— Plus un mot, monsieur Faucheux. À propos, l’argenterie, que
j’oubliais… Pour combien en ai-je?
— Cinquante mille livres, madame.
— C’est un million, se dit tout bas la marquise. Monsieur Faucheux,
vous ferez prendre aussi l’orfèvrerie et l’argenterie avec toute la
vaisselle. Je prétexte une refonte pour des modèles plus à mon goût…
Fondez, dis-je, et rendez-moi la valeur en or… sur-le-champ.
— Bien, madame la marquise.
— Vous mettrez cet or dans un coffre; vous ferez accompagner cet or
d’un de vos commis et sans que mes gens le voient; ce commis m’attendra
dans un carrosse.
— Celui de Mme Faucheux? dit l’orfèvre.
— Si vous le voulez, je le prendrai chez vous.
— Oui, madame la marquise.
— Prenez trois de mes gens pour porter chez vous l’argenterie.
— Oui, madame.
La marquise sonna.
— Le fourgon, dit-elle, à la disposition de M. Faucheux.
L’orfèvre salua et sortit en commandant que le fourgon le suivit de
près et en annonçant, lui-même, que la marquise faisait fondre sa
vaisselle pour en avoir de plus nouvelle.
Trois heures après, elle se rendait chez M. Faucheux et recevait de
lui huit cent mille livres en billets de la Banque de Lyon, deux cent
cinquante mille livres en or, enfermées dans un coffre que portait
péniblement un commis jusqu’à la voiture de Mme Faucheux.
Car Mme Faucheux avait un coche. Fille d’un président des comptes,
elle avait apporté trente mille écus à son mari, syndic des orfèvres.
Les trente mille écus avaient fructifié depuis vingt ans. L’orfèvre
était millionnaire et modeste. Pour lui, il avait fait l’emplette d’un
vénérable carrosse, fabriqué en 1648, dix années après la naissance du
roi. Ce carrosse, ou plutôt cette maison roulante, faisait l’admiration
du quartier; elle était couverte de peintures allégoriques et de nuages
semés d’étoiles d’or et d’argent doré.
C’est dans cet équipage, un peu grotesque, que la noble femme monta,
en regard du commis, qui dissimulait ses genoux de peur d’effleurer la
robe de la marquise.
C’est ce même commis qui dit au cocher, fier de conduire une marquise:
Route de Saint-Mandé!
Chapitre CII — La dot
Les chevaux de M. Faucheux étaient d’honnêtes chevaux du Perche, ayant
de gros genoux et des jambes tant soit peu engorgées. Comme la voiture,
ils dataient de l’autre moitié du siècle.
Ils ne couraient donc pas comme les chevaux anglais de M. Fouquet.
Aussi mirent-ils deux heures à se rendre à Saint-Mandé.
On peut dire qu’ils marchaient majestueusement.
La majesté exclut le mouvement.
La marquise s’arrêta devant une porte bien connue, quoiqu’elle ne l’eût
vue qu’une fois, on se le rappelle, dans une circonstance non moins
pénible que celle qui l’amenait cette fois encore.
Elle tira de sa poche une clef, l’introduisit de sa petite main blanche
dans la serrure, poussa la porte qui céda sans bruit, et donna l’ordre
au commis de monter le coffret au premier étage.
Mais le poids de ce coffret était tel, que le commis fut forcé de se
faire aider par le cocher.
Le coffret fut déposé dans ce petit cabinet, antichambre ou plutôt
boudoir, attenant au salon où nous avons vu M. Fouquet aux pieds de la
marquise.
Mme de Bellière donna un louis au cocher, un sourire charmant au
commis, et les congédia tous deux.
Derrière eux, elle referma la porte et attendit ainsi, seule et
barricadée. Nul domestique n’apparaissait à l’intérieur.
Mais toute chose était apprêtée comme si un génie invisible eût deviné
les besoins et les désirs de l’hôte ou plutôt de l’hôtesse qui était
attendue.
