digne de vous. Votre femme n’a point de galant, et si elle en devait
avoir un, ce ne serait pas M. de Buckingham: les gens de cette race, je
vous le répète, sont loyaux et discrets; l’hospitalité leur est sacrée.
— Eh! madame! s’écria Philippe, M. de Buckingham est un Anglais, et
les Anglais respectent-ils si fort religieusement le bien des princes
français?
Anne rougit sous ses coiffes pour la seconde fois, et se retourna sous
prétexte de tirer sa plume de l’écritoire; mais, en réalité, pour
cacher sa rougeur aux yeux de son fils.
— En vérité, Philippe, dit-elle, vous savez trouver des mots qui me
confondent, et votre colère vous aveugle, comme elle m’épouvante;
réfléchissez, voyons!
— Madame, je n’ai pas besoin de réfléchir, je vois.
— Et que voyez-vous?
— Je vois que M. de Buckingham ne quitte point ma femme. Il ose lui
faire des présents, elle ose les accepter. Hier, elle parlait de
sachets à la violette; or, nos parfumeurs français, vous le savez bien,
madame, vous qui en avez demandé tant de fois sans pouvoir en obtenir,
or, nos parfumeurs français n’ont jamais pu trouver cette odeur. Eh
bien! le duc, lui aussi, avait sur lui un sachet à la violette. C’est
donc de lui que venait celui de ma femme.
— En vérité, monsieur, dit Anne d’Autriche, vous bâtissez des pyramides
sur des pointes d’aiguilles; prenez garde. Quel mal, je vous le
demande, y a-t-il à ce qu’un compatriote donne une recette d’essence
nouvelle à sa compatriote? Ces idées étranges, je vous le jure, me
rappellent douloureusement votre père, qui m’a fait souvent souffrir
avec injustice.
— Le père de M. de Buckingham était sans doute plus réservé, plus
respectueux que son fils, dit étourdiment Philippe, sans voir qu’il
touchait rudement au cœur de sa mère.
La reine pâlit et appuya une main crispée sur sa poitrine; mais, se
remettant promptement:
— Enfin, dit-elle, vous êtes venu ici dans une intention quelconque?
— Sans doute.
— Alors, expliquez-vous.
— Je suis venu, madame, dans l’intention de me plaindre énergiquement,
et pour vous prévenir que je n’endurerai rien de la part de M. de
Buckingham.
— Vous n’endurerez rien?
— Non.
— Que ferez-vous?
— Je me plaindrai au roi.
— Et que voulez-vous que vous réponde le roi?
— Eh bien! dit Monsieur avec une expression de féroce fermeté qui
faisait un étrange contraste avec la douceur habituelle de sa
physionomie, eh bien! je me ferai justice moi-même.
— Qu’appelez-vous vous faire justice vous-même? demanda Anne d’Autriche
avec un certain effroi.
— Je veux que M. de Buckingham quitte Madame; je veux que M. de
Buckingham quitte la France, et je lui ferai signifier ma volonté.
— Vous ne ferez rien signifier du tout, Philippe, dit la reine; car si
vous agissiez de la sorte, si vous violiez à ce point l’hospitalité,
j’invoquerais contre vous la sévérité du roi.
— Vous me menacez, ma mère! s’écria Philippe éploré; vous me menacez
quand je me plains!
— Non, je ne vous menace pas, je mets une digue à votre emportement. Je
vous dis que prendre contre M. de Buckingham ou tout autre Anglais un
moyen rigoureux, qu’employer même un procédé peu civil, c’est entraîner
la France et l’Angleterre dans des divisions fort douloureuses. Quoi!
un prince, le frère du roi de France, ne saurait pas dissimuler une
injure, même réelle, devant une nécessité politique!
Philippe fit un mouvement.
— D’ailleurs, continua la reine, l’injure n’est ni vraie ni possible,
et il ne s’agit que d’une jalousie ridicule.
— Madame, je sais ce que je sais.
— Et moi, quelque chose que vous sachiez, je vous exhorte à la patience.
