de ma vie en vous, je vous ai choisie pour vos habitudes douces et
simples. Ne vous laissez pas éblouir, Louise, à présent que vous voilà
au milieu de la cour, où tout ce qui est pur se corrompt, où tout ce
qui est jeune vieillit vite. Louise, fermez vos oreilles pour ne pas
entendre les paroles, fermez vos yeux pour ne pas voir les exemples,
fermez vos lèvres pour ne point respirer les souffles corrupteurs. Sans
mensonges, sans détours, Louise, faut-il que je croie ces mots de Mlle
de Montalais? Louise, êtes-vous venue à Paris parce que je n’étais plus
à Blois?
La Vallière rougit et cacha son visage dans ses mains.
— Oui, n’est-ce pas, s’écria Raoul exalté, oui, c’est pour cela que
vous êtes venue? oh! je vous aime comme jamais je ne vous ai aimée!
Merci, Louise, de ce dévouement; mais il faut que je prenne un parti
pour vous mettre à couvert de toute insulte, pour vous garantir de
toute tache. Louise, une fille d’honneur, à la cour d’une jeune
princesse, en ce temps de mœurs faciles et d’inconstantes amours, une
fille d’honneur est placée dans le centre des attaques sans aucune
défense; cette condition ne peut vous convenir: il faut que vous soyez
mariée pour être respectée.
— Mariée?
— Oui.
— Mon Dieu!
— Voici ma main, Louise, laissez-y tomber la vôtre.
— Mais votre père?
— Mon père me laisse libre.
— Cependant…
— Je comprends ce scrupule, Louise; je consulterai mon père.
— Oh! monsieur Raoul, réfléchissez, attendez.
— Attendre, c’est impossible; réfléchir, Louise, réfléchir, quand il
s’agit de vous! ce serait vous insulter; votre main, chère Louise, je
suis maître de moi; mon père dira oui, je vous le promets; votre main,
ne me faites point attendre ainsi, répondez vite un mot, un seul, sinon
je croirais que, pour vous changer à jamais, il a suffi d’un seul pas
dans le palais, d’un seul souffle de la faveur, d’un seul sourire des
reines, d’un seul regard du roi.
Raoul n’avait pas prononcé ce dernier mot que La Vallière était devenue
pâle comme la mort, sans doute par la crainte qu’elle avait de voir
s’exalter le jeune homme.
Aussi, par un mouvement rapide comme la pensée, jeta-t-elle ses deux
mains dans celles de Raoul.
Puis elle s’enfuit sans ajouter une syllabe et disparut sans avoir
regardé en arrière. Raoul sentit son corps frissonner au contact de
cette main. Il reçut le serment, comme un serment solennel arraché par
l’amour à la timidité virginale.
Chapitre XC — Le consentement d’Athos
Raoul était sorti du Palais-Royal avec des idées qui n’admettaient
point de délais dans leur exécution.
Il monta donc à cheval dans la cour même et prit la route de Blois,
tandis que s’accomplissaient, avec une grande allégresse des courtisans
et une grande désolation de Guiche et de Buckingham, les noces de
Monsieur et de la princesse d’Angleterre.
Raoul fit diligence; en dix-huit heures il arriva à Blois. Il avait
préparé en route ses meilleurs arguments. La fièvre aussi est un
argument sans réplique, et Raoul avait la fièvre.
Athos était dans son cabinet, ajoutant quelques pages à ses mémoires,
lorsque Raoul entra conduit par Grimaud. Le clairvoyant gentilhomme
n’eut besoin que d’un coup d’œil pour reconnaître quelque chose
d’extraordinaire dans l’attitude de son fils.
— Vous me paraissez venir pour affaire de conséquence, dit-il en
montrant un siège à Raoul après l’avoir embrassé.
— Oui, monsieur, répondit le jeune homme, et je vous supplie de me
prêter cette bienveillante attention qui ne m’a jamais fait défaut.
— Parlez, Raoul.
