intercéder pour des sujets indignes; qu’une fille honnête comme vous
subisse le mauvais exemple, c’est déjà certes un assez grand malheur;
mais qu’elle l’autorise par son indulgence, c’est ce que je ne
souffrirai pas.
— Mais, en vérité, dit Montalais se rebellant enfin, je ne sais pas
sous quel prétexte vous me traitez ainsi; je ne fais point de mal, je
suppose?
— Et ce grand fainéant, mademoiselle, reprit Mme de Saint-Remy montrant
Malicorne, est-il ici pour faire le bien? je vous le demande.
— Il n’est ici ni pour le bien ni pour le mal, madame; il vient me
voir, voilà tout.
— C’est bien, c’est bien, dit Mme de Saint-Remy; Son Altesse Royale
sera instruite, et elle jugera.
— En tout cas, je ne vois pas pourquoi, répondit Montalais, il serait
défendu à M. Malicorne d’avoir dessein sur moi, si son dessein est
honnête.
— Dessein honnête, avec une pareille figure! s’écria Mme de Saint-Remy.
— Je vous remercie au nom de ma figure, madame, dit Malicorne.
— Venez, ma fille, venez, continua Mme de Saint-Remy; allons prévenir
Madame qu’au moment même où elle pleure un époux, au moment où nous
pleurons un maître dans ce vieux château de Blois, séjour de la
douleur, il y a des gens qui s’amusent et se réjouissent.
— Oh! firent d’un seul mouvement les deux accusés.
— Une fille d’honneur! une fille d’honneur! s’écria la vieille dame en
levant les mains au ciel.
— Eh bien! c’est ce qui vous trompe, madame, dit Montalais exaspérée;
je ne suis plus fille d’honneur, de Madame du moins.
— Vous donnez votre démission, mademoiselle? Très bien! je ne puis
qu’applaudir à une telle détermination et j’y applaudis.
— Je ne donne point ma démission, madame; je prends un autre service,
voilà tout.
— Dans la bourgeoisie ou dans la robe? demanda Mme de Saint-Remy avec
dédain.
— Apprenez, madame, dit Montalais, que je ne suis point fille à servir
des bourgeoises ni des robines, et qu’au lieu de la cour misérable où
vous végétez, je vais habiter une cour presque royale.
— Ah! ah! une cour royale, dit Mme de Saint-Remy en s’efforçant de
rire; une cour royale, qu’en pensez-vous, ma fille?
Et elle se retournait vers Mlle de La Vallière, qu’elle voulait à toute
force entraîner contre Montalais, et qui, au lieu d’obéir à l’impulsion
de Mme de Saint-Remy, regardait tantôt sa mère, tantôt Montalais avec
ses beaux yeux conciliateurs.
— Je n’ai point dit une cour royale, madame, répondit Montalais,
parce que Madame Henriette d’Angleterre, qui va devenir la femme de
Son Altesse Royale Monsieur, n’est point une reine. J’ai dit presque
royale, et j’ai dit juste, puisqu’elle va être la belle-sœur du roi.
La foudre tombant sur le château de Blois n’eût point étourdi Mme de
Saint-Remy comme le fit cette dernière phrase de Montalais.
— Que parlez-vous de Son Altesse Royale Madame Henriette? balbutia la
vieille dame.
— Je dis que je vais entrer chez elle comme demoiselle d’honneur: voilà
ce que je dis.
— Comme demoiselle d’honneur! s’écrièrent à la fois Mme de Saint-Remy
avec désespoir et Mlle de La Vallière avec joie.
— Oui, madame, comme demoiselle d’honneur.
La vieille dame baissa la tête comme si le coup eût été trop fort pour
elle.
Cependant, presque aussitôt elle se redressa pour lancer un dernier
projectile à son adversaire.