— Je ne suis point patient, madame.
La reine se leva pleine de roideur et de cérémonie glacée.
— Alors expliquez vos volontés, dit-elle.
— Je n’ai point de volonté, madame; mais j’exprime des désirs. Si, de
lui-même, M. de Buckingham ne s’écarte point de ma maison, je la lui
interdirai.
— Ceci est une question dont nous référerons au roi, dit Anne
d’Autriche le cœur gonflé, la voix émue.
— Mais, madame, s’écria Philippe en frappant ses mains l’une contre
l’autre, soyez ma mère et non la reine, puisque je vous parle en fils;
entre M. de Buckingham et moi, c’est l’affaire d’un entretien de quatre
minutes.
— C’est justement cet entretien que je vous interdis, monsieur, dit la
reine reprenant son autorité; ce n’est pas digne de vous.
— Eh bien! soit! je ne paraîtrai pas, mais j’intimerai mes volontés à
Madame.
— Oh! fit Anne d’Autriche avec la mélancolie du souvenir, ne
tyrannisez jamais une femme, mon fils; ne commandez jamais trop haut
impérativement à la vôtre. Femme vaincue n’est pas toujours convaincue.
— Que faire alors?… Je consulterai autour de moi.
— Oui, vos conseillers hypocrites, votre chevalier de Lorraine, votre
de Wardes… Laissez-moi le soin de cette affaire, Philippe; vous désirez
que le duc de Buckingham s’éloigne, n’est-ce pas?
— Au plus tôt, madame.
— Eh bien! envoyez-moi le duc, mon fils! Souriez-lui, ne témoignez
rien à votre femme, au roi, à personne. Des conseils, n’en recevez
que de moi. Hélas! je sais ce que c’est qu’un ménage troublé par des
conseillers.
— J’obéirai, ma mère.
— Et vous serez satisfait, Philippe. Trouvez-moi le duc.
— Oh! ce ne sera point difficile.
— Où croyez-vous qu’il soit?
— Pardieu! à la porte de Madame, dont il attend le lever: c’est hors de
doute.
— Bien! fit Anne d’Autriche avec calme. Veuillez dire au duc que je le
prie de me venir voir.
Philippe baisa la main de sa mère et partit à la recherche de M. de
Buckingham.
Chapitre XCII — _For ever!_
Milord Buckingham, soumis à l’invitation de la reine mère, se présenta
chez elle une demi-heure après le départ du duc d’Orléans. Lorsque son
nom fut prononcé par l’huissier, la reine, qui s’était accoudée sur
sa table, la tête dans ses mains, se releva et reçut avec un sourire
le salut plein de grâce et de respect que le duc lui adressait. Anne
d’Autriche était belle encore. On sait qu’à cet âge déjà avancé
ses longs cheveux cendrés, ses belles mains, ses lèvres vermeilles
faisaient encore l’admiration de tous ceux qui la voyaient. En ce
moment, tout entière à un souvenir qui remuait le passé dans son
cœur, elle était aussi belle qu’aux jours de la jeunesse, alors que
son palais s’ouvrait pour recevoir, jeune et passionné, le père de ce
Buckingham, cet infortuné qui avait vécu pour elle, qui était mort en
prononçant son nom.
Anne d’Autriche attacha donc sur Buckingham un regard si tendre, que
l’on y découvrait à la fois la complaisance d’une affection maternelle
et quelque chose de doux comme une coquetterie d’amante.
— Votre Majesté, dit Buckingham avec respect, a désiré me parler?
— Oui, duc, répliqua la reine en anglais. Veuillez vous asseoir.
Cette faveur que faisait Anne d’Autriche au jeune homme, cette caresse
de la langue du pays dont le duc était sevré depuis son séjour en
France, remuèrent profondément son âme. Il devina sur-le-champ que la
reine avait quelque chose à lui demander.
Après avoir donné les premiers moments à l’oppression insurmontable
qu’elle avait ressentie, la reine reprit son air riant.