— Monsieur, voici le fait dénué de tout préambule indigne d’un homme
comme vous: Mlle de La Vallière est à Paris en qualité de fille
d’honneur de Madame; je me suis bien consulté, j’aime Mlle de La
Vallière par-dessus tout, et il ne me convient pas de la laisser dans
un poste où sa réputation, sa vertu peuvent être exposées; je désire
donc l’épouser, monsieur, et je viens vous demander votre consentement
à ce mariage.
Athos avait gardé, pendant cette communication, un silence et une
réserve absolus.
Raoul avait commencé son discours avec l’affectation du sang-froid,
et il avait fini par laisser voir à chaque mot une émotion des plus
manifestes.
Athos fixa sur Bragelonne un regard profond, voilé d’une certaine
tristesse.
— Donc, vous avez bien réfléchi? demanda-t-il.
— Oui, monsieur.
— Il me semblait vous avoir déjà dit mon sentiment à l’égard de cette
alliance.
— Je le sais, monsieur, répondit Raoul bien bas; mais vous avez répondu
que si j’insistais…
— Et vous insistez?
Bragelonne balbutia un oui presque inintelligible.
— Il faut, en effet, monsieur, continua tranquillement Athos, que votre
passion soit bien forte, puisque, malgré ma répugnance pour cette
union, vous persistez à la désirer.
Raoul passa sur son front une main tremblante, il essuyait ainsi la
sueur qui l’inondait.
Athos le regarda, et la pitié descendit au fond de son cœur.
Il se leva.
— C’est bien, dit-il, mes sentiments personnels, à moi, ne signifient
rien, puisqu’il s’agit des vôtres; vous me requérez, je suis à vous. Au
fait, voyons, que désirez-vous de moi?
— Oh! votre indulgence, monsieur, votre indulgence d’abord, dit Raoul
en lui prenant les mains.
— Vous vous méprenez sur mes sentiments pour vous, Raoul; il y a mieux
que cela dans mon cœur, répliqua le comte.
Raoul baisa la main qu’il tenait, comme eût pu le faire l’amant le plus
passionné.
— Allons, allons, reprit Athos; dites, Raoul, me voilà prêt, que
faut-il signer?
— Oh! rien, monsieur, rien; seulement, il serait bon que vous prissiez
la peine d’écrire au roi, et de demander pour moi à Sa Majesté, à
laquelle j’appartiens, la permission d’épouser Mlle de La Vallière.
— Bien, vous avez là une bonne pensée, Raoul. En effet, après moi, ou
plutôt avant moi, vous avez un maître; ce maître, c’est le roi; vous
vous soumettez donc à une double épreuve, c’est loyal.
— Oh! monsieur!
— Je vais sur-le-champ acquiescer à votre demande, Raoul. Le comte
s’approcha de la fenêtre; et se penchant légèrement en dehors:
— Grimaud! cria-t-il.
Grimaud montra sa tête à travers une tonnelle de jasmin qu’il émondait.
— Mes chevaux! continua le comte.
— Que signifie cet ordre, monsieur?
— Que nous partons dans deux heures.
— Pour où?
— Pour Paris.
— Comment, pour Paris! Vous venez à Paris?
— Le roi n’est-il pas à Paris?
— Sans doute.
— Eh bien! ne faut-il pas que nous y allions, et avez-vous perdu le
sens?
— Mais, monsieur, dit Raoul presque effrayé de cette condescendance
paternelle, je ne vous demande point un pareil dérangement, et une
simple lettre…
— Raoul, vous vous méprenez sur mon importance; il n’est point
convenable qu’un simple gentilhomme comme moi écrive à son roi. Je veux
et je dois parler à Sa Majesté. Je le ferai. Nous partirons ensemble,
Raoul.
— Oh! que de bontés, monsieur!
— Comment croyez-vous Sa Majesté disposée?
— Pour moi, monsieur?
— Oui.
— Oh! parfaitement.
— Elle vous l’a dit?
