instruire.
— Oh! mon cher monsieur… Pardon, pardon, monseigneur.
— Ne faites pas attention. Vous disiez?
— Je disais que les secrets de la Bastille ne se transmettent pas avec
les clefs du gouvernement.
— Ah çà? c’est donc un mystère que ce prisonnier, un secret d’État?
— Oh! un secret État, non, je ne crois pas; c’est un secret comme tout
ce qui se fait à la Bastille.
— Très bien, dit Aramis; mais alors pourquoi parlez-vous plus librement
de Seldon que de…
— Que du deuxième Bertaudière?
— Oui.
— Mais parce qu’à mon avis le crime d’un homme qui a fait un distique
est moins grand que celui qui ressemble au…
— Oui, oui, je vous comprends, mais les guichetiers…
— Eh bien! les guichetiers?
— Ils causent avec vos prisonniers.
— Sans doute.
— Alors vos prisonniers doivent leur dire qu’ils ne sont pas coupables.
— Ils ne leur disent que cela, c’est la formule générale, c’est
l’antienne universelle.
— Oui, mais maintenant cette ressemblance dont vous parliez tout à
l’heure?
— Après?
— Ne peut-elle pas frapper vos guichetiers?
— Oh! mon cher monsieur d’Herblay, il faut être homme de cour comme
vous pour s’occuper de tous ces détails-là.
— Vous avez mille fois raison, mon cher monsieur de Baisemeaux. Encore
une goutte de ce Volnay, je vous prie.
— Pas une goutte, un verre.
— Non, non. Vous êtes resté mousquetaire jusqu’au bout des ongles,
tandis que, moi, je suis devenu évêque. Une goutte pour moi, un verre
pour vous.
— Soit.
Aramis et le gouverneur trinquèrent.
— Et puis, dit Aramis en fixant son regard brillant sur le rubis en
fusion élevé par sa main à la hauteur de son œil, comme s’il eût voulu
jouir par tous les sens à la fois; et puis ce que vous appelez une
ressemblance, vous, un autre ne la remarquerait peut-être pas.
— Oh! que si. Tout autre qui connaîtrait, enfin, la personne à laquelle
il ressemble.
— Je crois, cher monsieur de Baisemeaux, que c’est tout simplement un
jeu de votre esprit.
— Non pas, sur ma parole.
— Écoutez, continua Aramis: j’ai vu beaucoup de gens ressembler à celui
que nous disons, mais par respect on n’en parlait pas.
— Sans doute parce qu’il y a ressemblance et ressemblance; celle-là est
frappante, et si vous le voyiez…
— Eh bien?
— Vous en conviendriez vous-même.
— Si je le voyais, dit Aramis d’un air dégagé; mais je ne le verrai
pas, selon toute probabilité.
— Et pourquoi?
— Parce que, si je mettais seulement le pied dans une de ces horribles
chambres, je me croirais à tout jamais enterré.
— Eh non! l’habitation est bonne.
— Nenni.
— Comment, nenni?
— Je ne vous crois pas sur parole, voilà tout.
— Permettez, permettez, ne dites pas de mal de la deuxième…
Bertaudière. Peste! c’est une bonne chambre, meublée fort agréablement,
ayant tapis.
— Diable!
— Oui! oui! il n’a pas été malheureux, ce garçon-là, le meilleur
logement de la Bastille a été pour lui. En voilà une chance!
— Allons! allons! dit froidement Aramis, vous ne me ferez jamais croire
qu’il y ait de bonnes chambres à la Bastille; et quant à vos tapis…
— Eh bien! quant à mes tapis?…
— Eh bien! ils n’existent que dans votre imagination; je vois des
araignées, des rats, des crapauds même.
— Des crapauds? Ah! dans les cachots, je ne dis pas.
— Mais je vois peu de meubles et pas du tout de tapis.
— Êtes-vous homme à vous convaincre par vos yeux? dit Baisemeaux avec
entraînement.
— Non! oh! pardieu, non!
— Même pour vous assurer de cette ressemblance, que vous niez comme les
tapis?
— Quelque spectre, quelque ombre, un malheureux mourant.
