roi, maintenant que nous pouvons causer tout haut sans manquer aux
convenances, je vais vous faire savoir pourquoi j’ai pris la liberté
de vous prier de passer chez moi et d’y convoquer en même temps ces
messieurs. J’ai appris, par M. le comte de La Fère, mon ami, les bruits
injurieux que vous semiez sur mon compte; vous m’avez dit que vous me
teniez pour votre ennemi mortel, attendu que j’étais, dites-vous, celui
de votre père.
— C’est vrai, monsieur, j’ai dit cela, reprit de Wardes, dont la pâleur
se colora d’une légère flamme.
— Ainsi, vous m’accusez d’un crime, d’une faute ou d’une lâcheté. Je
vous prie de préciser votre accusation.
— Devant témoins, monsieur?
— Oui, sans doute, devant témoins, et vous voyez que je les ai choisis
experts en matière d’honneur.
— Vous n’appréciez pas ma délicatesse, monsieur. Je vous ai accusé,
c’est vrai; mais j’ai gardé le secret sur l’accusation. Je ne suis
entré dans aucun détail, je me suis contenté d’exprimer ma haine
devant des personnes pour lesquelles c’était presque un devoir de vous
la faire connaître. Vous ne m’avez pas tenu compte de ma discrétion,
quoique vous fussiez intéressé à mon silence. Je ne reconnais point là
votre prudence habituelle, monsieur d’Artagnan.
D’Artagnan se mordit le coin de la moustache.
— Monsieur, dit-il, j’ai déjà eu l’honneur de vous prier d’articuler
les griefs que vous aviez contre moi.
— Tout haut?
— Parbleu!
— Je parlerai donc.
— Parlez, monsieur, dit d’Artagnan en s’inclinant, nous vous écoutons
tous.
— Eh bien! monsieur, il s’agit, non pas d’un tort envers moi, mais d’un
tort envers mon père.
— Vous l’avez déjà dit.
— Oui, mais il y a certaines choses qu’on n’aborde qu’avec hésitation.
— Si cette hésitation existe réellement, je vous prie de la surmonter,
monsieur.
— Même dans le cas où il s’agirait d’une action honteuse?
— Dans tous les cas.
Les témoins de cette scène commencèrent par se regarder entre eux avec
une certaine inquiétude. Cependant, ils se rassurèrent en voyant que le
visage de d’Artagnan ne manifestait aucune émotion. De Wardes gardait
le silence.
— Parlez, monsieur, dit le mousquetaire. Vous voyez bien que vous nous
faites attendre.
— Eh bien! écoutez. Mon père aimait une femme, une femme noble; cette
femme aimait mon père.
D’Artagnan échangea un regard avec Athos. De Wardes continua.
— M. d’Artagnan surprit des lettres qui indiquaient un rendez-vous, se
substitua, sous un déguisement, à celui qui était attendu et abusa de
l’obscurité.
— C’est vrai, dit d’Artagnan.
Un léger murmure se fit entendre parmi les assistants.
— Oui, j’ai commis cette mauvaise action. Vous auriez dû ajouter,
monsieur, puisque vous êtes si impartial, qu’à l’époque où se passa
l’événement que vous me reprochez, je n’avais point encore vingt et un
ans.
— L’action n’en est pas moins honteuse, dit de Wardes, et l’âge de
raison suffit à un gentilhomme pour ne pas commettre une indélicatesse.
Un nouveau murmure se fit entendre, mais d’étonnement et presque de
doute.
— C’était une supercherie honteuse, en effet, dit d’Artagnan, et
je n’ai point attendu que M. de Wardes me la reprochât pour me la
reprocher moi-même et bien amèrement. L’âge m’a fait plus raisonnable,
plus probe surtout, et j’ai expié ce tort par de longs regrets. Mais
j’en appelle à vous, messieurs; cela se passait en 1626, et c’était un
temps, heureusement pour vous, vous ne savez cela que par tradition, et
c’était un temps où l’amour n’était pas scrupuleux, où les consciences
ne distillaient pas, comme aujourd’hui, le venin et la myrrhe. Nous
étions de jeunes soldats toujours battants, toujours battus, toujours
l’épée hors du fourreau ou tout au moins à moitié tirée, toujours entre
deux morts; la guerre nous faisait durs, et le cardinal nous faisait
pressés. Enfin, je me suis repenti, et, il y a plus, je me repens
encore, monsieur de Wardes.
