir,
que tout le monde a pris la fuite en me voyant?… On fait donc mal,
quand je suis absent?…
— Mais, repartit Montalais, on ne fait pas aujourd’hui, monseigneur,
autre chose que l’on ne fasse les autres jours.
— Quoi! tous les jours on rit comme cela!
— Mais, oui, monseigneur.
— Tous les jours, ce sont des groupes comme ceux que je viens de voir?
— Absolument pareils, monseigneur.
— Et enfin tous les jours on racle le boyau?
— Monseigneur, la guitare est d’aujourd’hui; mais, quand nous n’avons
pas de guitare, nous avons les violons et les flûtes; des femmes
s’ennuient sans musique.
— Peste! et des hommes?
— Quels hommes, monseigneur?
— M. de Guiche, M. de Manicamp et les autres.
— Tous de la maison de Monseigneur.
— Oui, oui, vous avez raison, mademoiselle.
Et le prince rentra dans ses appartements: il était tout rêveur. Il se
précipita dans le plus profond de ses fauteuils, sans se regarder au
miroir.
— Où peut être le chevalier? dit-il.
Il y avait un serviteur auprès du prince.
Sa question fut entendue.
— On ne sait, monseigneur.
— Encore cette réponse!… Le premier qui me répondra: «Je ne sais», je
le chasse.
Tout le monde, à cette parole, s’enfuit de chez Monsieur comme on
s’était enfui de chez Madame.
Alors le prince entra dans une colère inexprimable. Il donna du pied
dans un chiffonnier, qui roula sur le parquet, brisé en trente morceaux.
Puis, du plus grand sang-froid, il alla aux galeries, et renversa l’un
sur l’autre un vase d’émail, une aiguière de porphyre et un candélabre
de bronze. Le tout fit un fracas effroyable. Tout le monde parut aux
portes.
— Que veut Monseigneur? se hasarda de dire timidement le capitaine des
gardes.
— Je me donne de la musique, répliqua Monseigneur en grinçant des dents.
Le capitaine des gardes envoya chercher le médecin de Son Altesse
Royale.
Mais avant le médecin, arriva Malicorne, qui dit au prince:
— Monseigneur, M. le chevalier de Lorraine me suit.
Le duc regarda Malicorne et lui sourit.
Le chevalier entra en effet.
Chapitre CV — La jalousie de M. de Lorraine
Le duc d’Orléans poussa un cri de satisfaction en apercevant le
chevalier de Lorraine.
— Ah! c’est heureux, dit-il, par quel hasard vous voit-on? N’étiez-vous
pas disparu, comme on le disait?
— Mais, oui, monseigneur.
— Un caprice?
— Un caprice! moi, avoir des caprices avec Votre Altesse? Le respect…
— Laisse là le respect, auquel tu manques tous les jours. Je t’absous.
Pourquoi étais-tu parti?
— Parce que j’étais parfaitement inutile à Monseigneur.
— Explique-toi?
— Monseigneur a près de lui des gens plus divertissants que je ne le
serai jamais. Je ne me sens pas de force à lutter, moi; je me suis
retiré.
— Toute cette réserve n’a pas le sens commun. Quels sont ces gens
contre qui tu ne veux pas lutter? Guiche?
— Je ne nomme personne.
— C’est absurde! Guiche te gêne?
— Je ne dis pas cela, monseigneur; ne me faites pas parler: vous savez
bien que de Guiche est de nos bons amis.
— Qui, alors?
— De grâce, monseigneur, brisons là, je vous en supplie.
Le chevalier savait bien que l’on irrite la curiosité comme la soif en
éloignant le breuvage ou l’explication.
— Non, je veux savoir pourquoi tu as disparu.
— Eh bien! je vais vous le dire; mais ne le prenez pas en mauvaise part.
— Parle.
— Je me suis aperçu que je gênais.
— Qui?
— Madame.
— Comment cela? dit le duc étonné.
— C’est tout simple: Madame est peut-être jalouse de l’attachement que
vous voulez bien avoir pour moi.
— Elle te le témoigne?
— Monseigneur, Madame ne m’adresse jamais la parole, surtout depuis un
certain temps.
— Quel temps?
