— Eh bien! mon cher, le roi l’a refusée au protégé de Monsieur pour la

donner au chevalier d’Artagnan, à un cadet de Gascogne qui a traîné

l’épée trente ans dans les antichambres.

— Pardon, monsieur, si je vous arrête, dit Raoul en lançant un regard

plein de sévérité à de Wardes; mais vous me faites l’effet de ne pas

connaître celui dont vous parlez.

— Je ne connais pas M. d’Artagnan! Eh! mon Dieu! qui donc ne le connaît

pas?

— Ceux qui le connaissent, monsieur, reprit Raoul avec plus de calme

et de froideur, sont tenus de dire que, s’il n’est pas aussi bon

gentilhomme que le roi, ce qui n’est point sa faute, il égale tous

les rois du monde en courage et en loyauté. Voilà mon opinion à moi,

monsieur, et Dieu merci! je connais M. d’Artagnan depuis ma naissance.

De Wardes allait répliquer, mais de Guiche l’interrompit.

Chapitre LXXXII — Le portrait de Madame

La discussion allait s’aigrir, de Guiche l’avait parfaitement compris.

En effet, il y avait dans le regard de Bragelonne quelque chose

d’instinctivement hostile.

Il y avait dans celui de de Wardes quelque chose comme un calcul

d’agression. Sans se rendre compte des divers sentiments qui agitaient

ses deux amis, de Guiche songea à parer le coup qu’il sentait prêt à

être porté par l’un ou l’autre et peut-être par tous les deux.

— Messieurs, dit-il, nous devons nous quitter, il faut que je passe

chez Monsieur. Prenons nos rendez-vous: toi, de Wardes, viens avec moi

au Louvre; toi, Raoul, demeure le maître de la maison, et comme tu es

le conseil de tout ce qui se fait ici, tu donneras le dernier coup

d’œil à mes préparatifs de départ.

Raoul, en homme qui ne cherche ni ne craint une affaire, fit de la tête

un signe d’assentiment, et s’assit sur un banc au soleil.

— C’est bien, dit de Guiche, reste là, Raoul, et fais-toi montrer les

deux chevaux que je viens d’acheter; tu me diras ton sentiment, car je

ne les ai achetés qu’à la condition que tu ratifierais le marché. À

propos, pardon! j’oubliais de te demander des nouvelles de M. le comte

de La Fère. Et tout en prononçant ces derniers mots, il observait de

Wardes et essayait de saisir l’effet que produirait sur lui le nom du

père de Raoul.

— Merci, répondit le jeune homme. M. le comte se porte bien.

Un éclair de haine passa dans les yeux de de Wardes. De Guiche ne parut

pas remarquer cette lueur funèbre, et allant donner une poignée de main

à Raoul:

— C’est convenu, n’est-ce pas, Bragelonne, dit-il, tu viens nous

rejoindre dans la cour du Palais-Royal?

Puis, faisant signe de le suivre à de Wardes, qui se balançait tantôt

sur un pied, tantôt sur l’autre.

— Nous partons, dit-il; venez, monsieur Malicorne.

Ce nom fit tressaillir Raoul.

Il lui sembla qu’il avait déjà entendu prononcer ce nom une fois; mais

il ne put se rappeler dans quelle occasion.

Tandis qu’il cherchait, moitié rêveur, moitié irrité de sa conversation

avec de Wardes, les trois jeunes gens s’acheminaient vers le

Palais-Royal, où logeait Monsieur.

Malicorne comprit deux choses.

La première, c’est que les jeunes gens avaient quelque chose à se dire.

La seconde, c’est qu’il ne devait pas marcher sur le même rang qu’eux.

Il demeura en arrière.

— Êtes-vous fou? dit de Guiche à son compagnon, lorsqu’ils eurent fait

quelques pas hors de l’hôtel de Grammont; vous attaquez M. d’Artagnan,

et cela devant Raoul!

— Eh bien! après? fit de Wardes.

— Comment, après?

— Sans doute: est-il défendu d’attaquer M. d’Artagnan?