— Oh! oh! dit-elle, on parle beaucoup de ces sortes de promesses à
l’avance, on se flatte souvent d’espérances folles, et au dernier
moment, lorsqu’il s’agit de tenir ces promesses, de réaliser ces
espérances, on est tout surpris de se voir réduire en vapeur le grand
crédit sur lequel on comptait.
— Oh! madame, le crédit de mon protecteur, à moi, est incontestable, et
ses promesses valent des actes.
— Et ce protecteur si puissant, serait-ce indiscret de vous demander
son nom?
— Oh! mon Dieu, non; c’est Monsieur que voilà, dit Montalais en
montrant Malicorne, qui, pendant toute cette scène, avait conservé le
plus imperturbable sang-froid et la plus comique dignité.
— Monsieur! s’écria Mme de Saint-Remy avec une explosion d’hilarité,
Monsieur est votre protecteur! Cet homme dont le crédit est si
puissant, dont les promesses valent des actes, c’est M. Malicorne?
Malicorne salua.
Quant à Montalais, pour toute réponse elle tira le brevet de sa poche,
et le montrant à la vieille dame:
— Voici le brevet, dit-elle.
Pour le coup, tout fut fini. Dès qu’elle eut parcouru du regard le
bienheureux parchemin, la bonne dame joignit les mains, une expression
indicible d’envie et de désespoir contracta son visage, et elle fut
obligée de s’asseoir pour ne point s’évanouir.
Montalais n’était point assez méchante pour se réjouir outre mesure de
sa victoire et accabler l’ennemi vaincu, surtout lorsque cet ennemi
c’était la mère de son amie; elle usa donc, mais n’abusa point du
triomphe.
Malicorne fut moins généreux; il prit des poses nobles sur son fauteuil
et s’étendit avec une familiarité qui, deux heures plus tôt, lui eût
attiré la menace du bâton.
— Dame d’honneur de la jeune Madame! répétait Mme de Saint-Remy, encore
mal convaincue.
— Oui, madame, et par la protection de M. Malicorne, encore.
— C’est incroyable! répétait la vieille dame; n’est-ce pas, Louise, que
c’est incroyable?
Mais Louise ne répondit pas; elle était inclinée, rêveuse, presque
affligée; une main sur son beau front, elle soupirait.
— Enfin, monsieur, dit tout à coup Mme de Saint-Remy, comment avez vous
fait pour obtenir cette charge?
— Je l’ai demandée madame.
— À qui?
— À un de mes amis.
— Et vous avez des amis assez bien en cour pour vous donner de
pareilles preuves de crédit?
— Dame! il paraît.
— Et peut-on savoir le nom de ces amis?
— Je n’ai pas dit que j’eusse plusieurs amis madame, j’ai dit un ami.
— Et cet ami s’appelle?
— Peste! madame, comme vous y allez! Quand on a un ami aussi puissant
que le mien, on ne le produit pas comme cela au grand jour pour qu’on
vous le vole.
— Vous avez raison, monsieur, de taire le nom de cet ami car je crois
qu’il vous serait difficile de le dire.
— En tout cas, dit Montalais, si l’ami n’existe pas, le brevet existe,
et voilà qui tranche la question.
— Alors je conçois, dit Mme de Saint-Remy avec le sourire gracieux
du chat qui va griffer, quand j’ai trouvé Monsieur chez vous tout à
l’heure…
— Eh bien?
— Il vous apportait votre brevet.
— Justement, madame, vous avez deviné.
— Mais c’était on ne peut plus moral, alors.
— Je le crois, madame.
— Et j’ai eu tort, à ce qu’il paraît, de vous faire des reproches,
mademoiselle.
— Très grand tort, madame; mais je suis tellement habituée à vos
reproches, que je vous les pardonne.
— En ce cas, allons-nous-en, Louise; nous n’avons plus qu’à nous
retirer. Eh bien?
— Madame! fit La Vallière en tressaillant, vous dites?
— Tu n’écoutais pas, à ce qu’il paraît, mon enfant?
— Non, madame, je pensais.
— Et à quoi?