— Depuis que M. de Guiche lui ayant plu mieux que moi, elle le reçoit à
toute heure.
Le duc rougit.
— À toute heure… Qu’est-ce que ce mot-là, chevalier? dit-il sévèrement.
— Vous voyez bien, monseigneur, que je vous ai déplu; j’en étais bien
sûr.
— Vous ne me déplaisez pas, mais vous dites les choses un peu vivement.
En quoi Madame préfère-t-elle Guiche à vous?
— Je ne dirai plus rien, fit le chevalier avec un salut plein de
cérémonie.
— Au contraire, j’entends que vous parliez. Si vous vous êtes retiré
pour cela, vous êtes donc bien jaloux?
— Il faut être jaloux quand on aime, monseigneur; est-ce que Votre
Altesse n’est pas jalouse de Madame? est-ce que Votre Altesse, si
elle voyait toujours quelqu’un près de Madame, et quelqu’un traité
favorablement, ne prendrait pas de l’ombrage? On aime ses amis comme
ses amours. Votre Altesse Royale m’a fait quelquefois l’insigne honneur
de m’appeler son ami.
— Oui, oui, mais voilà encore un mot équivoque; chevalier, vous avez la
conversation malheureuse.
— Quel mot, monseigneur?
— Vous avez dit: Traité favorablement… Qu’entendez-vous par ce
favorablement?
— Rien que de fort simple, monseigneur, dit le chevalier avec une
grande bonhomie. Ainsi, par exemple, quand un mari voit sa femme
appeler de préférence tel ou tel homme près d’elle; quand cet homme
se trouve toujours à la tête de son lit ou bien à la portière de son
carrosse; lorsqu’il y a toujours une petite place pour le pied de cet
homme dans la circonférence des robes de la femme; lorsque les gens se
rencontrent hors des appels de la conversation; lorsque le bouquet de
celle-ci est de la couleur des rubans de celui-là; lorsque les musiques
sont dans l’appartement, les soupers dans les ruelles; lorsque, le mari
paraissant, tout se tait chez la femme; lorsque le mari se trouve avoir
soudain pour compagnon le plus assidu, le plus tendre des hommes qui,
huit jours auparavant, semblait le moins à lui… alors…
— Alors, achève.
— Alors, je dis, monseigneur, qu’on est peut-être jaloux; mais tous ces
détails-là ne sont pas de mise, il ne s’agit en rien de cela dans notre
conversation.
Le duc s’agitait et se combattait évidemment.
— Vous ne me dites pas, finit-il par dire, pourquoi vous vous
éloignâtes. Tout à l’heure, vous disiez que c’était dans la crainte de
gêner, vous ajoutiez même que vous aviez remarqué de la part de Madame
un penchant à fréquenter un de Guiche.
— Ah! monseigneur, je n’ai pas dit cela.
— Si fait.
— Mais si je l’ai dit, je ne voyais rien là que d’innocent.
— Enfin, vous voyiez quelque chose?
— Monseigneur m’embarrasse.
— Qu’importe! parlez. Si vous dites la vérité, pourquoi vous
embarrasser?
— Je dis toujours la vérité, monseigneur, mais j’hésite toujours aussi
quand il s’agit de répéter ce que disent les autres.
— Ah! vous répétez… Il paraît qu’on a dit alors?
— J’avoue qu’on m’a parlé.
— Qui?
Le chevalier prit un air presque courroucé.
— Monseigneur, dit-il, vous me soumettez à une question, vous me
traitez comme un accusé sur la sellette… et les bruits qui effleurent
en passant l’oreille d’un gentilhomme n’y séjournent pas. Votre Altesse
veut que je grandisse le bruit à la hauteur d’un événement.
— Enfin, s’écria le duc avec dépit, un fait constant, c’est que vous
vous êtes retiré à cause de ce bruit.
— Je dois dire la vérité: on m’a parlé des assiduités de M. de Guiche
près de Madame, rien de plus; plaisir innocent, je le répète, et, de
plus, permis; mais, monseigneur, ne soyez pas injuste et ne poussez pas
les choses à l’excès. Cela ne vous regarde pas.
— Il ne me regarde pas qu’on parle des assiduités de Guiche chez Madame?…