— De sa propre bouche.
— À quelle occasion?
— Mais sur une recommandation de M. d’Artagnan, je crois, et à propos
d’une affaire en Grève où j’ai eu le bonheur de tirer l’épée pour Sa
Majesté. J’ai donc lieu de me croire, sans amour-propre, assez avancé
dans l’esprit de Sa Majesté.
— Tant mieux!
— Mais, je vous en conjure, continua Raoul, ne gardez point avec moi ce
sérieux et cette discrétion, ne me faites pas regretter d’avoir écouté
un sentiment plus fort que tout.
— C’est la seconde fois que vous me le dites, Raoul, cela n’était
point nécessaire; vous voulez une formalité de consentement, je vous
le donne, c’est acquis, n’en parlons plus. Venez voir mes nouvelles
plantations, Raoul.
Le jeune homme savait qu’après l’expression d’une volonté du comte,
il n’y avait plus de place pour la controverse. Il baissa la tête et
suivit son père au jardin. Athos lui montra lentement les greffes, les
pousses et les quinconces.
Cette tranquillité déconcertait de plus en plus Raoul; l’amour qui
remplissait son cœur lui semblait assez grand pour que le monde pût le
contenir à peine. Comment le cœur d’Athos restait-il vide et fermé à
cette influence?
Aussi Bragelonne, rassemblant toutes ses forces, s’écria-t-il tout à
coup:
— Monsieur, il est impossible que vous n’ayez pas quelque raison de
repousser Mlle de La Vallière, elle est si bonne, si douce, si pure,
que votre esprit, plein d’une suprême sagesse, devrait l’apprécier à sa
valeur. Au nom du Ciel! existe-t-il entre vous et sa famille quelque
secrète inimitié, quelque haine héréditaire?
— Voyez, Raoul, la belle planche de muguet, dit Athos, voyez comme
l’ombre et l’humidité lui vont bien, cette ombre surtout des feuilles
de sycomore, par l’échancrure desquelles filtre la chaleur et non la
flamme du soleil.
Raoul s’arrêta, se mordit les lèvres; puis, sentant le sang affluer à
ses tempes:
— Monsieur, dit-il bravement, une explication, je vous en supplie; vous
ne pouvez oublier que votre fils est un homme.
— Alors, répondit Athos en se redressant avec sévérité, alors
prouvez-moi que vous êtes un homme, car vous ne prouvez point que
vous êtes un fils. Je vous priais d’attendre le moment d’une illustre
alliance, je vous eusse trouvé une femme dans les premiers rangs de la
riche noblesse; je voulais que vous pussiez briller de ce double éclat
que donnent la gloire et la fortune: vous avez la noblesse de la race.
— Monsieur, s’écria Raoul emporté par un premier mouvement, l’on m’a
reproché l’autre jour de ne pas connaître ma mère.
Athos pâlit; puis, fronçant le sourcil comme le dieu suprême de
l’Antiquité:
— Il me tarde de savoir ce que vous avez répondu, monsieur,
demanda-t-il majestueusement.
— Oh! pardon… pardon!… murmura le jeune homme tombant du haut de son
exaltation.
— Qu’avez-vous répondu, monsieur? demanda le comte en frappant du pied.
— Monsieur, j’avais l’épée à la main, celui qui m’insultait, était en
garde, j’ai fait sauter son épée par-dessus une palissade, et je l’ai
envoyé rejoindre son épée.
— Et pourquoi ne l’avez-vous pas tué?
— Sa Majesté défend le duel, monsieur, et j’étais en ce moment
ambassadeur de Sa Majesté.
— C’est bien, dit Athos, mais raison de plus pour que j’aille parler au
roi.
— Qu’allez-vous lui demander, monsieur?
— L’autorisation de tirer l’épée contre celui qui nous a fait cette
offense.
— Monsieur, si je n’ai point agi comme je devais agir, pardonnez-moi,
je vous en supplie.