— À mille choses.
— Tu ne m’en veux pas au moins, Louise? s’écria Montalais lui pressant
la main.
— Et de quoi t’en voudrais-je, ma chère Aure? répondit la jeune fille
avec sa voix douce comme une musique.
— Dame! reprit Mme de Saint-Remy, quand elle vous en voudrait un peu,
pauvre enfant! elle n’aurait pas tout à fait tort.
— Et pourquoi m’en voudrait-elle, bon Dieu?
— Il me semble qu’elle est d’aussi bonne famille et aussi jolie que
vous.
— Ma mère! s’écria Louise.
— Plus jolie cent fois, madame; de meilleure famille, non; mais cela ne
me dit point pourquoi Louise doit m’en vouloir.
— Croyez-vous donc que ce soit amusant pour elle de s’enterrer à Blois
quand vous allez briller à Paris?
— Mais, madame, ce n’est point moi qui empêche Louise de m’y suivre, à
Paris; au contraire, je serais certes bien heureuse qu’elle y vînt.
— Mais il me semble que M. Malicorne, qui est tout-puissant à la cour…
— Ah! tant pis, madame, fit Malicorne, chacun pour soi en ce pauvre
monde.
— Malicorne! fit Montalais.
Puis, se baissant vers le jeune homme:
— Occupez Mme de Saint-Remy, soit en disputant, soit en vous
raccommodant avec elle; il faut que je cause avec Louise.
Et, en même temps, une douce pression de main récompensait Malicorne de
sa future obéissance. Malicorne se rapprocha tout grognant de Mme de
Saint-Remy, tandis que Montalais disait à son amie, en lui jetant un
bras autour du cou:
— Qu’as-tu? Voyons! Est-il vrai que tu ne m’aimerais plus parce que je
brillerais, comme dit ta mère?
— Oh! non, répondit la jeune fille retenant à peine ses larmes; je suis
bien heureuse de ton bonheur, au contraire.
— Heureuse! et l’on dirait que tu es prête à pleurer.
— Ne pleure-t-on que d’envie?
— Ah! oui, je comprends, je vais à Paris, et ce mot «Paris» te
rappelait certain cavalier.
— Aure!
— Certain cavalier qui, autrefois, habitait Blois, et qui aujourd’hui
habite Paris.
— Je ne sais, en vérité, ce que j’ai, mais j’étouffe.
— Pleure alors, puisque tu ne peux pas me sourire.
Louise releva son visage si doux que des larmes, roulant l’une après
l’autre, illuminaient comme des diamants.
— Voyons, avoue, dit Montalais.
— Que veux-tu que j’avoue?
— Ce qui te fait pleurer; on ne pleure pas sans cause. Je suis ton
amie; tout ce que tu voudras que je fasse, je le ferai. Malicorne est
plus puissant qu’on ne croit, va! Veux-tu venir à Paris?
— Hélas! fit Louise.
— Veux-tu venir à Paris?
— Rester seule ici, dans ce vieux château, moi qui avais cette douce
habitude d’entendre tes chansons, de te presser la main, de courir avec
vous toutes dans ce parc; oh! comme je vais m’ennuyer, comme je vais
mourir vite!
— Veux-tu venir à Paris?
Louise poussa un soupir.
— Tu ne réponds pas.
— Que veux-tu que je te réponde?
— Oui ou non; ce n’est pas bien difficile, ce me semble.
— Oh! tu es bien heureuse, Montalais!
— Allons, ce qui veut dire que tu voudrais être à ma place?
Louise se tut.
— Petite obstinée! dit Montalais; a-t-on jamais vu avoir des secrets
pour une amie! Mais avoue donc que tu voudrais venir à Paris, avoue
donc que tu meurs d’envie de revoir Raoul!
— Je ne puis avouer cela.
— Et tu as tort.
— Pourquoi?
— Parce que… Vois-tu ce brevet?
— Sans doute que je le vois.
— Eh bien! je t’en eusse fait avoir un pareil.
— Par qui?
— Par Malicorne.
— Aure, dis-tu vrai? serait-ce possible?
— Dame! Malicorne est là; et ce qu’il a fait pour moi, il faudra bien
qu’il le fasse pour toi.
Malicorne venait d’entendre prononcer deux fois son nom, il était
enchanté d’avoir une occasion d’en finir avec Mme de Saint-Remy, et il
se retourna.
— Qu’y a-t-il, mademoiselle?
— Venez ça, Malicorne, fit Montalais avec un geste impératif.
Malicorne obéit.
— Un brevet pareil, dit Montalais.
— Comment cela?
— Un brevet pareil à celui-ci; c’est clair.
— Mais…
— Il me le faut!
— Oh! oh! il vous le faut?
— Oui.
— Il est impossible, n’est-ce pas, monsieur Malicorne? dit Louise avec
sa douce voix.
— Dame! si c’est pour vous, mademoiselle…
— Pour moi. Oui, monsieur Malicorne, ce serait pour moi.
— Et si Mlle de Montalais le demande en même temps que vous …
— Mlle de Montalais ne le demande pas, elle l’exige.
— Eh bien! on verra à vous obéir, mademoiselle.
— Et vous la ferez nommer?
— On tâchera.
— Pas de réponse évasive. Louise de La Vallière sera demoiselle
d’honneur de Madame Henriette avant huit jours.
— Comme vous y allez!
— Avant huit jours, ou bien…
— Ou bien?
— Vous reprendrez votre brevet, monsieur Malicorne; je ne quitte pas
mon amie.
— Chère Montalais!
— C’est bien, gardez votre brevet; Mlle de La Vallière sera dame
d’honneur.
— Est-ce vrai?
— C’est vrai.
— Je puis donc espérer d’aller à Paris?
— Comptez-y.
— Oh! monsieur Malicorne, quelle reconnaissance! s’écria Louise en
joignant les mains et en bondissant de joie.
— Petite dissimulée! dit Montalais, essaie encore de me faire croire
que tu n’es pas amoureuse de Raoul.
Louise rougit comme la rose de mai; mais, au lieu de répondre, elle
alla embrasser sa mère.
— Madame, lui dit-elle, savez-vous que M. Malicorne va me faire nommer
demoiselle d’honneur?
— M. Malicorne est un prince déguisé, répliqua la vieille dame; il a
tous les pouvoirs.
— Voulez-vous aussi être demoiselle d’honneur? demanda Malicorne à Mme
de Saint-Remy. Pendant que j’y suis, autant que je fasse nommer tout le
monde.
Et, sur ce, il sortit laissant la pauvre dame toute déferrée comme
dirait Tallemant des Réaux.
— Allons, murmura Malicorne en descendant les escaliers, allons, c’est
encore un billet de mille livres que cela va me coûter; mais il faut en
prendre son parti; mon ami Manicamp ne fait rien pour rien.
Chapitre LXXIX — Malicorne et Manicamp
L’introduction de ces deux nouveaux personnages dans cette histoire, et
cette affinité mystérieuse de noms et de sentiments méritent quelque
attention de la part de l’historien et du lecteur. Nous allons donc
entrer dans quelques détails sur M. Malicorne et sur M. de Manicamp.
Malicorne, on le sait, avait fait le voyage d’Orléans pour aller
chercher ce brevet destiné à Mlle de Montalais, et dont l’arrivée
venait de produire une si vive sensation au château de Blois. C’est
qu’à Orléans se trouvait pour le moment M. de Manicamp. Singulier
personnage s’il en fut que ce M. de Manicamp: garçon de beaucoup
d’esprit, toujours à sec, toujours besogneux, bien qu’il puisât à
volonté dans la bourse de M. le comte de Guiche, l’une des bourses les
mieux garnies de l’époque.
