L’entrée se fit brillante et joyeuse. Le roi, pour fêter son frère,

avait ordonné que les choses fussent magnifiquement traitées. Madame

et sa mère descendirent au Louvre, à ce Louvre où, pendant les temps

d’exil, elles avaient supporté si douloureusement l’obscurité, la

misère, les privations. Ce palais inhospitalier pour la malheureuse

fille de Henri IV, ces murs nus, ces parquets effondrés, ces plafonds

tapissés de toiles d’araignées, ces vastes cheminées aux marbres

écornés, ces âtres froids que l’aumône du Parlement avait à peine

réchauffés pour elles, tout avait changé de face.

Tentures splendides, tapis épais, dalles reluisantes, peintures

fraîches aux larges bordures d’or; partout des candélabres, des glaces,

des meubles somptueux; partout des gardes aux fières tournures, aux

panaches flottants, un peuple de valets et de courtisans dans les

antichambres et sur les escaliers.

Dans ces cours où naguère l’herbe poussait encore, comme si cet ingrat

de Mazarin eût jugé bon de prouver aux Parisiens que la solitude et

le désordre devaient être, avec la misère et le désespoir, le cortège

des monarchies abattues; dans ces cours immenses, muettes, désolées,

paradaient des cavaliers dont les chevaux arrachaient aux pavés

brillants des milliers d’étincelles.

Des carrosses étaient peuplés de femmes belles et jeunes, qui

attendaient, pour la saluer au passage, la fille de cette fille de

France qui, durant son veuvage et son exil, n’avait quelquefois pas

trouvé un morceau de bois pour son foyer, et un morceau de pain pour sa

table, et que dédaignaient les plus humbles serviteurs du château.

Aussi Madame Henriette rentra-t-elle au Louvre avec le cœur plus gonflé

de douleur et d’amers souvenirs que sa fille, nature oublieuse et

variable, n’y revint avec triomphe et joie.

Elle savait bien que l’accueil brillant s’adressait à l’heureuse mère

d’un roi replacé sur le second trône de l’Europe, tandis que l’accueil

mauvais s’adressait à elle, fille de Henri IV, punie d’avoir été

malheureuse.

Après que les princesses eurent été installées, après qu’elles eurent

pris quelque repos, les hommes, qui s’étaient aussi remis de leurs

fatigues, reprirent leurs habitudes et leurs travaux. Bragelonne

commença par aller voir son père.

Athos était reparti pour Blois.

Il voulut aller voir M. d’Artagnan.

Mais celui-ci, occupé de l’organisation d’une nouvelle maison militaire

du roi, était devenu introuvable.

Bragelonne se rabattit sur de Guiche.

Mais le comte avait avec ses tailleurs et avec Manicamp des conférences

qui absorbaient sa journée entière. C’était bien pis avec le duc

de Buckingham. Celui-ci achetait chevaux sur chevaux, diamants sur

diamants. Tout ce que Paris renferme de brodeuses, de lapidaires, de

tailleurs, il l’accaparait.

C’était entre lui et de Guiche un assaut plus ou moins courtois pour

le succès duquel le duc voulait dépenser un million, tandis que le

maréchal de Grammont avait donné soixante mille livres seulement à de

Guiche.

Buckingham riait et dépensait son million. De Guiche soupirait et se

fût arraché les cheveux sans les conseils de de Wardes.

— Un million! répétait tous les jours de Guiche; j’y succomberai.

Pourquoi M. le maréchal ne veut-il pas m’avancer ma part de succession?

— Parce que tu la dévorerais, disait Raoul.

— Eh! que lui importe! Si j’en dois mourir, j’en mourrai. Alors je

n’aurai plus besoin de rien.

— Mais quelle nécessité de mourir? disait Raoul.

— Je ne veux pas être vaincu en élégance par un Anglais.

— Mon cher comte, dit alors Manicamp, l’élégance n’est pas une chose

coûteuse, ce n’est qu’une chose difficile.