— Mais vous savez bien que M. d’Artagnan fait le quart de ce tout si

glorieux et si redoutable qu’on appelait les Mousquetaires.

— Soit; mais je ne vois pas pourquoi cela peut m’empêcher de haïr M.

d’Artagnan.

— Que vous a-t-il fait?

— Oh! à moi, rien.

— Alors, pourquoi le haïr?

— Demandez cela à l’ombre de mon père.

— En vérité, mon cher de Wardes, vous m’étonnez: M. d’Artagnan n’est

point de ces hommes qui laissent derrière eux une inimitié sans apurer

leur compte. Votre père, m’a-t-on dit, était de son côté haut la main.

Or, il n’est si rudes inimitiés qui ne se lavent dans le sang d’un bon

et loyal coup d’épée.

— Que voulez-vous, cher ami, cette haine existait entre mon père et M.

d’Artagnan; il m’a, tout enfant, entretenu de cette haine, et c’est un

legs particulier qu’il m’a laissé au milieu de son héritage.

— Et cette haine avait pour objet M. d’Artagnan seul?

— Oh! M. d’Artagnan était trop bien incorporé dans ses trois amis pour

que le trop-plein n’en rejaillît pas sur eux; elle est de mesure,

croyez-moi, à ce que les autres, le cas échéant, n’aient point à se

plaindre de leur part.

De Guiche avait les yeux fixés sur de Wardes; il frissonna en voyant le

pâle sourire du jeune homme. Quelque chose comme un pressentiment fît

tressaillir sa pensée; il se dit que le temps était passé des grands

coups d’épée entre gentilshommes, mais que la haine, en s’extravasant

au fond du cœur, au lieu de se répandre au-dehors, n’en était pas moins

de la haine; que parfois le sourire était aussi sinistre que la menace

et qu’en un mot, enfin, après les pères, qui s’étaient haïs avec le

cœur et combattus avec le bras, viendraient les fils; qu’eux aussi se

haïraient avec le cœur, mais qu’ils ne se combattraient plus qu’avec

l’intrigue ou la trahison. Or, comme ce n’était point Raoul qu’il

soupçonnait de trahison ou d’intrigue, ce fut pour Raoul que de Guiche

frissonna. Mais tandis que ces sombres pensées obscurcissaient le front

de de Guiche, de Wardes était redevenu complètement maître de lui-même.

— Au reste, dit-il, ce n’est pas que j’en veuille personnellement à M.

de Bragelonne, je ne le connais pas.

— En tout cas, de Wardes, dit de Guiche avec une certaine sévérité,

n’oubliez pas une chose, c’est que Raoul est le meilleur de mes amis.

De Wardes s’inclina.

La conversation en demeura là, quoique de Guiche fît tout ce qu’il

put pour lui tirer son secret du cœur; mais de Wardes avait sans

doute résolu de n’en pas dire davantage, et il demeura impénétrable.

De Guiche se promit d’avoir plus de satisfaction avec Raoul. Sur ces

entrefaites, on arriva au Palais-Royal, qui était entouré d’une foule

de curieux.

La maison de Monsieur attendait ses ordres pour monter à cheval et

faire escorte aux ambassadeurs chargés de ramener la jeune princesse.

Ce luxe de chevaux, d’armes et de livrées compensait en ce temps-là,

grâce au bon vouloir des peuples et aux traditions de respectueux

attachement pour les rois, les énormes dépenses couvertes par l’impôt.

Mazarin avait dit: «Laissez-les chanter, pourvu qu’ils paient.» Louis

XIV disait: «Laissez-les voir.» La vue avait remplacé la voix: on

pouvait encore regarder, mais on ne pouvait plus chanter.

M. de Guiche laissa de Wardes et Malicorne au pied du grand escalier;

mais lui, qui partageait la faveur de Monsieur avec le chevalier de

Lorraine, qui lui faisait les blanches dents, mais ne pouvait le

souffrir, il monta droit chez Monsieur.

Il trouva le jeune prince qui se mirait en se posant du rouge.

