c’était pour lui parler ou de son père, ou de d’Artagnan, leur ami
commun, dont Buckingham était presque aussi enthousiaste que Raoul.
Raoul affectait principalement de ramener l’entretien sur ce sujet
devant de Wardes, qui pendant tout le voyage avait été blessé de la
supériorité de Bragelonne, et surtout de son influence sur l’esprit de
de Guiche. De Wardes avait cet œil fin et inquisiteur qui distingue
toute mauvaise nature; il avait remarqué sur-le-champ la tristesse de
de Guiche et ses aspirations amoureuses vers la princesse.
Au lieu de traiter le sujet avec la réserve de Raoul, au lieu de
ménager dignement comme ce dernier les convenances et les devoirs, de
Wardes attaquait avec résolution chez le comte cette corde toujours
sonore de l’audace juvénile et de l’orgueil égoïste. Or, il arriva
qu’un soir, pendant une halte à Mantes, de Guiche et de Wardes causant
ensemble appuyés à une barrière, Buckingham et Raoul causant de leur
côté en se promenant, Manicamp faisant sa cour aux princesses, qui déjà
le traitaient sans conséquence à cause de la souplesse de son esprit,
de la bonhomie civile de ses manières et de son caractère conciliant:
— Avoue, dit de Wardes au comte, que te voilà bien malade et que ton
pédagogue ne te guérit pas.
— Je ne te comprends pas, dit le comte.
— C’est facile cependant: tu dessèches d’amour.
— Folie, de Wardes, folie!
— Ce serait folie, oui, j’en conviens, si Madame était indifférente à
ton martyr; mais elle le remarque à un tel point qu’elle se compromet,
et je tremble qu’en arrivant à Paris ton pédagogue, M. de Bragelonne,
ne vous dénonce tous les deux.
— De Wardes! de Wardes! encore une attaque à Bragelonne!
— Allons, trêve d’enfantillage, reprit à demi-voix le mauvais génie
du comte; tu sais aussi bien que moi tout ce que je veux dire; tu
vois bien, d’ailleurs, que le regard de la princesse s’adoucit en te
parlant; tu comprends au son de sa voix qu’elle se plaît à entendre la
tienne; tu sens qu’elle entend les vers que tu lui récites, et tu ne
nieras point que chaque matin elle ne te dise qu’elle a mal dormi?
— C’est vrai, de Wardes, c’est vrai; mais à quoi bon me dire tout cela?
— N’est-il pas important de voir clairement les choses?
— Non quand les choses qu’on voit peuvent vous rendre fou.
Et il se retourna avec inquiétude du côté de la princesse, comme si,
tout en repoussant les insinuations de de Wardes, il eût voulu en
chercher la confirmation dans ses yeux.
— Tiens! tiens! dit de Wardes, regarde, elle t’appelle, entends-tu?
Allons, profite de l’occasion, le pédagogue n’est pas là.
De Guiche n’y put tenir; une attraction invincible l’attirait vers la
princesse.
De Wardes le regarda en souriant.
— Vous vous trompez, monsieur, dit tout à coup Raoul en enjambant la
barrière où, un instant auparavant, s’adossaient les deux causeurs; le
pédagogue est là et il vous écoute.
De Wardes, à la voix de Raoul qu’il reconnut sans avoir besoin de le
regarder, tira son épée à demi.
— Rentrez votre épée, dit Raoul; vous savez bien que, pendant le
voyage que nous accomplissons, toute démonstration de ce genre serait
inutile. Rentrez votre épée, mais aussi rentrez votre langue. Pourquoi
mettez-vous dans le cœur de celui que vous nommez votre ami tout le
fiel qui ronge le vôtre? À moi, vous voulez faire haïr un honnête
homme, ami de mon père et des miens! Au comte, vous voulez faire aimer
une femme destinée à votre maître! En vérité, monsieur, vous seriez un
traître et un lâche à mes yeux, si, bien plus justement, je ne vous
regardais comme un fou.