— Oui, monsieur, je comprends cela, car l’action comportait le
repentir; mais vous n’en avez pas moins causé la perte d’une femme.
Celle dont vous parlez, voilée par sa honte, courbée sous son affront,
celle dont vous parlez a fui, elle a quitté la France, et l’on n’a
jamais su ce qu’elle était devenue…
— Oh! fit le comte de La Fère en étendant le bras vers de Wardes avec
un sinistre sourire, si fait, monsieur, on l’a vue, et il est même ici
quelques personnes qui, en ayant entendu parler, peuvent la reconnaître
au portrait que j’en vais faire. C’était une femme de vingt-cinq ans,
mince, pâle, blonde, qui s’était mariée en Angleterre.
— Mariée? fit de Wardes.
— Ah! vous ignoriez qu’elle fût mariée? Vous voyez que nous sommes
mieux instruits que vous, monsieur de Wardes. Savez-vous qu’on
l’appelait habituellement Milady, sans ajouter aucun nom à cette
qualification?
— Oui, monsieur, je sais cela.
— Mon Dieu! murmura Buckingham.
— Eh bien! cette femme, qui venait d’Angleterre, retourna en
Angleterre, après avoir trois fois conspiré la mort de M. d’Artagnan.
C’était justice, n’est-ce pas? Je le veux bien, M. d’Artagnan l’avait
insultée. Mais ce qui n’est plus justice, c’est qu’en Angleterre, par
ses séductions, cette femme conquit un jeune homme qui était au service
de lord de Winter, et que l’on nommait Felton. Vous pâlissez, milord
de Buckingham? vos yeux s’allument à la fois de colère et de douleur?
Alors, achevez le récit, milord, et dites à M. de Wardes quelle était
cette femme qui mit le couteau à la main de l’assassin de votre père.
Un cri s’échappa de toutes les bouches. Le jeune duc passa un mouchoir
sur son front inondé de sueur.
Un grand silence s’était fait parmi tous les assistants.
— Vous voyez, monsieur de Wardes, dit d’Artagnan, que ce récit avait
d’autant plus impressionné que ses propres souvenirs se ravivaient
aux paroles d’Athos; vous voyez que mon crime n’est point la cause
d’une perte d’âme, et que l’âme était bel et bien perdue avant mon
regret. C’est donc bien un acte de conscience. Or, maintenant que ceci
est établi, il me reste, monsieur de Wardes, à vous demander bien
humblement pardon de cette action honteuse, comme bien certainement
j’eusse demandé pardon à M. votre père, s’il vivait encore, et si je
l’eusse rencontré après mon retour en France depuis la mort de Charles
Ier.
— Mais c’est trop, monsieur d’Artagnan, s’écrièrent vivement plusieurs
voix.
— Non, messieurs, dit le capitaine. Maintenant, monsieur de Wardes,
j’espère que tout est fini entre nous deux, et qu’il ne vous arrivera
plus de mal parler de moi. C’est une affaire purgée, n’est-ce pas?
De Wardes s’inclina en balbutiant.
— J’espère aussi, continua d’Artagnan en se rapprochant du jeune
homme, que vous ne parlerez plus mal de personne comme vous en avez
la fâcheuse habitude; car un homme aussi consciencieux, aussi parfait
que vous l’êtes, vous qui reprochez une vétille de jeunesse à un vieux
soldat, après trente-cinq ans, vous, dis-je, qui arborez cette pureté
de conscience, vous prenez de votre côté, l’engagement tacite de ne
rien faire contre la conscience et l’honneur. Or, écoutez bien ce qui
me reste à vous dire, monsieur de Wardes. Gardez-vous qu’une histoire
où votre nom figurera ne parvienne à mes oreilles.