Dans l’angle du cabinet, sur des coussins, M. le chevalier de Lorraine

était étendu, venant de faire friser ses longs cheveux blonds, avec

lesquels il jouait comme eût fait une femme.

Le prince se retourna au bruit, et, apercevant le comte:

— Ah! c’est toi, Guiche, dit-il; viens ça et dis-moi la vérité.

— Oui, monseigneur, vous savez que c’est mon défaut.

— Figure-toi, Guiche, que ce méchant chevalier me fait de la peine.

Le chevalier haussa les épaules.

— Et comment cela? demanda de Guiche. Ce n’est pas l’habitude de M. le

chevalier.

— Eh bien! il prétend, continua le prince, il prétend que Mlle

Henriette est mieux comme femme que je ne suis comme homme.

— Prenez garde, monseigneur, dit de Guiche en fronçant le sourcil, vous

m’avez demandé la vérité.

— Oui, dit Monsieur presque en tremblant.

— Eh bien! je vais vous la dire.

— Ne te hâte pas, Guiche, s’écria le prince, tu as le temps;

regarde-moi avec attention et rappelle-toi bien Madame; d’ailleurs,

voici son portrait; tiens.

Et il lui tendit la miniature, du plus fin travail. De Guiche prit le

portrait et le considéra longtemps.

— Sur ma foi, dit-il, voilà, monseigneur, une adorable figure.

— Mais regarde-moi à mon tour, regarde-moi donc, s’écria le prince

essayant de ramener à lui l’attention du comte, absorbée tout entière

par le portrait.

— En vérité, c’est merveilleux! murmura de Guiche.

— Eh! ne dirait-on pas, continua Monsieur, que tu n’as jamais vu cette

petite fille.

— Je l’ai vue, monseigneur, c’est vrai, mais il y a cinq ans de cela,

et il s’opère de grands changements entre une enfant de douze ans et

une jeune fille de dix-sept.

— Enfin, ton opinion, dis-la; parle, voyons!

— Mon opinion est que le portrait doit être flatté, monseigneur.

— Oh! d’abord, oui, dit le prince triomphant, il l’est certainement;

mais enfin suppose qu’il ne soit point flatté, et dis-moi ton avis.

— Monseigneur, Votre Altesse est bien heureuse d’avoir une si charmante

fiancée.

— Soit, c’est ton avis sur elle; mais sur moi?

— Mon avis, monseigneur, est que vous êtes beaucoup trop beau pour un

homme.

Le chevalier de Lorraine se mit à rire aux éclats.

Monseigneur comprit tout ce qu’il y avait de sévère pour lui dans

l’opinion du comte de Guiche.

Il fronça le sourcil.

— J’ai des amis peu bienveillants, dit-il.

De Guiche regarda encore le portrait; mais après quelques secondes de

contemplation, le rendant avec effort à Monsieur:

— Décidément, dit-il, monseigneur, j’aimerais mieux contempler dix fois

Votre Altesse qu’une fois de plus Madame.

Sans doute le chevalier vit quelque chose de mystérieux dans ces

paroles qui restèrent incomprises du prince, car il s’écria:

— Eh bien! mariez-vous donc!

Monsieur continua à se mettre du rouge; puis, quand il eut fini, il

regarda encore le portrait, puis se mira dans la glace et sourit. Sans

doute il était satisfait de la comparaison.

— Au reste, tu es bien gentil d’être venu, dit-il à de Guiche; je

craignais que tu ne partisses sans venir me dire adieu.

— Monseigneur me connaît trop pour croire que j’eusse commis une

pareille inconvenance.

— Et puis tu as bien quelque chose à me demander avant de quitter Paris?

— Eh bien! Votre Altesse a deviné juste; j’ai, en effet, une requête à

lui présenter.

— Bon! parle.

Le chevalier de Lorraine devint tout yeux et tout oreilles; il lui

semblait que chaque grâce obtenue par un autre était un vol qui lui

était fait.

Et comme de Guiche hésitait:

— Est-ce de l’argent? demanda le prince. Cela tomberait à merveille,

je suis richissime; M. le surintendant des finances m’a fait remettre

cinquante mille pistoles.

— Merci à Votre Altesse; mais il ne s’agit pas d’argent.

— Et de quoi s’agit-il? Voyons.

— D’un brevet de fille d’honneur.

— Tudieu! Guiche, quel protecteur tu fais, dit le prince avec dédain;

ne me parleras-tu donc jamais que de péronnelles?

Le chevalier de Lorraine sourit; il savait que c’était déplaire à

Monseigneur que de protéger les dames.

— Monseigneur, dit le comte, ce n’est pas moi qui protège directement

la personne dont je viens de vous parler; c’est un de mes amis.

— Ah! c’est différent; et comment se nomme la protégée de ton ami?

— Mlle de La Baume Le Blanc de La Vallière, déjà fille d’honneur de

Madame douairière.

— Fi! une boiteuse, dit le chevalier de Lorraine en s’allongeant sur

son coussin.

— Une boiteuse! répéta le prince. Madame aurait cela sous les yeux? Ma

foi, non, ce serait trop dangereux pour ses grossesses.

Le chevalier de Lorraine éclata de rire.

— Monsieur le chevalier, dit de Guiche, ce que vous faites là n’est

point généreux; je sollicite et vous me nuisez.

— Ah! pardon, monsieur le comte, dit le chevalier de Lorraine inquiet

du ton avec lequel le comte avait accentué ses paroles, telle n’était

pas mon intention, et, au fait, je crois que je confonds cette

demoiselle avec une autre.

— Assurément, et je vous affirme, moi, que vous confondez.

— Voyons, y tiens-tu beaucoup, Guiche? demanda le prince.

— Beaucoup, monseigneur.

— Eh bien! accordé; mais ne demande plus de brevet, il n’y a plus de

place.

— Ah! s’écria le chevalier, midi déjà; c’est l’heure fixée pour le

départ.

— Vous me chassez, monsieur? demanda de Guiche.

— Oh! comte, comme vous me maltraitez aujourd’hui! répondit

affectueusement le chevalier.

— Pour Dieu! comte; pour Dieu! chevalier, dit Monsieur, ne vous

disputez donc pas ainsi: ne voyez-vous pas que cela me fait de la peine?

— Ma signature? demanda de Guiche.

— Prends un brevet dans ce tiroir, et donne-le-moi.

De Guiche prit le brevet indiqué d’une main, et de l’autre présenta à

Monsieur une plume toute trempée dans l’encre.

Le prince signa.

— Tiens, dit-il en lui rendant le brevet; mais c’est à une condition.

— Laquelle?

— C’est que tu feras ta paix avec le chevalier.

— Volontiers, dit de Guiche.

Et il tendit la main au chevalier avec une indifférence qui ressemblait

à du mépris.

— Allez, comte, dit le chevalier sans paraître aucunement remarquer le

dédain du comte; allez, et ramenez-nous une princesse qui ne jase pas

trop avec son portrait.

— Oui, pars et fais diligence… À propos, qui emmènes-tu?

— Bragelonne et de Wardes.

— Deux braves compagnons.

— Trop braves, dit le chevalier; tâchez de les ramener tous deux, comte.

— Vilain cœur! murmura de Guiche; il flaire le mal partout et avant

tout.

Puis, saluant Monsieur, il sortit.

En arrivant sous le vestibule, il éleva en l’air le brevet tout signé.

Malicorne se précipita et le reçut tout tremblant de joie. Mais, après

l’avoir reçu, de Guiche s’aperçut qu’il attendait quelque chose encore.

— Patience, monsieur, patience, dit-il à son client; mais M. le

chevalier était là et j’ai craint d’échouer si je demandais trop à la

fois. Attendez donc à mon retour. Adieu!

— Adieu, monsieur le comte; mille grâces, dit Malicorne.

— Et envoyez-moi Manicamp. À propos, est-ce vrai, monsieur, que Mlle de

La Vallière est boiteuse?

Au moment où il prononçait ces mots, un cheval s’arrêtait derrière lui.

Il se retourna et vit pâlir Bragelonne, qui entrait au moment même dans

la cour.