— Monsieur, s’écria de Wardes exaspéré, je ne m’étais donc pas trompé
en vous appelant un pédagogue! Ce ton que vous affectez, cette forme
dont vous faites la vôtre, est celle d’un jésuite fouetteur et non
celle d’un gentilhomme Quittez donc, je vous prie, vis-à-vis de moi,
cette forme et ce ton. Je hais M. d’Artagnan parce qu’il a commis une
lâcheté envers mon père.
— Vous mentez, monsieur, dit froidement Raoul.
— Oh! s’écria de Wardes, vous me donnez un démenti, monsieur?
— Pourquoi pas, si ce que vous dites est faux?
— Vous me donnez un démenti et vous ne mettez pas l’épée à la main?
— Monsieur, je me suis promis à moi-même de ne vous tuer que lorsque
nous aurons remis Madame à son époux.
— Me tuer? oh! votre poignée de verges ne tue point ainsi, monsieur le
pédant.
— Non, répliqua froidement Raoul, mais l’épée de M. d’Artagnan tue; et
non seulement j’ai cette épée, monsieur, mais c’est lui qui m’a appris
à m’en servir, et c’est avec cette épée, monsieur, que je vengerai, en
temps utile, son nom outragé par vous.
— Monsieur, monsieur! s’écria de Wardes, prenez garde! Si vous ne me
rendez pas raison sur-le-champ, tous les moyens me seront bons pour me
venger!
— Oh! Oh! monsieur! fit Buckingham en apparaissant tout à coup sur le
théâtre de la scène, voilà une menace qui frise l’assassinat, et qui,
par conséquent, est d’assez mauvais goût pour un gentilhomme.
— Vous dites, monsieur le duc? dit de Wardes en se retournant.
— Je dis que vous venez de prononcer des paroles qui sonnent mal à mes
oreilles anglaises.
— Eh bien! monsieur, si ce que vous dites est vrai, s’écria de Wardes
exaspéré, tant mieux! je trouverai au moins en vous un homme qui ne
me glissera pas entre les doigts. Prenez donc mes paroles comme vous
l’entendez.
— Je les prends comme il faut, monsieur, répondit Buckingham avec
ce ton hautain qui lui était particulier et qui donnait, même dans
la conversation ordinaire, le ton de défi à ce qu’il disait; M. de
Bragelonne est mon ami, vous insultez M. de Bragelonne, vous me rendrez
raison de cette insulte.
De Wardes jeta un regard sur Bragelonne, qui, fidèle à son rôle,
demeurait calme et froid, même devant le défi du duc.
— Et d’abord, il paraît que je n’insulte pas M. de Bragelonne, puisque
M. de Bragelonne, qui a une épée au côté, ne se regarde pas comme
insulté.
— Mais, enfin, vous insultez quelqu’un?
— Oui, j’insulte M. d’Artagnan, reprit de Wardes, qui avait remarqué
que ce nom était le seul aiguillon avec lequel il pût éveiller la
colère de Raoul.
— Alors, dit Buckingham, c’est autre chose.
— N’est-ce pas? dit de Wardes. C’est donc aux amis de M. d’Artagnan de
le défendre.
— Je suis tout à fait de votre avis, monsieur, répondit l’Anglais,
qui avait retrouvé tout son flegme; pour M. de Bragelonne offensé, je
ne pouvais, raisonnablement, prendre le parti de M. de Bragelonne,
puisqu’il est là; mais dès qu’il est question de M. d’Artagnan…
— Vous me laissez la place, n’est-ce pas, monsieur? dit de Wardes.
— Non pas, au contraire, je dégaine, dit Buckingham en tirant son épée
du fourreau, car si M. d’Artagnan a offensé monsieur votre père, il a
rendu ou, du moins, il a tenté de rendre un grand service au mien.
De Wardes fit un mouvement de stupeur.
— M. d’Artagnan, poursuivit Buckingham, est le plus galant gentilhomme
que je connaisse. Je serai donc enchanté, lui ayant des obligations
personnelles, de vous les payer, à vous, d’un coup d’épée.
