— À ma volonté. Mais, vous comprenez, je ne voudrai que lorsque vous

voudrez vous-même.

— Oh! je suis tranquille, dit Baisemeaux en souriant; mais je vous ai

déjà donné deux reçus.

— Aussi, vous voyez, je les déchire.

Et Aramis, après avoir montré les deux reçus au gouverneur, les déchira

en effet.

Vaincu par une pareille marque de confiance, Baisemeaux souscrivit sans

hésitation une obligation de cent cinquante mille francs remboursable à

la volonté du prélat.

Aramis, qui avait suivi la plume par-dessus l’épaule du gouverneur,

mit l’obligation dans sa poche sans avoir l’air de l’avoir lue, ce qui

donna toute tranquillité à Baisemeaux.

— Maintenant, dit Aramis, vous ne m’en voudrez point, n’est-ce pas, si

je vous enlève quelque prisonnier?

— Comment cela?

— Sans doute en obtenant sa grâce. Ne vous ai je pas dit, par exemple,

que le pauvre Seldon m’intéressait?

— Ah! c’est vrai!

— Eh bien?

— C’est votre affaire; agissez comme vous l’entendrez. Je vois que vous

avez le bras long et la main large.

Et Aramis partit, emportant les bénédictions du gouverneur.

Chapitre C — Les deux amies

À l’heure où M. de Baisemeaux montrait à Aramis les prisonniers de la

Bastille, un carrosse s’arrêtait devant la porte de Mme de Bellière,

et à cette heure encore matinale déposait au perron une jeune femme

enveloppée de coiffes de soie.

Lorsqu’on annonça Mme Vanel à Mme de Bellière, celle-ci s’occupait ou

plutôt s’absorbait à lire une lettre qu’elle cacha précipitamment.

Elle achevait à peine sa toilette du matin, ses femmes étaient encore

dans la chambre voisine.

Au nom, au pas de Marguerite Vanel, Mme de Bellière courut à sa

rencontre. Elle crut voir dans les yeux de son amie un éclat qui

n’était pas celui de la santé ou de la joie.

Marguerite l’embrassa, lui serra les mains, lui laissa à peine le temps

de parler.

— Ma chère, dit-elle, tu m’oublies donc? Tu es donc tout entière aux

plaisirs de la cour?

— Je n’ai pas vu seulement les fêtes du mariage.

— Que fais-tu alors?

— Je me prépare à aller à Bellière.

— À Bellière!

— Oui.

— Campagnarde alors. J’aime à te voir dans ces dispositions. Mais tu es

pâle.

— Non, je me porte à ravir.

— Tant mieux, j’étais inquiète. Tu ne sais pas ce qu’on m’avait dit?

— On dit tant de choses!

— Oh! celle-là est extraordinaire.

— Comme tu sais faire languir ton auditoire, Marguerite.

— M’y voici. C’est que j’ai peur de te fâcher.

— Oh! jamais. Tu admires toi-même mon égalité d’humeur.

— Eh bien! on dit que… Ah! vraiment, je ne pourrai jamais t’avouer cela.

— N’en parlons plus alors, fit Mme de Bellière, qui devinait une

méchanceté sous ces préambules, mais qui cependant se sentait dévorée

de curiosité.

— Eh bien! ma chère marquise, on dit que depuis quelque temps tu

regrettes beaucoup moins M. de Bellière, le pauvre homme!

— C’est un mauvais bruit, Marguerite; je regrette et regretterai

toujours mon mari; mais voilà deux ans qu’il est mort; je n’en ai que

vingt-huit, et la douleur de sa perte ne doit pas dominer toutes les

actions, toutes les pensées de ma vie. Je le dirais, que toi, toi,

Marguerite, la femme par excellence, tu ne le croirais pas.

— Pourquoi? Tu as le cœur si tendre! répliqua méchamment Mme Vanel.

— Tu l’as aussi, Marguerite, et je n’ai pas vu que tu te laissasses

abattre par le chagrin quand le cœur était blessé.