Le pauvre amant avait entendu. Il n’en était pas de même de Malicorne,

qui était déjà hors de la portée de la voix.

«Pourquoi parle-t-on ici de Louise? se demanda Raoul; oh! qu’il

n’arrive jamais à ce de Wardes, qui sourit là-bas, de dire un mot

d’elle devant moi!»

— Allons, allons, messieurs! cria le comte de Guiche, en route.

En ce moment, le prince, dont la toilette était terminée parut à la

fenêtre.

Toute l’escorte le salua de ses acclamations, et dix minutes après,

bannières, écharpes et plumes flottaient à l’ondulation du galop des

coursiers.

Chapitre LXXXIII — Au Havre

Toute cette cour, si brillante, si gaie, si animée de sentiments

divers, arriva au Havre quatre jours après son départ de Paris. C’était

vers les cinq heures du soir; on n’avait encore aucune nouvelle de

Madame. On chercha des logements; mais dès lors commença une grande

confusion parmi les maîtres, de grandes querelles parmi les laquais.

Au milieu de tout ce conflit, le comte de Guiche crut reconnaître

Manicamp. C’était en effet lui qui était venu; mais comme Malicorne

s’était accommodé de son plus bel habit, il n’avait pu trouver, lui, à

racheter qu’un habit de velours violet brodé d’argent.

De Guiche le reconnut autant à son habit qu’à son visage.

Il avait vu très souvent à Manicamp cet habit violet, sa dernière

ressource. Manicamp se présenta au comte sous une voûte de flambeaux

qui incendiaient plutôt qu’ils n’illuminaient le porche par lequel on

entrait au Havre, et qui était situé près de la tour de François Ier.

Le comte, en voyant la figure attristée de Manicamp, ne put s’empêcher

de rire.

— Eh! mon pauvre Manicamp, dit-il, comme te voilà violet; tu es donc en

deuil?

— Je suis en deuil, oui, répondit Manicamp.

— De qui ou de quoi?

— De mon habit bleu et or, qui a disparu, et à la place duquel je n’ai

plus trouvé que celui-ci; et encore m’a-t-il fallu économiser à force

pour le racheter.

— Vraiment?

— Pardieu! étonne-toi de cela; tu me laisses sans argent.

— Enfin, te voilà, c’est le principal.

— Par des routes exécrables.

— Où es-tu logé?

— Logé?

— Oui.

— Mais je ne suis pas logé.

De Guiche se mit à rire.

— Alors, où logeras-tu?

— Où tu logeras.

— Alors, je ne sais pas.

— Comment, tu ne sais pas?

— Sans doute; comment veux-tu que je sache où je logerai?

— Tu n’as donc pas retenu un hôtel?

— Moi?

— Toi ou Monsieur?

— Nous n’y avons pensé ni l’un ni l’autre. Le Havre est grand, je

suppose, et pourvu qu’il y ait une écurie pour douze chevaux et une

maison propre dans un bon quartier.

— Oh! il y a des maisons très propres.

— Eh bien! alors…

— Mais pas pour nous.

— Comment, pas pour nous? Et pour qui?

— Pour les Anglais, parbleu!

— Pour les Anglais?

— Oui, elles sont toutes louées.

— Par qui?

— Par M. de Buckingham.

— Plaît-il? fit de Guiche, à qui ce mot fit dresser l’oreille.

— Eh! oui, mon cher, par M. de Buckingham. Sa Grâce s’est fait précéder

d’un courrier; ce courrier est arrivé depuis trois jours, et il a

retenu tous les logements logeables qui se trouvaient dans la ville.

— Voyons, voyons, Manicamp, entendons-nous.

— Dame! ce que je te dis là est clair, ce me semble.

— Mais M. de Buckingham n’occupe pas tout Le Havre, que diable?

— Il ne l’occupe pas, c’est vrai, puisqu’il n’est pas encore débarqué;

mais, une fois débarqué, il l’occupera.

— Oh! oh!

— On voit bien que tu ne connais pas les Anglais, toi; ils ont la rage

d’accaparer.