— Oui, mais les choses difficiles coûtent fort cher, et je n’ai que

soixante mille livres.

— Pardieu! dit de Wardes, tu es bien embarrassé; dépense autant que

Buckingham; ce n’est que neuf cent quarante mille livres de différence.

— Où les trouver?

— Fais des dettes.

— J’en ai déjà.

— Raison de plus.

Ces avis finirent par exciter tellement de Guiche, qu’il fit des folies

quand Buckingham ne faisait que des dépenses.

Le bruit de ces prodigalités épanouissait la mine de tous les marchands

de Paris, et de l’hôtel de Buckingham à l’hôtel de Grammont on rêvait

des merveilles.

Pendant ce temps, Madame se reposait, et Bragelonne écrivait à Mlle de

La Vallière.

Quatre lettres s’étaient déjà échappées de sa plume, et pas une

réponse n’arrivait, lorsque le matin même de la cérémonie du mariage,

qui devait avoir lieu au Palais-Royal, dans la chapelle, Raoul, à sa

toilette, entendit annoncer par son valet:

— M. de Malicorne.

«Que me veut ce Malicorne?» pensa Raoul.

— Faites attendre, dit-il au laquais.

— C’est un monsieur qui vient de Blois, dit le valet.

— Ah! faites entrer! s’écria Raoul vivement.

Malicorne entra, beau comme un astre et porteur d’une épée superbe.

Après avoir salué gracieusement:

— Monsieur de Bragelonne, fit-il, je vous apporte mille civilités de la

part d’une dame.

Raoul rougit.

— D’une dame, dit-il, d’une dame de Blois?

— Oui, monsieur, de Mlle de Montalais.

— Ah! merci, monsieur, je vous reconnais maintenant, dit Raoul. Et que

désire de moi Mlle de Montalais?

Malicorne tira de sa poche quatre lettres qu’il offrit à Raoul.

— Mes lettres! est-il possible! dit celui-ci en pâlissant; mes lettres

encore cachetées!

— Monsieur, ces lettres n’ont plus trouvé à Blois les personnes à qui

vous les destiniez; on vous les retourne.

— Mademoiselle de La Vallière est partie de Blois? s’écria Raoul.

— Il y a huit jours.

— Et où est-elle?

— Elle doit être à Paris, monsieur.

— Mais comment sait-on que ces lettres venaient de moi?

— Mlle de Montalais a reconnu votre écriture et votre cachet, dit

Malicorne.

Raoul rougit et sourit.

— C’est fort aimable à Mlle Aure, dit-il; elle est toujours bonne et

charmante.

— Toujours, monsieur.

— Elle eût bien dû me donner un renseignement précis sur Mlle de La

Vallière. Je ne chercherais pas dans cet immense Paris.

Malicorne tira de sa poche un autre paquet.

— Peut-être, dit-il, trouverez-vous dans cette lettre ce que vous

souhaitez de savoir.

Raoul rompit précipitamment le cachet. L’écriture était de Mlle Aure,

et voici ce que renfermait la lettre:

«Paris, Palais-Royal, jour de la bénédiction nuptiale.»

— Que signifie cela? demanda Raoul à Malicorne; vous le savez, vous,

monsieur?

— Oui, monsieur le vicomte.

— De grâce, dites-le-moi, alors.

— Impossible, monsieur.

— Pourquoi?

— Parce que Mlle Aure m’a défendu de le dire.

Raoul regarda ce singulier personnage et resta muet.

— Au moins, reprit-il, est-ce heureux ou malheureux pour moi?

— Vous verrez.

— Vous êtes sévère dans vos discrétions.

— Monsieur, une grâce.

— En échange de celle que vous ne me faites pas?

— Précisément.

— Parlez!

— J’ai le plus vif désir de voir la cérémonie et je n’ai pas de billet

d’admission, malgré toutes les démarches que j’ai faites pour m’en

procurer. Pourriez-vous me faire entrer?

— Certes.

— Faites cela pour moi, monsieur le vicomte, je vous en supplie.

