que je voulais le bonheur du vicomte; aussi m’opposé-je en ce moment à
son mariage.
— Mais, Sire, s’écria Athos, Votre Majesté m’a promis…
— Non pas cela, comte; je ne vous l’ai point promis, car cela est
opposé à mes vues.
— Je comprends tout ce que l’initiative de Votre Majesté a de
bienveillant et de généreux pour moi; mais je prends la liberté de vous
rappeler que j’ai pris l’engagement de venir en ambassadeur.
— Un ambassadeur, comte, demande souvent et n’obtient pas toujours.
— Ah! Sire, quel coup pour Bragelonne!
— Je donnerai le coup, je parlerai au vicomte.
— L’amour, Sire, c’est une force irrésistible.
— On résiste à l’amour; je vous le certifie, comte.
— Lorsqu’on a l’âme d’un roi, votre âme, Sire.
— Ne vous inquiétez plus à ce sujet. J’ai des vues sur Bragelonne; je
ne dis pas qu’il n’épousera pas Mlle de La Vallière; mais je ne veux
point qu’il se marie si jeune; je ne veux point qu’il épouse avant
qu’il ait fait fortune, et lui, de son côté, mérite mes bonnes grâces,
telles que je veux les lui donner. En un mot, je veux qu’on attende.
— Sire, encore une fois…
— Monsieur le comte, vous êtes venu, disiez-vous, me demander une
faveur?
— Oui, certes.
— Eh bien! accordez-m’en une, ne parlons plus de cela. Il est possible
qu’avant un long temps je fasse la guerre; j’ai besoin de gentilshommes
libres autour de moi. J’hésiterais à envoyer sous les balles et le
canon un homme marié, un père de famille, j’hésiterais aussi, pour
Bragelonne, à doter, sans raison majeure, une jeune fille inconnue,
cela sèmerait de la jalousie dans ma noblesse.
Athos s’inclina et ne répondit rien.
— Est-ce tout ce qu’il vous importait de me demander? ajouta Louis XIV.
— Tout absolument, Sire, et je prends congé de Votre Majesté. Mais
faut-il que je prévienne Raoul?
— Épargnez-vous ce soin, épargnez-vous cette contrariété. Dites au
vicomte que demain, à mon lever, je lui parlerai; quant à ce soir,
comte, vous êtes de mon jeu.
— Je suis en habit de voyage, Sire.
— Un jour viendra, j’espère, où vous ne me quitterez pas. Avant
peu, comte, la monarchie sera établie de façon à offrir une digne
hospitalité à tous les hommes de votre mérite.
— Sire, pourvu qu’un roi soit grand dans le cœur de ses sujets, peu
importe le palais qu’il habite, puisqu’il est adoré dans un temple.
En disant ces mots, Athos sortit du cabinet et retrouva Bragelonne qui
l’attendait.
— Eh bien! monsieur? dit le jeune homme.
— Raoul, le roi est bien bon pour nous, peut-être pas dans le sens que
vous croyez, mais il est bon et généreux pour notre maison.
— Monsieur, vous avez une mauvaise nouvelle à m’apprendre, fit le jeune
homme en pâlissant.
— Le roi vous dira demain matin que ce n’est pas une mauvaise nouvelle.
— Mais enfin, monsieur, le roi n’a pas signé?
— Le roi veut faire votre contrat lui-même, Raoul; et il veut le faire
si grand, que le temps lui manque. Prenez-vous-en à votre impatience
bien plutôt qu’à la bonne volonté du roi.
Raoul, consterné, parce qu’il connaissait la franchise du comte et en
même temps son habileté, demeura plongé dans une morne stupeur.
— Vous ne m’accompagnez pas chez moi? dit Athos.
— Pardonnez-moi, monsieur, je vous suis, balbutia-t-il.
Et il descendit les degrés derrière Athos.
— Oh! pendant que je suis ici, fit tout à coup ce dernier, ne
pourrais-je voir M. d’Artagnan?
— Voulez-vous que je vous mène à son appartement? dit Bragelonne.
— Oui, certes.
