connaître la flotte anglaise. En tête marchait le bâtiment monté par la
princesse, portant le pavillon de l’amirauté.
Aussitôt le bruit se répandit que la princesse arrivait.
Toute la noblesse française courut au port; le peuple se porta sur les
quais et sur les jetées.
Deux heures après, les vaisseaux avaient rallié le vaisseau amiral,
et tous les trois, n’osant sans doute pas se hasarder à entrer dans
l’étroit goulet du port, jetaient l’ancre entre Le Havre et la Hève.
Aussitôt la manœuvre achevée, le vaisseau amiral salua la France de
douze coups de canon, qui lui furent rendus coup pour coup par le fort
François Ier.
Aussitôt cent embarcations prirent la mer; elles étaient tapissées de
riches étoffes; elles étaient destinées à porter les gentilshommes
français jusqu’aux vaisseaux mouillés.
Mais en les voyant, même dans le port, se balancer violemment, en
voyant au-delà de la jetée les vagues s’élever en montagnes et venir se
briser sur la grève avec un rugissement terrible, on comprenait bien
qu’aucune de ces barques n’atteindrait le quart de la distance qu’il y
avait à parcourir pour arriver aux vaisseaux sans avoir chaviré.
Cependant, un bateau pilote, malgré le vent et la mer, s’apprêtait
à sortir du port pour aller se mettre à la disposition de l’amiral
anglais. De Guiche avait cherché parmi toutes ces embarcations un
bateau un peu plus fort que les autres, qui lui donnât chance d’arriver
jusqu’aux bâtiments anglais, lorsqu’il aperçut le pilote côtier qui
appareillait.
— Raoul, dit-il, ne trouves-tu point qu’il est honteux pour des
créatures intelligentes et fortes comme nous de reculer devant cette
force brutale du vent et de l’eau?
— C’est la réflexion que justement je faisais tout bas, répondit
Bragelonne.
— Eh bien! veux-tu que nous montions ce bateau et que nous poussions en
avant? Veux-tu, de Wardes?
— Prenez garde, vous allez vous faire noyer, dit Manicamp.
— Et pour rien, dit de Wardes, attendu qu’avec le vent debout, comme
vous l’aurez, vous n’arriverez jamais aux vaisseaux.
— Ainsi, tu refuses?
— Oui, ma foi! Je perdrais volontiers la vie dans une lutte contre les
hommes, dit-il en regardant obliquement Bragelonne; mais me battre à
coups d’aviron contre les flots d’eau salée, je n’y ai pas le moindre
goût.
— Et moi, dit Manicamp, dussé-je arriver jusqu’aux bâtiments, je me
soucierais peu de perdre le seul habit propre qui me reste; l’eau salée
rejaillit, et elle tache.
— Toi aussi, tu refuses? s’écria de Guiche.
— Mais tout à fait: je te prie de le croire, et plutôt deux fois qu’une.
— Mais voyez donc, s’écria de Guiche; vois donc, de Wardes, vois donc,
Manicamp; là-bas, sur la dunette du vaisseau amiral, les princesses
nous regardent.
— Raison de plus, cher ami, pour ne pas prendre un bain ridicule devant
elles.
— C’est ton dernier mot, Manicamp?
— Oui.
— C’est ton dernier mot, de Wardes?
— Oui.
— Alors j’irai tout seul.
— Non pas, dit Raoul, je vais avec toi: il me semble que c’est chose
convenue.
Le fait est que Raoul, libre de toute passion, mesurant le danger avec
sang-froid, voyait le danger imminent; mais il se laissait entraîner
volontiers à faire une chose devant laquelle reculait de Wardes. Le
bateau se mettait en route; de Guiche appela le pilote côtier.
— Holà de la barque! dit-il, il nous faut deux places!
Et roulant cinq ou dix pistoles dans un morceau de papier, il les jeta
du quai dans le bateau.
— Il paraît que vous n’avez pas peur de l’eau salée, mes jeunes
maîtres? dit le patron.
— Nous n’avons peur de rien, répondit de Guiche.
— Alors, venez, mes gentilshommes.
Le pilote s’approcha du bord, et l’un après l’autre, avec une légèreté
pareille, les deux jeunes gens sautèrent dans le bateau.
— Allons, courage, enfants, dit de Guiche; il y a encore vingt pistoles
dans cette bourse, et si nous atteignons le vaisseau amiral, elles sont
à vous.