— Non pas! non pas! Un gaillard se portant comme le pont Neuf.
— Triste, maussade?
— Pas du tout: folâtre.
— Allons donc!
— C’est le mot. Il est lâché, je ne le retire pas.
— C’est impossible!
— Venez.
— Où cela?
— Avec moi.
— Quoi faire?
— Un tour de Bastille.
— Comment?
— Vous verrez, vous verrez par vous-même, vous verrez de vos yeux.
— Et les règlements?
— Oh! qu’à cela ne tienne. C’est le jour de sortie de mon major; le
lieutenant est en ronde sur les bastions; nous sommes maîtres chez nous.
— Non, non, cher gouverneur; rien que de penser au bruit des verrous
qu’il nous faudra tirer, j’en ai le frisson.
— Allons donc!
— Vous n’auriez qu’à m’oublier dans quelque troisième ou quatrième
Bertaudière… Brou!…
— Vous voulez rire?
— Non, je vous parle sérieusement.
— Vous refusez une occasion unique. Savez-vous que, pour obtenir la
faveur que je vous propose gratis, certains princes du sang ont offert
jusqu’à cinquante mille livres?
— Décidément, c’est donc bien curieux?
— Le fruit défendu, monseigneur! le fruit défendu! Vous qui êtes
d’Église, vous devez savoir cela.
— Non. Si j’avais quelque curiosité, moi, ce serait pour le pauvre
écolier du distique.
— Eh bien! voyons, celui-là; il habite la troisième Bertaudière,
justement.
— Pourquoi dites-vous justement?
— Parce que, moi, si j’avais une curiosité, ce serait pour la belle
chambre tapissée et pour son locataire.
— Bah! des meubles, c’est banal; une figure insignifiante, c’est sans
intérêt.
— Un quinze livres, monseigneur, un quinze livres, c’est toujours
intéressant.
— Eh! justement j’oubliais de vous interroger là-dessus. Pourquoi
quinze livres à celui-là et trois livres seulement au pauvre Seldon?
— Ah! voyez, c’est une chose superbe que cette distinction, mon cher
monsieur, et voilà où l’on voit éclater la bonté du roi…
— Du roi! du roi!
— Du cardinal, je veux dire.» Ce malheureux, s’est dit M. de Mazarin,
ce malheureux est destiné à demeurer toujours en prison.»
— Pourquoi?
— Dame! il me semble que son crime est éternel, et que, par conséquent,
le châtiment doit l’être aussi.
— Éternel?
— Sans doute. S’il n’a pas le bonheur d’avoir la petite vérole, vous
comprenez… et cette chance même lui est difficile, car on n’a pas de
mauvais air à la Bastille.
— Votre raisonnement est on ne peut plus ingénieux, cher monsieur de
Baisemeaux.
— N’est-ce pas?
— Vous vouliez donc dire que ce malheureux devait souffrir sans trêve
et sans fin…
— Souffrir, je n’ai pas dit cela, monseigneur; un quinze livres ne
souffre pas.
— Souffrir la prison, au moins?
— Sans doute, c’est une fatalité; mais cette souffrance, on la lui
adoucit. Enfin, vous en conviendrez, ce gaillard-là n’était pas venu au
monde pour manger toutes les bonnes choses qu’il mange. Pardieu! vous
allez voir: nous avons ici ce pâté intact, ces écrevisses auxquelles
nous avons à peine touché, des écrevisses de Marne, grosses comme
des langoustes, voyez. Eh bien! tout cela va prendre le chemin de la
Deuxième Bertaudière, avec une bouteille de ce Volnay que vous trouvez
si bon. Ayant vu, vous ne douterez plus, j’espère.
— Non, mon cher gouverneur, non; mais, dans tout cela, vous ne pensez
qu’aux bienheureuses quinze livres, et vous oubliez toujours le pauvre
Seldon, mon protégé.
— Soit! à votre considération, jour de fête pour lui: il aura des
biscuits et des confitures, avec ce flacon de porto.
— Vous êtes un brave homme, je vous l’ai déjà dit et je vous le répète,
mon cher Baisemeaux.