— Qui vous a fait un reproche, Raoul?
— Mais cette permission que vous voulez demander au roi.
— Raoul, je prierai Sa Majesté de signer à votre contrat de mariage.
— Monsieur…
— Mais à une condition…
— Avez-vous besoin de condition vis-à-vis de moi? ordonnez, monsieur,
et j’obéirai.
— À la condition, continua Athos, que vous me direz le nom de celui qui
a ainsi parlé de votre mère.
— Mais, monsieur, qu’avez-vous besoin de savoir ce nom?
— C’est à moi que l’offense a été faite, et une fois la permission
obtenue de Sa Majesté, c’est moi que la vengeance regarde.
— Son nom, monsieur?
— Je ne souffrirai pas que vous vous exposiez.
— Me prenez-vous pour un don Diegue? Son nom?
— Vous l’exigez?
— Je le veux.
— Le vicomte de Wardes.
— Ah! dit tranquillement Athos, c’est bien, je le connais. Mais nos
chevaux sont prêts, monsieur; au lieu de partir dans deux heures, nous
partirons tout de suite. À cheval, monsieur, à cheval!
Chapitre XCI — Monsieur est jaloux du duc de Buckingham
Tandis que M. le comte de La Fère s’acheminait vers Paris, accompagné
de Raoul, le Palais-Royal était le théâtre d’une scène que Molière eût
appelée une bonne comédie.
C’était quatre jours après son mariage; Monsieur, après avoir déjeuné
à la hâte, passa dans ses antichambres, les lèvres en moue, le sourcil
froncé.
Le repas n’avait pas été gai. Madame s’était fait servir dans son
appartement.
Monsieur avait donc déjeuné en petit comité. Le chevalier de Lorraine
et Manicamp assistaient seuls à ce déjeuner, qui avait duré trois
quarts d’heure sans qu’un seul mot eût été prononcé.
Manicamp, moins avancé dans l’intimité de Son Altesse Royale que le
chevalier de Lorraine, essayait vainement de lire dans les yeux du
prince ce qui lui donnait cette mine si maussade. Le chevalier de
Lorraine, qui n’avait besoin de rien devenir, attendu qu’il savait
tout, mangeait avec cet appétit extraordinaire que lui donnait le
chagrin des autres, et jouissait à la fois du dépit de Monsieur et du
trouble de Manicamp.
Il prenait plaisir à retenir à table, en continuant de manger, le
prince impatient, qui brûlait du désir de lever le siège. Parfois
Monsieur se repentait de cet ascendant qu’il avait laissé prendre
sur lui au chevalier de Lorraine, et qui exemptait celui-ci de toute
étiquette.
Monsieur était dans un de ces moments-là; mais il craignait le
chevalier presque autant qu’il l’aimait, et se contentait de rager
intérieurement.
De temps en temps, Monsieur levait les yeux au ciel, puis les abaissait
sur les tranches de pâté que le chevalier attaquait; puis enfin,
n’osant éclater, il se livrait à une pantomime dont Arlequin se fût
montré jaloux.
Enfin Monsieur n’y put tenir, et au fruit, se levant tout courroucé,
comme nous l’avons dit, il laissa le chevalier de Lorraine achever son
déjeuner comme il l’entendrait.
En voyant Monsieur se lever, Manicamp se leva tout roide, sa serviette
à la main.
Monsieur courut plutôt qu’il ne marcha vers l’antichambre, et, trouvant
un huissier, il le chargea d’un ordre à voix basse.
Puis, rebroussant chemin, pour ne pas passer par la salle à manger, il
traversa ses cabinets, dans l’intention d’aller trouver la reine mère
dans son oratoire, où elle se tenait habituellement. Il pouvait être
dix heures du matin.
Anne d’Autriche écrivait lorsque Monsieur entra. La reine mère aimait
beaucoup ce fils, qui était beau de visage et doux de caractère.
Monsieur, en effet, était plus tendre et, si l’on veut, plus efféminé
que le roi.
