«Qui dort danse». Manicamp, réduit à cette extrémité de ne plus jouer
ou de ne plus danser de huit jours au moins, était donc fort triste. Il
attendait un usurier et vit entrer Malicorne.
Un cri de détresse lui échappa.
— Eh bien! dit-il d’un ton que rien ne pourrait rendre, c’est encore
vous, cher ami?
— Bon! vous êtes poli! dit Malicorne.
— Ah! voyez-vous, c’est que j’attendais de l’argent, et, au lieu
d’argent, vous arrivez.
— Et si je vous en apportais, de l’argent?
— Oh! alors, c’est autre chose. Soyez le bienvenu, cher ami.
Et il tendit la main, non pas à la main de Malicorne, mais à sa bourse.
Malicorne fit semblant de s’y tromper et lui donna la main.
— Et l’argent? fit Manicamp.
— Mon cher ami, si vous voulez l’avoir, gagnez-le.
— Que faut-il faire pour cela?
— Le gagner, parbleu!
— Et de quelle façon?
— Oh! c’est rude, je vous en avertis!
— Diable!
— II faut quitter le lit et aller trouver sur-le-champ M. le comte de
Guiche.
— Moi, me lever? fit Manicamp en se détirant voluptueusement dans son
lit. Oh! non pas.
— Vous avez donc vendu tous vos habits?
— Non, il m’en reste un, le plus beau même, mais j’attends acheteur.
— Et des chausses?
— Il me semble que vous les voyez sur cette chaise.
— Eh bien! puisqu’il vous reste des chausses et un pourpoint, chaussez
les unes et endossez l’autre, faites seller un cheval et mettez-vous en
chemin.
— Point du tout.
— Pourquoi cela?
— Morbleu! vous ne savez donc pas que M. de Guiche est à Étampes?
— Non, je le croyais à Paris, moi; vous n’aurez que quinze lieues à
faire au lieu de trente.
— Vous êtes charmant! Si je fais quinze lieues avec mon habit, il ne
sera plus mettable, et, au lieu de le vendre trente pistoles, je serai
obligé de le donner pour quinze.
— Donnez-le pour ce que vous voudrez, mais il me faut une seconde
commission de fille d’honneur.
— Bon! pour qui? La Montalais est donc double?
— Méchant homme! c’est vous qui l’êtes. Vous engloutissez deux
fortunes: la mienne et celle de M. le comte de Guiche.
— Vous pourriez bien dire celle de M. de Guiche et la vôtre.
— C’est juste, à tout seigneur tout honneur; mais j’en reviens à mon
brevet.
— Et vous avez tort.
— Prouvez-moi cela.
— Mon ami, il n’y aura que douze filles d’honneur pour Madame; j’ai
déjà obtenu pour vous ce que douze cents femmes se disputent, et pour
cela, il m’a fallu déployer une diplomatie…
— Oui, je sais que vous avez été héroïque, cher ami.
— On sait les affaires, dit Manicamp.
— À qui le dites-vous! Aussi, quand je serai roi, je vous promets une
chose.
— Laquelle? de vous appeler Malicorne Ier?
— Non, de vous faire surintendant de mes finances; mais ce n’est point
de cela qu’il s’agit.
— Malheureusement.
— Il s’agit de me procurer une seconde charge de fille d’honneur.
— Mon ami, vous me promettriez le ciel que je ne me dérangerais pas
dans ce moment-ci.
Malicorne fit sonner sa poche.
— Il y a là vingt pistoles, dit Malicorne.
— Et que voulez-vous faire de vingt pistoles, mon Dieu?
— Eh! dit Malicorne un peu fâché, quand ce ne serait que pour les
ajouter aux cinq cents que vous me devez déjà!
— Vous avez raison, reprit Manicamp en tendant de nouveau la main, et
sous ce point de vue je puis les accepter. Donnez-les moi.
— Un instant, que diable! il ne s’agit pas seulement de tendre la main;
si je vous donne les vingt pistoles, aurai-je le brevet?
— Sans doute.
— Bientôt?
— Aujourd’hui.
— Oh! prenez garde, monsieur de Manicamp! vous vous engagez beaucoup,
et je ne vous en demande pas si long. Trente lieues en un jour, c’est
trop, et vous vous tueriez.