Le feu préparé, les bougies aux candélabres, les rafraîchissements sur
l’étagère, les livres sur les tables, les fleurs fraîches dans les
vases du Japon.
On eût dit une maison enchantée.
La marquise alluma les candélabres, respira le parfum des fleurs,
s’assit et tomba bientôt dans une profonde rêverie.
Mais cette rêverie, toute mélancolique, était imprégnée d’une certaine
douceur.
Elle voyait devant elle un trésor étalé dans cette chambre. Un million
qu’elle avait arraché de sa fortune comme la moissonneuse arrache un
bleuet de sa couronne.
Elle se forgeait les plus doux songes.
Elle songeait surtout et avant tout au moyen de laisser tout cet argent
à M. Fouquet sans qu’il pût savoir d’où venait le don. Ce moyen était
celui qui naturellement s’était présenté le premier à son esprit.
Mais, quoique, en y réfléchissant, la chose lui eût paru difficile,
elle ne désespérait point de parvenir à ce but.
Elle devait sonner pour appeler M. Fouquet, et s’enfuir plus heureuse
que si, au lieu de donner un million, elle trouvait un million
elle-même.
Mais, depuis qu’elle était arrivée là, depuis qu’elle avait vu ce
boudoir si coquet, qu’on eût dit qu’une femme de chambre venait d’en
enlever jusqu’au dernier atome de poussière; quand elle avait vu ce
salon si bien tenu, qu’on eût dit qu’elle en avait chassé les fées qui
l’habitaient, elle se demanda si déjà les regards de ceux qu’elle avait
fait fuir, génies, fées, lutins ou créatures humaines, ne l’avaient pas
reconnue.
Alors Fouquet saurait tout; ce qu’il ne saurait pas, il le devinerait;
Fouquet refuserait d’accepter comme don ce qu’il eût peut-être accepté
à titre de prêt, et, ainsi menée, l’entreprise manquerait de but comme
de résultat.
Il fallait donc que la démarche fût faite sérieusement pour réussir. Il
fallait que le surintendant comprît toute la gravité de sa position
pour se soumettre au caprice généreux d’une femme; il fallait enfin,
pour le persuader, tout le charme d’une éloquente amitié, et, si ce
n’était point assez, tout l’enivrement d’un ardent amour que rien ne
détournerait dans son absolu désir de convaincre.
En effet, le surintendant n’était-il pas connu pour un homme plein de
délicatesse et de dignité? Se laisserait-il charger des dépouilles
d’une femme? Non, il lutterait, et si une voix au monde pouvait vaincre
sa résistance, c’était la voix de la femme qu’il aimait.
Maintenant, autre doute, doute cruel qui passait dans le cœur de Mme de
Bellière avec la douleur et le froid aigu d’un poignard: Aimait-il?
Cet esprit léger, ce cœur volage se résoudrait-il à se fixer un moment,
fût-ce pour contempler un ange?
N’en était-il pas de Fouquet, malgré tout son génie, malgré toute sa
probité, comme des conquérants qui versent des larmes sur le champ de
bataille lorsqu’ils ont remporté la victoire?
«Eh bien! c’est de cela qu’il faut que je m’éclaircisse, c’est sur
cela qu’il faut que je le juge, dit la marquise. Qui sait si ce cœur
tant convoité n’est pas un cœur vulgaire et plein d’alliage, qui
sait si cet esprit ne se trouvera pas être, quand j’y appliquerai la
pierre de touche, d’une nature triviale et inférieure? Allons! allons!
s’écria-t-elle, c’est trop de doute, trop d’hésitation, l’épreuve!
l’épreuve!»
Elle regarda la pendule.
«Voilà sept heures, il doit être arrivé, c’est l’heure des signatures.
Allons!»
Et, se levant avec une fébrile impatience, elle marcha vers la glace,
dans laquelle elle se souriait avec l’énergique sourire du dévouement;
elle fit jouer le ressort et tira le bouton de la sonnette.