Et, en même temps, Buckingham tira gracieusement son épée, salua Raoul
et se mit en garde.
De Wardes fit un pas pour croiser le fer.
— Là! là! messieurs, dit Raoul en s’avançant et en posant à son tour
son épée nue entre les combattants, tout cela ne vaut pas la peine
qu’on s’égorge presque aux yeux de la princesse. M. de Wardes dit du
mal de M. d’Artagnan, mais il ne connaît même pas M. d’Artagnan.
— Oh! oh! fit de Wardes en grinçant des dents et en abaissant la pointe
de son épée sur le bout de sa botte; vous dites que moi, je ne connais
pas M. d’Artagnan?
— Eh! non, vous ne le connaissez pas, reprit froidement Raoul, et même
vous ignorez où il est.
— Moi! j’ignore où il est?
— Sans doute, il faut bien que cela soit ainsi, puisque vous cherchez,
à son propos, querelle à des étrangers, au lieu d’aller trouver M.
d’Artagnan où il est.
De Wardes pâlit.
— Eh bien! je vais vous le dire, moi, monsieur, où il est, continua
Raoul; M. d’Artagnan est à Paris; il loge au Louvre quand il est de
service, rue des Lombards quand il ne l’est pas; M. d’Artagnan est
parfaitement trouvable à l’un ou l’autre de ces deux domiciles; donc,
ayant tous les griefs que vous avez contre lui, vous n’êtes point un
galant homme en ne l’allant point quérir, pour qu’il vous donne la
satisfaction que vous semblez demander à tout le monde, excepté à lui.
De Wardes essuya son front ruisselant de sueur.
— Fi! monsieur de Wardes, continua Raoul, il ne sied point d’être ainsi
ferrailleur quand nous avons des édits contre les duels. Songez-y: le
roi nous en voudrait de notre désobéissance, surtout dans un pareil
moment, et le roi aurait raison.
— Excuses! murmura de Wardes, prétextes!
— Allons donc, reprit Raoul, vous dites là des billevesées, mon cher
monsieur de Wardes; vous savez bien que M. le duc de Buckingham est un
galant homme qui a tiré l’épée dix fois et qui se battra bien onze. Il
porte un nom qui oblige, que diable! Quant à moi, n’est-ce pas? vous
savez bien que je me bats aussi. Je me suis battu à Lens, à Bléneau,
aux Dunes, en avant des canonniers, à cent pas en avant de la ligne,
tandis que vous, par parenthèse, vous étiez à cent pas en arrière. Il
est vrai que là-bas il y avait beaucoup trop de monde pour que l’on vît
votre bravoure, c’est pourquoi vous la cachiez; mais ici ce serait un
spectacle, un scandale, vous voulez faire parler de vous, n’importe de
quelle façon. Eh bien! ne comptez pas sur moi, monsieur de Wardes, pour
vous aider dans ce projet, je ne vous donnerai pas ce plaisir.
— Ceci est plein de raison, dit Buckingham en rengainant son épée,
et je vous demande pardon, monsieur de Bragelonne, de m’être laissé
entraîner à un premier mouvement.
Mais, au contraire, de Wardes furieux fit un bond en avant, et l’épée
haute, menaçant Raoul, qui n’eut que le temps d’arriver à une parade de
quarte.
— Eh! monsieur, dit tranquillement Bragelonne, prenez donc garde, vous
allez m’éborgner.
— Mais vous ne voulez pas vous battre! s’écria M. de Wardes.
— Non, pas pour le moment; mais voilà ce que je vous promets aussitôt
notre arrivée à Paris: je vous mènerai à M. d’Artagnan, auquel vous
conterez les griefs que vous pourrez avoir contre lui. M. d’Artagnan
demandera au roi la permission de vous allonger un coup d’épée, le roi
la lui accordera, et, le coup d’épée reçu, eh bien! mon cher monsieur
de Wardes, vous considérerez d’un œil plus calme les préceptes de
l’Évangile qui commandent l’oubli des injures.