— Partons, partons, dit le gouverneur un peu étourdi, moitié par le vin
qu’il avait bu, moitié par les éloges d’Aramis.
— Souvenez-vous que c’est pour vous obliger, ce que j’en fais, dit le
prélat.
— Oh! vous me remercierez en rentrant.
— Partons donc.
— Attendez que je prévienne le porte-clefs.
Baisemeaux sonna deux coups, un homme parut.
— Je vais aux tours! cria le gouverneur. Pas de gardes, pas de
tambours, pas de bruit, enfin!
— Si je ne laissais ici mon manteau, dit Aramis, en affectant la
crainte, je croirais, en vérité, que je vais en prison pour mon propre
compte.
Le porte-clefs précéda le gouverneur; Aramis prit la droite; quelques
soldats épars dans la cour se rangèrent, fermes comme des pieux, sur le
passage du gouverneur.
Baisemeaux fit franchir à son hôte plusieurs marches qui menaient à
une espèce d’esplanade; de là, on vint au pont-levis, sur lequel les
factionnaires reçurent le gouverneur et le reconnurent.
— Monsieur, dit alors le gouverneur en se retournant du côté d’Aramis
et en parlant de façon que les factionnaires ne perdissent point une de
ses paroles; monsieur, vous avez bonne mémoire, n’est-ce pas?
— Pourquoi? demanda Aramis.
— Pour vos plans et pour vos mesures, car vous savez qu’il n’est pas
permis, même aux architectes, d’entrer chez les personnes avec du
papier, des plumes ou un crayon.
«Bon! se dit Aramis à lui-même, il paraît que je suis un architecte.
N’est-ce pas encore là une plaisanterie de d’Artagnan, qui m’a vu
ingénieur à Belle-Île?»
Puis, tout haut:
— Tranquillisez-vous, monsieur le gouverneur; dans notre état, le coup
d’œil et la mémoire suffisent.
Baisemeaux ne sourcilla point: les gardes prirent Aramis pour ce qu’il
semblait être.
— Eh bien! allons d’abord à la Bertaudière, dit Baisemeaux toujours
avec l’intention d’être entendu des factionnaires.
— Allons, répondit Aramis.
Puis, s’adressant au porte-clefs:
— Tu profiteras de cela, lui dit-il, pour porter au numéro 2 les
friandises que j’ai désignées.
— Le numéro 3, cher monsieur de Baisemeaux, le numéro 3, vous l’oubliez
toujours.
— C’est vrai.
Ils montèrent.
Ce qu’il y avait de verrous, de grilles et de serrures pour cette seule
cour eût suffi à la sûreté d’une ville entière.
Aramis n’était ni un rêveur ni un homme sensible; il avait fait des
vers dans sa jeunesse; mais il était sec de cœur, comme tout homme de
cinquante cinq ans qui a beaucoup aimé les femmes ou plutôt qui en a
été fort aimé.
Mais, lorsqu’il posa le pied sur les marches de pierre usées par
lesquelles avaient passé tant d’infortunes, lorsqu’il se sentit
imprégné de l’atmosphère de ces sombres voûtes humides de larmes, il
fut, sans nul doute, attendri, car son front se baissa, car ses yeux se
troublèrent, et il suivit Baisemeaux sans lui adresser une parole.
Chapitre XCIX — Le deuxième de la Bertaudière
Au deuxième étage, soit fatigue, soit émotion, la respiration manqua au
visiteur.
Il s’adossa contre le mur.
— Voulez-vous commencer par celui-ci? dit Baisemeaux. Puisque nous
allons de l’un chez l’autre, peu importe, ce me semble, que nous
montions du second au troisième, ou que nous descendions du troisième
au second. Il y a, d’ailleurs, aussi certaines réparations à faire dans
cette chambre, se hâta-t-il d’ajouter à l’intention du guichetier qui
se trouvait à la portée de la voix.
— Non! non! s’écria vivement Aramis; plus haut, plus haut, monsieur le
gouverneur, s’il vous plaît; le haut est le plus pressé.
Ils continuèrent de monter.
— Demandez les clefs au geôlier, souffla tout bas Aramis.