— Pour obliger un ami, je ne trouve rien d’impossible.
— Vous êtes héroïque.
— Où sont les vingt pistoles?
— Les voici, fit Malicorne en les montrant.
— Bien.
— Mais, mon cher monsieur Manicamp, vous allez les dévorer rien qu’en
chevaux de poste.
— Non pas; soyez tranquille.
— Pardonnez-moi.
— Quinze lieues d’ici à Étampes…
— Quatorze.
— Soit; quatorze lieues font sept postes; à vingt sous la poste,
sept livres; sept livres de courrier, quatorze; autant pour revenir,
vingt-huit; coucher et souper autant; c’est une soixantaine de livres
que vous coûtera cette complaisance.
Manicamp s’allongea comme un serpent dans son lit, et fixant ses deux
grands yeux sur Malicorne:
— Vous avez raison, dit-il, je ne pourrais pas revenir avant demain.
Et il prit les vingt pistoles.
— Alors, partez.
— Puisque je ne pourrai revenir que demain, nous avons le temps.
— Le temps de quoi faire?
— Le temps de jouer.
— Que voulez-vous jouer?
— Vos vingt pistoles, pardieu!
— Non pas, vous gagnerez toujours.
— Je vous les gage, alors.
— Contre quoi!
— Contre vingt autres.
— Et quel sera l’objet du pari?
— Voici. Nous avons dit quatorze lieues pour aller à Étampes.
— Oui.
— Quatorze lieues pour revenir.
— Oui.
— Par conséquent vingt-huit lieues.
— Sans doute.
— Pour ces vingt-huit lieues, vous m’accordez bien quatorze heures?
— Je vous les accorde.
— Une heure pour trouver le comte de Guiche?
— Soit.
— Et une heure pour lui faire écrire la lettre à Monsieur?
— À merveille.
— Seize heures en tout.
— Vous comptez comme M. Colbert.
— Il est midi?
— Et demi.
— Tiens! vous avez une belle montre.
— Vous disiez?… fit Malicorne en remettant sa montre dans son gousset.
— Ah! c’est vrai; je vous offrais de vous gagner vingt pistoles contre
celles que vous m’avez prêtées, que vous aurez la lettre du comte de
Guiche dans…
— Dans combien?
— Dans huit heures.
— Avez-vous un cheval ailé?
— Cela me regarde. Pariez-vous toujours?
— J’aurai la lettre du comte dans huit heures?
— Oui.
— Signée?
— Oui.
— En main?
— En main.
— Eh bien, soit! je parie, dit Malicorne, curieux de savoir comment son
vendeur d’habits se tirerait de là.
— Est-ce dit?
— C’est dit.
— Passez-moi la plume, l’encre et le papier.
— Voici.
— Ah!
Manicamp se souleva avec un soupir, et s’accoudant sur son bras gauche,
de sa plus belle écriture il traça les lignes suivantes: «Bon pour
une charge de fille d’honneur de Madame que M. le comte de Guiche se
chargera d’obtenir à première vue. De Manicamp.» Ce travail pénible
accompli, Manicamp se recoucha tout de son long.
— Eh bien? demanda Malicorne, qu’est-ce que cela veut dire?
— Cela veut dire que si vous êtes pressé d’avoir la lettre du comte de
Guiche pour Monsieur, j’ai gagné mon pari.
— Comment cela?
— C’est limpide, ce me semble; vous prenez ce papier.
— Oui.
— Vous partez à ma place.
— Ah!
— Vous lancez vos chevaux à fond de train.
— Bon!
— Dans six heures, vous êtes à Étampes; dans sept heures, vous avez la
lettre du comte, et j’ai gagné mon pari sans avoir bougé de mon lit, ce
qui m’accommode tout à la fois et vous aussi, j’en suis bien sûr.
— Décidément, Manicamp, vous êtes un grand homme.
— Je le sais bien.
— Je pars donc pour Étampes.
— Vous partez.
— Je vais trouver le comte de Guiche avec ce bon.
— Il vous en donne un pareil pour Monsieur.
— Je pars pour Paris.
— Vous allez trouver Monsieur avec le bon du comte de Guiche.