Puis, comme épuisée à l’avance par la lutte qu’elle venait d’engager,
elle alla s’agenouiller éperdue devant un vaste fauteuil, où sa tête
s’ensevelit dans ses mains tremblantes.
Dix minutes après, elle entendit grincer le ressort de la porte.
La porte roula sur ses gonds invisibles.
Fouquet parut.
Il était pâle; il était courbé sous le poids d’une pensée amère.
Il n’accourait pas; il venait, voilà tout.
Il fallait que la préoccupation fût bien puissante pour que cet homme
de plaisir, pour qui le plaisir était tout, vînt si lentement à un
semblable appel.
En effet, la nuit, féconde en rêves douloureux, avait amaigri ses
traits d’ordinaire si noblement insoucieux, avait tracé autour de ses
yeux des orbites de bistre.
Il était toujours beau, toujours noble, et l’expression mélancolique de
sa bouche, expression si rare chez cet homme, donnait à sa physionomie
un caractère nouveau qui la rajeunissait.
Vêtu de noir, la poitrine toute gonflée de dentelles ravagées par sa
main inquiète, le surintendant s’arrêta l’œil plein de rêverie au seuil
de cette chambre où tant de fois il était venu chercher le bonheur
attendu.
Cette douceur morne, cette tristesse souriante remplaçant l’exaltation
de la joie, firent sur Mme de Bellière, qui le regardait de loin, un
effet indicible.
L’œil d’une femme sait lire tout orgueil ou toute souffrance sur
les traits de l’homme qu’elle aime; on dirait qu’en raison de leur
faiblesse, Dieu a voulu accorder aux femmes plus qu’il n’accorde aux
autres créatures.
Elles peuvent cacher leurs sentiments à l’homme; l’homme ne peut leur
cacher les siens.
La marquise devina d’un seul coup d’œil tout le malheur du surintendant.
Elle devina une nuit passée sans sommeil, un jour passé en déceptions.
Dès lors elle fut forte, elle sentait qu’elle aimait Fouquet au-delà de
toute chose.
Elle se releva, et, s’approchant de lui:
— Vous m’écriviez ce matin, dit-elle, que vous commenciez à m’oublier,
et que, moi que vous n’aviez pas revue, j’avais sans doute fini de
penser à vous. Je viens vous démentir, monsieur, et cela d’autant plus
sûrement que je lis dans vos yeux une chose.
— Laquelle, madame? demanda Fouquet étonné.
— C’est que vous ne m’avez jamais tant aimée qu’à cette heure; de même
que vous devez lire dans ma démarche, à moi, que je ne vous ai point
oublié.
— Oh! vous, marquise, dit Fouquet, dont un éclair de joie illumina un
instant la noble figure, vous, vous êtes un ange, et les hommes n’ont
pas le droit de douter de vous! Ils n’ont donc qu’à s’humilier et à
demander grâce!
— Grâce vous soit donc accordée alors!
Fouquet voulut se mettre à genoux.
— Non, dit-elle, à côté de moi, asseyez-vous. Ah! voilà une pensée
mauvaise qui passe dans votre esprit!
— Et à quoi voyez-vous cela, madame?
— À votre sourire, qui vient de gâter toute votre physionomie. Voyons,
à quoi songez-vous? Dites, soyez franc, pas de secrets entre amis?
— Eh bien! madame, dites-moi alors pourquoi cette rigueur de trois ou
quatre mois.
— Cette rigueur?
— Oui; ne m’avez-vous pas défendu de vous visiter?
— Hélas! mon ami, dit Mme de Bellière avec un profond soupir, parce
que votre visite chez moi vous a causé un grand malheur, parce que
l’on veille sur ma maison, parce que les mêmes yeux qui vous ont vu
pourraient vous voir encore, parce que je trouve moins dangereux pour
vous, à moi de venir ici, qu’à vous de venir chez moi; enfin, parce que
je vous trouve assez malheureux pour ne pas vouloir augmenter encore
votre malheur…
Fouquet tressaillit.