— Ah! s’écria de Wardes furieux de ce sang-froid, on voit bien que vous
êtes à moitié bâtard, monsieur de Bragelonne!
Raoul devint pâle comme le col de sa chemise; son œil lança un éclair
qui fit reculer de Wardes.
Buckingham lui-même en fut ébloui, et se jeta entre les deux
adversaires, qu’il s’attendait à voir se précipiter l’un sur l’autre.
De Wardes avait réservé cette injure pour la dernière; il serrait
convulsivement son épée et attendait le choc.
— Vous avez raison, monsieur, dit Raoul en faisant un violent effort
sur lui-même, je ne connais que le nom de mon père; mais je sais trop
combien M. le comte de La Fère est homme de bien et d’honneur pour
craindre un seul instant, comme vous semblez le dire, qu’il y ait
une tache sur ma naissance. Cette ignorance où je suis du nom de ma
mère est donc seulement pour moi un malheur et non un opprobre. Or,
vous manquez de loyauté, monsieur; vous manquez de courtoisie en me
reprochant un malheur. N’importe, l’insulte existe, et, cette fois, je
me tiens pour insulté! Donc, c’est chose convenue: après avoir vidé
votre querelle avec M. d’Artagnan, vous aurez affaire à moi, s’il vous
plaît.
— Oh! oh! répondit de Wardes avec un sourire amer, j’admire votre
prudence, monsieur; tout à l’heure vous me promettiez un coup d’épée de
M. d’Artagnan, et c’est après ce coup d’épée, déjà reçu par moi, que
vous m’offrez le vôtre.
— Ne vous inquiétez point, répondit Raoul avec une sourde colère; M.
d’Artagnan est un habile homme en fait d’armes et je lui demanderai
cette grâce qu’il fasse pour vous ce qu’il a fait pour monsieur votre
père, c’est-à-dire qu’il ne vous tue pas tout à fait, afin qu’il me
laisse le plaisir, quand vous serez guéri, de vous tuer sérieusement,
car vous êtes un méchant cœur, monsieur de Wardes, et l’on ne saurait,
en vérité, prendre trop de précautions contre vous.
— Monsieur, j’en prendrai contre vous-même, dit de Wardes, soyez
tranquille.
— Monsieur, fit Buckingham, permettez-moi de traduire vos paroles
par un conseil que je vais donner à M. de Bragelonne: monsieur de
Bragelonne, portez une cuirasse.
De Wardes serra les poings.
— Ah! je comprends, dit-il, ces messieurs attendent le moment où ils
auront pris cette précaution pour se mesurer contre moi.
— Allons! monsieur, dit Raoul, puisque vous le voulez absolument,
finissons-en.
Et il fit un pas vers de Wardes en étendant son épée.
— Que faites-vous? demanda Buckingham.
— Soyez tranquille, dit Raoul, ce ne sera pas long.
De Wardes tomba en garde: les fers se croisèrent. De Wardes s’élança
avec une telle précipitation sur Raoul, qu’au premier froissement du
fer, il fut évident pour Buckingham que Raoul ménageait son adversaire.
Buckingham recula d’un pas et regarda la lutte. Raoul était calme
comme s’il eût joué avec un fleuret, au lieu de jouer avec une épée;
il dégagea son arme engagée jusqu’à la poignée en faisant un pas de
retraite, para avec des contres les trois ou quatre coups que lui porta
de Wardes; puis, sur une menace en quarte basse que de Wardes para par
le cercle, il lia l’épée et l’envoya à vingt pas de l’autre côté de la
barrière.
Puis, comme de Wardes demeurait désarmé et étourdi, Raoul remit son
épée au fourreau, le saisit au collet et à la ceinture et le jeta de
l’autre côté de la barrière, frémissant et hurlant de rage.
— Au revoir! au revoir! murmura de Wardes en se relevant et en
ramassant son épée.