— Volontiers.
Baisemeaux prit les clefs et ouvrit lui-même la porte de la troisième
chambre. Le porte-clefs entra le premier et déposa sur une table les
provisions que le bon gouverneur appelait des friandises.
Puis il sortit.
Le prisonnier n’avait pas fait un mouvement.
Alors Baisemeaux entra à son tour, tandis qu’Aramis se tenait sur le
seuil.
De là, il vit un jeune homme, un enfant de dix-huit ans qui, levant la
tête au bruit inaccoutumé, se jeta à bas de son lit en apercevant le
gouverneur, et, joignant les mains, se mit à crier:
— Ma mère! ma mère!
L’accent de ce jeune homme contenait tant de douleur, qu’Aramis se
sentit frissonner malgré lui.
— Mon cher hôte, lui dit Baisemeaux en essayant de sourire, je vous
apporte à la fois une distraction et un extra, la distraction pour
l’esprit et l’extra pour le corps. Voilà Monsieur qui va prendre des
mesures sur vous, et voilà des confitures pour votre dessert.
— Oh! monsieur! monsieur! dit le jeune homme, laissez-moi seul pendant
un an, nourrissez-moi de pain et d’eau pendant un an, mais dites-moi
qu’au bout d’un an je sortirai d’ici, dites-moi qu’au bout d’un an je
reverrai ma mère!
— Mais, mon cher ami, dit Baisemeaux, je vous ai entendu dire à
vous-même qu’elle était fort pauvre, votre mère, que vous étiez fort
mal logé chez elle, tandis qu’ici, peste!
— Si elle était pauvre, monsieur, raison de plus pour qu’on lui rende
son soutien. Mal logé chez elle? Oh! monsieur, on est toujours bien
logé quand on est libre.
— Enfin, puisque vous dites vous-même que vous n’avez fait que ce
malheureux distique…
— Et sans intention, monsieur, sans intention aucune, je vous jure;
je lisais _Martial_ quand l’idée m’en est venue. Oh! monsieur, qu’on me
punisse, moi, qu’on me coupe la main avec laquelle je l’ai écrit, je
travaillerai de l’autre; mais qu’on me rende ma mère.
— Mon enfant, dit Baisemeaux, vous savez que cela ne dépend pas de moi;
je ne puis que vous augmenter votre ration, vous donner un petit verre
de porto, vous glisser un biscuit entre deux assiettes.
— Ô mon Dieu! mon Dieu! s’écria le jeune homme en se renversant en
arrière et en se roulant sur le parquet.
Aramis, incapable de supporter plus longtemps cette scène, se retira
jusque sur le palier.
— Le malheureux! murmurait-il tout bas.
— Oh! oui, monsieur, il est bien malheureux; mais c’est la faute de ses
parents.
— Comment cela?
— Sans doute… Pourquoi lui faisait-on apprendre le latin?… Trop de
science, voyez-vous, monsieur, ça nuit… Moi, je ne sais ni lire ni
écrire: aussi je ne suis pas en prison.
Aramis regarda cet homme, qui appelait n’être pas en prison être
geôlier à la Bastille.
Quant à Baisemeaux, voyant le peu d’effet de ses conseils et de son vin
de Porto, il sortit tout troublé.
— Eh bien! et la porte! la porte! dit le geôlier, vous oubliez de
refermer la porte.
— C’est vrai, dit Baisemeaux. Tiens, tiens, voilà les clefs.
— Je demanderai la grâce de cet enfant, dit Aramis.
— Et si vous ne l’obtenez pas, dit Baisemeaux, demandez au moins qu’on
le porte à dix livres, cela fait que nous y gagnerons tous les deux.
— Si l’autre prisonnier appelle aussi sa mère, fit Aramis, j’aime mieux
ne pas entrer, je prendrai mesure du dehors.
— Oh! oh! dit le geôlier, n’ayez pas peur, monsieur l’architecte,
celui-là, il est doux comme un agneau; pour appeler sa mère, il
faudrait qu’il parlât, et il ne parle jamais.
— Alors entrons, dit sourdement Aramis.