Ces mots venaient de le rappeler aux soucis de la surintendance, lui
qui pendant quelques minutes ne se souvenait plus que des espérances de
l’amant.
— Malheureux, moi? dit-il en essayant un sourire. Mais en vérité,
marquise, vous me le feriez croire avec votre tristesse. Ces beaux yeux
ne sont-ils donc levés sur moi que pour me plaindre? Oh! j’attends
d’eux un autre sentiment.
— Ce n’est pas moi qui suis triste, monsieur: regardez dans cette
glace; c’est vous.
— Marquise, je suis un peu pâle, c’est vrai, mais c’est l’excès du
travail; le roi m’a demandé hier de l’argent.
— Oui, quatre millions; je sais cela.
— Vous le savez! s’écria Fouquet, surpris. Et comment le savez-vous?
C’est au jeu seulement, après le départ des reines et en présence d’une
seule personne, que le roi…
— Vous voyez que je le sais; cela suffit, n’est-ce pas? Eh bien!
continuez, mon ami: c’est que le roi vous a demandé…
— Eh bien! vous comprenez, marquise, il a fallu se le procurer, puis le
faire compter, puis le faire enregistrer, c’est long. Depuis la mort de
M. de Mazarin, il y a un peu de fatigue et d’embarras dans le service
des finances. Mon administration se trouve surchargée, voilà pourquoi
j’ai veillé cette nuit.
— De sorte que vous avez la somme? demanda la marquise, inquiète.
— Il ferait beau voir, marquise, répliqua gaiement Fouquet, qu’un
surintendant des finances n’eût pas quatre pauvres millions dans ses
coffres.
— Oui, je crois que vous les avez ou que vous les aurez.
— Comment, que je les aurai?
— Il n’y a pas longtemps qu’il vous en avait déjà fait demander deux.
— Il me semble, au contraire, qu’il y a un siècle, marquise; mais ne
parlons plus argent, s’il vous plaît.
— Au contraire, parlons-en, mon ami.
— Oh!
— Écoutez, je ne suis venue que pour cela.
— Mais que voulez-vous donc dire? demanda le surintendant, dont les
yeux exprimèrent une inquiète curiosité.
— Monsieur, est-ce une charge inamovible que la surintendance?
— Marquise!
— Vous voyez que je vous réponds, et franchement même.
— Marquise, vous me surprenez, vous me parlez comme un commanditaire.
— C’est tout simple: je veux placer de l’argent chez vous, et,
naturellement, je désire savoir si vous êtes sûr.
— En vérité, marquise, je m’y perds et ne sais plus où vous voulez en
venir.
— Sérieusement, mon cher monsieur Fouquet, j’ai quelques fonds qui
m’embarrassent. Je suis lasse d’acheter des terres et désire charger un
ami de faire valoir mon argent.
— Mais cela ne presse pas, j’imagine? dit Fouquet.
— Au contraire, cela presse, et beaucoup.
— Eh bien! nous en causerons plus tard.
— Non pas plus tard, car mon argent est là.
La marquise montra le coffret au surintendant, et, l’ouvrant, lui fit
voir des liasses de billets et une masse d’or.
Fouquet s’était levé en même temps que Mme de Bellière; il demeura un
instant pensif; puis tout à coup, se reculant, il pâlit et tomba sur
une chaise en cachant son visage dans ses mains.
— Oh! marquise! marquise! murmura-t-il.
— Eh bien?
— Quelle opinion avez-vous donc de moi pour me faire une pareille offre?
— De vous?
— Sans doute.
— Mais que pensez-vous donc vous-même? Voyons.
— Cet argent, vous me l’apportez pour moi: vous me l’apportez parce que
vous me savez embarrassé. Oh! ne niez pas. Je devine. Est-ce que je ne
connais pas votre cœur?