— Monsieur, dit de Wardes, il est inutile de menacer pour rien.
— Oh! je n’ai point fini, monsieur de Wardes, reprit d’Artagnan, et
vous êtes condamné à m’entendre encore.
Le cercle se rapprocha curieusement.
— Vous parliez haut tout à l’heure de l’honneur d’une femme et de
l’honneur de votre père; vous nous avez plu en parlant ainsi, car il
est doux de songer que ce sentiment de délicatesse et de probité qui
ne vivait pas, à ce qu’il paraît, dans notre âme, vit dans l’âme de
nos enfants, et il est beau enfin de voir un jeune homme à l’âge où
d’habitude on se fait le larron de l’honneur des femmes, il est beau de
voir ce jeune homme le respecter et le défendre.
De Wardes serrait les lèvres et les poings, évidemment fort inquiet de
savoir comment finirait ce discours dont l’exorde s’annonçait si mal.
— Comment se fait-il donc alors, continua d’Artagnan, que vous vous
soyez permis de dire à M. le vicomte de Bragelonne qu’il ne connaissait
point sa mère?
Les yeux de Raoul étincelèrent.
— Oh! s’écria-t-il en s’élançant, monsieur le chevalier, monsieur le
chevalier, c’est une affaire qui m’est personnelle.
De Wardes sourit méchamment.
D’Artagnan repoussa Raoul du bras.
— Ne m’interrompez pas, jeune homme, dit-il.
Et dominant de Wardes du regard:
— Je traite ici une question qui ne se résout point par l’épée,
continua-t-il. Je la traite devant des hommes d’honneur, qui tous ont
mis plus d’une fois l’épée à la main. Je les ai choisis exprès. Or, ces
messieurs savent que tout secret pour lequel on se bat cesse d’être
un secret. Je réitère donc ma question à M. de Wardes: À quel propos
avez-vous offensé ce jeune homme en offensant à la fois son père et sa
mère?
— Mais il me semble, dit de Wardes, que les paroles sont libres, quand
on offre de les soutenir par tous les moyens qui sont à la disposition
d’un galant homme.
— Ah! monsieur, quels sont les moyens, dites-moi, à l’aide desquels un
galant homme peut soutenir une méchante parole?
— Par l’épée.
— Vous manquez non seulement de logique en disant cela, mais encore
de religion et d’honneur; vous exposez la vie de plusieurs hommes,
sans parler de la vôtre, qui me paraît fort aventurée. Or, toute mode
passe, monsieur, et la mode est passée des rencontres, sans compter les
édits de Sa Majesté qui défendent le duel. Donc, pour être conséquent
avec vos idées de chevalerie, vous allez présenter vos excuses à M.
Raoul de Bragelonne; vous lui direz que vous regrettez d’avoir tenu un
propos léger; que la noblesse et la pureté de sa race sont écrites non
seulement dans son cœur, mais encore dans toutes les actions de sa vie.
Vous allez faire cela, monsieur de Wardes, comme je l’ai fait tout à
l’heure, moi, vieux capitaine, devant votre moustache d’enfant.
— Et si je ne le fais pas? demanda de Wardes.
— Eh bien! il arrivera…
— Ce que vous croyez empêcher, dit de Wardes en riant; il arrivera que
votre logique de conciliation aboutira à une violation des défenses du
roi.
— Non, monsieur, dit tranquillement le capitaine, et vous êtes dans
l’erreur.
— Qu’arrivera-t-il donc, alors?
— Il arrivera que j’irai trouver le roi, avec qui je suis assez bien;
le roi, à qui j’ai eu le bonheur de rendre quelques services qui datent
d’un temps où vous n’étiez pas encore né; le roi, enfin, qui, sur ma
demande, vient de m’envoyer un ordre en blanc pour M. Baisemeaux de
Montlezun gouverneur de la Bastille, et que je dirai au roi: «Sire,
un homme à insulté lâchement M. de Bragelonne dans la personne de sa
mère. J’ai écrit le nom de cet homme sur la lettre de cachet que Votre
Majesté a bien voulu me donner, de sorte que M. de Wardes est à la
Bastille pour trois ans.»