— Oh! monsieur, dit le porte-clefs, vous êtes architecte des prisons?
— Oui.
— Et vous n’êtes pas plus habitué à la chose? C’est étonnant!
Aramis vit que, pour ne pas inspirer de soupçons, il lui fallait
appeler toute sa force à son secours.
Baisemeaux avait les clefs, il ouvrit la porte.
— Reste dehors, dit-il au porte-clefs, et attends-nous au bas du degré.
Le porte-clefs obéit et se retira.
Baisemeaux passa le premier et ouvrit lui-même la deuxième porte.
Alors on vit, dans le carré de lumière qui filtrait par la fenêtre
grillée, un beau jeune homme, de petite taille, aux cheveux courts, à
la barbe déjà croissante; il était assis sur un escabeau, le coude dans
un fauteuil auquel s’appuyait tout le haut de son corps.
Son habit, jeté sur le lit, était de fin velours noir, et il aspirait
l’air frais qui venait s’engouffrer dans sa poitrine couverte d’une
chemise de la plus belle batiste que l’on avait pu trouver.
Lorsque le gouverneur entra, ce jeune homme tourna la tête avec un
mouvement plein de nonchalance, et, comme il reconnut Baisemeaux, il se
leva et salua courtoisement.
Mais, quand ses yeux se portèrent sur Aramis, demeuré dans l’ombre,
celui-ci frissonna; il pâlit et son chapeau, qu’il tenait à la main,
lui échappa comme si tous les muscles venaient de se détendre à la fois.
Baisemeaux, pendant ce temps, habitué à la présence de son prisonnier,
semblait ne partager aucune des sensations que partageait Aramis; il
étalait sur la table son pâté et ses écrevisses, comme eût pu faire
un serviteur plein de zèle. Ainsi occupé, il ne remarquait point le
trouble de son hôte.
Mais, quand il eut fini, adressant la parole au jeune prisonnier:
— Vous avez bonne mine, dit-il, cela va bien?
— Très bien, monsieur, merci, répondit le jeune homme.
Cette voix faillit renverser Aramis. Malgré lui il fit un pas en avant,
les lèvres frémissantes.
Ce mouvement était si visible, qu’il ne put échapper à Baisemeaux, tout
préoccupé qu’il était.
— Voici un architecte qui va examiner votre cheminée, dit Baisemeaux;
fume-t-elle?
— Jamais, monsieur.
— Vous disiez qu’on ne pouvait pas être heureux en prison, dit le
gouverneur en se frottant les mains; voici pourtant un prisonnier qui
l’est. Vous ne vous plaignez pas, j’espère?
— Jamais.
— Vous ne vous ennuyez pas? dit Aramis.
— Jamais.
— Hein! fit tout bas Baisemeaux, avais-je raison?
— Dame! que voulez-vous, mon cher gouverneur, il faut bien se rendre à
l’évidence. Est-il permis de lui faire des questions?
— Tout autant qu’il vous plaira.
— Eh bien! faites-moi donc le plaisir de lui demander s’il sait
pourquoi il est ici.
— Monsieur me charge de vous demander, dit Baisemeaux, si vous
connaissez la cause de votre détention.
— Non, monsieur, dit simplement le jeune homme, je ne la connais pas.
— Mais c’est impossible, dit Aramis emporté malgré lui. Si vous
ignoriez la cause de votre détention, vous seriez furieux.
— Je l’ai été pendant les premiers jours.
— Pourquoi ne l’êtes-vous plus?
— Parce que j’ai réfléchi.
— C’est étrange, dit Aramis.
— N’est-ce pas qu’il est étonnant? fit Baisemeaux.
— Et à quoi avez-vous réfléchi? demanda Aramis. Peut-on vous le
demander, monsieur?
— J’ai réfléchi que, n’ayant commis aucun crime, Dieu ne pouvait me
châtier.
— Mais qu’est-ce donc que la prison, demanda Aramis, si ce n’est un
châtiment?
— Hélas! dit le jeune homme, je ne sais; tout ce que je puis vous dire,
c’est que c’est tout le contraire de ce que j’avais dit il y a sept ans.