Aussitôt les rameurs se courbèrent sur leurs rames, et la barque bondit
sur la cime des flots.
Tout le monde avait pris intérêt à ce départ si hasardé; la population
du Havre se pressait sur les jetées: il n’y avait pas un regard qui ne
fût pour la barque.
Parfois, la frêle embarcation demeurait un instant comme suspendue
aux crêtes écumeuses, puis tout à coup elle glissait au fond d’un
abîme mugissant, et semblait être précipitée. Néanmoins, après une
heure de lutte, elle arriva dans les eaux du vaisseau amiral, dont se
détachaient déjà deux embarcations destinées à venir à son aide.
Sur le gaillard d’arrière du vaisseau amiral, abritées par un dais de
velours et d’hermine que soutenaient de puissantes attaches, Madame
Henriette douairière et la jeune Madame, ayant auprès d’elles l’amiral
comte de Norfolk, regardaient avec terreur cette barque tantôt enlevée
au ciel, tantôt engloutie jusqu’aux enfers, contre la voile sombre de
laquelle brillaient, comme deux lumineuses apparitions, les deux nobles
figures des deux gentilshommes français.
L’équipage, appuyé sur les bastingages et grimpé dans les haubans,
applaudissait à la bravoure de ces deux intrépides, à l’adresse du
pilote et à la force des matelots.
Un hourra de triomphe accueillit leur arrivée à bord. Le comte de
Norfolk, beau jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, s’avança
au-devant d’eux.
De Guiche et Bragelonne montèrent lestement l’escalier de tribord, et
conduits par le comte de Norfolk, qui reprit sa place auprès d’elles,
ils vinrent saluer les princesses.
Le respect, et surtout une certaine crainte dont il ne se rendait
pas compte, avaient empêché jusque-là le comte de Guiche de regarder
attentivement la jeune Madame.
Celle-ci, au contraire, l’avait distingué tout d’abord et avait demandé
à sa mère:
— N’est-ce point Monsieur que nous apercevons sur cette barque?
Madame Henriette, qui connaissait Monsieur mieux que sa fille, avait
souri à cette erreur de son amour-propre et avait répondu:
— Non, c’est M. de Guiche, son favori, voilà tout.
À cette réponse, la princesse avait été forcée de contenir
l’instinctive bienveillance provoquée par l’audace du comte. Ce fut
au moment où la princesse faisait cette question que de Guiche, osant
enfin lever les yeux sur elle, put comparer l’original au portrait.
Lorsqu’il vit ce visage pâle, ces yeux animés, ces adorables cheveux
châtains, cette bouche frémissante et ce geste si éminemment royal qui
semblait remercier et encourager tout à la fois, il fut saisi d’une
telle émotion, que, sans Raoul, qui lui prêta son bras, il eût chancelé.
Le regard étonné de son ami, le geste bienveillant de la reine,
rappelèrent de Guiche à lui.
En peu de mots, il expliqua sa mission, dit comment il était l’envoyé
de Monsieur, et salua, selon leur rang et les avances qu’ils lui
firent, l’amiral et les différents seigneurs anglais qui se groupaient
autour des princesses.
Raoul fut présenté à son tour et gracieusement accueilli; tout le monde
savait la part que le comte de La Fère avait prise à la restauration du
roi Charles II; en outre, c’était encore le comte qui avait été chargé
de la négociation du mariage qui ramenait en France la petite-fille de
Henri IV.
Raoul parlait parfaitement anglais; il se constitua l’interprète de son
ami près des jeunes seigneurs anglais auxquels notre langue n’était
point familière.
En ce moment parut un jeune homme d’une beauté remarquable et d’une
splendide richesse de costume et d’armes. Il s’approcha des princesses,
qui causaient avec le comte de Norfolk, et d’une voix qui déguisait mal
son impatience:
— Allons, mesdames, dit-il, il faut descendre à terre.
À cette invitation, la jeune Madame se leva et elle allait accepter
la main que le jeune homme lui tendait avec une vivacité pleine
d’expressions diverses, lorsque l’amiral s’avança entre la jeune Madame
et le nouveau venu.
— Un moment, s’il vous plaît, milord de Buckingham, dit-il; le
débarquement n’est point possible à cette heure pour des femmes. La mer
est trop grosse; mais, vers quatre heures, il est probable que le vent
tombera; on ne débarquera donc que ce soir.