Ces mots étaient une allusion directe à la rupture de Marguerite avec

le surintendant. Ils étaient aussi un reproche voilé, mais direct, fait

au cœur de la jeune femme.

Comme si elle n’eût attendu que ce signal pour décocher sa flèche,

Marguerite s’écria:

— Eh bien! Élise, on dit que tu es amoureuse.

Et elle dévora du regard Mme de Bellière, qui rougit sans pouvoir s’en

empêcher.

— On ne se fait jamais faute de calomnier les femmes, répliqua la

marquise après un instant de silence.

— Oh! on ne te calomnie pas, Élise.

— Comment! on dit que je suis amoureuse, et on ne me calomnie pas?

— D’abord, si c’est vrai, il n’y a pas de calomnie, il n’y a que

médisance; ensuite, car tu ne me laisses pas achever, le public ne

dit pas que tu t’abandonnes à cet amour. Il te peint, au contraire,

comme une vertueuse amante armée de griffes et de dents, te renfermant

chez toi comme dans une forteresse, et dans une forteresse autrement

impénétrable que celle de Danaé, bien que la tour de Danaé fût faite

d’airain.

— Tu as de l’esprit, Marguerite, dit Mme de Bellière, tremblante.

— Tu m’as toujours flattée, Élise… Bref, on te dit incorruptible et

inaccessible. Tu vois si l’on te calomnie… Mais à quoi rêves-tu pendant

que je te parle?

— Moi?

— Oui, tu es toute rouge et toute muette.

— Je cherche, dit la marquise relevant ses beaux yeux brillant d’un

commencement de colère, je cherche à quoi tu as pu faire allusion, toi,

si savante dans la mythologie, en me comparant à Danaé.

— Ah! ah! fit Marguerite en riant, tu cherches cela?

— Oui; ne te souvient-il pas qu’au couvent, lorsque nous cherchions

des problèmes d’arithmétique… Ah! c’est savant aussi ce que je vais te

dire, mais à mon tour… Ne te souviens-tu pas que, si l’un des termes

était donné, nous devions trouver l’autre? Cherche, alors, cherche.

— Mais je ne devine pas ce que tu veux dire.

— Rien de plus simple, pourtant. Tu prétends que je suis amoureuse,

n’est ce pas?

— On me l’a dit.

— Eh bien! on ne dit pas que je sois amoureuse d’une abstraction. Il y

a un nom dans tout ce bruit?

— Certes, oui, il y a un nom.

— Eh bien! ma chère, il n’est pas étonnant que je doive chercher ce

nom, puisque tu ne me le dis pas.

— Ma chère marquise, en te voyant rougir, je croyais que tu ne

chercherais pas longtemps.

— C’est ton mot Danaé qui m’a surprise. Qui dit Danaé dit pluie d’or,

n’est ce pas?

— C’est-à-dire que le Jupiter de Danaé se changea pour elle en pluie

d’or.

— Mon amant alors… celui que tu me donnes…

— Oh! pardon; moi, je suis ton amie et ne te donne personne.

— Soit!… mais les ennemis.

— Veux-tu que je te dise le nom?

— Il y a une demi-heure que tu me le fais attendre.

— Tu vas l’entendre. Ne t’effarouche pas, c’est un homme puissant.

— Bon!

La marquise s’enfonçait dans les mains ses ongles effilés, comme le

patient à l’approche du fer.

— C’est un homme très riche, continua Marguerite, le plus riche

peut-être. C’est enfin…

La marquise ferma un instant les yeux.

— C’est le duc de Buckingham, dit Marguerite en riant aux éclats.

La perfidie avait été calculée avec une adresse incroyable. Ce nom, qui

tombait à faux à la place du nom que la marquise attendait, faisait

bien l’effet sur la pauvre femme de ces haches mal aiguisées qui

avaient déchiqueté, sans les tuer, MM. de Chalais et de Thou sur leurs

échafauds.

Elle se remit pourtant.

— J’avais bien raison, dit-elle, de t’appeler une femme d’esprit; tu me

fais passer un agréable moment. La plaisanterie est charmante… Je n’ai

jamais vu M. de Buckingham.