Il avait pris sa mère par les petites sensibleries de femme, qui
plaisent toujours aux femmes; Anne d’Autriche, qui eût fort aimé avoir
une fille, trouvait presque en ce fils les attentions, les petits soins
et les mignardises d’un enfant de douze ans.
Ainsi, Monsieur employait tout le temps qu’il passait chez sa mère à
admirer ses beaux bras, à lui donner des conseils sur ses pâtes et des
recettes sur ses essences, où elle se montrait fort recherchée; puis il
lui baisait les mains et les yeux avec un enfantillage charmant, avait
toujours quelque sucrerie à lui offrir, quelque ajustement nouveau à
lui recommander.
Anne d’Autriche aimait le roi, ou plutôt la royauté dans son fils aîné:
Louis XIV lui représentait la légitimité divine.
Elle était reine mère avec le roi; elle était mère seulement avec
Philippe. Et ce dernier savait que, de tous les abris, le sein d’une
mère est le plus doux et le plus sûr.
Aussi, tout enfant, allait-il se réfugier là quand des orages s’étaient
élevés entre son frère et lui; souvent après les gourmades qui
constituaient de sa part des crimes de lèse-majesté, après les combats
à coups de poings et d’ongles, que le roi et son sujet très insoumis
se livraient en chemise sur un lit contesté, ayant le valet de chambre
La Porte pour tout juge du camp, Philippe, vainqueur, mais épouvanté
de sa victoire, était allé demander du renfort à sa mère, ou du moins
l’assurance d’un pardon que Louis XIV n’accordait que difficilement
et à distance. Anne avait réussi, par cette habitude d’intervention
pacifique, à concilier tous les différends de ses fils et à participer
par la même occasion à tous leurs secrets.
Le roi, un peu jaloux de cette sollicitude maternelle qui s’épandait
surtout sur son frère, se sentait disposé envers Anne d’Autriche à plus
de soumission et de prévenances qu’il n’était dans son caractère d’en
avoir.
Anne d’Autriche avait surtout pratiqué ce système de politique envers
la jeune reine.
Aussi régnait-elle presque despotiquement sur le ménage royal, et
dressait-elle déjà toutes ses batteries pour régner avec le même
absolutisme sur le ménage de son second fils. Anne d’Autriche était
presque fière lorsqu’elle voyait entrer chez elle une mine allongée,
des joues pâles et des yeux rouges, comprenant qu’il s’agissait d’un
secours à donner au plus faible ou au plus mutin.
Elle écrivait, disons-nous, lorsque Monsieur entra dans son oratoire,
non pas les yeux rouges, non pas les joues pâles, mais inquiet, dépité,
agacé.
Il baisa distraitement les bras de sa mère, et s’assit avant qu’elle
lui en eût donné l’autorisation.
Avec les habitudes d’étiquette établies à la cour d’Anne d’Autriche,
cet oubli des convenances était un signe d’égarement, de la part
surtout de Philippe, qui pratiquait si volontiers l’adulation du
respect.
Mais, s’il manquait si notoirement à tous ces principes, c’est que la
cause en devait être grave.
— Qu’avez-vous, Philippe? demanda Anne d’Autriche en se tournant vers
son fils.
— Ah! madame, bien des choses, murmura le prince d’un air dolent.
— Vous ressemblez, en effet, à un homme fort affairé, dit la reine en
posant la plume dans l’écritoire.
Philippe fronça le sourcil, mais ne répondit point.
— Dans toutes les choses qui remplissent votre esprit, dit Anne
d’Autriche, il doit cependant s’en trouver quelqu’une qui vous occupe
plus que les autres?
— Une, en effet, m’occupe plus que les autres, oui, madame.
— Je vous écoute.
Philippe ouvrit la bouche pour donner passage à tous les griefs qui se
passaient dans son esprit et semblaient n’attendre qu’une issue pour
s’exhaler.