— Eh! pardieu! dit Raoul, je ne vous répète pas autre chose depuis une
heure.
Puis, se retournant vers Buckingham:
— Duc, dit-il, pas un mot de tout cela, je vous en supplie; je suis
honteux d’en être venu à cette extrémité, mais la colère m’a emporté.
Je vous en demande pardon, oubliez.
— Ah! cher vicomte, dit le duc en serrant cette main si rude et si
loyale à la fois, vous me permettrez bien de me souvenir, au contraire,
et de me souvenir de votre salut, cet homme est dangereux, il vous
tuera.
— Mon père, répondit Raoul, a vécu vingt ans sous la menace d’un ennemi
bien plus redoutable, et il n’est pas mort. Je suis d’un sang que Dieu
favorise, monsieur le duc.
— Votre père avait de bons amis, vicomte.
— Oui, soupira Raoul, des amis comme il n’y en a plus.
— Oh! ne dites point cela, je vous en supplie, au moment où je vous
offre mon amitié.
Et Buckingham ouvrit ses bras à Bragelonne, qui reçut avec joie
l’alliance offerte.
— Dans ma famille, ajouta Buckingham, on meurt pour ceux que l’on aime,
vous savez cela, monsieur de Bragelonne.
— Oui, duc, je le sais, répondit Raoul.
Chapitre LXXXVIII — Ce que le Chevalier de Lorraine pensait de Madame
Rien ne troubla plus la sécurité de la route. Sous un prétexte qui ne
fit pas grand bruit, M. de Wardes s’échappa pour prendre les devants.
Il emmena Manicamp, dont l’humeur égale et rêveuse lui servait de
balance.
Il est à remarquer que les esprits querelleurs et inquiets trouvent
toujours une association à faire avec des caractères doux et timides,
comme si les uns cherchaient dans le contraste un repos à leur humeur,
les autres une défense pour leur propre faiblesse.
Buckingham et Bragelonne, initiant de Guiche à leur amitié, formaient
tout le long de la route un concert de louanges en l’honneur de la
princesse.
Seulement Bragelonne avait obtenu que ce concert fût donné par trios au
lieu de procéder par solos comme de Guiche et son rival semblaient en
avoir la dangereuse habitude.
Cette méthode d’harmonie plut beaucoup à Madame Henriette, la reine
mère; elle ne fut peut-être pas autant du goût de la jeune princesse,
qui était coquette comme un démon, et qui, sans crainte pour sa
voix, cherchait les occasions du péril. Elle avait, en effet, un de
ces cœurs vaillants et téméraires qui se plaisent dans les extrêmes
de la délicatesse et cherchent le fer avec un certain appétit
de la blessure. Aussi ses regards, ses sourires, ses toilettes,
projectiles inépuisables, pleuvaient-ils sur les trois jeunes gens,
les criblaient-ils, et de cet arsenal sans fond sortaient encore des
œillades, des baisemains et mille autres délices qui allaient férir à
distance les gentilshommes de l’escorte, les bourgeois, les officiers
des villes que l’on traversait, les pages, le peuple, les laquais:
c’était un ravage général, une dévastation universelle.
Lorsque Madame arriva à Paris, elle avait fait en chemin cent mille
amoureux, et ramenait à Paris une demi-douzaine de fous et deux aliénés.
Raoul seul, devinant toute la séduction de cette femme, et parce qu’il
avait le cœur rempli, n’offrant aucun vide où pût se placer une flèche,
Raoul arriva froid et défiant dans la capitale du royaume. Parfois, en
route, il causait avec la reine d’Angleterre de ce charme enivrant que
laissait Madame autour d’elle, et la mère, que tant de malheurs et de
déceptions laissaient expérimentée, lui répondait:
— Henriette devait être une femme illustre, soit qu’elle fût née sur
le trône, soit qu’elle fût née dans l’obscurité; car elle est femme
d’imagination, de caprice et de volonté.