— Eh bien! si vous connaissez mon cœur, vous voyez que c’est mon cœur
que je vous offre.
— J’ai donc deviné! s’écria Fouquet. Oh! madame, en vérité, je ne vous
ai jamais donné le droit de m’insulter ainsi.
— Vous insulter! dit-elle en pâlissant. Étrange délicatesse humaine!
Vous m’aimez, m’avez-vous dit? Vous m’avez demandé au nom de cet amour
ma réputation, mon honneur? Et quand je vous offre mon argent, vous me
refusez!
— Marquise, marquise, vous avez été libre de garder ce que vous appelez
votre réputation et votre honneur. Laissez-moi la liberté de garder les
miens. Laissez-moi me ruiner, laissez-moi succomber sous le fardeau des
haines qui m’environnent, sous le fardeau des fautes que j’ai commises,
sous le fardeau de mes remords même; mais, au nom du Ciel! marquise, ne
m’écrasez pas sous ce dernier coup.
— Vous avez manqué tout à l’heure d’esprit, monsieur Fouquet, dit-elle.
— C’est possible, madame.
— Et maintenant, voilà que vous manquez de cœur.
Fouquet comprima de sa main crispée sa poitrine haletante.
— Accablez-moi, madame, dit-il, je n’ai rien à répondre.
— Je vous ai offert mon amitié, monsieur Fouquet.
— Oui, madame; mais vous vous êtes bornée là.
— Ce que je fais est-il d’une amie?
— Sans doute.
— Et vous refusez cette preuve de mon amitié?
— Je la refuse.
— Regardez-moi, monsieur Fouquet.
Les yeux de la marquise étincelaient.
— Je vous offre mon amour.
— Oh! madame! dit Fouquet.
— Je vous aime, entendez-vous, depuis longtemps; les femmes ont comme
les hommes leur fausse délicatesse. Depuis longtemps je vous aime, mais
je ne voulais pas vous le dire.
— Oh! fit Fouquet en joignant les mains.
— Eh bien! je vous le dis. Vous m’avez demandé cet amour à genoux, je
vous l’ai refusé; j’étais aveugle comme vous l’étiez tout à l’heure.
Mon amour, je vous l’offre.
— Oui, votre amour, mais votre amour seulement.
— Mon amour, ma personne, ma vie! tout, tout, tout!
— Oh! mon Dieu! s’écria Fouquet ébloui.
— Voulez-vous de mon amour?
— Oh! mais vous m’accablez sous le poids de mon bonheur!
— Serez-vous heureux? Dites, dites… si je suis à vous, tout entière à
vous?
— C’est la félicité suprême!
— Alors, prenez-moi. Mais, si je vous fais le sacrifice d’un préjugé,
faites moi celui d’un scrupule.
— Madame, madame, ne me tentez pas!
— Mon ami, mon ami, ne me refusez pas!
— Oh! faites attention à ce que vous proposez!
— Fouquet, un mot… «Non!…» et j’ouvre cette porte. Elle montra celle
qui conduisait à la rue. Et vous ne me verrez plus. Un autre mot… «Oui!…»
et je vous suis où vous voudrez, les yeux fermés, sans défense,
sans refus, sans remords.
— Élise!… Élise!… Mais ce coffret?
— C’est ma dot!
— C’est votre ruine! s’écria Fouquet en bouleversant l’or et les
papiers; il y a là un million…
— Juste… Mes pierreries, qui ne me serviront plus si vous ne m’aimez
pas; qui ne me serviront plus si vous m’aimez comme je vous aime!
— Oh! c’en est trop! c’en est trop! s’écria Fouquet. Je cède, je cède:
ne fût-ce que pour consacrer un pareil dévouement. J’accepte la dot…
— Et voici la femme, dit la marquise en se jetant dans ses bras.