— Monsieur, dit-elle en français, comment trouvez-vous la France?
— Un beau pays, madame, répliqua le duc.
— L’aviez-vous déjà vue?
— Déjà une fois, oui, madame.
— Mais, comme tout bon Anglais, vous préférez l’Angleterre?
— J’aime mieux ma patrie que la patrie d’un Français, répondit le duc;
mais si Votre Majesté me demande lequel des deux séjours je préfère,
Londres ou Paris, je répondrai Paris.
Anne d’Autriche remarqua le ton plein de chaleur avec lequel ces
paroles avaient été prononcées.
— Vous avez, m’a-t-on dit, milord, de beaux biens chez vous; vous
habitez un palais riche et ancien?
— Le palais de mon père, répliqua Buckingham en baissant les yeux.
— Ce sont là des avantages précieux et des souvenirs, répliqua la
reine en touchant malgré elle des souvenirs dont on ne se sépare pas
volontiers.
— En effet, dit le duc subissant l’influence mélancolique de ce
préambule, les gens de cœur rêvent autant par le passé ou par l’avenir
que par le présent.
— C’est vrai, dit la reine à voix basse. Il en résulte, ajouta-t-elle,
que vous, milord, qui êtes un homme de cœur… vous quitterez bientôt la
France… pour vous renfermer dans vos richesses, dans vos reliques.
Buckingham leva la tête.
— Je ne crois pas, dit-il, madame.
— Comment?
— Je pense, au contraire, que je quitterai l’Angleterre pour venir
habiter la France.
Ce fut au tour d’Anne d’Autriche à manifester son étonnement.
— Quoi! dit-elle, vous ne vous trouvez donc pas dans la faveur du
nouveau roi?
— Au contraire, madame, Sa Majesté m’honore d’une bienveillance sans
bornes.
— Il ne se peut, dit la reine, que votre fortune soit diminuée; on la
disait considérable.
— Ma fortune, madame, n’a jamais été plus florissante.
— Il faut alors que ce soit quelque cause secrète?
— Non, madame, dit vivement Buckingham, il n’est rien dans la cause de
ma détermination qui soit secret. J’aime le séjour de France, j’aime
une cour pleine de goût et de politesse; j’aime enfin, madame, ces
plaisirs un peu sérieux qui ne sont pas les plaisirs de mon pays et
qu’on trouve en France.
Anne d’Autriche sourit avec finesse.
— Les plaisirs sérieux! dit-elle; avez-vous bien réfléchi, monsieur de
Buckingham, à ce sérieux-là?
Le duc balbutia.
— Il n’est pas de plaisir si sérieux, continua la reine, qui doive
empêcher un homme de votre rang…
— Madame, interrompit le duc, Votre Majesté insiste beaucoup sur ce
point, ce me semble.
— Vous trouvez, duc?
— C’est, n’en déplaise à Votre Majesté, la deuxième fois qu’elle vante
les attraits de l’Angleterre aux dépens du charme qu’on éprouve à vivre
en France.
Anne d’Autriche s’approcha du jeune homme, et, posant sa belle main sur
son épaule qui tressaillit au contact:
— Monsieur, dit-elle, croyez-moi, rien ne vaut le séjour du pays natal.
Il m’est arrivé, à moi, bien souvent, de regretter l’Espagne. J’ai vécu
longtemps, milord, bien longtemps pour une femme, et je vous avoue
qu’il ne s’est point passé d’année que je n’aie regretté l’Espagne.
— Pas une année, madame! dit froidement le jeune duc; pas une de ces
années où vous étiez reine de beauté, comme vous l’êtes encore, du
reste?
— Oh! pas de flatterie, duc; je suis une femme qui serait votre mère!
Elle mit, sur ces derniers mots, un accent, une douceur qui pénétrèrent
le cœur de Buckingham.
— Oui, dit-elle, je serais votre mère, et voilà pourquoi je vous donne
un bon conseil.
— Le conseil de m’en retourner à Londres? s’écria-t-il.
— Oui, milord, dit-elle.