De Wardes et Manicamp, éclaireurs et courriers, avaient annoncé
l’arrivée de la princesse. Le cortège vit, à Nanterre, apparaître une
brillante escorte de cavaliers et de carrosses.
C’était Monsieur qui, suivi du chevalier de Lorraine et de ses favoris,
suivis eux-mêmes d’une partie de la maison militaire du roi, venait
saluer sa royale fiancée.
Dès Saint-Germain, la princesse et sa mère avaient changé le coche de
voyage, un peu lourd, un peu fatigué par la route, contre un élégant
et riche coupé traîné par six chevaux, harnachés de blanc et d’or.
Dans cette sorte de calèche apparaissait, comme sur un trône sous le
parasol de soie brodée à longues franges de plumes, la jeune et belle
princesse, dont le visage radieux recevait les reflets rosés si doux à
sa peau de nacre.
Monsieur, en arrivant près du carrosse, fut frappé de cet éclat;
il témoigna son admiration en termes assez explicites pour que
le chevalier de Lorraine haussât les épaules dans le groupe des
courtisans, et pour que le comte de Guiche et Buckingham fussent
frappés au cœur. Après les civilités faites et le cérémonial accompli,
tout le cortège reprit plus lentement la route de Paris. Les
présentations avaient eu lieu légèrement. M. de Buckingham avait été
désigné à Monsieur avec les autres gentilshommes anglais. Monsieur
n’avait donné à tous qu’une attention assez légère. Mais en chemin,
comme il vit le duc s’empresser avec la même ardeur que d’habitude aux
portières de la calèche:
— Quel est ce cavalier? demanda-t-il au chevalier de Lorraine, son
inséparable.
— On l’a présenté tout à l’heure à Votre Altesse, répliqua le chevalier
de Lorraine; c’est le beau duc de Buckingham.
— Ah! c’est vrai.
— Le chevalier de Madame, ajouta le favori avec un tour et un ton que
les seuls envieux peuvent donner aux phrases les plus simples.
— Comment! que veux-tu dire? répliqua le prince toujours chevauchant.
— J’ai dit le chevalier.
— Madame a-t-elle donc un chevalier attitré?
— Dame! il me semble que vous le voyez comme moi; regardez-les
seulement rire, et folâtrer, et faire du Cyrus tous les deux.
— Tous les trois.
— Comment, tous les trois?
— Sans doute; tu vois bien que de Guiche en est.
— Certes!… Oui, je le vois bien… Mais qu’est-ce que cela prouve?… Que
Madame a deux chevaliers au lieu d’un.
— Tu envenimes tout, vipère.
— Je n’envenime rien. Ah! monseigneur, que vous avez l’esprit mal fait!
Voilà qu’on fait les honneurs du royaume de France à votre femme et
vous n’êtes pas content.
Le duc d’Orléans redoutait la verve satirique du chevalier, lorsqu’il
la sentait montée à un certain degré de vigueur. Il coupa court.
— La princesse est jolie, dit-il négligemment comme s’il s’agissait
d’une étrangère.
— Oui, répliqua sur le même ton le chevalier.
— Tu dis ce oui comme un non. Elle a des yeux noirs fort beaux, ce me
semble.
— Petits.
— C’est vrai, mais brillants. Elle est d’une taille avantageuse.
— La taille est un peu gâtée, monseigneur.
— Je ne dis pas non. L’air est noble.
— Mais le visage est maigre.
— Les dents m’ont paru admirables.
— On les voit. La bouche est assez grande. Dieu merci! décidément,
monseigneur, j’avais tort; vous êtes plus beau que votre femme.
— Et trouves-tu aussi que je sois plus beau que Buckingham? Dis.
— Oh! oui, et il le sent bien, allez; car, voyez-le, il redouble de
soins près de Madame pour que vous ne l’effaciez pas.
Monsieur fit un mouvement d’impatience; mais, comme il vit un sourire
de triomphe passer sur les lèvres du chevalier, il remit son cheval au
pas.