— Permettez, milord, dit Buckingham avec une irritation qu’il ne
chercha point même à déguiser. Vous retenez ces dames et vous n’en avez
pas le droit. De ces dames, l’une appartient, hélas! à la France, et,
vous le voyez, la France la réclame par la voix de ses ambassadeurs.
Et, de la main, il montra de Guiche et Raoul, qu’il saluait en même
temps.
— Je ne suppose pas, répondit l’amiral, qu’il entre dans les intentions
de ces messieurs d’exposer la vie des princesses?
— Milord, ces messieurs sont bien venus malgré le vent; permettez-moi
de croire que le danger ne sera pas plus grand pour ces dames, qui s’en
iront avec le vent.
— Ces messieurs sont fort braves, dit l’amiral. Vous avez vu que
beaucoup étaient sur le port et n’ont point osé les suivre. En outre,
le désir qu’ils avaient de présenter le plus tôt possible leurs
hommages à Madame et à son illustre mère les a portés à affronter
la mer, fort mauvaise aujourd’hui, même pour des marins. Mais ces
messieurs, que je présenterai pour exemple à mon état-major, ne doivent
pas en être un pour ces dames.
Un regard dérobé de Madame surprit la rougeur qui couvrait les joues
du comte. Ce regard échappa à Buckingham. Il n’avait d’yeux que
pour surveiller Norfolk. Il était évidemment jaloux de l’amiral, et
semblait brûler du désir d’arracher les princesses à ce sol mouvant des
vaisseaux sur lequel l’amiral était roi.
— Au reste, reprit Buckingham, j’en appelle à Madame elle-même.
— Et moi, milord, répondit l’amiral, j’en appelle à ma conscience et
à ma responsabilité. J’ai promis de rendre saine et sauve Madame à la
France, je tiendrai ma promesse.
— Mais, cependant, monsieur…
— Milord, permettez-moi de vous rappeler que je commande seul ici.
— Milord, savez-vous ce que vous dites? répondit avec hauteur
Buckingham.
— Parfaitement, et je le répète: Je commande seul ici, milord, et tout
m’obéit: la mer, le vent, les navires et les hommes.
Cette parole était grande et noblement prononcée.
Raoul en observa l’effet sur Buckingham. Celui-ci frissonna par tout le
corps et s’appuya à l’un des soutiens de la tente pour ne pas tomber;
ses yeux s’injectèrent de sang, et la main dont il ne se soutenait
point se porta sur la garde de son épée.
— Milord, dit la reine, permettez-moi de vous dire que je suis en tout
point de l’avis du comte de Norfolk; puis le temps, au lieu de se
couvrir de vapeur comme il le fait en ce moment, fût-il parfaitement
pur et favorable, nous devons bien quelques heures à l’officier qui
nous a conduites si heureusement et avec des soins si empressés
jusqu’en vue des côtes de France, où il doit nous quitter.
Buckingham, au lieu de répondre, consulta le regard de Madame.
Madame, à demi cachée sous les courtines de velours et d’or qui
l’abritaient, n’écoutait rien de ce débat, occupée qu’elle était à
regarder le comte de Guiche qui s’entretenait avec Raoul.
Ce fut un nouveau coup pour Buckingham, qui crut découvrir dans le
regard de Madame Henriette un sentiment plus profond que celui de la
curiosité.
Il se retira tout chancelant et alla heurter le grand mât.
— M. de Buckingham n’a pas le pied marin, dit en français la reine
mère; voilà sans doute pourquoi il désire si fort toucher la terre
ferme.
Le jeune homme entendit ces mots, pâlit, laissa tomber ses mains avec
découragement à ses côtés, et se retira confondant dans un soupir ses
anciennes amours et ses haines nouvelles. Cependant l’amiral, sans se
préoccuper autrement de cette mauvaise humeur de Buckingham, fit passer
les princesses dans sa chambre de poupe, où le dîner avait été servi
avec une magnificence digne de tous les convives.
L’amiral prit place à droite de Madame et mit le comte de Guiche à sa
gauche.
C’était la place qu’occupait d’ordinaire Buckingham.
Aussi, lorsqu’il entra dans la salle à manger, fut-ce une douleur
pour lui que de se voir reléguer par l’étiquette, cette autre reine
à qui il devait le respect, à un rang inférieur à celui qu’il avait
tenu jusque-là. De son côté, de Guiche, plus pâle encore peut-être
de son bonheur que son rival ne l’était de sa colère, s’assit en
tressaillant près de la princesse, dont la robe de soie, en effleurant
son corps, faisait passer dans tout son être des frissons d’une volupté
jusqu’alors inconnue.