Et d’Artagnan, tirant de sa poche l’ordre signé du roi, le tendit à de
Wardes.
Puis, voyant que le jeune homme n’était pas bien convaincu, et prenait
l’avis pour une menace vaine, il haussa les épaules et se dirigea
froidement vers la table sur laquelle étaient une écritoire et une
plume dont la longueur eût épouvanté le topographe Porthos.
Alors de Wardes vit que la menace était on ne peut plus sérieuse; la
Bastille, à cette époque, était déjà chose effrayante. Il fit un pas
vers Raoul, et d’une voix presque inintelligible:
— Monsieur, dit-il, je vous fais les excuses que m’a dictées tout à
l’heure M. d’Artagnan, et que force m’est de vous faire.
— Un instant, un instant, monsieur, dit le mousquetaire avec la plus
grande tranquillité; vous vous trompez sur les termes. Je n’ai pas dit:
«Et que force m’est de vous faire.» J’ai dit: «Et que ma conscience
me porte à vous faire.» Ce mot vaut mieux que l’autre, croyez-moi;
il vaudra d’autant mieux qu’il sera l’expression plus vraie de vos
sentiments.
— J’y souscris donc, dit de Wardes; mais, en vérité messieurs,
avouez qu’un coup d’épée au travers du corps, comme on se le donnait
autrefois, valait mieux qu’une pareille tyrannie.
— Non, monsieur, répondit Buckingham, car le coup d’épée ne signifie
pas, si vous le recevez, que vous avez tort ou raison; il signifie
seulement que vous êtes plus ou moins adroit.
— Monsieur! s’écria de Wardes.
— Ah! vous allez dire quelque mauvaise chose, interrompit d’Artagnan
coupant la parole à de Wardes, et je vous rends service en vous
arrêtant là.
— Est-ce tout, monsieur? demanda de Wardes.
— Absolument tout, répondit d’Artagnan, et ces messieurs et moi sommes
satisfaits de vous.
— Croyez-moi, monsieur, répondit de Wardes, vos conciliations ne sont
pas heureuses!
— Et pourquoi cela?
— Parce que nous allons nous séparer, je le gagerais, M. de Bragelonne
et moi, plus ennemis que jamais.
— Vous vous trompez quant à moi, monsieur, répondit Raoul, et je ne
conserve pas contre vous un atome de fiel dans le cœur.
Ce dernier coup écrasa de Wardes. Il jeta les yeux autour de lui en
homme égaré.
D’Artagnan salua gracieusement les gentilshommes qui avaient bien voulu
assister à l’explication, et chacun se retira en lui donnant la main.
Pas une main ne se tendit vers de Wardes.
— Oh! s’écria le jeune homme succombant à la rage qui lui mangeait le
cœur; oh! je ne trouverai donc personne sur qui je puisse me venger!
— Si fait, monsieur, car je suis là, moi, dit à son oreille une voix
toute chargée de menaces.
De Wardes se retourna et vit le duc de Buckingham qui, resté sans doute
dans cette intention, venait de s’approcher de lui.
— Vous, monsieur! s’écria de Wardes.
— Oui, moi. Je ne suis pas sujet du roi de France, moi, monsieur; moi,
je ne reste pas sur le territoire, puisque je pars pour l’Angleterre.
J’ai amassé aussi du désespoir et de la rage, moi. J’ai donc, comme
vous, besoin de me venger sur quelqu’un. J’approuve fort les principes
de M. d’Artagnan, mais je ne suis pas tenu de les appliquer à vous. Je
suis Anglais, et je viens vous proposer à mon tour ce que vous avez
inutilement proposé aux autres.
— Monsieur le duc!
— Allons, cher monsieur de Wardes, puisque vous êtes si fort courroucé,
prenez-moi pour quintaine. Je serai à Calais dans trente-quatre heures.
Venez avec moi, la route nous paraîtra moins longue ensemble que
séparés. Nous tirerons l’épée là-bas, sur le sable que couvre la marée,
et qui, six heures par jour, est le territoire de la France, mais
pendant six autres heures le territoire de Dieu.
— C’est bien, répliqua de Wardes; j’accepte.
— Pardieu! dit le duc, si vous me tuez, mon cher monsieur de Wardes,
vous me rendrez, je vous en réponds, un signalé service.
— Je ferai ce que je pourrai pour vous être agréable, duc, dit de
Wardes.
— Ainsi, c’est convenu, je vous emmène.
— Je serai à vos ordres. Pardieu! j’avais besoin pour me calmer d’un
bon danger, d’un péril mortel.
— Eh bien! je crois que vous avez trouvé votre affaire. Serviteur,
monsieur de Wardes; demain, au matin, mon valet de chambre vous dira
l’heure précise du départ; nous voyagerons ensemble comme deux bons
amis. Je voyage d’ordinaire en homme pressé. Adieu!
Buckingham salua de Wardes et rentra chez le roi. De Wardes, exaspéré,
sortit du Palais-Royal et prit rapidement le chemin de la maison qu’il
habitait.
Chapitre XCV — M. Baisemeaux de Montlezun
Après la leçon un peu dure donnée à de Wardes, Athos et d’Artagnan
descendirent ensemble l’escalier qui conduit à la cour du Palais-Royal.
— Voyez-vous, disait Athos à d’Artagnan, Raoul ne peut échapper tôt ou
tard à ce duel avec de Wardes; de Wardes est brave autant qu’il est
méchant.
— Je connais ces drôles-là, répliqua d’Artagnan; j’ai eu affaire au
père. Je vous déclare, et en ce temps j’avais de bons muscles et une
sauvage assurance, je vous déclare, dis-je, que le père m’a donné du
mal. Il fallait voir cependant comme j’en décousais. Ah! mon ami, on
ne fait plus des assauts pareils aujourd’hui; j’avais une main qui
ne pouvait rester un moment en place, une main de vif-argent, vous
le savez, Athos, vous m’avez vu à l’œuvre. Ce n’était plus un simple
morceau d’acier, c’était un serpent qui prenait toutes ses formes et
toutes ses longueurs pour parvenir à placer convenablement sa tête,
c’est-à-dire sa morsure; je me donnais six pieds, puis trois, je
pressais l’ennemi corps à corps, puis je me jetais à dix pieds. Il
n’y avait pas force humaine capable de résister à ce féroce entrain.
Eh bien! de Wardes le père, avec sa bravoure de race, sa bravoure
hargneuse, m’occupa fort longtemps, et je me souviens que mes doigts, à
l’issue du combat, étaient fatigués.
— Donc, je vous le disais bien, reprit Athos, le fils cherchera
toujours Raoul et finira par le rencontrer, car on trouve Raoul
facilement lorsqu’on le cherche.
— D’accord, mon ami, mais Raoul calcule bien; il n’en veut point à de
Wardes, il l’a dit: il attendra d’être provoqué; alors sa position est
bonne. Le roi ne peut se fâcher; d’ailleurs, nous saurons le moyen de
calmer le roi. Mais pourquoi ces craintes, ces inquiétudes chez vous
qui ne vous alarmez pas aisément?
— Voici: tout me trouble. Raoul va demain voir le roi qui lui dira sa
volonté sur certain mariage. Raoul se fâchera comme un amoureux qu’il
est, et, une fois dans sa mauvaise humeur, s’il rencontre de Wardes, la
bombe éclatera.
— Nous empêcherons l’éclat, cher ami.
— Pas moi, car je veux retourner à Blois. Toute cette élégance fardée
de cour, toutes ces intrigues me dégoûtent. Je ne suis plus un jeune
homme pour pactiser avec les mesquineries d’aujourd’hui. J’ai lu dans
le grand livre de Dieu beaucoup de choses trop belles et trop larges
pour m’occuper avec intérêt des petites phrases que se chuchotent ces
hommes quand ils veulent se tromper. En un mot, je m’ennuie à Paris,
partout où je ne vous ai pas, et, comme je ne puis toujours vous avoir,
je veux m’en retourner à Blois.