— C’est dans l’autre escalier, alors. Et ils changèrent de chemin;
mais, arrivés au palier de la grande galerie, Raoul aperçut un laquais
à la livrée du comte de Guiche qui accourut aussitôt vers lui en
entendant sa voix.
— Qu’y a-t-il? dit Raoul.
— Ce billet, monsieur. M. le comte a su que vous étiez de retour, et il
vous a écrit sur-le-champ; je vous cherche depuis une heure.
Raoul se rapprocha d’Athos pour décacheter la lettre.
— Vous permettez, monsieur? dit-il.
— Faites.
«Cher Raoul, disait le comte de Guiche, j’ai une affaire d’importance à
traiter sans retard; je sais que vous êtes arrivé; venez vite.»
Il achevait à peine de lire, lorsque, débouchant de la galerie, un
valet, à la livrée de Buckingham, reconnaissant Raoul, s’approcha de
lui respectueusement.
— De la part de milord duc, dit-il.
— Ah! s’écria Athos, je vois, Raoul, que vous êtes déjà en affaires
comme un général d’armée; je vous laisse, je trouverai seul M.
d’Artagnan.
— Veuillez m’excuser, je vous prie, dit Raoul.
— Oui, oui, je vous excuse; adieu, Raoul. Vous me retrouverez chez
moi jusqu’à demain; au jour, je pourrai partir pour Blois, à moins de
contrordre.
— Monsieur, je vous présenterai demain mes respects.
Athos partit.
Raoul ouvrit la lettre de Buckingham.
«Monsieur de Bragelonne, disait le duc, vous êtes de tous les Français
que j’ai vus celui qui me plaît le plus; je vais avoir besoin de votre
amitié. Il m’arrive certain message écrit en bon français. Je suis
Anglais, moi, et j’ai peur de ne pas assez bien comprendre. La lettre
est signée d’un bon nom, voilà tout ce que je sais. Serez-vous assez
obligeant pour me venir voir, car j’apprends que vous êtes arrivé de
Blois? Votre dévoué, Villiers, duc de Buckingham.»
— Je vais trouver ton maître, dit Raoul au valet de Guiche en le
congédiant. Et, dans une heure, je serai chez M. de Buckingham,
ajouta-t-il en faisant de la main un signe au messager du duc.
Chapitre XCIV — Une foule de coups d’épée dans l’eau
Raoul, en se rendant chez de Guiche, trouva celui-ci causant avec
de Wardes et Manicamp. De Wardes, depuis l’aventure de la barrière,
traitait Raoul en étranger.
On eût dit qu’il ne s’était rien passé entre eux; seulement, ils
avaient l’air de ne pas se connaître.
Raoul entra, de Guiche marcha au-devant de lui. Raoul, tout en serrant
la main de son ami, jeta un regard rapide sur les deux jeunes gens. Il
espérait lire sur leur visage ce qui s’agitait dans leur esprit.
De Wardes était froid et impénétrable. Manicamp semblait perdu dans la
contemplation d’une garniture qui l’absorbait.
De Guiche emmena Raoul dans un cabinet voisin et le fit asseoir.
— Comme tu as bonne mine! lui dit-il.
— C’est assez étrange, répondit Raoul, car je suis fort peu joyeux.
— C’est comme moi, n’est-ce pas, Raoul? L’amour va mal.
— Tant mieux, de ton côté, comte; la pire nouvelle, celle qui pourrait
le plus m’attrister, serait une bonne nouvelle.
— Oh! alors, ne t’afflige pas, car non seulement je suis très
malheureux, mais encore je vois des gens heureux autour de moi.
— Voilà ce que je ne comprends plus, répondit Raoul; explique, mon ami,
explique.
— Tu vas comprendre. J’ai vainement combattu le sentiment que tu as vu
naître en moi, grandir en moi, s’emparer de moi; j’ai appelé à la fois
tous les conseils et toute ma force; j’ai bien considéré le malheur
où je m’engageais; je l’ai sondé, c’est un abîme, je le sais; mais
n’importe, je poursuivrai mon chemin.
— Insensé! tu ne peux faire un pas de plus sans vouloir aujourd’hui ta
ruine, demain ta mort.