— Monsieur approuve.
— À l’instant même.
— Et j’ai mon brevet.
— Vous l’avez.
— Ah!
— J’espère que je suis gentil, hein?
— Adorable!
— Merci.
— Vous faites donc du comte de Guiche tout ce que vous voulez, mon cher
Manicamp?
— Tout, excepté de l’argent.
— Diable! l’exception est fâcheuse; mais enfin, si au lieu de lui
demander de l’argent, vous lui demandiez…
— Quoi?
— Quelque chose d’important.
— Qu’appelez-vous important?
— Enfin, si un de vos amis vous demandait un service?
— Je ne le lui rendrais pas.
— Égoïste!
— Ou du moins je lui demanderais quel service il me rendra en échange.
— À la bonne heure! Eh bien! cet ami vous parle.
— C’est vous, Malicorne?
— C’est moi.
— Ah çà! vous êtes donc bien riche?
— J’ai encore cinquante pistoles.
— Juste la somme dont j’ai besoin. Où sont ces cinquante pistoles?
— Là, dit Malicorne en frappant sur son gousset.
— Alors, parlez, mon cher; que vous faut-il?
Malicorne reprit l’encre, la plume et le papier, et présenta le tout à
Manicamp.
— Écrivez, lui dit-il.
— Dictez.
— «Bon pour une charge dans la maison de Monsieur.»
— Oh! fit Manicamp en levant la plume, une charge dans la maison de
Monsieur pour cinquante pistoles?
— Vous avez mal entendu, mon cher.
— Comment avez-vous dit?
— J’ai dit cinq cents.
— Et les cinq cents?
— Les voilà.
Manicamp dévora des yeux le rouleau; mais, cette fois, Malicorne le
tenait à distance.
— Ah! qu’en dites-vous? Cinq cents pistoles…
— Je dis que c’est pour rien, mon cher, dit Manicamp en reprenant la
plume, et que vous userez mon crédit; dictez.
Malicorne continua:
— «Que mon ami le comte de Guiche obtiendra de Monsieur pour mon ami
Malicorne.»
— Voilà, dit Manicamp.
— Pardon, vous avez oublié de signer.
— Ah! c’est vrai. Les cinq cents pistoles?
— En voilà deux cent cinquante.
— Et les deux cent cinquante autres?
— Quand je tiendrai ma charge.
Manicamp fit la grimace.
— En ce cas, rendez-moi la recommandation, dit-il.
— Pourquoi faire?
— Pour que j’y ajoute un mot.
— Un mot?
— Oui, un seul.
— Lequel?
— «Pressé.»
Malicorne rendit la recommandation: Manicamp ajouta le mot.
— Bon! fit Malicorne en reprenant le papier.
Manicamp se mit à compter les pistoles.
— Il en manque vingt, dit-il.
— Comment cela?
— Les vingt que j’ai gagnées.
— Où?
— En pariant que vous auriez la lettre du duc de Guiche dans huit
heures.
— C’est juste.
Et il lui donna les vingt pistoles.
Manicamp se mit à prendre son or à pleines mains et le fit pleuvoir en
cascades sur son lit.
— Voilà une seconde charge, murmurait Malicorne en faisant sécher son
papier, qui, au premier abord, paraît me coûter plus que la première;
mais…
Il s’arrêta, prit à son tour la plume, et écrivit à Montalais:
«Mademoiselle, annoncez à votre amie que sa commission ne peut tarder
à lui arriver; je pars pour la faire signer: c’est quatre-vingt-six
lieues que j’aurai faites pour l’amour de vous…»
Puis avec son sourire de démon, reprenant la phrase interrompue:
— Voilà, dit-il, une charge qui, au premier abord, paraît me coûter
plus cher que la première; mais… le bénéfice sera, je l’espère, dans la
proportion de la dépense, et Mlle de La Vallière me rapportera plus que
Mlle de Montalais, ou bien, ou bien, je ne m’appelle plus Malicorne.
Adieu, Manicamp.
Et il sortit.
Chapitre LXXXI — La cour de l’hôtel Grammont
Lorsque Malicorne arriva à Étampes, il apprit que le comte de Guiche
venait de partir pour Paris. Malicorne prit deux heures de repos et
s’apprêta à continuer son chemin.
Il arriva dans la nuit à Paris, descendit à un petit hôtel dont il
avait l’habitude lors de ses voyages dans la capitale, et le lendemain,
à huit heures, il se présenta à l’hôtel Grammont.
Il était temps que Malicorne arrivât.
Le comte de Guiche se préparait à faire ses adieux à Monsieur avant
de partir pour Le Havre, où l’élite de la noblesse française allait
chercher Madame à son arrivée d’Angleterre.
Malicorne prononça le nom de Manicamp, et fut introduit à l’instant
même. Le comte de Guiche était dans la cour de l’hôtel Grammont,
visitant ses équipages, que des piqueurs et des écuyers faisaient
passer en revue devant lui.
Le comte louait ou blâmait devant ses fournisseurs et ses gens les
habits, les chevaux et les harnais qu’on venait de lui apporter,
lorsque au milieu de cette importante occupation On lui jeta le nom de
Manicamp.
— Manicamp? s’écria-t-il. Qu’il entre, parbleu! qu’il entre!
Et il fit quatre pas vers la porte. Malicorne se glissa par cette porte
demi-ouverte, et regardant le comte de Guiche surpris de voir un visage
inconnu en place de celui qu’il attendait:
— Pardon, monsieur le comte, dit-il, mais je crois qu’on a fait erreur:
on vous a annoncé Manicamp lui-même, et ce n’est que son envoyé.
— Ah! ah! fit de Guiche un peu refroidi, et vous m’apportez?
— Une lettre, monsieur le comte.
Malicorne présenta le premier bon et observa le visage du comte.
Celui-ci lut et se mit à rire.
— Encore! dit-il, encore une fille d’honneur? Ah ça! mais ce drôle de
Manicamp protège donc toutes les filles d’honneur de France?
Malicorne salua.
— Et pourquoi ne vient-il pas lui-même? demanda-t-il.
— Il est au lit.
— Ah! diable! Il n’a donc pas d’argent?
De Guiche haussa les épaules.
— Mais qu’en fait-il donc, de son argent?
Malicorne fit un mouvement qui voulait dire que, sur cet article-là, il
était aussi ignorant que le comte.
— Alors qu’il use de son crédit, continua de Guiche.
— Ah! mais c’est que je crois une chose.
— Laquelle?
— C’est que Manicamp n’a de crédit qu’auprès de vous, monsieur le comte.
— Mais alors il ne se trouvera donc pas au Havre?
Autre mouvement de Malicorne.
— C’est impossible, et tout le monde y sera!
— J’espère, monsieur le comte, qu’il ne négligera point une si belle
occasion.
— Il devrait déjà être à Paris.
— Il prendra la traverse pour regagner le temps perdu.
— Et où est-il?
— À Orléans.
— Monsieur, dit de Guiche en saluant, vous me paraissez homme de bon
goût.
Malicorne avait l’habit de Manicamp.
Il salua à son tour.
— Vous me faites grand honneur, monsieur, dit-il.
— À qui ai-je le plaisir de parler?
— Je me nomme Malicorne, monsieur.
— Monsieur de Malicorne, comment trouvez-vous les fontes de ces
pistolets?
Malicorne était homme d’esprit; il comprit la situation.
D’ailleurs, le de mis avant son nom venait de l’élever à la hauteur de
celui qui lui parlait.
Il regarda les fontes en connaisseur, et, sans hésiter:
— Un peu lourdes, monsieur, dit-il.
— Vous voyez, fit de Guiche au sellier, Monsieur, qui est homme de
goût, trouve vos fontes lourdes: que vous avais-je dit tout à l’heure?
Le sellier s’excusa.
— Et ce cheval, qu’en dites-vous? demanda de Guiche. C’est encore une
emplette que je viens de faire.
— À la vue, il me paraît parfait, monsieur le comte; mais il faudrait
que je le montasse pour vous en dire mon avis.
— Eh bien! montez-le, monsieur de Malicorne, et faites-lui faire deux
ou trois fois le tour du manège.
La cour de l’hôtel était en effet disposée de manière à servir de
manège en cas de besoin.