C’est que M. le comte de Guiche avait eu pour compagnon d’enfance,
de Manicamp, pauvre gentillâtre vassal né des Grammont. C’est que M.
de Manicamp, avec son esprit, s’était créé un revenu dans l’opulente
famille du maréchal.
Dès l’enfance, il avait, par un calcul fort au-dessus de son âge, prêté
son nom et sa complaisance aux folies du comte de Guiche. Son noble
compagnon avait-il dérobé un fruit destiné à Mme la maréchale, avait-il
brisé une glace, éborgné un chien, de Manicamp se déclarait coupable du
crime commis, et recevait la punition, qui n’en était pas plus douce
pour tomber sur l’innocent.
Mais aussi, ce système d’abnégation lui était payé. Au lieu de porter
des habits médiocres comme la fortune paternelle lui en faisait une
loi, il pouvait paraître éclatant, superbe, comme un jeune seigneur de
cinquante mille livres de revenu.
Ce n’est point qu’il fût vil de caractère ou humble d’esprit; non,
il était philosophe, ou plutôt il avait l’indifférence, l’apathie
et la rêverie qui éloignent chez l’homme tout sentiment du monde
hiérarchique. Sa seule ambition était de dépenser de l’argent. Mais,
sous ce rapport, c’était un gouffre que ce bon M. de Manicamp.
Trois ou quatre fois régulièrement par année, il épuisait le comte de
Guiche, et, quand le comte de Guiche était bien épuisé, qu’il avait
retourné ses poches et sa bourse devant lui, et déclaré qu’il fallait
au moins quinze jours à la munificence paternelle pour remplir bourse
et poches, de Manicamp perdait toute son énergie, il se couchait,
restait au lit, ne mangeait plus et vendait ses beaux habits sous
prétexte que, restant couché, il n’en avait plus besoin.
Pendant cette prostration de force et d’esprit, la bourse du comte
de Guiche se remplissait, et, une fois remplie, débordait dans celle
de Manicamp, qui rachetait de nouveaux habits, se rhabillait et
recommençait la même vie qu’auparavant.
Cette manie de vendre ses habits neufs le quart de ce qu’ils valaient
avait rendu notre héros assez célèbre dans Orléans, ville où, en
général, nous serions fort embarrassés de dire pourquoi il venait
passer ses jours de pénitence.
Les débauchés de province, les petits-maîtres à six cents livres par an
se partageaient les bribes de son opulence.
Parmi les admirateurs de ces splendides toilettes brillait notre ami
Malicorne, fils d’un syndic de la ville, à qui M. le prince de Condé,
toujours besogneux comme un Condé, empruntait souvent de l’argent à
gros intérêt.
M. Malicorne tenait la caisse paternelle. C’est-à-dire qu’en ce temps
de facile morale il se faisait de son côté, en suivant l’exemple de
son père et en prêtant à la petite semaine, un revenu de dix-huit
cents livres, sans compter six cents autres livres que fournissait
la générosité du syndic, de sorte que Malicorne était le roi des
raffinés d’Orléans, ayant deux mille quatre cents livres à dilapider, à
gaspiller, à éparpiller en folies de tout genre.
Mais, tout au contraire de Manicamp, Malicorne était effroyablement
ambitieux.
Il aimait par ambition, il dépensait par ambition, il se fût ruiné par
ambition.
Malicorne avait résolu de parvenir à quelque prix que ce fût; et pour
cela, à quelque prix que ce fût, il s’était donné une maîtresse et un
ami.
La maîtresse, Mlle de Montalais, lui était cruelle dans les dernières
faveurs de l’amour; mais c’était une fille noble, et cela suffisait à
Malicorne.
L’ami n’avait pas d’amitié, mais c’était le favori du comte de Guiche,
ami lui-même de Monsieur, frère du roi, et cela suffisait à Malicorne.
Seulement, au chapitre des charges, Mlle de Montalais coûtait par an:
rubans, gants et sucreries, mille livres. De Manicamp coûtait, argent
prêté jamais rendu, de douze à quinze cents livres par an.