— Bon! un homme qui a toute une maison s’en contente et n’en prend pas

deux.

— Oui, mais deux hommes?

— Soit, deux maisons; quatre, six, dix, si tu veux; mais il y a cent

maisons au Havre?

— Eh bien! alors, elles sont louées toutes les cent.

— Impossible!

— Mais, entêté que tu es, quand je te dis que M. de Buckingham a loué

toutes les maisons qui entourent celle où doit descendre Sa Majesté la

reine douairière d’Angleterre et la princesse sa fille.

— Ah! par exemple, voilà qui est particulier, dit de Wardes en

caressant le cou de son cheval.

— C’est ainsi, monsieur.

— Vous en êtes bien sûr, monsieur de Manicamp?

Et, en faisant cette question, il regardait sournoisement de Guiche,

comme pour l’interroger sur le degré de confiance qu’on pouvait avoir

dans la raison de son ami.

Pendant ce temps, la nuit était venue, et les flambeaux, les pages,

les laquais, les écuyers, les chevaux et les carrosses encombraient

la porte et la place, les torches se reflétaient dans le chenal

qu’emplissait la marée montante, tandis que, de l’autre côté de

la jetée, on apercevait mille figures curieuses de matelots et de

bourgeois qui cherchaient à ne rien perdre du spectacle.

Pendant toutes ces hésitations, Bragelonne, comme s’il y eût été

étranger, se tenait à cheval un peu en arrière de de Guiche, et

regardait les jeux de la lumière qui montaient dans l’eau, en même

temps qu’il respirait avec délices le parfum salin de la vague qui

roule bruyante sur les grèves, les galets et l’algue, et jette à l’air

son écume, à l’espace son bruit.

— Mais, enfin, s’écria de Guiche, quelle raison M. de Buckingham a-t-il

eue pour faire cette provision de logements?

— Oui, demanda de Wardes, quelle raison?

— Oh! une excellente, répondit Manicamp.

— Mais enfin, la connais-tu?

— Je crois la connaître.

— Parle donc.

— Penche-toi.

— Diable! cela ne peut se dire que tout bas?

— Tu en jugeras toi-même.

— Bon.

De Guiche se pencha.

— L’amour, dit Manicamp.

— Je ne comprends plus.

— Dis que tu ne comprends pas encore.

— Explique-toi.

— Eh bien! il passe pour certain, monsieur le comte, que Son Altesse

Royale Monsieur sera le plus infortuné des maris.

— Comment! le duc de Buckingham?…

— Ce nom porte malheur aux princes de la maison de France.

— Ainsi, le duc?…

— Serait amoureux fou de la jeune Madame, à ce qu’on assure, et ne

voudrait point que personne approchât d’elle, si ce n’est lui.

De Guiche rougit.

— Bien! bien! merci, dit-il en serrant la main de Manicamp. Puis, se

relevant:

— Pour l’amour de Dieu! dit-il à Manicamp, fais en sorte que ce projet

du duc de Buckingham n’arrive pas à des oreilles françaises, ou sinon,

Manicamp, il reluira au soleil de ce pays des épées qui n’ont pas peur

de la trempe anglaise.

— Après tout, dit Manicamp, cet amour ne m’est point prouvé à moi, et

n’est peut-être qu’un conte.

— Non, dit de Guiche, ce doit être la vérité.

Et malgré lui, les dents du jeune homme se serraient.

— Eh bien! après tout, qu’est-ce que cela te fait à toi? qu’est-ce

que cela me fait, à moi, que Monsieur soit ce que le feu roi fût?

Buckingham père, pour la reine; Buckingham fils, pour la jeune Madame;

rien, pour tout le monde.

— Manicamp! Manicamp!

— Eh! que diable! c’est un fait ou tout au moins un dire.

— Silence! dit le comte.

— Et pourquoi silence? dit de Wardes: c’est un fait fort honorable

pour la nation française. N’êtes-vous point de mon avis, monsieur de

Bragelonne?

— Quel fait? demanda tristement Bragelonne.