— Jamais? fit Marguerite en contenant ses éclats.

— Je n’ai pas mis le pied hors de chez moi depuis que le duc est à

Paris.

— Oh! reprit Mme Vanel en allongeant son pied mutin vers un papier qui

frissonnait près de la fenêtre sur un tapis. On peut ne pas se voir,

mais on s’écrit.

La marquise frémit. Ce papier était l’enveloppe de la lettre qu’elle

lisait à l’entrée de son amie. Cette enveloppe était cachetée aux armes

du surintendant.

En se reculant sur son sofa, Mme de Bellière fit rouler sur ce papier

les plis épais de sa large robe de soie, et l’ensevelit ainsi.

— Voyons, dit-elle alors, voyons, Marguerite, est-ce pour me dire

toutes ces folies que tu es venue de si bon matin?

— Non, je suis venue pour te voir d’abord et pour te rappeler nos

anciennes habitudes si douces et si bonnes, tu sais, lorsque nous

allions nous promener à Vincennes, et que, sous un chêne, dans un

taillis, nous causions de ceux que nous aimions et qui nous aimaient.

— Tu me proposes une promenade.

— J’ai mon carrosse et trois heures de liberté.

— Je ne suis pas vêtue, Marguerite… et… si tu veux que nous causions,

sans aller au bois de Vincennes, nous trouverions dans le jardin

de l’hôtel un bel arbre, des charmilles touffues, un gazon semé de

pâquerettes, et toute cette violette que l’on sent d’ici.

— Ma chère marquise, je regrette que tu me refuses… J’avais besoin

d’épancher mon cœur dans le tien.

— Je te le répète, Marguerite, mon cœur est à toi, aussi bien dans

cette chambre, aussi bien ici près, sous ce tilleul de mon jardin, que

là-bas, sous un chêne dans le bois.

— Pour moi, ce n’est pas la même chose… En me rapprochant de Vincennes,

marquise, je rapprochais mes soupirs du but vers lequel ils tendent

depuis quelques jours.

La marquise leva tout à coup la tête.

— Cela t’étonne, n’est-ce pas… que je pense encore à Saint-Mandé?

— À Saint-Mandé! s’écria Mme de Bellière.

Et les regards des deux femmes se croisèrent comme deux épées inquiètes

au premier engagement du combat.

— Toi, si fière?… dit avec dédain la marquise.

— Moi… si fière!… répliqua Mme Vanel. Je suis ainsi faite… Je ne

pardonne pas l’oubli, je ne supporte pas l’infidélité. Quand je quitte

et qu’on pleure, je suis tentée d’aimer encore; mais, quand on me

quitte et qu’on rit, j’aime éperdument.

Mme de Bellière fit un mouvement involontaire.

«Elle est jalouse», se dit Marguerite.

— Alors, continua la marquise, tu es éperdument éprise… de M. de

Buckingham… non, je me trompe… de M. Fouquet?

Elle sentit le coup, et tout son sang afflua sur son cœur.

— Et tu voulais aller à Vincennes… à Saint-Mandé même!

— Je ne sais ce que je voulais, tu m’eusses conseillée peut-être.

— En quoi?

— Tu l’as fait souvent.

— Certes, ce n’eût point été en cette occasion; car, moi, je ne

pardonne pas comme toi. J’aime moins peut-être; mais quand mon cœur a

été froissé, c’est pour toujours.

— Mais M. Fouquet ne t’a pas froissée, dit avec une naïveté de vierge

Marguerite Vanel.

— Tu comprends parfaitement ce que je veux te dire. M. Fouquet ne m’a

pas froissée; il ne m’est connu ni par faveur, ni par injure, mais tu

as à te plaindre de lui. Tu es mon amie, je ne te conseillerais donc

pas comme tu voudrais.

— Ah! tu préjuges?

— Les soupirs dont tu parlais sont plus que des indices.

— Ah! mais tu m’accables, fit tout à coup la jeune femme en rassemblant

toutes ses forces comme le lutteur qui s’apprête à porter le dernier

coup; tu ne comptes qu’avec mes mauvaises passions et mes faiblesses.