— Advienne que pourra!
— De Guiche!
— Toutes réflexions sont faites; écoute.
— Oh! tu crois réussir, tu crois que Madame t’aimera!
— Raoul, je ne crois rien, j’espère, parce que l’espoir est dans
l’homme et qu’il y vit jusqu’au tombeau.
— Mais j’admets que tu obtiennes ce bonheur que tu espères, et tu es
plus sûrement perdu encore que si tu ne l’obtiens pas.
— Je t’en supplie, ne m’interromps plus, Raoul, tu ne me convaincras
point; car, je te le dis d’avance, je ne veux pas être convaincu; j’ai
tellement marché que je ne puis reculer, j’ai tellement souffert que
la mort me paraîtrait un bienfait. Je ne suis plus seulement amoureux
jusqu’au délire, Raoul, je suis jaloux jusqu’à la fureur.
Raoul frappa l’une contre l’autre ses deux mains avec un sentiment qui
ressemblait à de la colère.
— Bien! dit-il.
— Bien ou mal, peu importe. Voici ce que je réclame de toi, de mon ami,
de mon frère. Depuis trois jours, Madame est en fêtes, en ivresse. Le
premier jour, je n’ai point osé la regarder; je la haïssais de ne pas
être aussi malheureuse que moi. Le lendemain, je ne la pouvais plus
perdre de vue; et de son côté, oui, je crus le remarquer, du moins,
Raoul, de son côté, elle me regarda, sinon avec quelque pitié, du
moins avec quelque douceur. Mais entre ses regards et les miens vint
s’interposer une ombre; le sourire d’un autre provoque son sourire.
À côté de son cheval galope éternellement un cheval qui n’est pas le
mien; à son oreille vibre incessamment une voix caressante qui n’est
pas ma voix. Raoul, depuis trois jours, ma tête est en feu; c’est de la
flamme qui coule dans mes veines. Cette ombre, il faut que je la
chasse; ce sourire, que je l’éteigne; cette voix, que je l’étouffe.
— Tu veux tuer Monsieur? s’écria Raoul.
— Eh! non. Je ne suis pas jaloux de Monsieur; je ne suis pas jaloux du
mari; je suis jaloux de l’amant.
— De l’amant?
— Mais ne l’as-tu donc pas remarqué ici, toi qui là-bas étais si
clairvoyant?
— Tu es jaloux de M. de Buckingham?
— À en mourir!
— Encore.
— Oh! cette fois la chose sera facile à régler entre nous, j’ai pris
les devants, je lui ai fait passer un billet.
— Tu lui as écrit? c’est toi?
— Comment sais-tu cela?
— Je le sais, parce qu’il me l’a appris. Tiens.
Et il tendit à de Guiche la lettre qu’il avait reçue presque en même
temps que la sienne. De Guiche la lut avidement.
— C’est d’un brave homme et surtout d’un galant homme, dit-il.
— Oui, certes, le duc est un galant homme; je n’ai pas besoin de te
demander si tu lui as écrit en aussi bons termes.
— Je te montrerai ma lettre quand tu l’iras trouver de ma part.
— Mais c’est presque impossible.
— Quoi?
— Que j’aille le trouver.
— Comment?
— Le duc me consulte, et toi aussi.
— Oh! tu me donneras la préférence, je suppose. Écoute, voici ce que
je te prie de dire à Sa Grâce… C’est bien simple… Un de ces jours,
aujourd’hui, demain, après-demain, le jour qui lui conviendra, je veux
le rencontrer à Vincennes.
— Réfléchis.
— Je croyais t’avoir déjà dit que mes réflexions étaient faites.
— Le duc est étranger; il a une mission qui le fait inviolable…
Vincennes est tout près de la Bastille.
— Les conséquences me regardent.
— Mais la raison de cette rencontre? quelle raison veux-tu que je lui
donne?
— Il ne t’en demandera pas, sois tranquille… Le duc doit être aussi
las de moi que je le suis de lui; le duc doit me haïr autant que je le
hais. Ainsi, je t’en supplie, va trouver le duc, et, s’il faut que je
le supplie d’accepter ma proposition, je le supplierai.