— Je le ferai volontiers, monsieur; accompagnez-moi.

— Monsieur, je suis votre humble serviteur.

— Je vous croyais ami de M. de Manicamp?

— Oui, monsieur. Mais, ce matin, j’ai, en le regardant s’habiller, fait

tomber une bouteille de vernis sur son habit neuf, et il m’a chargé

l’épée à la main, si bien que j’ai dû m’enfuir. Voilà pourquoi je ne

lui ai pas demandé de billet. Il m’eût tué.

— Cela se conçoit, dit Raoul. Je connais Manicamp capable de tuer

l’homme assez malheureux pour commettre le crime que vous avez à

vous reprocher à ses yeux, mais je réparerai le mal vis-à-vis de

vous; j’agrafe mon manteau, et je suis prêt à vous servir de guide et

d’introducteur.

Chapitre LXXXIX — La surprise de mademoiselle de Montalais

Madame fut mariée au Palais-Royal, dans la chapelle, devant un monde de

courtisans sévèrement choisis.

Cependant, malgré la haute faveur qu’indiquait une invitation, Raoul,

fidèle à sa promesse, fit entrer Malicorne, désireux de jouir de ce

curieux coup d’œil.

Lorsqu’il eut acquitté cet engagement, Raoul se rapprocha de de Guiche,

qui, pour contraste avec ses habits splendides, montrait un visage

tellement bouleversé par la douleur, que le duc de Buckingham seul

pouvait lui disputer l’excès de la pâleur et de l’abattement.

— Prends garde, comte, dit Raoul en s’approchant de son ami et en

s’apprêtant à le soutenir au moment où l’archevêque bénissait les deux

époux.

En effet, on voyait M. le prince de Condé regardant d’un œil curieux

ces deux images de la désolation, debout comme des cariatides aux deux

côtés de la nef. Le comte s’observa plus soigneusement. La cérémonie

terminée, le roi et la reine passèrent dans le grand salon, où ils se

firent présenter Madame et sa suite.

On observa que le roi, qui avait paru très émerveillé à la vue de sa

belle sœur, lui fit les compliments les plus sincères. On observa que

la reine mère, attachant sur Buckingham un regard long et rêveur, se

pencha vers Mme de Motteville pour lui dire:

— Ne trouvez-vous pas qu’il ressemble à son père?

On observa enfin que Monsieur observait tout le monde et paraissait

assez mécontent.

Après la réception des princes et des ambassadeurs, Monsieur demanda au

roi la permission de lui présenter, ainsi qu’à Madame, les personnes de

sa maison nouvelle.

— Savez-vous, vicomte, demanda tout bas M. le prince à Raoul, si

la maison a été formée par une personne de goût, et si nous aurons

quelques visages assez propres?

— Je l’ignore absolument, monseigneur, répondit Raoul.

— Oh! vous jouez l’ignorance.

— Comment cela, monseigneur?

— Vous êtes l’ami de de Guiche, qui est des amis du prince.

— C’est vrai, monseigneur: mais la chose ne m’intéressant point, je

n’ai fait aucune question à de Guiche, et, de son côté, de Guiche,

n’étant point interrogé, ne s’est point ouvert à moi.

— Mais Manicamp?

— J’ai vu, il est vrai, M. de Manicamp au Havre et sur la route, mais

j’ai eu soin d’être aussi peu questionneur vis-à-vis de lui que je

l’avais été vis-à-vis de de Guiche. D’ailleurs, M. de Manicamp sait-il

quelque chose de tout cela, lui qui n’est qu’un personnage secondaire?

— Eh! mon cher vicomte, d’où sortez-vous? dit le prince; mais ce sont

les personnages secondaires qui, en pareille occasion, ont toute

influence, et la preuve, c’est que presque tout s’est fait par la

présentation de M. de Manicamp à de Guiche, et de Guiche à Monsieur.

— Eh bien! monseigneur, j’ignorais cela complètement, dit Raoul, et

c’est une nouvelle que Votre Altesse me fait l’honneur de m’apprendre.