Quant à ce que j’ai de sentiments purs et généreux, tu n’en parles

point. Si je me sens entraînée en ce moment vers M. le surintendant, si

je fais même un pas vers lui, ce qui est probable, je te le confesse,

c’est que le sort de M. Fouquet me touche profondément, c’est qu’il

est, selon moi, un des hommes les plus malheureux qui soient.

— Ah! fit la marquise en appuyant une main sur son cœur, il y a donc

quelque chose de nouveau?

— Tu ne sais donc pas?

— Je ne sais rien, dit Mme de Bellière avec cette palpitation de

l’angoisse qui suspend la pensée et la parole, qui suspend jusqu’à la

vie.

— Ma chère, il y a d’abord que toute la faveur du roi s’est retirée de

M. Fouquet pour passer à M. Colbert.

— Oui, on le dit.

— C’est tout simple, depuis la découverte du complot de Belle-Île.

— On m’avait assuré que cette découverte de fortifications avait tourné

à l’honneur de M. Fouquet.

Marguerite se mit à rire d’une façon si cruelle, que Mme de Bellière

lui eût en ce moment plongé avec joie un poignard dans le cœur.

— Ma chère, continua Marguerite, il ne s’agit plus même de l’honneur

de M. Fouquet; il s’agit de son salut. Avant trois jours, la ruine du

surintendant est consommée.

— Oh! fit la marquise en souriant à son tour, c’est aller un peu vite.

— J’ai dit trois jours, parce que j’aime à me leurrer d’une espérance.

Mais très certainement la catastrophe ne passera pas vingt-quatre

heures.

— Et pourquoi?

— Par la plus humble de toutes les raisons: M. Fouquet n’a plus

d’argent.

— Dans la finance, ma chère Marguerite, tel n’a pas d’argent

aujourd’hui, qui demain fait rentrer des millions.

— Cela pouvait être pour M. Fouquet alors qu’il avait deux amis riches

et habiles qui amassaient pour lui et faisaient sortir l’argent de tous

les coffres; mais ces amis sont morts.

— Les écus ne meurent pas, Marguerite; ils sont cachés, on les cherche,

on les achète et on les trouve.

— Tu vois en blanc et en rose, tant mieux pour toi. Il est bien fâcheux

que tu ne sois pas l’égérie de M. Fouquet, tu lui indiquerais la source

où il pourra puiser les millions que le roi lui a demandés hier.

— Des millions? fit la marquise avec effroi.

— Quatre… c’est un nombre pair.

— Infâme! murmura Mme de Bellière torturée par cette féroce joie…

— M. Fouquet a bien quatre millions, je pense, répliqua-t-elle

courageusement.

— S’il a ceux que le roi lui demande aujourd’hui, dit Marguerite,

peut-être n’aura-t-il pas ceux que le roi lui demandera dans un mois.

— Le roi lui redemandera de l’argent?

— Sans doute, et voilà pourquoi je te dis que la ruine de ce pauvre M,

Fouquet devient infaillible. Par orgueil, il fournira de l’argent, et,

quand il n’en aura plus, il tombera.

— C’est vrai, dit la marquise en frissonnant; le plan est fort…

Dis-moi, M. Colbert hait donc bien M. Fouquet?

— Je crois qu’il ne l’aime pas… Or, c’est un homme puissant que M.

Colbert; il gagne à être vu de près; des conceptions gigantesques, de

la volonté, de la discrétion; il ira loin.

— Il sera surintendant?

— C’est probable… Voilà pourquoi, ma bonne marquise, je me sentais

émue en faveur de ce pauvre homme qui m’a aimée, adorée même; voilà

pourquoi, le voyant si malheureux, je lui pardonnais son infidélité…

dont il se repent, j’ai lieu de le croire; voilà pourquoi je n’eusse

pas été éloignée de lui porter une consolation, un bon conseil; il

aurait compris ma démarche et m’en aurait su gré. C’est doux d’être

aimée, vois-tu. Les hommes apprécient fort l’amour quand ils ne sont

pas aveuglés par la puissance.