— C’est inutile… Le duc m’a prévenu qu’il me voulait parler. Le duc est
au jeu du roi… Allons-y tous deux. Je le tirerai à quartier dans la
galerie. Tu resteras à l’écart. Deux mots suffiront.
— C’est bien. Je vais emmener de Wardes pour me servir de contenance.
— Pourquoi pas Manicamp? De Wardes nous rejoindra toujours, le
laissassions-nous ici.
— Oui, c’est vrai.
— Il ne sait rien?
— Oh! rien absolument. Vous êtes toujours en froid, donc!
— Il ne t’a rien raconté?
— Non.
— Je n’aime pas cet homme, et, comme je ne l’ai jamais aimé, il
résulte de cette antipathie que je ne suis pas plus en froid avec lui
aujourd’hui que je ne l’étais hier.
— Partons alors.
Tous quatre descendirent. Le carrosse de de Guiche attendait à la porte
et les conduisit au Palais-Royal.
En chemin, Raoul se forgeait un thème. Seul dépositaire des deux
secrets, il ne désespérait pas de conclure un accommodement entre les
deux parties. Il se savait influent près de Buckingham; il connaissait
son ascendant sur de Guiche: les choses ne lui paraissaient donc point
désespérées.
En arrivant dans la galerie, resplendissante de lumière, où les femmes
les plus belles et les plus illustres de la cour s’agitaient comme
des astres dans leur atmosphère de flammes, Raoul ne put s’empêcher
d’oublier un instant de Guiche pour regarder Louise, qui, au milieu de
ses compagnes, pareille à une colombe fascinée, dévorait des yeux le
cercle royal, tout éblouissant de diamants et d’or.
Les hommes étaient debout, le roi seul était assis. Raoul aperçut
Buckingham.
Il était à dix pas de Monsieur, dans un groupe de Français et
d’Anglais qui admiraient le grand air de sa personne et l’incomparable
magnificence de ses habits.
Quelques-uns des vieux courtisans se rappelaient avoir vu le père, et
ce souvenir ne faisait aucun tort au fils.
Buckingham causait avec Fouquet. Fouquet lui parlait tout haut de
Belle-Île.
— Je ne puis l’aborder dans ce moment, dit Raoul.
— Attends et choisis ton occasion, mais termine tout sur l’heure. Je
brûle.
— Tiens, voici notre sauveur, dit Raoul apercevant d’Artagnan, qui,
magnifique dans son habit neuf de capitaine des mousquetaires, venait
de faire dans la galerie une entrée de conquérant.
Et il se dirigea vers d’Artagnan.
— Le comte de La Fère vous cherchait, chevalier, dit Raoul.
— Oui, répondit d’Artagnan, je le quitte.
— J’avais cru comprendre que vous deviez passer une partie de la nuit
ensemble.
— Rendez-vous est pris pour nous retrouver.
Et tout en répondant à Raoul, d’Artagnan promenait ses regards
distraits à droite et à gauche, cherchant dans la foule quelqu’un ou
dans l’appartement quelque chose.
Tout à coup son œil devint fixe comme celui de l’aigle qui aperçoit sa
proie.
Raoul suivit la direction de ce regard. Il vit que de Guiche et
d’Artagnan se saluaient. Mais il ne put distinguer à qui s’adressait ce
coup d’œil si curieux et si fier du capitaine.
— Monsieur le chevalier, dit Raoul, il n’y a que vous qui puissiez me
rendre un service.
— Lequel, mon cher vicomte?
— Il s’agit d’aller déranger M. de Buckingham, à qui j’ai deux mots à
dire, et comme M. de Buckingham cause avec M. Fouquet, vous comprenez
que ce n’est point moi qui puis me jeter au milieu de la conversation.
— Ah! ah! M. Fouquet; il est là? demanda d’Artagnan.
— Le voyez-vous? Tenez.
— Oui, ma foi! Et tu crois que j’ai plus de droits que toi?
— Vous êtes un homme plus considérable.