Il ne restait donc rien à Malicorne.
Ah! si fait, nous nous trompons, il lui restait la caisse paternelle.
Il usa d’un procédé sur lequel il garda le plus profond secret, et
qui consistait à s’avancer à lui-même, sur la caisse du syndic, une
demi-douzaine d’années, c’est-à-dire une quinzaine de mille livres, se
jurant bien entendu, à lui-même, de combler ce déficit aussitôt que
l’occasion s’en présenterait.
L’occasion devait être la concession d’une belle charge dans la maison
de Monsieur, quand on monterait cette maison à l’époque de son mariage.
Cette époque était venue, et l’on allait enfin monter la maison. Une
bonne charge chez un prince du sang, lorsqu’elle est donnée par le
crédit et sur la recommandation d’un ami tel que le comte de Guiche,
c’est au moins douze mille livres par an, et, moyennant cette habitude
qu’avait prise Malicorne de faire fructifier ses revenus, douze mille
livres pouvaient s’élever à vingt.
Alors, une fois titulaire de cette charge, Malicorne épouserait Mlle de
Montalais; Mlle de Montalais, d’une famille où le ventre anoblissait,
non seulement serait dotée, mais encore ennoblissait Malicorne.
Mais, pour que Mlle de Montalais, qui n’avait pas grande fortune
patrimoniale, quoiqu’elle fût fille unique, fût convenablement dotée,
il fallait qu’elle appartînt à quelque grande princesse, aussi prodigue
que Madame douairière était avare. Et afin que la femme ne fût point
d’un côté pendant que le mari serait de l’autre, situation qui présente
de graves inconvénients, surtout avec des caractères comme étaient
ceux des futurs conjoints, Malicorne avait imaginé de mettre le point
central de réunion dans la maison même de Monsieur, frère du roi.
Mlle de Montalais serait fille d’honneur de Madame. M. Malicorne serait
officier de Monsieur. On voit que le plan venait d’une bonne tête, on
voit aussi qu’il avait été bravement exécuté.
Malicorne avait demandé à Manicamp de demander au comte de Guiche un
brevet de fille d’honneur.
Et le comte de Guiche avait demandé ce brevet à Monsieur, lequel
l’avait signé sans hésitation.
Le plan moral de Malicorne, car on pense bien que les combinaisons d’un
esprit aussi actif que le sien ne se bornaient point au présent et
s’étendaient à l’avenir, le plan moral de Malicorne, disons-nous, était
celui-ci:
Faire entrer chez Madame Henriette une femme dévouée à lui,
spirituelle, jeune, jolie et intrigante; savoir, par cette femme, tous
les secrets féminins du jeune ménage, tandis que lui, Malicorne, et son
ami Manicamp sauraient, à eux deux, tous les mystères masculins de la
jeune communauté.
C’était par ces moyens qu’on arriverait à une fortune rapide et
splendide à la fois.
Malicorne était un vilain nom; celui qui le portait avait trop d’esprit
pour se dissimuler cette vérité; mais on achetait une terre, et
Malicorne de quelque chose, ou même de Malicorne tout court, sonnait
fort noblement à l’oreille.
Il n’était pas invraisemblable que l’on pût trouver à ce nom de
Malicorne une origine des plus aristocratiques.
En effet, ne pouvait-il pas venir d’une terre où un taureau aux cornes
mortelles aurait causé quelque grand malheur et baptisé le sol avec le
sang qu’il aurait répandu?