Le duc joignit les mains d’un air effrayé, qui ne pouvait manquer son
effet sur cette femme disposée à des sentiments tendres par de tendres
souvenirs.
— Il le faut, ajouta la reine.
— Comment! s’écria-t-il encore, l’on me dit sérieusement qu’il faut que
je parte, qu’il faut que je m’exile, qu’il faut que je me sauve!
— Que vous vous exiliez, avez-vous dit? Ah! milord, on croirait que la
France est votre patrie.
— Madame, le pays des gens qui aiment, c’est le pays de ceux qu’ils
aiment.
— Pas un mot de plus, milord, dit la reine, vous oubliez à qui vous
parlez!
Buckingham se mit à deux genoux.
— Madame, madame, vous êtes une source d’esprit, de bonté, de clémence;
madame, vous n’êtes pas seulement la première de ce royaume par le
rang, vous êtes la première du monde par les qualités qui vous font
divine; je n’ai rien dit, madame. Ai-je dit quelque chose à quoi vous
puissiez me répondre une aussi cruelle parole? Est-ce que je me suis
trahi, madame?
— Vous vous êtes trahi, dit la reine à voix basse.
— Je n’ai rien dit! je ne sais rien!
— Vous oubliez que vous avez parlé, pensé devant une femme, et
d’ailleurs…
— D’ailleurs, interrompit-il vivement, nul ne sait que vous m’écoutez.
— On le sait, au contraire, duc; vous avez les défauts et les qualités
de la jeunesse.
— On m’a trahi! on m’a dénoncé!
— Qui cela?
— Ceux qui déjà, au Havre, avaient, avec une infernale perspicacité, lu
dans mon cœur à livre ouvert.
— Je ne sais de qui vous entendez parler.
— Mais M. de Bragelonne, par exemple.
— C’est un nom que je connais sans connaître celui qui le porte. Non,
M. de Bragelonne n’a rien dit.
— Qui donc, alors? oh, madame, si quelqu’un avait eu l’audace de voir
en moi ce que je n’y veux point voir moi-même…
— Que feriez-vous, duc?
— Il est des secrets qui tuent ceux qui les trouvent.
— Celui qui a trouvé votre secret, fou que vous êtes, celui-là n’est
pas tué encore; il y a plus, vous ne le tuerez pas; celui-là est
armé de tous droits: c’est un mari, c’est un jaloux, c’est le second
gentilhomme de France, c’est mon fils, le duc d’Orléans.
Le duc pâlit.
— Que vous êtes cruelle, madame! dit-il.
— Vous voilà bien, Buckingham, dit Anne d’Autriche avec mélancolie,
passant par tous les extrêmes et combattant les nuages, quand il vous
serait si facile de demeurer en paix avec vous-même.
— Si nous guerroyons, madame; nous mourrons sur le champ de bataille,
répliqua doucement le jeune homme en se laissant aller au plus
douloureux abattement.
Anne courut à lui et lui prit la main.
— Villiers, dit-elle en anglais avec une véhémence à laquelle nul
n’eût pu résister, que demandez-vous? À une mère, de sacrifier son
fils; à une reine, de consentir au déshonneur de sa maison! Vous êtes
un enfant, n’y pensez pas! Quoi! pour vous épargner une larme, je
commettrais ces deux crimes, Villiers? Vous parlez des morts; les morts
du moins furent respectueux et soumis; les morts s’inclinaient devant
un ordre d’exil; ils emportaient leur désespoir comme une richesse en
leur cœur, parce que le désespoir venait de la femme aimée, parce que
la mort, ainsi trompeuse, était comme un don, comme une faveur.
Buckingham se leva les traits altérés, les mains sur le cœur.
— Vous avez raison, madame, dit-il; mais ceux dont vous parlez avaient
reçu l’ordre d’exil d’une bouche aimée; on ne les chassait point: on
les priait de partir, on ne riait pas d’eux.
— Non, l’on se souvenait! murmura Anne d’Autriche. Mais qui vous dit
qu’on vous chasse, qu’on vous exile? Qui vous dit qu’on ne se souvienne
pas de votre dévouement? Je ne parle pour personne, Villiers, je parle
pour moi, partez! Rendez-moi ce service, faites-moi cette grâce; que je
doive cela encore à quelqu’un de votre nom.
— C’est donc pour vous, madame?
— Pour moi seule.
— Il n’y aura derrière moi aucun homme qui rira, aucun prince qui dira:
«J’ai voulu!»
— Duc, écoutez-moi.
Et ici la figure auguste de la vieille reine prit une expression
solennelle.
— Je vous jure que nul ici ne commande, si ce n’est moi; je vous jure
que non seulement personne ne rira, ne se vantera, mais que personne
même ne manquera au devoir que votre rang impose. Comptez sur moi, duc,
comme j’ai compté sur vous.
— Vous ne vous expliquez point, madame; je suis ulcéré, je suis au
désespoir; la consolation, si douce et si complète qu’elle soit, ne me
paraîtra pas suffisante.
— Ami, avez-vous connu votre mère? répliqua la reine avec un caressant
sourire.
— Oh! bien peu, madame, mais je me rappelle que cette noble dame me
couvrait de baisers et de pleurs quand je pleurais.
— Villiers! murmura la reine en passant son bras au cou du jeune homme,
je suis une mère pour vous, et, croyez-moi bien, jamais personne ne
fera pleurer mon fils.
— Merci, madame, merci! dit le jeune homme attendri et suffoquant
d’émotion; je sens qu’il y avait place encore dans mon cœur pour un
sentiment plus doux, plus noble que l’amour. La reine mère le regarda
et lui serra la main.
— Allez, dit-elle.
— Quand faut-il que je parte? ordonnez!
— Mettez le temps convenable, milord, reprit la reine; vous partez,
mais vous choisissez votre jour… Ainsi, au lieu de partir aujourd’hui,
comme vous le désireriez sans doute; demain, comme on s’y attendait,
partez après demain au soir; seulement, annoncez dès aujourd’hui votre
volonté.
— Ma volonté? murmura le jeune homme.
— Oui, duc.
— Et… je ne reviendrai jamais en France?
Anne d’Autriche réfléchit un moment, et s’absorba dans la douloureuse
gravité de cette méditation.
— Il me sera doux, dit-elle, que vous reveniez le jour où j’irai dormir
éternellement à Saint-Denis près du roi mon époux.
— Qui vous fit tant souffrir! dit Buckingham.
— Qui était roi de France, répliqua la reine.
— Madame, vous êtes pleine de bonté, vous entrez dans la prospérité,
vous nagez dans la joie; de longues années vous sont promises.
— Eh bien! vous viendrez tard alors, dit la reine en essayant de
sourire.
— Je ne reviendrai pas, dit tristement Buckingham, moi qui suis jeune.
— Oh! Dieu merci…
— La mort, madame, ne compte pas les années; elle est impartiale; on
meurt quoique jeune, on vit quoique vieillard.
— Duc, pas de sombres idées; je vais vous égayer. Venez dans deux ans.
Je vois sur votre charmante figure que les idées qui vous font si
lugubre aujourd’hui seront des idées décrépites avant six mois; donc,
elles seront mortes et oubliées dans le délai que je vous assigne.
— Je crois que vous me jugiez mieux tout à l’heure, madame, répliqua
le jeune homme, quand vous disiez que, sur nous autres de la maison de
Buckingham, le temps n’a pas de prise.
— Silence! oh! silence! fit la reine en embrassant le duc sur le
front avec une tendresse qu’elle ne put réprimer; allez! allez! ne
m’attendrissez point, ne vous oubliez plus! Je suis la reine, vous êtes
sujet du roi d’Angleterre; le roi Charles vous attend; adieu, Villiers!
_farewell_, Villiers!
— _For ever!_ répliqua le jeune homme.