Chapitre CIII — Le terrain de Dieu
Pendant ce temps, Buckingham et de Wardes faisaient en bons compagnons
et en harmonie parfaite la route de Paris à Calais.
Buckingham s’était hâté de faire ses adieux, de sorte qu’il en avait
brusqué la meilleure partie.
Les visites à Monsieur et à Madame, à la jeune reine et à la reine
douairière avaient été collectives.
Prévoyance de la reine mère, qui lui épargnait la douleur de causer
encore en particulier avec Monsieur, qui lui épargnait le danger de
revoir Madame.
Buckingham embrassa de Guiche et Raoul; il assura le premier de toute
sa considération; le second d’une constante amitié destinée à triompher
de tous les obstacles et à ne se laisser ébranler ni par la distance ni
par le temps.
Les fourgons avaient déjà pris les devants; il partit le soir en
carrosse avec toute sa maison.
De Wardes, tout froissé d’être pour ainsi dire emmené à la remorque
par cet Anglais, avait cherché dans son esprit subtil tous les moyens
d’échapper à cette chaîne; mais nul ne lui avait donné assistance,
et force lui était de porter la peine de son mauvais esprit et de sa
causticité.
Ceux à qui il eût pu s’ouvrir, en qualité de gens spirituels l’eussent
raillé sur la supériorité du duc.
Les autres esprits, plus lourds, mais plus sensés, lui eussent allégué
les ordres du roi, qui défendaient le duel.
Les autres enfin, et c’étaient les plus nombreux, qui, par charité
chrétienne ou par amour-propre national, lui eussent prêté assistance,
ne se souciaient point d’encourir une disgrâce, et eussent tout au plus
prévenu les ministres d’un départ qui pouvait dégénérer en un petit
massacre.
Il en résulta que, tout bien pesé, de Wardes fit son porte-manteau,
prit deux chevaux, et, suivi d’un seul laquais, s’achemina vers la
barrière où le carrosse de Buckingham le devait prendre.
Le duc reçut son adversaire comme il eût fait de la plus aimable
connaissance, se rangea pour le faire asseoir, lui offrit des
sucreries, étendit sur lui le manteau de martre zibeline jeté sur le
siège de devant. Puis on causa:
De la cour, sans parler de Madame;
De Monsieur, sans parler de son ménage;
Du roi, sans parler de sa belle-sœur;
De la reine mère, sans parler de sa bru;
Du roi d’Angleterre, sans parler de sa sœur;
De l’état de cœur de chacun des voyageurs, sans prononcer aucun nom
dangereux.
Aussi le voyage, qui se faisait à petites journées, fut-il charmant.
Aussi Buckingham, véritablement Français par l’esprit et l’éducation,
fut-il enchanté d’avoir si bien choisi son _partner_.
Bons repas effleurés du bout des dents, essais de chevaux dans les
belles prairies que coupait la route, chasses aux lièvres, car
Buckingham avait ses lévriers. Tel fut l’emploi du temps.
Le duc ressemblait un peu à ce beau fleuve de Seine, qui embrasse mille
fois la France dans ses méandres amoureux avant de se décider à gagner
l’Océan.
Mais, en quittant la France, c’était surtout la Française nouvelle
qu’il avait amenée à Paris que Buckingham regrettait; pas une de ses
pensées qui ne fût un souvenir et, par conséquent, un regret.
Aussi quand, parfois, malgré sa force sur lui-même, il s’abîmait dans
ses pensées, de Wardes le laissait-il tout entier à ses rêveries.
Cette délicatesse eût certainement touché Buckingham et changé ses
dispositions à l’égard de de Wardes, si celui-ci, tout en gardant le
silence, eût eu l’œil moins méchant et le sourire moins faux.
Mais les haines d’instinct sont inflexibles; rien ne les éteint; un peu
de cendre les recouvre parfois, mais sous cette cendre elles couvent
plus furieuses.
Après avoir épuisé toutes les distractions que présentait la route, on
arriva, comme nous l’avons dit, à Calais.