Certes, ce plan se présentait hérissé de difficultés; mais la plus
grande de toutes, c’était Mlle de Montalais elle-même. Capricieuse,
variable, sournoise, étourdie, libertine, prude, vierge armée de
griffes, Érigone barbouillée de raisins, elle renversait parfois, d’un
seul coup de ses doigts blancs ou d’un seul souffle de ses lèvres
riantes, l’édifice que la patience de Malicorne avait mis un mois à
établir. Amour à part, Malicorne était heureux; mais cet amour, qu’il
ne pouvait s’empêcher de ressentir, il avait la force de le cacher avec
soin, persuadé qu’au moindre relâchement de ces liens, dont il avait
garrotté son Protée femelle, le démon le terrasserait et se moquerait
de lui. Il humiliait sa maîtresse en la dédaignant. Brûlant de désirs
quand elle s’avançait pour le tenter, il avait l’art de paraître de
glace, persuadé que, s’il ouvrait ses bras, elle s’enfuirait en le
raillant. De son côté, Montalais croyait ne pas aimer Malicorne, et,
tout au contraire, elle l’aimait. Malicorne lui répétait si souvent ses
protestations d’indifférence, qu’elle finissait de temps en temps par
y croire, et alors elle croyait détester Malicorne. Voulait-elle le
ramener par la coquetterie, Malicorne se faisait plus coquet qu’elle.
Mais ce qui faisait que Montalais tenait à Malicorne d’une indissoluble
façon, c’est que Malicorne était toujours bourré de nouvelles fraîches
apportées de la cour et de la ville; c’est que Malicorne apportait
toujours à Blois une mode, un secret, un parfum; c’est que Malicorne
ne demandait jamais un rendez-vous, et, tout au contraire, se faisait
supplier pour recevoir des faveurs qu’il brûlait d’obtenir. De son
côté, Montalais n’était pas avare d’histoires. Par elle, Malicorne
savait tout ce qui se passait chez Madame douairière, et il en faisait
à Manicamp des contes à mourir de rire, que celui-ci, par paresse,
portait tout faits à M. de Guiche, qui les portait à Monsieur. Voilà
en deux mots quelle était la trame de petits intérêts et de petites
conspirations qui unissait Blois à Orléans et Orléans à Paris, et qui
allait amener dans cette dernière ville, où elle devait produire une si
grande révolution, la pauvre petite La Vallière, qui était bien loin de
se douter, en s’en retournant toute joyeuse au bras de sa mère, à quel
étrange avenir elle était réservée.
Quant au bonhomme Malicorne, nous voulons parler du syndic d’Orléans,
il ne voyait pas plus clair dans le présent que les autres dans
l’avenir, et ne se doutait guère, en promenant tous les jours, de trois
à cinq heures, après son dîner, sur la place Sainte-Catherine, son
habit gris taillé sous Louis XIII et ses souliers de drap à grosses
bouffettes, que c’était lui qui payait tous ces éclats de rire, tous
ces baisers furtifs, tous ces chuchotements, toute cette rubanerie et
tous ces projets soufflés qui faisaient une chaîne de quarante cinq
lieues du palais de Blois au Palais-Royal.
Chapitre LXXX — Manicamp et Malicorne
Donc, Malicorne partit, comme nous l’avons dit, et alla trouver son ami
Manicamp, en retraite momentanée dans la ville d’Orléans. C’était juste
au moment où ce jeune seigneur s’occupait de vendre le dernier habit un
peu propre qui lui restât.
Il avait, quinze jours auparavant, tiré du comte de Guiche cent
pistoles, les seules qui pussent l’aider à se mettre en campagne, pour
aller au-devant de Madame, qui arrivait au Havre.
Il avait tiré de Malicorne, trois jours auparavant, cinquante pistoles,
prix du brevet obtenu pour Montalais.
Il ne s’attendait donc plus à rien, ayant épuisé toutes les ressources,
sinon à vendre un bel habit de drap et de satin, tout brodé et
passementé d’or, qui avait fait l’admiration de la cour.
Mais, pour être en mesure de vendre cet habit, le dernier qui lui
restât, comme nous avons été forcé de l’avouer au lecteur, Manicamp
avait été obligé de prendre le lit.
Plus de feu, plus d’argent de poche, plus d’argent de promenade, plus
rien que le sommeil pour remplacer les repas, les compagnies et les
bals.