— À vous entendre, monsieur, à voir votre résignation, on serait tenté
de croire que vous aimez la prison.
— Je la supporte.
— C’est dans la certitude d’être libre un jour?
— Je n’ai pas de certitude, monsieur; de l’espoir, voilà tout; et
cependant, chaque jour, je l’avoue, cet espoir se perd.
— Mais enfin, pourquoi ne seriez-vous pas libre, puisque vous l’avez
déjà été?
— C’est justement, répondit le jeune homme, la raison qui m’empêche
d’attendre la liberté; pourquoi m’eût-on emprisonné, si l’on avait
l’intention de me faire libre plus tard?
— Quel âge avez-vous?
— Je ne sais.
— Comment vous nommez-vous?
— J’ai oublié le nom qu’on me donnait.
— Vos parents?
— Je ne les ai jamais connus.
— Mais ceux qui vous ont élevé?
— Ils ne m’appelaient pas leur fils.
— Aimiez-vous quelqu’un avant de venir ici?
— J’aimais ma nourrice et mes fleurs.
— Est-ce tout?
— J’aimais aussi mon valet.
— Vous regrettez cette nourrice et ce valet?
— J’ai beaucoup pleuré quand ils sont morts.
— Sont-ils morts depuis que vous êtes ici ou auparavant que vous y
fussiez?
— Ils sont morts la veille du jour où l’on m’a enlevé.
— Tous deux en même temps?
— Tous deux en même temps.
— Et comment vous enleva-t-on?
— Un homme me vint chercher, me fit monter dans un carrosse qui se
trouva fermé avec des serrures, et m’amena ici.
— Cet homme, le reconnaîtriez-vous?
— Il avait un masque.
— N’est-ce pas que cette histoire est extraordinaire? dit tout bas
Baisemeaux à Aramis.
Aramis pouvait à peine respirer.
— Oui, extraordinaire, murmura-t-il.
— Mais ce qu’il y a de plus extraordinaire encore, c’est que jamais il
ne m’en a dit autant qu’il vient de vous en dire.
— Peut-être cela tient-il aussi à ce que vous ne l’avez jamais
questionné, dit Aramis.
— C’est possible, répondit Baisemeaux, je ne suis pas curieux. Au
reste, vous voyez la chambre: elle est belle, n’est-ce pas?
— Fort belle.
— Un tapis…
— Superbe.
— Je gage qu’il n’en avait pas de pareil avant de venir ici.
— Je le crois.
Puis, se retournant vers le jeune homme:
— Ne vous rappelez-vous point avoir été jamais visité par quelque
étranger ou quelque étrangère? demanda Aramis au jeune homme.
— Oh! si fait, trois fois par une femme, qui chaque fois s’arrêta en
voiture à la porte, entra, couverte d’un voile qu’elle ne leva que
lorsque nous fûmes enfermés et seuls.
— Vous vous rappelez cette femme?
— Oui.
— Que vous disait-elle?
Le jeune homme sourit tristement.
— Elle me demandait ce que vous me demandez, si j’étais heureux et si
je m’ennuyais.
— Et lorsqu’elle arrivait ou partait?
— Elle me pressait dans ses bras, me serrait sur son cœur, m’embrassait.
— Vous vous la rappelez?
— À merveille.
— Je vous demande si vous vous rappelez les traits de son visage.
— Oui.
— Donc, vous la reconnaîtriez si le hasard l’amenait devant vous ou
vous conduisait à elle?
— Oh! bien certainement.
Un éclair de fugitive satisfaction passa sur le visage d’Aramis.
En ce moment Baisemeaux entendit le porte-clefs qui remontait.
— Voulez-vous que nous sortions? dit-il vivement à Aramis.
Probablement Aramis savait tout ce qu’il voulait savoir.
— Quand il vous plaira, dit-il.
Le jeune homme les vit se disposer à partir et les salua poliment.
Baisemeaux répondit par une simple inclination de tête.
Aramis, rendu respectueux par le malheur sans doute, salua profondément
le prisonnier.
Ils sortirent. Baisemeaux ferma la porte derrière eux.