— Que les Anglais rendent ainsi hommage à la beauté de vos reines et de

vos princesses.

— Pardon, je ne suis pas à ce que l’on dit, et je vous demanderai une

explication.

— Sans doute, il a fallu que M. de Buckingham père vînt à Paris pour

que Sa Majesté le roi Louis XIII s’aperçût que sa femme était une des

plus belles personnes de la cour de France; il faut maintenant que M.

de Buckingham fils consacre à son tour, par l’hommage qu’il lui rend,

la beauté d’une princesse de sang français. Ce sera désormais un brevet

de beauté que d’avoir inspiré un amour d’outre-mer.

— Monsieur, répondit Bragelonne, je n’aime pas à entendre plaisanter

sur ces matières. Nous autres gentilshommes, nous sommes les gardiens

de l’honneur des reines et des princesses. Si nous rions d’elles, que

feront les laquais?

— Oh! oh! monsieur, dit de Wardes, dont les oreilles rougirent, comment

dois-je prendre cela?

— Prenez-le comme il vous plaira, monsieur, répondit froidement

Bragelonne.

— Bragelonne! Bragelonne! murmura de Guiche.

— Monsieur de Wardes! s’écria Manicamp voyant le jeune homme pousser

son cheval du côté de Raoul.

— Messieurs! Messieurs! dit de Guiche, ne donnez pas un pareil exemple

en public, dans la rue. De Wardes, vous avez tort.

— Tort! en quoi? Je vous le demande.

— Tort en ce que vous dites toujours du mal de quelque chose ou de

quelqu’un, répliqua Raoul avec son implacable sang-froid.

— De l’indulgence, Raoul, fit tout bas de Guiche.

— Et ne vous battez pas avant de vous être reposés; vous ne feriez rien

qui vaille, dit Manicamp.

— Allons! allons! dit de Guiche, en avant, messieurs, en avant!

Et là-dessus, écartant les chevaux et les pages, il se fit une route

jusqu’à la place au milieu de la foule, attirant après lui tout le

cortège des Français. Une grande porte donnant sur une cour était

ouverte; de Guiche entra dans cette cour; Bragelonne, de Wardes,

Manicamp et trois ou quatre autres gentilshommes l’y suivirent.

Là se tint une espèce de conseil de guerre; on délibéra sur le

moyen qu’il fallait employer pour sauver la dignité de l’ambassade.

Bragelonne conclut pour que l’on respectât le droit de priorité.

De Wardes proposa de mettre la ville à sac. Cette proposition parut

un peu vive à Manicamp. Il proposa de dormir d’abord: c’était le plus

sage. Malheureusement, pour suivre son conseil, il ne manquait que deux

choses: une maison et des lits.

De Guiche rêva quelque temps; puis, à haute voix:

— Qui m’aime me suive, dit-il.

— Les gens aussi? demanda un page qui s’était approché du groupe.

— Tout le monde! s’écria le fougueux jeune homme. Allons Manicamp,

conduis-nous à la maison que Son Altesse Madame doit occuper.

Sans rien deviner des projets du comte, ses amis le suivirent, escortés

d’une foule de peuple dont les acclamations et la joie formaient un

présage heureux pour le projet encore inconnu que poursuivait cette

ardente jeunesse.

Le vent soufflait bruyamment du port et grondait par lourdes rafales.

Chapitre LXXXIV — En mer

Le jour suivant se leva un peu plus calme, quoique le vent soufflât

toujours.

Cependant le soleil s’était levé dans un de ces nuages rouges découpant

ses rayons ensanglantés sur la crête des vagues noires. Du haut des

vigies, on guettait impatiemment. Vers onze heures du matin, un

bâtiment fut signalé: ce bâtiment arrivait à pleines voiles, deux

autres le suivaient à la distance d’un demi-nœud.

Ils venaient comme des flèches lancées par un vigoureux archer, et

cependant la mer était si grosse, que la rapidité de leur marche

n’ôtait rien aux mouvements du roulis qui couchait les navires tantôt à

droite, tantôt à gauche.

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 6 / 38 段