Et il s’enfuit en dévorant ses larmes. Anne appuya ses mains sur son
front; puis, se regardant au miroir:
— On a beau dire, murmura-t-elle, la femme est toujours jeune; on a
toujours vingt ans dans quelque coin du cœur.
Chapitre XCIII — Où sa Majesté Louis XIV ne trouve Melle de La Vallière
ni assez riche, ni assez jolie pour un gentilhomme du rang du vicomte
de Bragelonne
Raoul et le comte de La Fère arrivèrent à Paris le soir du jour ou
Buckingham avait eu cet entretien avec la reine mère. À peine arrivé,
le comte fit demander par Raoul une audience au roi.
Le roi avait passé une partie de la journée à regarder avec Madame et
les dames de la cour des étoffes de Lyon dont il faisait présent à sa
belle-sœur. Il y avait eu ensuite dîner à la cour, puis jeu, et, selon
son habitude, le roi, quittant le jeu à huit heures, avait passé dans
son cabinet pour travailler avec M. Colbert et M. Fouquet.
Raoul était dans l’antichambre au moment où les deux ministres
sortirent, et le roi l’aperçut par la porte entrebâillée.
— Que veut M. de Bragelonne? demanda-t-il.
Le jeune homme s’approcha.
— Sire, répliqua-t-il, une audience pour M. le comte de La Fère, qui
arrive de Blois avec grand désir d’entretenir Votre Majesté.
— J’ai une heure avant le jeu et mon souper, dit le roi. M. de La Fère
est-il prêt?
— M. le comte est en bas, aux ordres de Votre Majesté.
— Qu’il monte.
Cinq minutes après, Athos entrait chez Louis XIV, accueilli par le
maître avec cette gracieuse bienveillance que Louis, avec un tact
au-dessus de son âge, réservait pour s’acquérir les hommes que l’on ne
conquiert point avec des faveurs ordinaires.
— Comte, dit le roi, laissez-moi espérer que vous venez me demander
quelque chose.
— Je ne le cacherai point à Votre Majesté, répliqua le comte; je viens
en effet solliciter.
— Voyons! dit le roi d’un air joyeux.
— Ce n’est pas pour moi, Sire.
— Tant pis! mais enfin, pour votre protégé, comte, je ferai ce que vous
me refusez de faire pour vous.
— Votre Majesté me console… Je viens parler au roi pour le vicomte de
Bragelonne.
— Comte, c’est comme si vous parliez pour vous.
— Pas tout à fait, Sire… Ce que je désire obtenir de vous, je ne le
puis pour moi-même. Le vicomte pense à se marier.
— Il est jeune encore; mais qu’importe… C’est un homme distingué, je
lui veux trouver une femme.
— Il l’a trouvée, Sire, et ne cherche que l’assentiment de Votre
Majesté.
— Ah! il ne s’agit que de signer un contrat de mariage?
Athos s’inclina.
— A-t-il choisi sa fiancée riche et d’une qualité qui vous agrée?
Athos hésita un moment.
— La fiancée est demoiselle, répliqua-t-il; mais pour riche, elle ne
l’est pas.
— C’est un mal auquel nous voyons remède.
— Votre Majesté me pénètre de reconnaissance; toutefois, elle me
permettra de lui faire une observation.
— Faites, comte.
— Votre Majesté semble annoncer l’intention de doter cette jeune fille?
— Oui, certes.
— Et ma démarche au Louvre aurait eu ce résultat? J’en serais chagrin,
Sire.
— Pas de fausse délicatesse, comte; comment s’appelle la fiancée?
— C’est, dit Athos froidement, Mlle de La Vallière de La Baume Le Blanc.
— Ah! fit le roi en cherchant dans sa mémoire; je connais ce nom; un
marquis de La Vallière…
— Oui, Sire, c’est sa fille.
— Il est mort?
— Oui, Sire.
— Et la veuve s’est remariée à M. de Saint-Remy, maître d’hôtel de
Madame douairière?
— Votre Majesté est bien informée.
— C’est cela, c’est cela!… Il y a plus: la demoiselle est entrée dans
les filles d’honneur de Madame la jeune.