La marquise, étourdie, écrasée par ces atroces attaques, calculées

avec la justesse et la précision d’un tir d’artillerie, ne savait plus

comment répondre; elle ne savait plus comment penser.

La voix de la perfide avait pris les intonations les plus affectueuses;

elle parlait comme une femme et cachait les instincts d’une panthère.

— Eh bien! dit Mme de Bellière, qui espéra vaguement que Marguerite

cessait d’accabler l’ennemi vaincu; eh bien! que n’allez-vous trouver

M. Fouquet?

— Décidément, marquise, tu m’as fait réfléchir. Non, il serait

inconvenant que je fisse la première démarche. M. Fouquet m’aime sans

doute, mais il est trop fier. Je ne puis m’exposer à un affront…

J’ai mon mari, d’ailleurs, à ménager. Tu ne me dis rien. Allons! je

consulterai là-dessus M. Colbert.

Elle se leva en souriant comme pour prendre congé. La marquise n’eut

pas la force de l’imiter.

Marguerite fit quelques pas pour continuer à jouir de l’humiliante

douleur où sa rivale était plongée; puis soudain:

— Tu ne me reconduis pas? dit-elle.

La marquise se leva, pâle et froide, sans s’inquiéter davantage de

cette enveloppe qui l’avait si fort préoccupée au commencement de la

conversation et que son premier pas laissa à découvert.

Puis elle ouvrit la porte de son oratoire, et, sans même retourner la

tête du côté de Marguerite Vanel, elle s’y enferma.

Marguerite prononça ou plutôt balbutia trois ou quatre paroles que Mme

de Bellière n’entendit même pas.

Mais, aussitôt que la marquise eut disparu, son envieuse ennemie ne put

résister au désir de s’assurer que ses soupçons étaient fondés; elle

s’allongea comme une panthère et saisit l’enveloppe.

— Ah! dit-elle en grinçant des dents, c’était bien une lettre de M.

Fouquet qu’elle lisait quand je suis arrivée!

Et elle s’élança, à son tour, hors de la chambre.

Pendant ce temps, la marquise, arrivée derrière le rempart de sa porte,

sentait qu’elle était au bout de ses forces; un instant elle resta

roide, pâle et immobile comme une statue; puis, comme une statue qu’un

vent d’orage ébranle sur sa base, elle chancela et tomba inanimée sur

le tapis.

Le bruit de sa chute retentit en même temps que retentissait le

roulement de la voiture de Marguerite sortant de l’hôtel.

Chapitre CI — L’argenterie de Mme de Bellière

Le coup avait été d’autant plus douloureux qu’il était inattendu; la

marquise fut donc quelque temps à se remettre; mais, une fois remise,

elle se prit aussitôt à réfléchir sur les événements tels qu’ils

s’annonçaient.

Alors elle reprit, dût sa vue se briser encore en chemin, cette ligne

d’idées que lui avait fait suivre son implacable amie.

Trahison, puis noires menaces voilées sous un semblant d’intérêt

public, voilà pour les manœuvres de Colbert.

Joie odieuse d’une chute prochaine, efforts incessants pour arriver à

ce but, séductions non moins coupables que le crime lui-même: voilà ce

que Marguerite mettait en œuvre.

Les atomes crochus de Descartes triomphaient; à l’homme sans entrailles

s’était unie la femme sans cœur.

La marquise vit avec tristesse, encore plus qu’avec indignation, que

le roi trempât dans un complot qui décelait la duplicité de Louis XIII

déjà vieux, et l’avarice de Mazarin lorsqu’il n’avait pas encore eu le

temps de se gorger de l’or français. Mais bientôt l’esprit de cette

courageuse femme reprit toute son énergie et cessa de s’arrêter aux

spéculations rétrogrades de la compassion.

La marquise n’était point de ceux qui pleurent quand il faut agir et

qui s’amusent à plaindre un malheur qu’ils ont moyen de soulager.

Elle appuya, pendant dix minutes à peu près, son front dans ses mains

glacées; puis, relevant le front, elle sonna ses femmes d’une main

ferme et avec un geste plein d’énergie.