Malicorne, sans embarras, assembla la bride et le bridon, prit la
crinière de la main gauche, plaça son pied à l’étrier, s’enleva et se
mit en selle. La première fois il fit faire au cheval le tour de la
cour au pas.
La seconde fois, au trot.
Et la troisième fois, au galop.
Puis il s’arrêta près du comte, mit pied à terre et jeta la bride aux
mains d’un palefrenier.
— Eh bien! dit le comte, qu’en pensez-vous, monsieur de Malicorne?
— Monsieur le comte, fit Malicorne, ce cheval est de race
mecklembourgeoise. En regardant si le mors reposait bien sur les
branches, j’ai vu qu’il prenait sept ans. C’est l’âge auquel il faut
préparer le cheval de guerre. L’avant-main est léger. Cheval à tête
plate, dit-on, ne fatigue jamais la main du cavalier. Le garrot est un
peu bas. L’avalement de la croupe me ferait douter de la pureté de la
race allemande. Il doit avoir du sang anglais. L’animal est droit sur
ses aplombs, mais il chasse au trot; il doit se couper. Attention à la
ferrure. Il est, au reste, maniable. Dans les voltes et les changements
de pied je lui ai trouvé les aides fines.
— Bien jugé, monsieur de Malicorne, fit le comte. Vous êtes connaisseur.
Puis, se retournant vers le nouvel arrivé:
— Vous avez là un habit charmant, dit de Guiche à Malicorne. Il ne
vient pas de province, je présume; on ne taille pas dans ce goût-là à
Tours ou à Orléans.
— Non, monsieur le comte, cet habit vient en effet de Paris.
— Oui, cela se voit… Mais retournons à notre affaire… Manicamp veut
donc faire une seconde fille d’honneur?
— Vous voyez ce qu’il vous écrit, monsieur le comte.
— Qui était la première déjà?
Malicorne sentit le rouge lui monter au visage.
— Une charmante fille d’honneur, se hâta-t-il de répondre, Mlle de
Montalais.
— Ah! ah! vous la connaissez, monsieur?
— Oui, c’est ma fiancée, ou à peu près.
— C’est autre chose, alors… Mille compliments! s’écria de Guiche, sur
les lèvres duquel voltigeait déjà une plaisanterie de courtisan, et que
ce titre de fiancée donné par Malicorne à Mlle de Montalais rappela au
respect des femmes.
— Et le second brevet, pour qui est-ce? demanda de Guiche. Est-ce pour
la fiancée de Manicamp?… En ce cas, je la plains. Pauvre fille! elle
aura pour mari un méchant sujet.
— Non, monsieur le comte… Le second brevet est pour Mlle La Baume Le
Blanc de La Vallière.
— Inconnue, fit de Guiche.
— Inconnue? oui, monsieur, fit Malicorne en souriant à son tour.
— Bon! je vais en parler à Monsieur. À propos, elle est demoiselle?
— De très bonne maison, fille d’honneur de Madame douairière.
— Très bien! Voulez-vous m’accompagner chez Monsieur?
— Volontiers, si vous me faites cet honneur.
— Avez-vous votre carrosse?
— Non, je suis venu à cheval.
— Avec cet habit?
— Non, monsieur; j’arrive d’Orléans en poste, et j’ai changé mon habit
de voyage contre celui-ci pour me présenter chez vous.
— Ah! c’est vrai, vous m’avez dit que vous arriviez d’Orléans.
Et il fourra, en la froissant, la lettre de Manicamp dans sa poche.
— Monsieur, dit timidement Malicorne, je crois que vous n’avez pas tout
lu.
— Comment, je n’ai pas tout lu?
— Non, il y avait deux billets dans la même enveloppe.
— Ah! ah! vous êtes sûr?
— Oh! très sûr.
— Voyons donc.
Et le comte rouvrit le cachet.
— Ah! fit-il, c’est, ma foi, vrai.
Et il déplia le papier qu’il n’avait pas encore lu.
— Je m’en doutais, dit-il, un autre bon pour une charge chez Monsieur;
oh! mais c’est un gouffre que ce Manicamp. Oh! le scélérat, il en fait
donc commerce?
— Non, monsieur le comte, il veut en faire don.