— Votre Majesté sait mieux que moi toute l’histoire.
Le roi réfléchit encore, et regardant à la dérobée le visage assez
soucieux d’Athos:
— Comte, dit-il, elle n’est pas fort jolie, cette demoiselle, il me
semble?
— Je ne sais trop, répondit Athos.
— Moi, je l’ai regardée: elle ne m’a point frappé.
— C’est un air de douceur et de modestie, mais peu de beauté, Sire.
— De beaux cheveux blonds, cependant.
— Je crois que oui.
— Et d’assez beaux yeux bleus.
— C’est cela même.
— Donc, sous le rapport de la beauté, le parti est ordinaire. Passons à
l’argent.
— Quinze à vingt mille livres de dot au plus, Sire; mais les amoureux
sont désintéressés; moi-même, je fais peu de cas de l’argent.
— Le superflu, voulez-vous dire; mais le nécessaire, c’est urgent. Avec
quinze mille livres de dot, sans apanages, une femme ne peut aborder la
cour. Nous y suppléerons; je veux faire cela pour Bragelonne.
Athos s’inclina. Le roi remarqua encore sa froideur.
— Passons de l’argent à la qualité, dit Louis XIV; fille du marquis de
La Vallière, c’est bien; mais nous avons ce bon Saint-Remy qui gâte un
peu la maison… par les femmes, je le sais, enfin cela gâte; et vous,
comte, vous tenez fort, je crois, à votre maison.
— Moi, Sire, je ne tiens plus à rien du tout qu’à mon dévouement pour
Votre Majesté.
Le roi s’arrêta encore.
— Tenez, dit-il, monsieur, vous me surprenez beaucoup depuis le
commencement de votre entretien. Vous venez me faire une demande en
mariage, et vous paraissez fort affligé de faire cette demande. Oh! je
me trompe rarement, tout jeune que je suis, car avec les uns, je mets
mon amitié au service de l’intelligence; avec les autres, je mets ma
défiance que double la perspicacité. Je le répète, vous ne faites point
cette demande de bon cœur.
— Eh bien! Sire, c’est vrai.
— Alors, je ne vous comprends point; refusez.
— Non, Sire: j’aime Bragelonne de tout mon amour; il est épris de Mlle
de La Vallière, il se forge des paradis pour l’avenir; je ne suis pas
de ceux qui veulent briser les illusions de la jeunesse. Ce mariage me
déplaît, mais je supplie Votre Majesté d’y consentir au plus vite, et
de faire ainsi le bonheur de Raoul.
— Voyons, voyons, comte, l’aime-t-elle?
— Si Votre Majesté veut que je lui dise la vérité, je ne crois pas à
l’amour de Mlle de La Vallière; elle est jeune, elle est enfant, elle
est enivrée; le plaisir de voir la cour, l’honneur d’être au service de
Madame, balanceront dans sa tête ce qu’elle pourrait avoir de tendresse
dans le cœur, ce sera donc un mariage comme Votre Majesté en voit
beaucoup à la cour; mais Bragelonne le veut; que cela soit ainsi.
— Vous ne ressemblez cependant pas à ces pères faciles qui se font
esclaves de leurs enfants? dit le roi.
— Sire, j’ai de la volonté contre les méchants, je n’en ai point contre
les gens de cœur. Raoul souffre, il prend du chagrin; son esprit, libre
d’ordinaire, est devenu lourd et sombre; je ne veux pas priver Votre
Majesté des services qu’il peut rendre.
— Je vous comprends, dit le roi, et je comprends surtout votre cœur.
— Alors, répliqua le comte, je n’ai pas besoin de dire à Votre Majesté
que mon but est de faire le bonheur de ces enfants ou plutôt de cet
enfant.
— Et moi, je veux, comme vous, le bonheur de M. de Bragelonne.
— Je n’attends plus, Sire, que la signature de Votre Majesté.
Raoul aura l’honneur de se présenter devant vous, et recevra votre
consentement.