Après le repas, Buckingham s’élança pour donner la main à Madame. Mais
ce fut au tour de de Guiche de faire la leçon au duc.
— Milord, dit-il, soyez assez bon, à partir de ce moment, pour ne plus
vous interposer entre Son Altesse Royale Madame et moi. À partir de ce
moment, en effet, Son Altesse Royale appartient à la France, et c’est
la main de Monsieur, frère du roi, qui touche la main de la princesse
quand Son Altesse Royale me fait l’honneur de me toucher la main.
Et, en prononçant ces paroles, il présenta lui-même sa main à la jeune
Madame avec une timidité si visible et en même temps une noblesse si
courageuse, que les Anglais firent entendre un murmure d’admiration,
tandis que Buckingham laissait échapper un soupir de douleur.
Raoul aimait; Raoul comprit tout.
Il attacha sur son ami un de ces regards profonds que l’ami seul ou la
mère étendent comme protecteur ou comme surveillant sur l’enfant ou sur
l’ami qui s’égare.
Vers deux heures, enfin, le soleil parut, le vent tomba, la mer
devint unie comme une large nappe de cristal, la brume, qui couvrait
les côtes, se déchira comme un voile qui s’envole en lambeaux. Alors
les riants coteaux de la France apparurent avec leurs mille maisons
blanches, se détachant, ou sur le vert des arbres, ou sur le bleu du
ciel.
Chapitre LXXXV — Les tentes
L’amiral, comme nous l’avons vu, avait pris le parti de ne plus
faire attention aux yeux menaçants et aux emportements convulsifs de
Buckingham. En effet, depuis le départ d’Angleterre, il devait s’y
être tout doucement habitué. De Guiche n’avait point encore remarqué
en aucune façon cette animosité que le jeune lord paraissait avoir
contre lui; mais il ne se sentait, d’instinct, aucune sympathie pour le
favori de Charles II. La reine mère, avec une expérience plus grande
et un sens plus froid, dominait toute la situation, et, comme elle en
comprenait le danger, elle s’apprêtait à en trancher le nœud lorsque
le moment en serait venu. Ce moment arriva. Le calme était rétabli
partout, excepté dans le cœur de Buckingham, et celui-ci, dans son
impatience, répétait à demi-voix à la jeune princesse:
— Madame, Madame, au nom du Ciel, rendons-nous à terre, je vous en
supplie! Ne voyez-vous pas que ce fat de comte de Norfolk me fait
mourir avec ses soins et ses adorations pour vous?
Henriette entendit ces paroles; elle sourit et, sans se retourner,
donnant seulement à sa voix cette inflexion de doux reproche et de
langoureuse impertinence avec lesquels la coquetterie sait donner un
acquiescement tout en ayant l’air de formuler une défense:
— Mon cher lord, murmura-t-elle, je vous ai déjà dit que vous étiez fou.
Aucun de ces détails, nous l’avons déjà dit, n’échappait à Raoul; il
avait entendu la prière de Buckingham, la réponse de la princesse; il
avait vu Buckingham faire un pas en arrière à cette réponse, pousser un
soupir et passer la main sur son front; et n’ayant de voile ni sur les
yeux, ni autour du cœur, il comprenait tout et frémissait en appréciant
l’état des choses et des esprits.
Enfin l’amiral, avec une lenteur étudiée, donna les derniers ordres
pour le départ des canots.
Buckingham accueillit ces ordres avec de tels transports, qu’un
étranger eût pu croire que le jeune homme avait le cerveau troublé.
À la voix du comte de Norfolk, une grande barque, toute pavoisée,
descendit lentement des flancs du vaisseau amiral: elle pouvait
contenir vingt rameurs et quinze passagers.
Des tapis de velours, des housses brodées aux armes d’Angleterre, des
guirlandes de fleurs, car en ce temps on cultivait assez volontiers la
parabole au milieu des alliances politiques, formaient le principal
ornement de cette barque vraiment royale.
À peine la barque était-elle à flot, à peine les rameurs avaient-ils
dressé leurs avirons, attendant, comme des soldats au port d’arme,
l’embarquement de la princesse, que Buckingham courut à l’escalier pour
prendre sa place dans le canot.
Mais la reine l’arrêta.