— Je veux bien vous croire, quoique ce soit incroyable, et d’ailleurs

nous n’aurons pas longtemps à attendre: voici l’escadron volant qui

s’avance, comme disait la bonne reine Catherine. Tudieu! les jolis

visages!

Une troupe de jeunes filles s’avançait en effet dans la salle sous la

conduite de Mme de Navailles, et nous devons le dire à l’honneur de

Manicamp, si en effet il avait pris à cette élection la part que lui

accordait le prince de Condé, c’était un coup d’œil fait pour enchanter

ceux qui, comme M. le prince, étaient appréciateurs de tous les genres

de beauté.

Une jeune femme blonde, qui pouvait avoir vingt à vingt et un ans,

et dont les grands yeux bleus dégageaient en s’ouvrant des flammes

éblouissantes, marchait la première et fut présentée la première.

— Mlle de Tonnay-Charente, dit à Monsieur la vieille Mme de Navailles.

Et Monsieur répéta en saluant Madame:

— Mlle de Tonnay-Charente.

— Ah! ah! celle-ci me paraît assez agréable, dit M. le prince en se

retournant vers Raoul… Et d’une.

— En effet, dit Raoul, elle est jolie, quoiqu’elle ait l’air un peu

hautain.

— Bah! nous connaissons ces airs-là, vicomte; dans trois mois elle sera

apprivoisée; mais regardez donc, voici encore une beauté.

— Tiens, dit Raoul, et une beauté de ma connaissance même.

— Mlle Aure de Montalais, dit Mme de Navailles.

Nom et prénom furent scrupuleusement répétés par Monsieur.

— Grand Dieu! s’écria Raoul fixant des yeux effarés sur la porte

d’entrée.

— Qu’y a-t-il? demanda le prince, et serait-ce Mlle Aure de Montalais

qui vous fait pousser un pareil grand Dieu?

— Non, monseigneur, non, répondit Raoul tout pâle et tout tremblant.

— Alors si ce n’est Mlle Aure de Montalais, c’est cette charmante

blonde qui la suit. De jolis yeux, ma foi! un peu maigre, mais beaucoup

de charme.

— Mlle de La Baume Le Blanc de La Vallière, dit Mme de Navailles.

À ce nom retentissant jusqu’au fond du cœur de Raoul, un nuage monta de

sa poitrine à ses yeux.

De sorte qu’il ne vit plus rien et n’entendit plus rien; de sorte que

M. le prince, ne trouvant plus en lui qu’un écho muet à ses railleries,

s’en alla voir de plus près les belles jeunes filles que son premier

coup d’œil avait déjà détaillées.

— Louise ici! Louise demoiselle d’honneur de Madame! murmurait Raoul.

Et ses yeux, qui ne suffisaient pas à convaincre sa raison, erraient de

Louise à Montalais.

Au reste, cette dernière s’était déjà défaite de sa timidité d’emprunt,

timidité qui ne devait lui servir qu’au moment de la présentation et

pour les révérences.

Mlle de Montalais, de son petit coin à elle, regardait avec assez

d’assurance tous les assistants, et, ayant retrouvé Raoul, elle

s’amusait de l’étonnement profond où sa présence et celle de son amie

avaient jeté le pauvre amoureux.

Cet œil mutin, malicieux, railleur, que Raoul voulait éviter, et qu’il

revenait interroger sans cesse, mettait Raoul au supplice. Quant à

Louise, soit timidité naturelle, soit toute autre raison dont Raoul ne

pouvait se rendre compte, elle tenait constamment les yeux baissés,

et, intimidée? éblouie, la respiration brève, elle se retirait le

plus qu’elle pouvait à l’écart, impassible même aux coups de coude de

Montalais.

Tout cela était pour Raoul une véritable énigme dont le pauvre vicomte

eût donné bien des choses pour savoir le mot. Mais nul n’était là pour

le lui donner, pas même Malicorne, qui, un peu inquiet de se trouver

avec tant de gentilshommes, et assez effaré des regards railleurs de

Montalais, avait décrit un cercle, et peu à peu s’était allé placer à

quelques pas de M. le prince, derrière le groupe des filles d’honneur,

presque à la portée de la voix de Mlle Aure, planète autour de

laquelle, humble satellite, il semblait graviter forcément. En revenant

à lui, Raoul crut reconnaître à sa gauche des voix connues.

C’était, en effet, de Wardes, de Guiche et le chevalier de Lorraine qui

causaient ensemble.

Il est vrai qu’ils causaient si bas, qu’à peine si l’on entendait le

souffle de leurs paroles dans la vaste salle.

Parler ainsi de sa place, du haut de sa taille, sans se pencher, sans

regarder son interlocuteur, c’était un talent dont les nouveaux venus

ne pouvaient atteindre du premier coup la sublimité. Aussi fallait-il

une longue étude à ces causeries, qui, sans regards, sans ondulation de

tête, semblaient la conversation d’un groupe de statues.

En effet, aux grands cercles du roi et des reines, tandis que Leurs

Majestés parlaient et que tous paraissaient les écouter dans un

religieux silence, il se tenait bon nombre de ces silencieux colloques

dans lesquels l’adulation n’était point la note dominante.

Mais Raoul était un de ces habiles dans cette étude toute d’étiquette,

et, au mouvement des lèvres, il eût pu souvent deviner le sens des

paroles.

— Qu’est-ce que cette Montalais? demandait de Wardes. Qu’est-ce que

cette La Vallière? Qu’est-ce que cette province qui nous arrive?

— La Montalais, dit le chevalier de Lorraine, je la connais: c’est

une bonne fille qui amusera la cour. La Vallière, c’est une charmante

boiteuse.

— Peuh! dit de Wardes.

— N’en faites pas fi, de Wardes; il y a sur les boiteuses des axiomes

latins très ingénieux et surtout fort caractéristiques.

— Messieurs, messieurs, dit de Guiche en regardant Raoul avec

inquiétude, un peu de mesure, je vous prie.

Mais l’inquiétude du comte, en apparence du moins, était inopportune.

Raoul avait gardé la contenance la plus ferme et la plus indifférente,

quoiqu’il n’eût pas perdu un mot de ce qui venait de se dire. Il

semblait tenir registre des insolences et des libertés des deux

provocateurs pour régler avec eux son compte à l’occasion.

De Wardes devina sans doute cette pensée et continua:

— Quels sont les amants de ces demoiselles?

— De la Montalais? fit le chevalier.

— Oui, de la Montalais d’abord.

— Eh bien! vous? moi, de Guiche, qui voudra, pardieu!

— Et de l’autre?

— De Mlle de La Vallière?

— Oui.

— Prenez garde, messieurs, s’écria de Guiche pour couper court à la

réponse du chevalier; prenez garde, Madame nous écoute.

Raoul enfonçait sa main jusqu’au poignet dans son justaucorps et

ravageait sa poitrine et ses dentelles.

Mais justement cet acharnement qu’il voyait se dresser contre de

pauvres femmes lui fit prendre une résolution sérieuse.

«Cette pauvre Louise, se dit-il à lui-même, n’est venue ici que dans

un but honorable et sous une honorable protection; mais il faut que je

connaisse ce but; il faut que je sache qui la protège.»

Et, imitant la manœuvre de Malicorne, il se dirigea vers le groupe des

filles d’honneur.

Bientôt la présentation fut terminée. Le roi, qui n’avait cessé de

regarder et d’admirer Madame, sortit alors de la salle de réception

avec les deux reines.