Sa résolution était prise.

— A-t-on tout préparé pour mon départ? demanda-t-elle à une de ses

femmes qui entrait.

— Oui, madame; mais on ne comptait pas que Madame la marquise dût

partir pour Bellière avant trois jours.

— Cependant tout ce qui est parures et valeurs est en caisse?

— Oui, madame; mais nous avons l’habitude de laisser tout cela à Paris;

Madame, ordinairement, n’emporte pas ses pierreries à la campagne.

— Et tout cela est rangé, dites-vous?

— Dans le cabinet de Madame.

— Et l’orfèvrerie?

— Dans les coffres.

— Et l’argenterie?

— Dans la grande armoire de chêne.

La marquise se tut; puis, d’une voix tranquille:

— Que l’on fasse venir mon orfèvre, dit-elle.

Les femmes disparurent pour exécuter l’ordre.

Cependant la marquise était entrée dans son cabinet, et, avec le plus

grand soin, considérait ses écrins.

Jamais elle n’avait donné pareille attention à ces richesses qui font

l’orgueil d’une femme; jamais elle n’avait regardé ces parures que pour

les choisir selon leurs montures ou leurs couleurs. Aujourd’hui elle

admirait la grosseur des rubis et la limpidité des diamants; elle se

désolait d’une tache, d’un défaut; elle trouvait l’or trop faible et

les pierres misérables.

L’orfèvre la surprit dans cette occupation lorsqu’il arriva.

— Monsieur Faucheux, dit-elle, vous m’avez fourni mon orfèvrerie, je

crois?

— Oui, madame la marquise.

— Je ne me souviens plus à combien se montait la note.

— De la nouvelle, madame, ou de celle que M. de Bellière vous donna en

vous épousant? Car j’ai fourni les deux.

— Eh bien! de la nouvelle, d’abord.

— Madame, les aiguières, les gobelets et les plats avec leurs étuis,

le surtout et les mortiers à glace, les bassins à confitures et les

fontaines ont coûté à Madame la marquise soixante mille livres.

— Rien que cela, mon Dieu?

— Madame trouva ma note bien chère…

— C’est vrai! c’est vrai! Je me souviens qu’en effet c’était cher; le

travail, n’est-ce pas?

— Oui, madame: gravures, ciselures, formes nouvelles.

— Le travail entre pour combien dans le prix? N’hésitez pas.

— Un tiers de la valeur, madame. Mais…

— Nous avons encore l’autre service, le vieux, celui de mon mari?

— Oh! madame, il est moins ouvré que celui dont je vous parle. Il ne

vaut que trente mille livres, valeur intrinsèque.

— Soixante-dix! murmura la marquise. Mais, monsieur Faucheux, il y a

encore l’argenterie de ma mère; vous savez, tout ce massif dont je n’ai

pas voulu me défaire à cause du souvenir?

— Ah! madame, par exemple, c’est là une fameuse ressource pour des

gens qui, comme Madame la marquise, ne seraient pas libres de garder

leur vaisselle. En ce temps, madame, on ne travaillait pas léger comme

aujourd’hui. On travaillait dans des lingots. Mais cette vaisselle

n’est plus présentable; seulement, elle pèse.

— Voilà tout, voilà tout ce qu’il faut. Combien pèse-t-elle?

— Cinquante mille livres, au moins. Je ne parle pas des énormes vases

de buffet qui, seuls, pèsent cinq mille livres d’argent: soit dix mille

livres les deux.

— Cent trente! murmura la marquise. Vous êtes sûr de ces chiffres,

monsieur Faucheux?

— Sûr, madame. D’ailleurs, ce n’est pas difficile à peser.

— Les quantités sont écrites sur mes livres.

— Oh! vous êtes une femme d’ordre, madame la marquise.

— Passons à autre chose, dit Mme de Bellière.

Et elle ouvrit un écrin.