— Milord, dit-elle, il ne convient pas que vous laissiez aller ma fille
et moi à terre sans que les logements soient préparés d’une façon
certaine. Je vous prie donc, milord, de nous devancer au Havre et de
veiller à ce que tout soit en ordre à notre arrivée.
Ce fut un nouveau coup pour le duc, coup d’autant plus terrible qu’il
était inattendu.
Il balbutia, rougit, mais ne put répondre. Il avait cru pouvoir se
tenir près de Madame pendant le trajet, et savourer ainsi jusqu’au
dernier des moments qui lui étaient donnés par la fortune. Mais l’ordre
était exprès.
L’amiral, qui l’avait entendu, s’écria aussitôt:
— Le petit canot à la mer!
L’ordre fut exécuté avec cette rapidité particulière aux manœuvres des
bâtiments de guerre.
Buckingham, désolé, adressa un regard de désespoir à la princesse, un
regard de supplication à la reine, un regard de colère à l’amiral. La
princesse fit semblant de ne pas le voir.
La reine détourna la tête.
L’amiral se mit à rire.
Buckingham, à ce rire, fut tout prêt à s’élancer sur Norfolk.
La reine mère se leva.
— Partez, monsieur, dit-elle avec autorité.
Le jeune duc s’arrêta. Mais regardant autour de lui et tentant un
dernier effort:
— Et vous, messieurs, demanda-t-il tout suffoqué par tant d’émotions
diverses, vous, monsieur de Guiche; vous, monsieur de Bragelonne, ne
m’accompagnez-vous point?
De Guiche s’inclina.
— Je suis, ainsi que M. de Bragelonne, aux ordres de la reine, dit-il;
ce qu’elle nous commandera de faire, nous le ferons.
Et il regarda la jeune princesse, qui baissa les yeux.
— Pardon, monsieur de Buckingham, dit la reine, mais M. de Guiche
représente ici Monsieur; c’est lui qui doit nous faire les honneurs
de la France, comme vous nous avez fait les honneurs de l’Angleterre;
il ne peut donc se dispenser de nous accompagner; nous devons bien,
d’ailleurs, cette légère faveur au courage qu’il a eu de nous venir
trouver par ce mauvais temps.
Buckingham ouvrit la bouche comme pour répondre; mais, soit qu’il ne
trouvât point de pensée ou point de mots pour formuler cette pensée,
aucun son ne tomba de ses lèvres, et, se retournant comme en délire, il
sauta du bâtiment dans le canot.
Les rameurs n’eurent que le temps de le retenir et de se retenir
eux-mêmes, car le poids et le contrecoup avaient failli faire chavirer
la barque.
— Décidément, Milord est fou, dit tout haut l’amiral à Raoul.
— J’en ai peur pour Milord, répondit Bragelonne.
Pendant tout le temps que le canot mit à gagner la terre, le duc ne
cessa de couvrir de ses regards le vaisseau amiral, comme ferait un
avare qu’on arracherait à son coffre, une mère qu’on éloignerait de sa
fille pour la conduire à la mort. Mais rien ne répondit à ses signaux,
à ses manifestations, à ses lamentables attitudes.
Buckingham en fut tellement étourdi, qu’il se laissa tomber sur un
banc, enfonça sa main dans ses cheveux, tandis que les matelots
insoucieux faisaient voler le canot sur les vagues. En arrivant, il
était dans une torpeur telle, que s’il n’eût pas rencontré sur le port
le messager auquel il avait fait prendre les devants comme maréchal des
logis, il n’eût pas su demander son chemin. Une fois arrivé à la maison
qui lui était destinée, il s’y enferma comme Achille dans sa tente.
Cependant le canot qui portait les princesses quittait le bord du
vaisseau amiral au moment même où Buckingham mettait pied à terre. Une
barque suivait, remplie d’officiers, de courtisans et d’amis empressés.
Toute la population du Havre, embarquée à la hâte sur des bateaux de
pêche et des barques plates ou sur de longues péniches normandes,
accourut au devant du bateau royal.
Le canon des forts retentissait; le vaisseau amiral et les deux autres
échangeaient leurs salves, et des nuages de flammes s’envolaient des
bouches béantes en flocons ouatés de fumée au-dessus des flots, puis
s’évaporaient dans l’azur du ciel.
La princesse descendit aux degrés du quai. Une musique joyeuse
l’attendait à terre et accompagnait chacun de ses pas.