— Eh bien! fit Baisemeaux dans l’escalier, que dites-vous de tout cela?
— J’ai découvert le secret, mon cher gouverneur, dit-il.
— Bah! Et quel est ce secret?
— Il y a eu un assassinat commis dans cette maison.
— Allons donc!
— Comprenez-vous, le valet et la nourrice morts le même jour?
— Eh bien?
— Poison.
— Ah! ah!
— Qu’en dites-vous?
— Que cela pourrait bien être vrai… Quoi! ce jeune homme serait un
assassin?
— Eh! qui vous dit cela? Comment voulez-vous que le pauvre enfant soit
un assassin?
— C’est ce que je disais.
— Le crime a été commis dans sa maison; c’est assez; peut-être a-t-il
vu les criminels, et l’on craint qu’il ne parle.
— Diable! si je savais cela.
— Eh bien?
— Je redoublerais de surveillance.
— Oh! il n’a pas l’air d’avoir envie de se sauver.
— Ah! les prisonniers, vous ne les connaissez pas.
— A-t-il des livres?
— Jamais; défense absolue de lui en donner.
— Absolue?
— De la main même de M. Mazarin.
— Et vous avez cette note?
— Oui, monseigneur; la voulez-vous voir en revenant prendre votre
manteau?
— Je le veux bien, les autographes me plaisent fort.
— Celui-là est d’une certitude superbe; il n’y a qu’une rature.
— Ah! ah! une rature! et à quel propos, cette rature?
— À propos d’un chiffre.
— D’un chiffre?
— Oui. Voilà ce qu’il y avait d’abord: pension à cinquante livres.
— Comme les princes du sang, alors?
— Mais le cardinal aura vu qu’il se trompait, vous comprenez bien; il a
biffé le zéro et a ajouté un un devant le cinq. Mais, à propos…
— Quoi?
— Vous ne parlez pas de la ressemblance.
— Je n’en parle pas, cher monsieur de Baisemeaux, par une raison bien
simple; je n’en parle pas, parce qu’elle n’existe pas.
— Oh! par exemple!
— Ou que, si elle existe, c’est dans votre imagination, et que même,
existât-elle ailleurs, je crois que vous feriez bien de n’en point
parler.
— Vraiment!
— Le roi Louis XIV, vous le comprenez bien, vous en voudrait
mortellement s’il apprenait que vous contribuez à répandre ce bruit
qu’un de ses sujets a l’audace de lui ressembler.
— C’est vrai, c’est vrai, dit Baisemeaux tout effrayé, mais je n’ai
parlé de la chose qu’à vous, et vous comprenez, monseigneur, que je
compte assez sur votre discrétion.
— Oh! soyez tranquille.
— Voulez-vous toujours voir la note? dit Baisemeaux ébranlé.
— Sans doute.
En causant ainsi, ils étaient rentrés; Baisemeaux tira de l’armoire un
registre particulier pareil à celui qu’il avait déjà montré à Aramis,
mais fermé par une serrure.
La clef qui ouvrait cette serrure faisait partie d’un petit trousseau
que Baisemeaux portait toujours sur lui.
Puis, posant le livre sur la table, il l’ouvrit à la lettre M et montra
à Aramis cette note à la colonne des observations:
«Jamais de livres, linge de la plus grande finesse, habits recherchés,
pas de promenades, pas de changement de geôlier, pas de communications.
Instruments de musique; toute licence pour le bien-être; quinze livres
de nourriture. M. de Baisemeaux peut réclamer si les 15 livres ne lui
suffisent pas.»
— Tiens, au fait, dit Baisemeaux, j’y songe: je réclamerai.
Aramis referma le livre.
— Oui, dit-il, c’est bien de la main de M. de Mazarin; je reconnais
son écriture. Maintenant, mon cher gouverneur, continua-t-il, comme si
cette dernière communication avait épuisé son intérêt, passons, si vous
le voulez bien, à nos petits arrangements.
— Eh bien! quel terme voulez-vous que je prenne? Fixez vous-même.
— Ne prenez pas de terme; faites-moi une reconnaissance pure et simple
de cent cinquante mille francs.
— Exigible?