— Oh! que vous avez tort, Athos! que vous mentez à votre origine et à
la destinée de votre âme! Les hommes de votre trempe sont faits pour
aller jusqu’au dernier jour dans la plénitude de leurs facultés. Voyez
ma vieille épée de La Rochelle, cette lame espagnole; elle servit
trente ans aussi parfaite; un jour d’hiver, en tombant sur le marbre
du Louvre, elle se cassa net, mon cher. On m’en a fait un couteau de
chasse qui durera cent ans encore. Vous, Athos, avec votre loyauté,
votre franchise, votre courage froid et votre instruction solide, vous
êtes l’homme qu’il faut pour avertir et diriger les rois. Restez ici:
M. Fouquet ne durera pas aussi longtemps que ma lame espagnole.
— Allons, dit Athos en souriant, voilà d’Artagnan qui, après m’avoir
élevé aux nues, fait de moi une sorte de dieu, me jette du haut de
l’Olympe et m’aplatit sur terre. J’ai des ambitions plus grandes,
ami. Être ministre, être esclave, allons donc! Ne suis-je pas plus
grand? je ne suis rien. Je me souviens de vous avoir entendu m’appeler
quelquefois le grand Athos. Or, je vous défie, si j’étais ministre, de
me confirmer cette épithète. Non, non, je ne me livre pas ainsi.
— Alors n’en parlons plus; abdiquez tout, même la fraternité!
— Oh! cher ami, c’est presque dur, ce que vous me dites là!
D’Artagnan serra vivement la main d’Athos.
— Non, non, abdiquez sans crainte. Raoul peut se passer de vous, je
suis à Paris.
— Eh bien! alors, je retournerai à Blois. Ce soir, vous me direz adieu;
demain, au point du jour, je remonterai à cheval.
— Vous ne pouvez pas rentrer seul à votre hôtel; pourquoi n’avez-vous
pas amené Grimaud?
— Mon ami, Grimaud dort; il se couche de bonne heure. Mon pauvre vieux
se fatigue aisément. Il est venu avec moi de Blois, et je l’ai forcé de
garder le logis; car s’il lui fallait, pour reprendre haleine, remonter
les quarante lieues qui nous séparent de Blois, il en mourrait sans se
plaindre. Mais je tiens à mon Grimaud.
— Je vais vous donner un mousquetaire pour porter le flambeau. Holà!
quelqu’un!
Et d’Artagnan se pencha sur la rampe dorée. Sept ou huit têtes de
mousquetaires apparurent.
— Quelqu’un de bonne volonté pour escorter M. le comte de La Fère, cria
d’Artagnan.
— Merci de votre empressement, messieurs, dit Athos. Je ne saurais
ainsi déranger des gentilshommes.
— J’escorterais bien Monsieur, dit quelqu’un, si je n’avais à parler à
M. d’Artagnan.
— Qui est là? fit d’Artagnan en cherchant dans la pénombre.
— Moi, cher monsieur d’Artagnan.
— Dieu me pardonne, si ce n’est pas la voix de Baisemeaux!
— Moi-même, monsieur.
— Eh! mon cher Baisemeaux, que faites-vous là dans la cour?
— J’attends vos ordres, mon cher monsieur d’Artagnan.
— Ah! malheureux que je suis, pensa d’Artagnan; c’est vrai, vous
avez été prévenu pour une arrestation; mais venir vous-même au lieu
d’envoyer un écuyer!
— Je suis venu parce que j’avais à vous parler.
— Et vous ne m’avez pas fait prévenir?
— J’attendais, dit timidement M. Baisemeaux.
— Je vous quitte. Adieu, d’Artagnan, fit Athos à son ami.
— Pas avant que je vous présente M. Baisemeaux de Montlezun, gouverneur
du château de la Bastille.