— Je reconnais ces émeraudes, dit le marchand, c’est moi qui les ai

fait monter; ce sont les plus belles de la cour; c’est-à-dire, non:

les plus belles sont à Mme de Châtillon; elles lui viennent de MM. de

Guise; mais les vôtres, madame, sont les secondes.

— Elles valent?

— Montées?

— Non; supposez qu’on voulût les vendre.

— Je sais bien qui les achèterait! s’écria M. Faucheux.

— Voilà précisément ce que je vous demande. On les achèterait donc?

— On achèterait toutes vos pierreries, madame; on sait que vous avez le

plus bel écrin de Paris. Vous n’êtes pas de ces femmes qui changent;

quand vous achetez, c’est du beau; lorsque vous possédez, vous gardez.

— Donc, on paierait ces émeraudes?

— Cent trente mille livres.

La marquise écrivit sur des tablettes, avec un crayon, le chiffre cité

par l’orfèvre.

— Ce collier de rubis? dit-elle.

— Des rubis balais?

— Les voici.

— Ils sont beaux, ils sont superbes. Je ne vous connaissais pas ces

pierres, madame.

— Estimez.

— Deux cent mille livres. Celui du milieu en vaut cent à lui seul.

— Oui, oui, c’est ce que je pensais, dit la marquise. Les diamants,

les diamants! oh! j’en ai beaucoup: bagues, chaînes, pendants et

girandoles, agrafes, ferrets! Estimez, monsieur Faucheux, estimez.

L’orfèvre prit sa loupe, ses balances, pesa, lorgna, et tout bas,

faisant son addition:

— Voilà des pierres, dit-il, qui coûtent à Madame la marquise quarante

mille livres de rente.

— Vous estimez huit cent mille livres?…

— À peu près.

— C’est bien ce que je pensais. Mais les montures sont à part.

— Comme toujours, madame, si j’étais appelé à vendre ou à acheter, je

me contenterais, pour bénéfice, de l’or seul de ces montures; j’aurais

encore vingt-cinq bonnes mille livres.

— C’est joli!

— Oui, madame, très joli.

— Acceptez-vous le bénéfice à la condition de faire argent comptant des

pierreries?

— Mais, madame! s’écria l’orfèvre effaré, vous ne vendez pas vos

diamants, je suppose?

— Silence, monsieur Faucheux, ne vous inquiétez pas de cela, rendez-moi

seulement réponse. Vous êtes honnête homme, fournisseur de ma maison

depuis trente ans, vous avez connu mon père et ma mère, que servaient

votre père et votre mère. Je vous parle comme à un ami; acceptez-vous

l’or des montures contre une somme comptant que vous verserez entre mes

mains?

— Huit cent mille livres! mais c’est énorme!

— Je le sais.

— Impossible à trouver!

— Oh! que non.

— Mais madame, songez à l’effet que ferait, dans le monde, le bruit

d’une vente de vos pierreries!

— Nul ne le saurait… Vous me ferez fabriquer autant de parures fausses

semblables aux fines. Ne répondez rien je le veux. Vendez en détail,

vendez seulement les pierres.

— Comme cela, c’est facile… Monsieur cherche des écrins, des pierres

nues pour la toilette de Madame. Il y a concours. Je placerai

facilement chez Monsieur pour six cent mille livres. Je suis sûr que

les vôtres sont les plus belles.

— Quand cela?

— Sous trois jours.

— Eh bien! le reste, vous le placerez à des particuliers; pour le

présent, faites-moi un contrat de vente garanti… paiement sous quatre

jours.

— Madame, madame, réfléchissez, je vous en conjure… Vous perdrez là

cent mille livres, si vous vous hâtez.

— J’en perdrai deux cent mille s’il le faut. Je veux que tout soit fait

ce soir. Acceptez-vous?

— J’accepte, madame la marquise… Je ne dissimule pas que je gagnerai à

cela cinq mille pistoles.

— Tant mieux! comment aurai-je l’argent?

— En or ou en billets de la Banque de Lyon, payables chez M. Colbert.

— J’accepte, dit vivement la marquise; retournez chez vous et apportez

vite la somme en billets, entendez-vous?

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 18 / 38 段