Le chevalier de Lorraine reprit sa place à côté de Monsieur, et, tout

en l’accompagnant, il lui glissa dans l’oreille quelques gouttes de ce

poison qu’il avait amassé depuis une heure, en regardant de nouveaux

visages et en soupçonnant quelques cœurs d’être heureux. Le roi, en

sortant, avait entraîné derrière lui une partie des assistants; mais

ceux qui, parmi les courtisans, faisaient profession d’indépendance

ou de galanterie, commencèrent à s’approcher des dames. M. le prince

complimenta Mlle de Tonnay-Charente. Buckingham fit la cour à Mme de

Chalais et à Mme de La Fayette, que déjà Madame avait distinguées et

qu’elle aimait. Quant au comte de Guiche, abandonnant Monsieur depuis

qu’il pouvait se rapprocher seul de Madame, il s’entretenait vivement

avec Mme de Valentinois, sa sœur, et Mlles de Créquy et de Châtillon.

Au milieu de tous ces intérêts politiques ou amoureux, Malicorne

voulait s’emparer de Montalais, mais celle-ci aimait bien mieux causer

avec Raoul, ne fût-ce que pour jouir de toutes ses questions et de

toutes ses surprises.

Raoul était allé droit à Mlle de La Vallière, et l’avait saluée avec le

plus profond respect.

Ce que voyant, Louise rougit et balbutia; mais Montalais s’empressa de

venir à son secours.

— Eh bien! dit-elle, nous voilà, monsieur le vicomte.

— Je vous vois bien, dit en souriant Raoul, et c’est justement sur

votre présence que je viens vous demander une petite explication.

Malicorne s’approcha avec son plus charmant sourire.

— Éloignez-vous donc, monsieur Malicorne, dit Montalais. En vérité,

vous êtes fort indiscret.

Malicorne se pinça les lèvres et fit deux pas en arrière sans dire un

seul mot.

Seulement, son sourire changea d’expression, et, d’ouvert qu’il était,

devint railleur.

— Vous voulez une explication, monsieur Raoul? demanda Montalais.

— Certainement, la chose en vaut bien la peine, il me semble; Mlle de

la Vallière fille d’honneur de Madame!

— Pourquoi ne serait-elle pas fille d’honneur aussi bien que moi?

demanda Montalais.

— Recevez mes compliments, mesdemoiselles, dit Raoul, qui crut

s’apercevoir qu’on ne voulait pas lui répondre directement.

— Vous dites cela d’un air fort complimenteur, monsieur le vicomte.

— Moi?

— Dame? j’en appelle à Louise.

— M. de Bragelonne pense peut-être que la place est au-dessus de ma

condition, dit Louise en balbutiant.

— Oh! non pas, mademoiselle, répliqua vivement Raoul; vous savez très

bien que tel n’est pas mon sentiment; je ne m’étonnerais pas que vous

occupassiez la place d’une reine, à plus forte raison celle-ci. La

seule chose dont je m’étonne, c’est de l’avoir appris aujourd’hui

seulement et par accident.

— Ah! c’est vrai, répondit Montalais avec son étourderie ordinaire. Tu

ne comprends rien à cela, et, en effet, tu n’y dois rien comprendre. M.

de Bragelonne t’avait écrit quatre lettres, mais ta mère seule était

restée à Blois; il fallait éviter que ces lettres ne tombassent entre

ses mains; je les ai interceptées et renvoyées à M. Raoul, de sorte

qu’il te croyait à Blois quand tu étais à Paris, et ne savait pas

surtout que tu fusses montée en dignité.

— Eh quoi! tu n’avais pas fait prévenir M. Raoul comme je t’en avais

priée? s’écria Louise.

— Bon! pour qu’il fit de l’austérité, pour qu’il prononçât des maximes,

pour qu’il défît ce que nous avions eu tant de peine à faire? Ah! non

certes.

— Je suis donc bien sévère? demanda Raoul.

— D’ailleurs, fit Montalais, cela me convenait ainsi. Je partais

pour Paris, vous n’étiez pas là, Louise pleurait à chaudes larmes;

interprétez cela comme vous voudrez; j’ai prié mon protecteur, celui

qui m’avait fait obtenir mon brevet, d’en demander un pour Louise; le

brevet est venu. Louise est partie pour commander ses habits; moi,

je suis restée en arrière, attendu que j’avais les miens; j’ai reçu

vos lettres, je vous les ai renvoyées en y ajoutant un mot qui vous

promettait une surprise. Votre surprise, mon cher monsieur, la voilà;

elle me paraît bonne, ne demandez pas autre chose.