— À qui?
— À moi, monsieur.
— Mais que ne disiez-vous cela tout de suite, mon cher monsieur de
Mauvaise corne.
— Malicorne!
— Ah! pardon; c’est le latin qui me brouille, l’affreuse habitude des
étymologies. Pourquoi diantre fait-on apprendre le latin aux jeunes
gens de famille? _Mala_: mauvaise. Vous comprenez, c’est tout un. Vous me
pardonnez, n’est-ce pas, monsieur de Malicorne?
— Votre bonté me touche, monsieur; mais c’est une raison pour que je
vous dise une chose tout de suite.
— Quelle chose, monsieur?
— Je ne suis pas gentilhomme: j’ai bon cœur, un peu d’esprit, mais je
m’appelle Malicorne tout court.
— Eh bien! s’écria de Guiche en regardant la malicieuse figure de son
interlocuteur, vous me faites l’effet, monsieur, d’un aimable homme.
J’aime votre figure, monsieur Malicorne; il faut que vous ayez de
furieusement bonnes qualités pour avoir plu à cet égoïste de Manicamp.
Soyez franc, vous êtes quelque saint descendu sur la terre.
— Pourquoi cela?
— Morbleu! pour qu’il vous donne quelque chose. N’avez-vous pas dit
qu’il voulait vous faire don d’une charge chez le roi?
— Pardon, monsieur le comte; si j’obtiens cette charge, ce n’est point
lui qui me l’aura donnée, c’est vous.
— Et puis il ne vous l’aura peut-être pas donnée pour rien tout à fait?
— Monsieur le comte…
— Attendez donc: il y a un Malicorne à Orléans. Parbleu! c’est cela!
qui prête de l’argent à M. le prince.
— Je crois que c’est mon père, monsieur.
— Ah! voilà! M. le prince a le père, et cet affreux dévorateur de
Manicamp a le fils. Prenez garde, monsieur, je le connais; il vous
rongera, mordieu! jusqu’aux os.
— Seulement, je prête sans intérêt, moi, monsieur, dit en souriant
Malicorne.
— Je disais bien que vous étiez un saint ou quelque chose d’approchant,
monsieur Malicorne. Vous aurez votre charge ou j’y perdrai mon nom.
— Oh! monsieur le comte, quelle reconnaissance! dit Malicorne
transporté.
— Allons chez le prince, mon cher monsieur Malicorne, allons chez le
prince.
Et de Guiche se dirigea vers la porte en faisant signe à Malicorne de
le suivre.
Mais au moment où ils allaient en franchir le seuil, un jeune homme
apparut de l’autre côté.
C’était un cavalier de vingt-quatre à vingt-cinq ans, au visage pâle,
aux lèvres minces, aux yeux brillants, aux cheveux et aux sourcils
bruns.
— Eh! bonjour, dit-il tout à coup en repoussant pour ainsi dire Guiche
dans l’intérieur de la cour.
— Ah! ah! vous ici, de Wardes. Vous, botté, éperonné, et le fouet à la
main!
— C’est la tenue qui convient à un homme qui part pour Le Havre.
Demain, il n’y aura plus personne à Paris.
Et le nouveau venu salua cérémonieusement Malicorne, à qui son bel
habit donnait des airs de prince.
— M. Malicorne, dit de Guiche à son ami.
De Wardes salua.
— M. de Wardes, dit de Guiche à Malicorne.
Malicorne salua à son tour.
— Voyons, de Wardes, continua de Guiche, dites-nous cela, vous qui êtes
à l’affût de ces sortes de choses: quelles charges y a-t-il encore à
donner à la cour, ou plutôt dans la maison de Monsieur?
— Dans la maison de Monsieur? dit de Wardes en levant les yeux en l’air
pour chercher. Attendez donc… celle de grand écuyer, je crois.
— Oh! s’écria Malicorne, ne parlons point de pareils postes, monsieur;
mon ambition ne va pas au quart du chemin.
De Wardes avait le coup d’œil plus défiant que de Guiche, il devina
tout de suite Malicorne.
— Le fait est, dit-il en le toisant, que, pour occuper cette charge, il
faut être duc et pair.