Tandis que, s’avançant dans le centre de la ville, elle foulait de
son pied délicat les riches tapisseries et les jonchées de fleurs, de
Guiche et Raoul, se dérobant du milieu des Anglais, prenaient leur
chemin par la ville et s’avançaient rapidement vers l’endroit désigné
pour la résidence de Madame.
— Hâtons-nous, disait Raoul à de Guiche, car, du caractère que je lui
connais, ce Buckingham nous fera quelque malheur en voyant le résultat
de notre délibération d’hier.
— Oh! dit le comte, nous avons là de Wardes, qui est la fermeté en
personne, et Manicamp, qui est la douceur même.
De Guiche n’en fit pas moins diligence, et, cinq minutes après, ils
étaient en vue de l’Hôtel de Ville.
Ce qui les frappa d’abord, c’était une grande quantité de gens
assemblés sur la place.
— Bon! dit de Guiche, il paraît que nos logements sont construits.
En effet, devant l’hôtel, sur la place même, s’élevaient huit tentes
de la plus grande élégance, surmontées des pavillons de France et
d’Angleterre unis.
L’Hôtel de Ville était entouré par des tentes comme d’une ceinture
bigarrée; dix pages et douze chevau-légers donnés pour escorte aux
ambassadeurs montaient la garde devant ces tentes. Le spectacle était
curieux, étrange; il avait quelque chose de féerique. Ces habitations
improvisées avaient été construites dans la nuit. Revêtues au-dedans
et au-dehors des plus riches étoffes que de Guiche avait pu se
procurer au Havre, elles encerclaient entièrement l’Hôtel de Ville,
c’est-à-dire la demeure de la jeune princesse; elles étaient réunies
les unes aux autres par de simples câbles de soie, tendus et gardés
par des sentinelles, de sorte que le plan de Buckingham se trouvait
complètement renversé, si ce plan avait été réellement de garder pour
lui et ses Anglais les abords de l’Hôtel de Ville.
Le seul passage qui donnât accès aux degrés de l’édifice, et qui ne fût
point fermé par cette barricade soyeuse, était gardé par deux tentes
pareilles à deux pavillons, et dont les portes s’ouvraient aux deux
côtés de cette entrée.
Ces deux tentes étaient celles de de Guiche et de Raoul, et en leur
absence devaient toujours être occupées: celle de de Guiche, par de
Wardes; celle de Raoul par Manicamp.
Tout autour de ces deux tentes et des six autres, une centaine
d’officiers, de gentilshommes et de pages reluisaient de soie et d’or,
bourdonnant comme des abeilles autour de leur ruche.
Tout cela, l’épée à la hanche, était prêt à obéir à un signe de de
Guiche ou de Bragelonne, les deux chefs de l’ambassade. Au moment
même où les deux jeunes gens apparaissaient à l’extrémité d’une rue
aboutissant sur la place, ils aperçurent, traversant cette même place
au galop de son cheval, un jeune gentilhomme d’une merveilleuse
élégance. Il fendait la foule des curieux, et, à la vue de ces bâtisses
improvisées, il poussa un cri de colère et de désespoir. C’était
Buckingham, Buckingham sorti de sa stupeur pour revêtir un éblouissant
costume et pour venir attendre Madame et la reine à l’Hôtel de Ville.
Mais à l’entrée des tentes on lui barra le passage, et force lui fut de
s’arrêter.
Buckingham, exaspéré, leva son fouet; deux officiers lui saisirent le
bras.
Des deux gardiens, un seul était là. De Wardes, monté dans l’intérieur
de l’Hôtel de Ville, transmettait quelques ordres donnés par de Guiche.
Au bruit que faisait Buckingham, Manicamp, couché paresseusement
sur les coussins d’une des deux tentes d’entrée, se souleva avec sa
nonchalance ordinaire, et s’apercevant que le bruit continuait, apparut
sous les rideaux.
— Qu’est-ce, dit-il avec douceur, et qui donc mène tout ce grand bruit?
Le hasard fit qu’au moment où il commençait à parler, le silence venait
de renaître, et bien que son accent fût doux et modéré, tout le monde
entendit sa question. Buckingham se retourna, regarda ce grand corps
maigre et ce visage indolent.
Probablement la personne de notre gentilhomme, vêtu d’ailleurs assez
simplement, comme nous l’avons dit, ne lui inspira pas grand respect,
car il répondit dédaigneusement: