— Qui êtes-vous, monsieur?

Manicamp s’appuya au bras d’un énorme chevau-léger, droit comme un

pilier de cathédrale, et répondit du même ton tranquille:

— Et vous, monsieur?

— Moi, je suis milord duc de Buckingham. J’ai loué toutes les maisons

qui entourent l’Hôtel de Ville, où j’ai affaire; or, puisque ces

maisons sont louées, elles sont à moi, et puisque je les ai louées pour

avoir le passage libre à l’Hôtel de Ville, vous n’avez pas le droit de

me fermer ce passage.

— Mais, monsieur, qui vous empêche de passer? demanda Manicamp.

— Mais vos sentinelles.

— Parce que vous voulez passer à cheval, monsieur, et que la consigne

est de ne laisser passer que les piétons.

— Nul n’a le droit de donner de consigne ici, excepté moi, dit

Buckingham.

— Comment cela, monsieur? demanda Manicamp avec sa voix douce.

Faites-moi la grâce de m’expliquer cette énigme.

— Parce que, comme je vous l’ai dit, j’ai loué toutes les maisons de la

place.

— Nous le savons bien, puisqu’il ne nous est resté que la place

elle-même.

— Vous vous trompez, monsieur, la place est à moi comme les maisons.

— Oh! pardon, monsieur, vous faites erreur. On dit chez nous le pavé

du roi; donc, la place est au roi; donc, puisque nous sommes les

ambassadeurs du roi, la place est à nous.

— Monsieur, je vous ai déjà demandé qui vous étiez! s’écria Buckingham

exaspéré du sang-froid de son interlocuteur.

— On m’appelle Manicamp, répondit le jeune homme d’une voix éolienne,

tant elle était harmonieuse et suave.

Buckingham haussa les épaules.

— Bref, dit-il, quand j’ai loué les maisons qui entourent l’Hôtel de

Ville, la place était libre; ces baraques obstruent ma vue, ôtez ces

baraques!

Un sourd et menaçant murmure courut dans la foule des auditeurs. De

Guiche arrivait en ce moment; il écarta cette foule qui le séparait

de Buckingham, et, suivi de Raoul, il arriva d’un côté, tandis que de

Wardes arrivait de l’autre.

— Pardon, milord, dit-il; mais si vous avez quelque réclamation à

faire, ayez l’obligeance de la faire à moi, attendu que c’est moi qui

ai donné les plans de cette construction.

— En outre, je vous ferai observer, monsieur, que le mot baraque se

prend en mauvaise part, ajouta gracieusement Manicamp.

— Vous disiez donc, monsieur? continua de Guiche.

— Je disais, monsieur le comte, reprit Buckingham avec un accent de

colère encore sensible, quoiqu’il fût tempéré par la présence d’un

égal, je disais qu’il est impossible que ces tentes demeurent où elles

sont.

— Impossible, fit de Guiche, et pourquoi?

— Parce qu’elles me gênent.

De Guiche laissa échapper un mouvement d’impatience, mais un coup d’œil

froid de Raoul le retint.

— Elles doivent moins vous gêner, monsieur, que cet abus de la priorité

que vous vous êtes permis.

— Un abus!

— Mais sans doute. Vous envoyez ici un messager qui loue, en votre nom,

toute la ville du Havre, sans s’inquiéter des Français qui doivent

venir au-devant de Madame. C’est peu fraternel, monsieur le duc, pour

le représentant d’une nation amie.

— La terre est au premier occupant, dit Buckingham.

— Pas en France, monsieur.

— Et pourquoi pas en France?

— Parce que c’est le pays de la politesse.

— Qu’est-ce à dire? s’écria Buckingham d’une façon si emportée, que les

assistants se reculèrent, s’attendant à une collision immédiate.

— C’est-à-dire, monsieur, répondit de Guiche en pâlissant, que j’ai

fait construire ce logement pour moi et mes amis, comme l’asile des

ambassadeurs de France, comme le seul abri que votre exigence nous ait

laissé dans la ville, et que dans ce logement j’habiterai, moi et les

miens, à moins qu’une volonté plus puissante et surtout plus souveraine

que la vôtre ne me renvoie.

— C’est-à-dire ne nous déboute, comme on dit au palais, dit doucement

Manicamp.

— J’en connais un, monsieur, qui sera tel, je l’espère, que vous le

désirez, dit Buckingham en mettant la main à la garde de son épée.

En ce moment, et comme la déesse Discorde allait, enflammant les

esprits, tourner toutes les épées contre des poitrines humaines, Raoul

posa doucement sa main sur l’épaule de Buckingham.

— Un mot, milord, dit-il.

— Mon droit! mon droit d’abord! s’écria le fougueux jeune homme.

— C’est justement sur ce point que je vais avoir l’honneur de vous

entretenir, dit Raoul.

— Soit, mais pas de longs discours, monsieur.

— Une seule question; vous voyez qu’on ne peut pas être plus bref.

— Parlez, j’écoute.

— Est-ce vous ou M. le duc d’Orléans qui allez épouser la petite-fille

du roi Henri IV?

— Plaît-il? demanda Buckingham en se reculant tout effaré.

— Répondez-moi, je vous prie, monsieur, insista tranquillement Raoul.

— Votre intention est-elle de me railler, monsieur? demanda Buckingham.

— C’est toujours répondre, monsieur, et cela me suffit. Donc, vous

l’avouez, ce n’est pas vous qui allez épouser la princesse d’Angleterre.

— Vous le savez bien, monsieur, ce me semble.

— Pardon, mais c’est que, d’après votre conduite, la chose n’était plus

claire.

— Voyons, au fait, que prétendez-vous dire, monsieur?

Raoul se rapprocha du duc.

— Vous avez, dit-il en baissant la voix, des fureurs qui ressemblent

à des jalousies; savez-vous cela, milord? or, ces jalousies, à propos

d’une femme, ne vont point à quiconque n’est ni son amant, ni son

époux; à bien plus forte raison, je suis sûr que vous comprendrez cela,

milord, quand cette femme est une princesse.

— Monsieur, s’écria Buckingham, insultez-vous Madame Henriette?

— C’est vous, répondit froidement Bragelonne, c’est vous qui

l’insultez, milord, prenez-y garde. Tout à l’heure, sur le vaisseau

amiral, vous avez poussé à bout la reine et lassé la patience de

l’amiral. Je vous observais, milord, et vous ai cru fou d’abord; mais

depuis j’ai deviné le caractère réel de cette folie.

— Monsieur!

— Attendez, car j’ajouterai un mot. J’espère être le seul parmi les

Français qui l’ait deviné.

— Mais, savez-vous, monsieur, dit Buckingham frissonnant de colère et

d’inquiétude à la fois, savez-vous que vous tenez là un langage qui

mérite répression?

— Pesez vos paroles, milord, dit Raoul avec hauteur; je ne suis pas

d’un sang dont les vivacités se laissent réprimer; tandis qu’au

contraire, vous, vous êtes d’une race dont les passions sont suspectes

aux bons Français; je vous le répète donc pour la seconde fois, prenez

garde, milord.

— À quoi, s’il vous plaît? Me menaceriez-vous?

— Je suis le fils du comte de La Fère, monsieur de Buckingham, et je ne

menace jamais, parce que je frappe d’abord. Ainsi, entendons-nous bien,

la menace que je vous fais, la voici…

Buckingham serra les poings; mais Raoul continua comme s’il ne

s’apercevait de rien.

— Au premier mot hors des bienséances que vous vous permettrez envers

Son Altesse Royale. Oh! soyez patient, monsieur de Buckingham; je le

suis bien moi.

— Vous?

— Sans doute. Tant que Madame a été sur le sol anglais, je me suis tu;

mais, à présent qu’elle a touché au sol de la France, maintenant que

nous l’avons reçue au nom du prince, à la première insulte que, dans

votre étrange attachement, vous commettrez envers la maison royale

de France, j’ai deux partis à prendre: ou je déclare devant tous la

folie dont vous êtes affecté en ce moment, et je vous fais renvoyer

honteusement en Angleterre; ou, si vous le préférez, je vous donne du

poignard dans la gorge en pleine assemblée. Au reste, ce second moyen

me paraît le plus convenable, et je crois que je m’y tiendrai.

Buckingham était devenu plus pâle que le flot de dentelle d’Angleterre

qui entourait son cou.

— Monsieur de Bragelonne, dit-il, est-ce bien un gentilhomme qui parle?

— Oui; seulement, ce gentilhomme parle à un fou. Guérissez, milord, et

il vous tiendra un autre langage.

— Oh! mais, monsieur de Bragelonne, murmura le duc d’une voix étranglée

et en portant la main à son cou, vous voyez bien que je me meurs!

— Si la chose arrivait en ce moment, monsieur, dit Raoul avec son

inaltérable sang-froid, je regarderais en vérité cela comme un grand

bonheur, car cet événement préviendrait toutes sortes de mauvais

propos sur votre compte et sur celui des personnes illustres que votre

dévouement compromet si follement.

— Oh! vous avez raison, vous avez raison, dit le jeune homme éperdu;

oui, oui, mourir! oui, mieux vaut mourir que souffrir ce que je souffre

en ce moment.

Et il porta la main sur un charmant poignard au manche tout garni de

pierreries qu’il tira à moitié de sa poitrine.

Raoul lui repoussa la main.

— Prenez garde, monsieur, dit-il; si vous ne vous tuez pas, vous faites

un acte ridicule, si vous vous tuez, vous tachez de sang la robe

nuptiale de la princesse d’Angleterre.

Buckingham demeura une minute haletant. Pendant cette minute, on vit

ses lèvres trembler, ses joues frémir, ses yeux vaciller, comme dans le

délire.

Puis, tout à coup:

— Monsieur de Bragelonne, dit-il, je ne connais pas un plus noble

esprit que vous; vous êtes le digne fils du plus parfait gentilhomme

que l’on connaisse. Habitez vos tentes!

Et il jeta ses deux bras autour du cou de Raoul. Toute l’assistance

émerveillée de ce mouvement auquel on ne pouvait guère attendre, vu

les trépignements de l’un des adversaires et la rude insistance de

l’autre, l’assemblée se mit à battre des mains, et mille vivats, mille

applaudissements joyeux s’élancèrent vers le ciel. De Guiche embrassa à

son tour Buckingham, un peu à contrecœur, mais enfin il l’embrassa.

Ce fut le signal: Anglais et Français, qui, jusque-là, s’étaient

regardés avec inquiétude, fraternisèrent à l’instant même. Sur ces

entrefaites arriva le cortège des princesses, qui, sans Bragelonne,

eussent trouvé deux armées aux prises et du sang sur les fleurs.

Tout se remit à l’aspect des bannières.

Chapitre LXXXVI — La nuit

La concorde était revenue s’asseoir au milieu des tentes.

Anglais et Français rivalisaient de galanterie auprès des illustres

voyageuses et de politesse entre eux.

Les Anglais envoyèrent aux Français des fleurs dont ils avaient fait

provision pour fêter l’arrivée de la jeune princesse; les Français

invitèrent les Anglais à un souper qu’ils devaient donner le lendemain.

Madame recueillit donc sur son passage d’unanimes félicitations.

Elle apparaissait comme une reine, à cause du respect de tous; comme

une idole, à cause de l’adoration de quelques-uns. La reine mère fit

aux Français l’accueil le plus affectueux. La France était son pays,

à elle, et elle avait été trop malheureuse en Angleterre pour que

l’Angleterre lui pût faire oublier la France. Elle apprenait donc à sa

fille, par son propre amour, l’amour du pays où toutes deux avaient

trouvé l’hospitalité, et où elles allaient trouver la fortune d’un

brillant avenir.

Lorsque l’entrée fut faite et les spectateurs un peu disséminés,

lorsqu’on n’entendit plus que de loin les fanfares et le bruissement

de la foule, lorsque la nuit tomba, enveloppant de ses voiles étoilés

la mer, le port, la ville et la campagne encore émue de ce grand

événement, de Guiche rentra dans sa tente, et s’assit sur un large

escabeau, avec une telle expression de douleur, que Bragelonne le

suivit du regard jusqu’à ce qu’il l’eût entendu soupirer; alors il

s’approcha. Le comte était renversé en arrière, l’épaule appuyée à la

paroi de la tente, le front dans ses mains, la poitrine haletante et le

genou inquiet.

— Tu souffres, ami? lui demanda Raoul.

— Cruellement.

— Du corps, n’est-ce pas?

— Du corps, oui.

— La journée a été fatigante, en effet, continua le jeune homme, les

yeux fixés sur celui qu’il interrogeait.

— Oui, et le sommeil me rafraîchirait.

— Veux-tu que je te laisse?

— Non, j’ai à te parler.

— Je ne te laisserai parler qu’après avoir interrogé, moi-même, de

Guiche.

— Interroge.

— Mais sois franc.

— Comme toujours.

— Sais-tu pourquoi Buckingham était si furieux?

— Je m’en doute.

— Il aime Madame, n’est-ce pas?

— Du moins on en jurerait, à le voir.

— Eh bien! il n’en est rien.

— Oh! cette fois, tu te trompes, Raoul, et j’ai bien lu sa peine dans

ses yeux, dans son geste, dans toute sa vie depuis ce matin.

— Tu es poète, mon cher comte, et partout tu vois de la poésie.

— Je vois surtout l’amour.

— Où il n’est pas.

— Où il est.

— Voyons, de Guiche, tu crois ne pas te tromper?

— Oh! j’en suis sûr! s’écria vivement le comte.

— Dis-moi, comte, demanda Raoul avec un profond regard, qui te rend si

clairvoyant?

— Mais, répondit de Guiche en hésitant, l’amour-propre.

— L’amour-propre! c’est un mot bien long, de Guiche.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire, mon ami, que d’ordinaire tu es moins triste que ce soir.

— La fatigue.

— La fatigue?

— Oui.

— Écoute, cher ami, nous avons fait campagne ensemble, nous nous

sommes vus à cheval pendant dix-huit heures; trois chevaux, écrasés

de lassitude ou mourant de faim, tombaient sous nous, que nous riions

encore. Ce n’est point la fatigue qui te rend triste, comte.

— Alors, c’est la contrariété.

— Quelle contrariété?

— Celle de ce soir.

— La folie de lord Buckingham?

— Eh! sans doute; n’est-il point fâcheux, pour nous Français

représentant notre maître, de voir un Anglais courtiser notre future

maîtresse, la seconde dame du royaume?

— Oui, tu as raison; mais je crois que lord Buckingham n’est pas

dangereux.

— Non, mais il est importun. En arrivant ici, n’a-t-il pas failli tout

troubler entre les Anglais et nous, et sans toi, sans ta prudence si

admirable et ta fermeté si étrange, nous tirions l’épée en pleine ville.

— Il a changé, tu vois.

— Oui, certes; mais de là même vient ma stupéfaction. Tu lui as parlé

bas; que lui as-tu dit? Tu crois qu’il l’aime; tu le dis, une passion

ne cède pas avec cette facilité; il n’est donc pas amoureux d’elle!

Et de Guiche prononça lui-même ces derniers mots avec une telle

expression, que Raoul leva la tête.

Le noble visage du jeune homme exprimait un mécontentement facile à

lire.

— Ce que je lui ai dit, comte, répondit Raoul, je vais le répéter à

toi. Écoute bien, le voici: «Monsieur, vous regardez d’un air d’envie,

d’un air de convoitise injurieuse, la sœur de votre prince, laquelle

ne vous est pas fiancée, laquelle n’est pas, laquelle ne peut pas être

votre maîtresse; vous faites donc affront à ceux qui, comme nous,

viennent chercher une jeune fille pour la conduire à son époux.»

— Tu lui as dit cela? demanda de Guiche en rougissant.

— En propres termes; j’ai même été plus loin.

De Guiche fit un mouvement.

— Je lui ai dit: «De quel œil nous regarderiez-vous, si vous aperceviez

parmi nous un homme assez insensé, assez déloyal, pour concevoir

d’autres sentiments que le plus pur respect à l’égard d’une princesse

destinée à notre maître?»

Ces paroles étaient tellement à l’adresse de de Guiche, que de

Guiche pâlit, et, saisi d’un tremblement subit, ne put tendre que

machinalement une main vers Raoul, tandis que de l’autre il se couvrait

les yeux et le front.

— Mais, continua Raoul sans s’arrêter à cette démonstration de son

ami, Dieu merci! les Français, que l’on proclame légers, indiscrets,

inconsidérés, savent appliquer un jugement sain et une saine morale à

l’examen des questions de haute convenance. «Or, ai-je ajouté, sachez,

monsieur de Buckingham, que nous autres, gentilshommes de France, nous

servons nos rois en leur sacrifiant nos passions aussi bien que notre

fortune et notre vie; et quand, par hasard, le démon nous suggère

une de ces mauvaises pensées qui incendient le cœur, nous éteignons

cette flamme, fût-ce en l’arrosant de notre sang. De cette façon, nous

sauvons trois honneurs à la fois: celui de notre pays, celui de notre

maître et le nôtre. Voilà, monsieur de Buckingham, comme nous agissons;

voilà comment tout homme de cœur doit agir.» Et voilà, mon cher de

Guiche, continua Raoul, comment j’ai parlé à M. de Buckingham; aussi

s’est-il rendu sans résistance à mes raisons.

De Guiche, courbé jusqu’alors sous la parole de Raoul, se redressa,

les yeux fiers et la main fiévreuse, il saisit la main de Raoul; les

pommettes de ses joues, après avoir été froides comme la glace, étaient

de flamme.

— Et tu as bien parlé, dit-il d’une voix étranglée; et tu es un brave

ami, Raoul, merci; maintenant, je t’en supplie, laisse-moi seul.

— Tu le veux?

— Oui, j’ai besoin de repos. Beaucoup de choses ont ébranlé aujourd’hui

ma tête et mon cœur; demain, quand tu reviendras, je ne serai plus le

même homme.

— Et bien! soit, je te laisse, dit Raoul en se retirant.

Le comte fit un pas vers son ami, et l’étreignit cordialement entre ses

bras.

Mais, dans cette étreinte amicale, Raoul put distinguer le

frissonnement d’une grande passion combattue.

La nuit était fraîche, étoilée, splendide; après la tempête, la

chaleur du soleil avait ramené partout la vie, la joie et la sécurité.

Il s’était formé au ciel quelques nuages longs et effilés dont la

blancheur azurée promettait une série de beaux jours tempérés par une

brise de l’est. Sur la place de l’hôtel, de grandes ombres coupées de

larges rayons lumineux formaient comme une gigantesque mosaïque aux

dalles noires et blanches. Bientôt tout s’endormit dans la ville; il

resta une faible lumière dans l’appartement de Madame, qui donnait

sur la place, et cette douce clarté de la lampe affaiblie semblait

une image de ce calme sommeil d’une jeune fille, dont la vie à peine

se manifeste, à peine est sensible, et dont la flamme se tempère

aussi quand le corps est endormi. Bragelonne sortit de sa tente avec

la démarche lente et mesurée de l’homme curieux de voir et jaloux de

n’être point vu. Alors, abrité derrière les rideaux épais, embrassant

toute la place d’un seul coup d’œil, il vit, au bout d’un instant, les

rideaux de la tente de de Guiche s’entrouvrir et s’agiter.

Derrière les rideaux se dessinait l’ombre de de Guiche, dont les yeux

brillaient dans l’obscurité, attachés ardemment sur le salon de Madame,

illuminé doucement par la lumière intérieure de l’appartement.

Cette douce lueur qui colorait les vitres était l’étoile du comte. On

voyait monter jusqu’à ses yeux l’aspiration de son âme tout entière.

Raoul, perdu dans l’ombre, devinait toutes les pensées passionnées qui

établissaient entre la tente du jeune ambassadeur et le balcon de la

princesse un lien mystérieux et magique de sympathie; lien formé par

des pensées empreintes d’une telle volonté, d’une telle obsession,

qu’elles sollicitaient certainement les rêves amoureux à descendre sur

cette couche parfumée que le comte dévorait avec les yeux de l’âme.

Mais de Guiche et Raoul n’étaient pas les seuls qui veillassent. La

fenêtre d’une des maisons de la place était ouverte; c’était la fenêtre

d’une maison habitée par Buckingham.

Sur la lumière qui jaillissait hors de cette dernière fenêtre se

détachait en vigueur la silhouette du duc, qui, mollement appuyé sur la

traverse sculptée et garnie de velours, envoyait au balcon de Madame

ses vœux et les folles visions de son amour.

Bragelonne ne put s’empêcher de sourire.

— Voilà un pauvre cœur bien assiégé, dit-il en songeant à Madame.

Puis, faisant un retour compatissant vers Monsieur:

— Et voilà un pauvre mari bien menacé, ajouta-t-il; bien lui est d’être

un grand prince et d’avoir une armée pour garder son bien.

Bragelonne épia pendant quelque temps le manège des deux soupirants,

écouta le ronflement sonore, incivil, de Manicamp, qui ronflait avec

autant de fierté que s’il eût eu son habit bleu au lieu d’avoir son

habit violet, se tourna vers la brise qui apportait à lui le chant

lointain d’un rossignol; puis, après avoir fait sa provision de

mélancolie, autre maladie nocturne, il rentra se coucher en songeant,

pour son propre compte, que peut-être quatre ou six yeux tout aussi

ardents que ceux de de Guiche ou de Buckingham couvaient son idole à

lui dans le château de Blois.

— Et ce n’est pas une bien solide garnison que Mlle de Montalais,

dit-il tout bas en soupirant tout haut.

Chapitre LXXXVII — Du Havre à Paris

Le lendemain, les fêtes eurent lieu avec toute la pompe et toute

l’allégresse que les ressources de la ville et la disposition des

esprits pouvaient donner.

Pendant les dernières heures passées au Havre, le départ avait été

préparé.

Madame, après avoir fait ses adieux à la flotte anglaise et salué une

dernière fois la patrie en saluant son pavillon, monta en carrosse au

milieu d’une brillante escorte.

De Guiche espérait que le duc de Buckingham retournerait avec l’amiral

en Angleterre; mais Buckingham parvint à prouver à la reine que ce

serait une inconvenance de laisser arriver Madame presque abandonnée à

Paris.

Ce point une fois arrêté, que Buckingham accompagnerait Madame, le

jeune duc se choisit une cour de gentilshommes et d’officiers destinés

à lui faire cortège à lui-même; en sorte que ce fut une armée qui

s’achemina vers Paris, semant l’or et jetant les démonstrations

brillantes au milieu des villes et des villages qu’elle traversait.

Le temps était beau. La France était belle à voir, surtout de cette

route que traversait le cortège. Le printemps jetait ses fleurs et ses

feuillages embaumés sur les pas de cette jeunesse. Toute la Normandie,

aux végétations plantureuses, aux horizons bleus, aux fleuves argentés,

se présentait comme un paradis pour la nouvelle sœur du roi. Ce

n’était que fêtes et enivrements sur la route. De Guiche et Buckingham

oubliaient tout: de Guiche pour réprimer les nouvelles tentatives de

l’Anglais, Buckingham pour réveiller dans le cœur de la princesse un

souvenir plus vif de la patrie à laquelle se rattachait la mémoire des

jours heureux.

Mais, hélas! le pauvre duc pouvait s’apercevoir que l’image de sa

chère Angleterre s’effaçait de jour en jour dans l’esprit de Madame,

à mesure que s’y imprimait plus profondément l’amour de la France. En

effet, il pouvait s’apercevoir que tous ces petits soins n’éveillaient

aucune reconnaissance, et il avait beau cheminer avec grâce sur l’un

des plus fougueux coursiers du Yorkshire, ce n’était que par hasard et

accidentellement que les yeux de la princesse tombaient sur lui.

En vain essayait-il, pour fixer sur lui un de ses regards égarés

dans l’espace ou arrêtés ailleurs, de faire produire à la nature

animale tout ce qu’elle peut réunir de force, de vigueur, de colère

et d’adresse: en vain, surexcitant le cheval aux narines de feu, le

lançait-il, au risque de se briser mille fois contre les arbres ou de

rouler dans les fossés, par-dessus les barrières et sur la déclivité

des rapides collines, Madame, attirée par le bruit, tournait un moment

la tête, puis, souriant légèrement, revenait à ses gardiens fidèles,

Raoul et de Guiche, qui chevauchaient tranquillement aux portières de

son carrosse.

Alors Buckingham se sentait en proie à toutes les tortures de la

jalousie; une douleur inconnue, inouïe, brûlante, se glissait dans

ses veines et allait assiéger son cœur; alors, pour prouver qu’il

comprenait sa folie, et qu’il voulait racheter par la plus humble

soumission ses torts d’étourderie, il domptait son cheval et le

forçait, tout ruisselant de sueur, tout blanchi d’une écume épaisse, à

ronger son frein près du carrosse, dans la foule des courtisans.

Quelquefois il obtenait pour récompense un mot de Madame, et encore ce

mot lui semblait-il un reproche.

— Bien! monsieur de Buckingham, disait-elle, vous voilà raisonnable.

Ou un mot de Raoul.

— Vous tuez votre cheval, monsieur de Buckingham.

Et Buckingham écoutait patiemment Raoul, car il sentait

instinctivement, sans qu’aucune preuve lui en eût été donnée, que Raoul

était le modérateur des sentiments de de Guiche, et que, sans Raoul,

déjà quelque folle démarche, soit du comte, soit de lui, Buckingham,

eût amené une rupture, un éclat, un exil peut-être. Depuis la fameuse

conversation que les deux jeunes gens avaient eue dans les tentes du

Havre, et dans laquelle Raoul avait fait sentir au duc l’inconvenance

de ses manifestations, Buckingham était comme malgré lui attiré vers

Raoul.

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 8 / 38 段