— Tout ce que je demande, moi, dit Malicorne, c’est une charge très
humble; je suis peu et ne m’estime point au-dessus de ce que je suis.
— Monsieur Malicorne, que vous voyez, dit de Guiche à de Wardes, est un
charmant garçon qui n’a d’autre malheur que de ne pas être gentilhomme.
Mais, vous le savez, moi, je fais peu de cas de l’homme qui n’est que
gentilhomme.
— D’accord, dit de Wardes; mais seulement je vous ferai observer, mon
cher comte, que, sans qualité, on ne peut raisonnablement espérer
d’entrer chez Monsieur.
— C’est vrai, dit le comte, l’étiquette est formelle. Diable! diable!
nous n’avions pas pensé à cela.
— Hélas! voilà un grand malheur pour moi, dit Malicorne en pâlissant
légèrement, un grand malheur, monsieur le comte.
— Mais qui n’est pas sans remède, j’espère, répondit de Guiche.
— Pardieu! s’écria de Wardes, le remède est tout trouvé; on vous fera
gentilhomme, mon cher monsieur: Son Éminence le cardinal Mazarini ne
faisait pas autre chose du matin au soir.
— Paix, paix, de Wardes! dit le comte, pas de mauvaise plaisanterie;
ce n’est point entre nous qu’il convient de plaisanter de la sorte; la
noblesse peut s’acheter, c’est vrai, mais c’est un assez grand malheur
pour que les nobles n’en rient pas.
— Ma foi! tu es bien puritain, comme disent les Anglais.
— M. le vicomte de Bragelonne, annonça un valet dans la cour, comme il
eût fait dans un salon.
— Ah! cher Raoul, viens, viens donc. Tout botté aussi! tout éperonné
aussi! Tu pars donc?
Bragelonne s’approcha du groupe de jeunes gens, et salua de cet air
grave et doux qui lui était particulier. Son salut s’adressa surtout
à de Wardes, qu’il ne connaissait point, et dont les traits s’étaient
armés d’une étrange froideur en voyant apparaître Raoul.
— Mon ami, dit-il à de Guiche, je viens te demander ta compagnie. Nous
partons pour Le Havre, je présume?
— Ah! c’est au mieux! c’est charmant! Nous allons faire un merveilleux
voyage. Monsieur Malicorne, M. de Bragelonne. Ah! M. de Wardes, que je
te présente.
Les jeunes gens échangèrent un salut compassé. Les deux natures
semblaient dès l’abord disposées à se discuter l’une l’autre. De Wardes
était souple, fin, dissimulé; Raoul, sérieux, élevé, droit.
— Mets-nous d’accord, de Wardes et moi, Raoul.
— À quel propos?
— À propos de noblesse.
— Qui s’y connaîtra, si ce n’est un Grammont?
— Je ne te demande pas de compliments, je te demande ton avis.
— Encore faut-il que je connaisse l’objet de la discussion.
— De Wardes prétend que l’on fait abus de titres; moi, je prétends que
le titre est inutile à l’homme.
— Et tu as raison, dit tranquillement de Bragelonne.
— Mais, moi aussi, reprit de Wardes avec une espèce d’obstination, moi
aussi, monsieur le vicomte, je prétends que j’ai raison.
— Que disiez-vous, monsieur?
— Je disais, moi, que l’on fait tout ce qu’on peut en France pour
humilier les gentilshommes.
— Et qui donc cela? demanda Raoul.
— Le roi lui-même; il s’entoure de gens qui ne feraient pas preuve de
quatre quartiers.
— Allons donc! fit de Guiche, je ne sais pas où diable vous avez vu
cela, de Wardes.
— Un seul exemple.
Et de Wardes couvrit Bragelonne tout entier de son regard.
— Dis.
— Sais-tu qui vient d’être nommé capitaine général des mousquetaires,
charge qui vaut plus que la pairie, charge qui donne le pas sur les
maréchaux de France?
Raoul commença de rougir, car il voyait où de Wardes en voulait venir.
— Non; qui a-t-on nommé? Il n’y a pas longtemps en tout cas; car il y a
huit jours la charge était encore vacante; à telle enseigne que le roi
l’a refusée à Monsieur, qui la demandait pour un de ses protégés.