C’était vers la fin du sixième jour.
Dès la veille, les gens du duc avaient pris les devants et avaient
frété une barque. Cette barque était destinée à aller joindre le petit
yacht qui courait des bordées en vue, ou s’embossait, lorsqu’il sentait
ses ailes blanches fatiguées, à deux ou trois portées de canon de la
jetée.
Cette barque allant et venant devait porter tous les équipages du duc.
Les chevaux avaient été embarqués; on les hissait de la barque sur le
pont du bâtiment dans des paniers faits exprès, et ouatés de telle
façon que leurs membres, dans les plus violentes crises même de terreur
ou d’impatience, ne quittaient pas l’appui moelleux des parois, et que
leur poil n’était pas même rebroussé.
Huit de ces paniers juxtaposés emplissaient la cale. On sait que,
pendant les courtes traversées, les chevaux tremblants ne mangent
point et frissonnent en présence des meilleurs aliments qu’ils eussent
convoités sur terre.
Peu à peu l’équipage entier du duc fut transporté à bord du yacht,
et alors ses gens revinrent lui annoncer que tout était prêt, et
que, lorsqu’il voudrait s’embarquer avec le gentilhomme français, on
n’attendait plus qu’eux.
Car nul ne supposait que le gentilhomme français pût avoir à régler
avec milord duc autre chose que des comptes d’amitié.
Buckingham fit répondre au patron du yacht qu’il eût à se tenir prêt,
mais que la mer était belle, que la journée promettant un coucher de
soleil magnifique, il comptait ne s’embarquer que la nuit et profiter
de la soirée pour faire une promenade sur la grève.
D’ailleurs, il ajouta que, se trouvant en excellente compagnie, il
n’avait pas la moindre hâte de s’embarquer.
En disant cela, il montra aux gens qui l’entouraient le magnifique
spectacle du ciel empourpré à l’horizon, et d’un amphithéâtre de nuages
floconneux qui montaient du disque du soleil jusqu’au zénith, en
affectant les formes d’une chaîne de montagnes aux sommets entassés les
uns sur les autres.
Tout cet amphithéâtre était teint à sa base d’une espèce de mousse
sanglante, se fondant dans des teintes d’opale et de nacre au fur et
à mesure que le regard montait de la base au sommet. La mer, de son
côté, se teignait de ce même reflet, et sur chaque cime de vague bleue
dansait un point lumineux comme un rubis exposé au reflet d’une lame.
Tiède soirée, parfums salins chers aux rêveuses imaginations, vent
d’est épais et soufflant en harmonieuses rafales, puis au loin le yacht
se profilant en noir avec ses agrès à jour, sur le fond empourpré du
ciel, et çà et là sur l’horizon les voiles latines courbées sous l’azur
comme l’aile d’une mouette qui plonge, le spectacle, en effet, valait
bien qu’on l’admirât. La foule des curieux suivit les valets dorés,
parmi lesquels, voyant l’intendant et le secrétaire, elle croyait voir
le maître et son ami.
Quant à Buckingham, simplement vêtu d’une veste de satin gris et d’un
pourpoint de petit velours violet, le chapeau sur les yeux, sans ordres
ni broderies, il ne fut pas plus remarqué que de Wardes, vêtu de noir
comme un procureur.
Les gens du duc avaient reçu l’ordre de tenir une barque prête au môle
et de surveiller l’embarquement de leur maître, sans venir à lui avant
que lui ou son ami appelât.
— Quelque chose qu’ils vissent, avait-il ajouté en appuyant sur ces
mots de façon qu’ils fussent compris.
Après quelques pas faits sur la plage:
— Je crois, monsieur, dit Buckingham à de Wardes, je crois qu’il va
falloir nous faire nos adieux. Vous le voyez, la mer monte; dans dix
minutes elle aura tellement imbibé le sable où nous marchons, que nous
serons hors d’état de sentir le sol.