— Au fait, dit-il, pourquoi m’occuperais-je plus longtemps de ma
cousine? Est-ce que je ne la connais pas? est-ce que je n’ai pas été
élevé avec elle? est-ce que je ne l’ai pas vue tout enfant au Louvre?
— Ah! pardon, mon prince, il y a un changement d’opéré en elle, fit le
chevalier. À cette époque dont vous parlez, elle était un peu moins
brillante, et surtout beaucoup moins fière; ce soir surtout, vous en
souvient-il, monseigneur, où le roi ne voulait pas danser avec elle,
parce qu’il la trouvait laide et mal vêtue?
Ces mots firent froncer le sourcil au duc d’Orléans. Il était, en
effet, assez peu flatteur pour lui d’épouser une princesse dont le roi
n’avait pas fait grand cas dans sa jeunesse.
Peut-être allait-il répondre, mais en ce moment de Guiche quittait le
carrosse pour se rapprocher du prince. De loin, il avait vu le prince
et le chevalier, et il semblait, l’oreille inquiète, chercher à deviner
les paroles qui venaient d’être échangées entre Monsieur et son favori.
Ce dernier, soit perfidie, soit impudence, ne prit pas la peine de
dissimuler.
— Comte, dit-il, vous êtes de bon goût.
— Merci du compliment, répondit de Guiche; mais à quel propos me dites
vous cela?
— Dame! j’en appelle à Son Altesse.
— Sans doute, dit Monsieur, et Guiche sait bien que je pense qu’il est
parfait cavalier.
— Ceci posé, je reprends, comte; vous êtes auprès de Madame depuis huit
jours, n’est-ce pas?
— Sans doute, répondit de Guiche rougissant malgré lui.
— Et bien! dites-nous franchement ce que vous pensez de sa personne.
— De sa personne? reprit de Guiche stupéfait.
— Oui, de sa personne, de son esprit, d’elle, enfin…
Étourdi de cette question, de Guiche hésita à répondre.
— Allons donc! allons donc, de Guiche! reprit le chevalier en riant,
dis ce que tu penses, sois franc: Monsieur l’ordonne.
— Oui, oui, sois franc, dit le prince.
De Guiche balbutia quelques mots inintelligibles.
— Je sais bien que c’est délicat, reprit Monsieur; mais, enfin, tu sais
qu’on peut tout me dire, à moi. Comment la trouves-tu?
Pour cacher ce qui se passait en lui, de Guiche eut recours à la seule
défense qui soit au pouvoir de l’homme surpris: il mentit.
— Je ne trouve Madame, dit-il, ni bien ni mal, mais cependant mieux que
mal.
— Eh! cher comte, s’écria le chevalier, vous qui aviez fait tant
d’extases et de cris à la vue de son portrait!
De Guiche rougit jusqu’aux oreilles. Heureusement son cheval un peu vif
lui servit, par un écart, à dissimuler cette rougeur.
— Le portrait!… murmura-t-il en se rapprochant, quel portrait?
Le chevalier ne l’avait pas quitté du regard.
— Oui, le portrait. La miniature n’était-elle donc pas ressemblante?
— Je ne sais. J’ai oublié ce portrait; il s’est effacé de mon esprit.
— Il avait fait pourtant sur vous une bien vive impression, dit le
chevalier.
— C’est possible.
— A-t-elle de l’esprit, au moins? demanda le duc.
— Je le crois, monseigneur.
— Et M. de Buckingham, en a-t-il? dit le chevalier.
— Je ne sais.
— Moi, je suis d’avis qu’il en a, répliqua le chevalier, car il fait
rire Madame, et elle paraît prendre beaucoup de plaisir en sa société,
ce qui n’arrive jamais à une femme d’esprit quand elle se trouve dans
la compagnie d’un sot.
— Alors c’est qu’il a de l’esprit, dit naïvement de Guiche, au secours
duquel Raoul arriva soudain, le voyant aux prises avec ce dangereux
interlocuteur, dont il s’empara et qu’il força ainsi de changer
d’entretien.