Mais tout à coup il se tut, et tout ce qu’il avait sur le cœur se
résuma par un soupir.
— Voyons, Philippe, voyons, de la fermeté, dit la reine mère. Une
chose dont on se plaint, c’est presque toujours une personne qui gêne,
n’est-ce pas?
— Je ne dis point cela, madame.
— De qui voulez-vous parler? Allons, allons, résumez-vous.
— Mais c’est qu’en vérité, madame, ce que j’aurais à dire est fort
discret.
— Ah! mon Dieu!
— Sans doute; car, enfin, une femme…
— Ah! vous voulez parler de Madame? demanda la reine mère avec un vif
sentiment de curiosité.
— De Madame?
— De votre femme, enfin.
— Oui, oui, j’entends.
— Eh bien! si c’est de Madame que vous voulez me parler, mon fils, ne
vous gênez pas. Je suis votre mère, et Madame n’est pour moi qu’une
étrangère. Cependant, comme elle est ma bru, ne doutez point que je
n’écoute avec intérêt, ne fût-ce que pour vous, tout ce que vous m’en
direz.
— Voyons, à votre tour, madame, dit Philippe, avouez-moi si vous n’avez
pas remarqué quelque chose?
— Quelque chose, Philippe?… Vous avez des mots d’un vague effrayant…
Quelque chose, et de quelle sorte est-ce quelque chose?
— Madame est jolie, enfin.
— Mais oui.
— Cependant ce n’est point une beauté.
— Non; mais, en grandissant, elle peut singulièrement embellir encore.
Vous avez bien vu les changements que quelques années déjà ont apportés
sur son visage. Eh bien! elle se développera de plus en plus, elle
n’a que seize ans. À quinze ans, moi aussi, j’étais fort maigre; mais
enfin, telle qu’elle est, Madame est jolie.
— Par conséquent, on peut l’avoir remarquée.
— Sans doute, on remarque une femme ordinaire, à plus forte raison une
princesse.
— Elle a été bien élevée, n’est-ce pas, madame?
— Madame Henriette, sa mère, est une femme un peu froide, un peu
prétentieuse, mais une femme pleine de beaux sentiments. L’éducation de
la jeune princesse peut avoir été négligée, mais, quant aux principes,
je les crois bons; telle était du moins mon opinion sur elle lors de
son séjour en France; depuis, elle est retournée en Angleterre, et je
ne sais ce qui s’est passé.
— Que voulez-vous dire?
— Eh! mon Dieu, je veux dire que certaines têtes, un peu légères, sont
facilement tournées par la prospérité.
— Eh bien! madame, vous avez dit le mot; je crois à la princesse une
tête un peu légère, en effet.
— Il ne faudrait pas exagérer, Philippe: elle a de l’esprit et une
certaine dose de coquetterie très naturelle chez une jeune femme;
mais, mon fils, chez les personnes de haute qualité ce défaut tourne
à l’avantage d’une cour. Une princesse un peu coquette se fait
ordinairement une cour brillante; un sourire d’elle fait éclore partout
le luxe, l’esprit et le courage même; la noblesse se bat mieux pour un
prince dont la femme est belle.
— Grand merci, madame, dit Philippe avec humeur; en vérité, vous me
faites là des peintures fort alarmantes, ma mère.
— En quoi? demanda la reine avec une feinte naïveté.
— Vous savez, madame, dit dolemment Philippe, vous savez si j’ai eu de
la répugnance à me marier.
— Ah! mais, cette fois, vous m’alarmez. Vous avez donc un grief sérieux
contre Madame?
— Sérieux, je ne dis point cela.
— Alors; quittez cette physionomie renversée. Si vous vous montrez
ainsi chez vous, prenez-y garde, on vous prendra pour un mari fort
malheureux.
— Au fait, répondit Philippe, je ne suis pas un mari satisfait, et je
suis aise qu’on le sache.
— Philippe! Philippe!
— Ma foi! madame, je vous dirai franchement, je n’ai point compris la
vie comme on me la fait.