— Ah! c’est vrai, je suis capitaine des mousquetaires; il y a si
longtemps qu’on me promettait ce grade et si peu de temps que je l’ai,
que j’oublie toujours ma dignité.
— Vous me rendrez ce service, n’est-ce pas?
— M. Fouquet, diable!
— Avez-vous quelque chose contre lui?
— Non, ce serait plutôt lui qui aurait quelque chose contre moi; mais
enfin, comme il faudra qu’un jour ou l’autre…
— Tenez, je crois qu’il vous regarde; ou bien serait-ce?…
— Non, non, tu ne te trompes pas, c’est bien à moi qu’il fait cet
honneur.
— Le moment est bon, alors.
— Tu crois?
— Allez, je vous en prie.
— J’y vais.
De Guiche ne perdait pas de vue Raoul; Raoul lui fit signe que tout
était arrangé.
D’Artagnan marcha droit au groupe, et salua civilement M. Fouquet comme
les autres.
— Bonjour, monsieur d’Artagnan. Nous parlions de Belle-Île-en-Mer,
dit Fouquet avec cet usage du monde et cette science du regard qui
demandent la moitié de la vie pour être bien appris, et auxquels
certaines gens, malgré toute leur étude, n’arrivent jamais.
— De Belle-Île-en-Mer? Ah! ah! fit d’Artagnan. C’est à vous, je crois,
monsieur Fouquet?
— Monsieur vient de me dire qu’il l’avait donnée au roi, dit
Buckingham. Serviteur, monsieur d’Artagnan.
— Connaissez-vous Belle-Île, chevalier? demanda Fouquet au mousquetaire.
— J’y ai été une seule fois, monsieur, répondit d’Artagnan en homme
d’esprit et en galant homme.
— Y êtes-vous resté longtemps?
— À peine une journée, monseigneur.
— Et vous y avez vu?
— Tout ce qu’on peut voir en un jour.
— C’est beaucoup d’un jour quand on a votre regard, monsieur.
D’Artagnan s’inclina.
Pendant ce temps, Raoul faisait signe à Buckingham.
— Monsieur le surintendant, dit Buckingham, je vous laisse le
capitaine, qui se connaît mieux que moi en bastions, en escarpes et
en contrescarpes, et je vais rejoindre un ami qui me fait signe. Vous
comprenez…
En effet, Buckingham se détacha du groupe et s’avança vers Raoul, mais
tout en s’arrêtant un instant à la table où jouaient Madame, la reine
mère, la jeune reine et le roi.
— Allons, Raoul, dit de Guiche, le voilà; ferme et vite!
Buckingham en effet, après avoir présenté un compliment à Madame,
continuait son chemin vers Raoul.
Raoul vint au-devant de lui. De Guiche demeura à sa place. Il le suivit
des yeux. La manœuvre était combinée de telle façon que la rencontre
des deux jeunes gens eut lieu dans l’espace resté vide entre le groupe
du jeu et la galerie où se promenaient, en s’arrêtant de temps en
temps, pour causer, quelques braves gentilshommes.
Mais, au moment où les deux lignes allaient s’unir, elles furent
rompues par une troisième.
C’était Monsieur qui s’avançait vers le duc de Buckingham. Monsieur
avait sur ses lèvres roses et pommadées son plus charmant sourire.
— Eh! mon Dieu! dit-il avec une affectueuse politesse, que vient-on de
m’apprendre, mon cher duc?
Buckingham se retourna: il n’avait pas vu venir Monsieur; il avait
entendu sa voix, voilà tout.
Il tressaillit malgré lui. Une légère pâleur envahit ses joues.
— Monseigneur, demanda-t-il, qu’a-t-on dit à Votre Altesse qui paraisse
lui causer ce grand étonnement?
— Une chose qui me désespère, monsieur, dit le prince, une chose qui
sera un deuil pour toute la cour.
— Ah! Votre Altesse est trop bonne, dit Buckingham, car je vois qu’elle
veut parler de mon départ.
— Justement.
— Hélas! monseigneur, à Paris depuis cinq à six jours à peine, mon
départ ne peut être un deuil que pour moi.