Baisemeaux salua. Athos également.
— Mais vous devez vous connaître, ajouta d’Artagnan.
— J’ai un vague souvenir de Monsieur, dit Athos.
— Vous savez bien, mon cher ami, Baisemeaux, ce garde du roi avec qui
nous fîmes de si bonnes parties autrefois sous le cardinal.
— Parfaitement, dit Athos en prenant congé avec affabilité.
— M. le comte de La Fère, qui avait nom de guerre Athos, dit d’Artagnan
à l’oreille de Baisemeaux.
— Oui, oui, un galant homme, un des quatre fameux, dit Baisemeaux.
— Précisément. Mais, voyons, mon cher Baisemeaux, causons-nous?
— S’il vous plaît!
— D’abord, quant aux ordres, c’est fait, pas d’ordres. Le roi renonce à
faire arrêter la personne en question.
— Ah! tant pis, dit Baisemeaux avec un soupir.
— Comment, tant pis? s’écria d’Artagnan en riant.
— Sans doute, s’écria le gouverneur de la Bastille, mes prisonniers
sont mes rentes, à moi.
— Eh! c’est vrai. Je ne voyais pas la chose sous ce jour-là.
— Donc, pas d’ordres?
Et Baisemeaux soupira encore.
— C’est vous, reprit-il, qui avez une belle position:
capitaine-lieutenant des mousquetaires!
— C’est assez bon, oui. Mais je ne vois pas ce que vous avez à
m’envier: gouverneur de la Bastille, qui est le premier château de
France.
— Je le sais bien, dit tristement Baisemeaux.
— Vous dites cela comme un pénitent, mordioux! Je changerai mes
bénéfices contre les vôtres, si vous voulez?
— Ne parlons pas bénéfices, dit Baisemeaux, si vous ne voulez pas me
fendre l’âme.
— Mais vous regardez de droite et de gauche comme si vous aviez peur
d’être arrêté, vous qui gardez ceux qu’on arrête.
— Je regarde qu’on nous voit et qu’on nous entend, et qu’il serait plus
sûr de causer à l’écart, si vous m’accordiez cette faveur.
— Baisemeaux! Baisemeaux! vous oubliez donc que nous sommes des
connaissances de trente-cinq ans. Ne prenez donc pas avec moi des airs
contrits. Soyez à l’aise. Je ne mange pas crus des gouverneurs de la
Bastille.
— Plût au Ciel!
— Voyons, venez dans la cour, nous nous prendrons par le bras; il fait
un clair de lune superbe, et le long des chênes, sous les arbres, vous
me conterez votre histoire lugubre. Venez.
Il attira le dolent gouverneur dans la cour, lui prit le bras, comme il
l’avait dit, et avec sa brusque bonhomie:
— Allons, flamberge au vent! dit-il, dégoisez. Baisemeaux, que voulez
vous me dire?
— Ce sera bien long.
— Vous aimez donc mieux vous lamenter? M’est avis que ce sera plus
long encore. Gage que vous vous faites cinquante mille livres sur vos
pigeons de la Bastille.
— Quand cela serait, cher monsieur d’Artagnan?
— Vous m’étonnez, Baisemeaux; regardez-vous donc, mon cher. Vous faites
l’homme contrit, mordioux! je vais vous conduire devant une glace,
vous y verrez que vous êtes grassouillet, fleuri, gras et rond comme
un fromage; que vous avez des yeux comme des charbons allumés, et que,
sans ce vilain pli que vous affectez de vous creuser au front, vous ne
paraîtriez pas cinquante ans. Or, vous en avez soixante, hein?
— Tout cela est vrai…
— Pardieu! je le sais bien que c’est vrai, vrai comme les cinquante
mille livres de bénéfice.
Le petit Baisemeaux frappa du pied.
— Là, là! dit d’Artagnan, je m’en vais vous faire votre compte; vous
étiez capitaine des gardes de M. de Mazarin: douze mille livres par an;
vous les avez touchées douze ans, soit cent quarante mille livres.