— Expliquez-vous.
— Ma femme n’est point à moi, en vérité; elle m’échappe en toute
circonstance. Le matin, ce sont les visites, les correspondances, les
toilettes; le soir, ce sont les bals et les concerts.
— Vous êtes jaloux, Philippe!
— Moi? Dieu m’en préserve! À d’autres qu’à moi ce sot rôle de mari
jaloux; mais je suis contrarié.
— Philippe, ce sont toutes choses innocentes que vous reprochez là à
votre femme, et tant que vous n’aurez rien de plus considérable…
— Écoutez donc, sans être coupable, une femme peut inquiéter; il est
de certaines fréquentations, de certaines préférences que les jeunes
femmes affichent et qui suffisent pour faire donner parfois au diable
les maris les moins jaloux.
— Ah! nous y voilà, enfin; ce n’est point sans peine. Les
fréquentations, les préférences, bon! Depuis une heure que nous battons
la campagne, vous venez enfin d’aborder la véritable question.
— Eh bien! oui…
— Ceci est plus sérieux. Madame aurait-elle donc de ces sortes de torts
envers vous?
— Précisément.
— Quoi! votre femme, après quatre jours de mariage, vous préférerait
quelqu’un, fréquenterait quelqu’un? Prenez-y garde, Philippe, vous
exagérez ses torts; à force de vouloir prouver, on ne prouve rien.
Le prince, effarouché du sérieux de sa mère, voulut répondre, mais il
ne put que balbutier quelques paroles inintelligibles.
— Voilà que vous reculez, dit Anne d’Autriche, j’aime mieux cela; c’est
une reconnaissance de vos torts.
— Non! s’écria Philippe, non, je ne recule pas, et je vais le prouver.
J’ai dit préférences, n’est-ce pas? j’ai dit fréquentations, n’est-ce
pas? Eh bien! écoutez.
Anne d’Autriche s’apprêta complaisamment à écouter avec ce plaisir de
commère que la meilleure femme, que la meilleure mère, fût-elle reine,
trouve toujours dans son immixtion à de petites querelles de ménage.
— Eh bien! reprit Philippe, dites-moi une chose.
— Laquelle?
— Pourquoi ma femme a-t-elle conservé une cour anglaise? Dites!
Et Philippe se croisa les bras en regardant sa mère, comme s’il eût été
convaincu qu’elle ne trouverait rien à répondre à ce reproche.
— Mais, reprit Anne d’Autriche, c’est tout simple, parce que les
Anglais sont ses compatriotes, parce qu’ils ont dépensé beaucoup
d’argent pour l’accompagner en France, et qu’il serait peu poli, peu
politique même, de congédier brusquement une noblesse qui n’a reculé
devant aucun dévouement, devant aucun sacrifice.
— Eh! ma mère, le beau sacrifice, en vérité, que de se déranger d’un
vilain pays pour venir dans une belle contrée, où l’on fait avec un écu
plus d’effet qu’autre part avec quatre! Le beau dévouement, n’est-ce
pas, que de faire cent lieues pour accompagner une femme dont on est
amoureux?
— Amoureux, Philippe? Songez-vous à ce que vous dites?
— Parbleu!
— Et qui donc est amoureux de Madame?
— Le beau duc de Buckingham… N’allez-vous pas aussi me défendre celui
là, ma mère?
Anne d’Autriche rougit et sourit en même temps. Ce nom de duc de
Buckingham lui rappelait à la fois de si doux et de si tristes
souvenirs!
— Le duc de Buckingham? murmura-t-elle.
— Oui, un de ces mignons de couchette, comme disait mon grand-père
Henri IV.
— Les Buckingham sont loyaux et braves, dit courageusement Anne
d’Autriche.
— Allons! bien; voilà ma mère qui défend contre moi le galant de ma
femme! s’écria Philippe tellement exaspéré que sa nature frêle en fut
ébranlée jusqu’aux larmes.