De Guiche entendit le mot de la place où il était resté et tressaillit
à son tour.
— Son départ! murmura-t-il. Que dit-il donc?
Philippe continua avec son même air gracieux:
— Que le roi de la Grande-Bretagne vous rappelle, monsieur, je
conçois cela; on sait que Sa Majesté Charles II, qui se connaît en
gentilshommes, ne peut se passer de vous. Mais que nous vous perdions
sans regret, cela ne se peut comprendre; recevez donc l’expression des
miens.
— Monseigneur, dit le duc, croyez que si je quitte la cour de France…
— C’est qu’on vous rappelle, je comprends cela; mais enfin, si vous
croyez que mon désir ait quelque poids près du roi, je m’offre à
supplier Sa Majesté Charles II de vous laisser avec nous quelque temps
encore.
— Tant d’obligeance me comble, monseigneur, répondit Buckingham; mais
j’ai reçu des ordres précis. Mon séjour en France était limité; je l’ai
prolongé au risque de déplaire à mon gracieux souverain. Aujourd’hui
seulement, je me rappelle que, depuis quatre jours, je devrais être
parti.
— Oh! fit Monsieur.
— Oui, mais, ajouta Buckingham en élevant la voix, même de manière à
être entendu des princesses, mais je ressemble à cet homme de l’orient
qui, pendant plusieurs jours, devint fou d’avoir fait un beau rêve,
et qui, un beau matin, se réveilla guéri, c’est-à-dire raisonnable.
La cour de France a des enivrements qui peuvent ressembler à ce rêve,
monseigneur, mais on se réveille enfin et l’on part. Je ne saurais donc
prolonger mon séjour comme Votre Altesse veut bien me le demander.
— Et quand partez-vous? demanda Philippe d’un air plein de sollicitude.
— Demain, monseigneur… Mes équipages sont prêts depuis trois jours.
Le duc d’Orléans fit un mouvement de tête qui signifiait:
«Puisque c’est une résolution prise, duc, il n’y a rien à dire.»
Buckingham leva les yeux sur les reines; son regard rencontra celui
d’Anne d’Autriche, qui le remercia et l’approuva par un geste.
Buckingham lui rendit ce geste en cachant sous un sourire le serrement
de son cœur.
Monsieur s’éloigna par où il était venu. Mais en même temps, du côté
opposé, s’avançait de Guiche. Raoul craignit que l’impatient jeune
homme ne vînt faire la proposition lui même, et se jeta au-devant de
lui.
— Non, non, Raoul, tout est inutile maintenant, dit de Guiche en
tendant ses deux mains au duc et en l’entraînant derrière une colonne…
Oh! duc, duc! dit de Guiche, pardonnez-moi ce que je vous ai écrit;
j’étais un fou! Rendez-moi ma lettre!
— C’est vrai, répliqua le jeune duc avec un sourire mélancolique, vous
ne pouvez plus m’en vouloir.
— Oh! duc, duc, excusez-moi!… Mon amitié, mon amitié éternelle…
— Pourquoi, en effet, m’en voudriez-vous, comte, du moment où je la
quitte, du moment où je ne la verrai plus?
Raoul entendit ces mots, et, comprenant que sa présence était désormais
inutile entre ces deux jeunes gens qui n’avaient plus que des paroles
amies, il recula de quelques pas.
Ce mouvement le rapprocha de de Wardes. De Wardes parlait du départ de
Buckingham. Son interlocuteur était le chevalier de Lorraine.
— Sage retraite! disait de Wardes.
— Pourquoi cela?
— Parce qu’il économise un coup d’épée au cher duc.
Et tous se mirent à rire.
Raoul, indigné, se retourna, le sourcil froncé, le sang aux tempes, la
bouche dédaigneuse.
Le chevalier de Lorraine pivota sur ses talons; de Wardes demeura ferme
et attendit.
— Monsieur, dit Raoul à de Wardes, vous ne vous déshabituerez donc pas
d’insulter les absents? Hier, c’était M. d’Artagnan; aujourd’hui, c’est
M. de Buckingham.
— Monsieur, monsieur, dit de Wardes, vous savez bien que parfois aussi
j’insulte ceux qui sont là.