«Allons, monsieur Malicorne, il est temps que nous laissions ces jeunes

gens ensemble; ils ont une foule de choses à se dire; donnez-moi votre

main: j’espère que voilà un grand honneur que l’on vous fait, monsieur

Malicorne.

— Pardon, mademoiselle, dit Raoul en arrêtant la folle jeune fille et

en donnant à ses paroles une intonation dont la gravité contrastait

avec celles de Montalais; pardon, mais pourrais-je savoir le nom de

ce protecteur? Car si l’on vous protège, vous, mademoiselle, et avec

toutes sortes de raisons…

Raoul s’inclina:

— … je ne vois pas les mêmes raisons pour que Mlle de La Vallière soit

protégée.

— Mon Dieu! monsieur Raoul, dit naïvement Louise, la chose est bien

simple, et je ne vois pas pourquoi je ne vous le dirais pas moi-même…

Mon protecteur, c’est M. Malicorne.

Raoul resta un instant stupéfait, se demandant si l’on se jouait de

lui; puis il se retourna pour interpeller Malicorne.

Mais celui-ci était déjà loin, entraîné qu’il était par Montalais.

Mlle de La Vallière fit un mouvement pour suivre son amie; mais Raoul

la retint avec une douce autorité.

— Je vous en supplie, Louise, dit-il, un mot.

— Mais, monsieur Raoul, dit Louise toute rougissante, nous sommes

seuls… Tout le monde est parti… On va s’inquiéter, nous chercher.

— Ne craignez rien, dit le jeune homme en souriant, nous ne sommes ni

l’un ni l’autre des personnages assez importants pour que notre absence

se remarque.

— Mais mon service, monsieur Raoul?

— Tranquillisez-vous, mademoiselle, je connais les usages de la cour;

votre service ne doit commencer que demain; il vous reste donc quelques

minutes, pendant lesquelles vous pouvez me donner l’éclaircissement que

je vais avoir l’honneur de vous demander.

— Comme vous êtes sérieux, monsieur Raoul! dit Louise tout inquiète.

— C’est que la circonstance est sérieuse, mademoiselle. M’écoutez-vous?

— Je vous écoute; seulement, monsieur, je vous le répète, nous sommes

bien seuls.

— Vous avez raison, dit Raoul.

Et, lui offrant la main, il conduisit la jeune fille dans la galerie

voisine de la salle de réception, et dont les fenêtres donnaient sur la

place.

Tout le monde se pressait à la fenêtre du milieu, qui avait un balcon

extérieur d’où l’on pouvait voir dans tous leurs détails les lents

préparatifs du départ.

Raoul ouvrit une des fenêtres latérales, et là, seul avec Mlle de La

Vallière:

— Louise, dit-il, vous savez que, dès mon enfance, je vous ai chérie

comme une sœur et que vous avez été la confidente de tous mes chagrins,

la dépositaire de toutes mes espérances.

— Oui, répondit-elle bien bas, oui, monsieur Raoul, je sais cela.

— Vous aviez l’habitude, de votre côté, de me témoigner la même amitié,

la même confiance; pourquoi, en cette rencontre, n’avez-vous pas

été mon amie? pourquoi vous êtes-vous défiée de moi? La Vallière ne

répondit point.

— J’ai cru que vous m’aimiez, dit Raoul, dont la voix devenait de

plus en plus tremblante; j’ai cru que vous aviez consenti à tous les

plans faits en commun pour notre bonheur, alors que tous deux nous

nous promenions dans les grandes allées de Cour-Cheverny et sous les

peupliers de l’avenue qui conduit à Blois. Vous ne répondez pas, Louise?

Il s’interrompit.

— Serait-ce, demanda-t-il en respirant à peine, que vous ne m’aimeriez

plus?

— Je ne dis point cela, répliqua tout bas Louise.

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 10 / 38 段