De Wardes touchait Raoul, leurs épaules s’appuyaient l’une à l’autre,
leurs visages se penchaient l’un vers l’autre comme pour s’embraser
réciproquement du feu de leur souffle et de leur colère. On sentait que
l’un était au sommet de sa haine, l’autre au bout de sa patience.
Tout à coup ils entendirent une voix pleine de grâce et de politesse
qui disait derrière eux:
— On m’a nommé, je crois.
Ils se retournèrent: c’était d’Artagnan qui l’œil souriant et la bouche
en cœur, venait de poser sa main sur l’épaule de de Wardes. Raoul
s’écarta d’un pas pour faire place au mousquetaire. De Wardes frissonna
par tout le corps, pâlit, mais ne bougea point.
D’Artagnan, toujours avec son sourire, prit la place que Raoul lui
abandonnait.
— Merci, mon cher Raoul, dit-il. Monsieur de Wardes, j’ai à causer avec
vous. Ne vous éloignez pas, Raoul; tout le monde peut entendre ce que
j’ai à dire à M. de Wardes.
Puis son sourire s’effaça, et son regard devint froid et aigu comme une
lame d’acier.
— Je suis à vos ordres, monsieur, dit de Wardes.
— Monsieur, reprit d’Artagnan, depuis longtemps je cherchais l’occasion
de causer avec vous; aujourd’hui seulement, je l’ai trouvée. Quant au
lieu, il est mal choisi, j’en conviens; mais si vous voulez vous donner
la peine de venir jusque chez moi, mon chez-moi est justement dans
l’escalier qui aboutit à la galerie.
— Je vous suis, monsieur, dit de Wardes.
— Est-ce que vous êtes seul ici, monsieur? fit d’Artagnan.
— Non pas, j’ai MM. Manicamp et de Guiche, deux de mes amis.
— Bien, dit d’Artagnan; mais deux personnes, c’est peu. Vous en
trouverez bien encore quelques-unes, n’est-ce pas?
— Certes! dit le jeune homme, qui ne savait pas où d’Artagnan voulait
en venir. Tant que vous en voudrez.
— Des amis?
— Oui, monsieur.
— De bons amis?
— Sans doute.
— Eh bien! faites-en provision, je vous prie. Et vous, Raoul, venez…
Amenez aussi M. de Guiche; amenez M. de Buckingham, s’il vous plaît.
— Oh! mon Dieu, monsieur, que de tapage! répondit de Wardes en essayant
de sourire.
Le capitaine lui fit, de la main, un petit signe pour lui recommander
la patience.
— Je suis toujours impassible. Donc, je vous attends, monsieur, dit-il.
— Attendez-moi.
— Alors, au revoir!
Et il se dirigea du côté de son appartement. La chambre de d’Artagnan
n’était point solitaire: le comte de La Fère attendait, assis dans
l’embrasure d’une fenêtre.
— Eh bien? demanda-t-il à d’Artagnan en le voyant rentrer.
— Eh bien! dit celui-ci, M. de Wardes veut bien m’accorder l’honneur de
me faire une petite visite, en compagnie de quelques-uns de ses amis et
des nôtres.
En effet, derrière le mousquetaire apparurent de Wardes et Manicamp.
De Guiche et Buckingham les suivaient, assez surpris et ne sachant ce
qu’on leur voulait.
Raoul venait avec deux ou trois gentilshommes. Son regard erra, en
entrant, sur toutes les parties de la chambre.
Il aperçut le comte et alla se placer près de lui.
D’Artagnan recevait ses visiteurs avec toute la courtoisie dont il
était capable.
Il avait conservé sa physionomie calme et polie. Tous ceux qui se
trouvaient là étaient des hommes de distinction occupant un poste à
la cour. Puis, lorsqu’il eut fait à chacun ses excuses du dérangement
qu’il lui causait, il se retourna vers de Wardes, qui, malgré sa
puissance sur lui-même, ne pouvait empêcher sa physionomie d’exprimer
une surprise mêlée d’inquiétude.