admirablement fortifiée; Belle-Île a une double enceinte, une
citadelle, deux forts détachés; son port renferme trois corsaires, et
ses batteries de côte n’attendent plus que du canon.
— Je sais tout cela, monsieur, répondit le roi.
— Ah! Votre Majesté sait tout cela? fit le mousquetaire stupéfait.
— J’ai le plan des fortifications de Belle-Île, dit le roi.
— Votre Majesté a le plan?…
— Le voici.
— En effet, Sire, dit d’Artagnan, c’est bien cela, et là-bas j’ai vu le
pareil.
Le front de d’Artagnan se rembrunit.
— Ah! je comprends, Votre Majesté ne s’est pas fiée à moi seul, et elle
a envoyé quelqu’un, dit-il d’un ton plein de reproche.
— Qu’importe, monsieur, de quelle façon j’ai appris ce que je sais, du
moment que je le sais?
— Soit, Sire, reprit le mousquetaire, sans chercher même à déguiser
son mécontentement; mais je me permettrai de dire à Votre Majesté que
ce n’était point la peine de me faire tant courir, de risquer vingt
fois de me rompre les os, pour me saluer en arrivant ici d’une pareille
nouvelle. Sire, quand on se défie des gens, ou quand on les croit
insuffisants, on ne les emploie pas.
Et d’Artagnan, par un mouvement tout militaire, frappa du pied et fit
tomber sur le parquet une poussière sanglante. Le roi le regardait et
jouissait intérieurement de son premier triomphe.
— Monsieur, dit-il au bout d’un instant, non seulement Belle-Île m’est
connue, mais encore Belle-Île est à moi.
— C’est bon, c’est bon, Sire; je ne vous en demande pas davantage,
répondit d’Artagnan. Mon congé!
— Comment! votre congé?
— Sans doute. Je suis trop fier pour manger le pain du roi sans le
gagner, ou plutôt pour le gagner mal. Mon congé, Sire!
— Oh! oh!
— Mon congé, ou je le prends.
— Vous vous fâchez, monsieur?
— Il y a de quoi, mordioux! Je reste en selle trente-deux heures, je
cours jour et nuit, je fais des prodiges de vitesse, j’arrive roide
comme un pendu, et un autre est arrivé avant moi! Allons! je suis un
niais. Mon congé, Sire!
— Monsieur d’Artagnan, dit Louis XIV en appuyant sa main blanche sur le
bras poudreux du mousquetaire, ce que je viens de vous dire ne nuira en
rien à ce que je vous ai promis. Parole donnée, parole tenue.
Et le jeune roi, allant droit à sa table, ouvrit un tiroir et y prit un
papier plié en quatre.
— Voici votre brevet de capitaine des mousquetaires; vous l’avez gagné,
dit-il, monsieur d’Artagnan.
D’Artagnan ouvrit vivement le papier et le regarda à deux fois. Il ne
pouvait en croire ses yeux.
— Et ce brevet, continua le roi, vous est donné, non seulement pour
votre voyage à Belle-Île, mais encore pour votre brave intervention à
la place de Grève. Là, en effet, vous m’avez servi bien vaillamment.
— Ah! ah! dit d’Artagnan, sans que sa puissance sur lui-même pût
empêcher une certaine rougeur de lui monter aux yeux; vous savez aussi
cela, Sire?
— Oui, je le sais.
Le roi avait le regard perçant et le jugement infaillible, quand il
s’agissait de lire dans une conscience.
— Vous avez quelque chose, dit-il au mousquetaire, quelque chose à dire
et que vous ne dites pas. Voyons, parlez franchement, monsieur: vous
savez que je vous ai dit, une fois pour toutes, que vous aviez toute
franchise avec moi.
— Eh bien! Sire, ce que j’ai, c’est que j’aimerais mieux être nommé
capitaine des mousquetaires pour avoir chargé à la tête de ma
compagnie, fait taire une batterie ou pris une ville, que pour avoir
fait pendre deux malheureux.
— Est-ce bien vrai, ce que vous me dites là?
— Et pourquoi Votre Majesté me soupçonnerait-elle de dissimulation, je
le lui demande?
— Parce que, si je vous connais bien, monsieur, vous ne pouvez vous
repentir d’avoir tiré l’épée pour moi.
— Eh bien! c’est ce qui vous trompe, Sire, et grandement; oui, je me
repens d’avoir tiré l’épée à cause des résultats que cette action a
amenés; ces pauvres gens qui sont morts, Sire, n’étaient ni vos ennemis
ni les miens, et ils ne se défendaient pas.
Le roi garda un moment le silence.
— Et votre compagnon, monsieur d’Artagnan, partage-t-il votre repentir?
— Mon compagnon?
— Oui, vous n’étiez pas seul, ce me semble.
— Seul? où cela?
— À la place de Grève.
— Non, Sire, non, dit d’Artagnan, rougissant au soupçon que le roi
pouvait avoir l’idée que lui, d’Artagnan, avait voulu accaparer pour
lui seul la gloire qui revenait à Raoul; non, mordioux! et, comme dit
Votre Majesté? j’avais un compagnon, et même un bon compagnon.
— Un jeune homme?
— Oui, Sire, un jeune homme. Oh! mais j’en fais compliment à Votre
Majesté, elle est aussi bien informée du dehors que du dedans. C’est M.
Colbert qui fait au roi tous ces beaux rapports?
— M. Colbert ne m’a dit que du bien de vous, monsieur d’Artagnan, et il
eût été malvenu à m’en dire autre chose.
— Ah! c’est heureux!
— Mais il a dit aussi beaucoup de bien de ce jeune homme.
— Et c’est justice, dit le mousquetaire.
— Enfin, il paraît que ce jeune homme est un brave, dit Louis XIV, pour
aiguiser ce sentiment qu’il prenait pour du dépit.
— Un brave, oui, Sire, répéta d’Artagnan, enchanté, de son côté, de
pousser le roi sur le compte de Raoul.
— Savez-vous son nom?
— Mais je pense…
— Vous le connaissez donc?
— Depuis à peu près vingt-cinq ans, oui, Sire.
— Mais il a vingt-cinq ans à peine! s’écria le roi.
— Eh bien! Sire, je le connais depuis sa naissance, voilà tout.
— Vous m’affirmez cela?
— Sire, dit d’Artagnan, Votre Majesté m’interroge avec une défiance
dans laquelle je reconnais un tout autre caractère que le sien. M.
Colbert, qui vous a si bien instruit, a-t-il donc oublié de vous dire
que ce jeune homme était le fils de mon ami intime?
— Le vicomte de Bragelonne?
— Eh! certainement, Sire: le vicomte de Bragelonne a pour père M. le
comte de La Fère, qui a si puissamment aidé à la restauration du roi
Charles II. Oh! Bragelonne est d’une race de vaillants, Sire.
— Alors il est le fils de ce seigneur qui m’est venu trouver, ou plutôt
qui est venu trouver M. de Mazarin, de la part du roi Charles II, pour
nous offrir son alliance?
— Justement.
— Et c’est un brave que ce comte de La Fère, dites-vous?
— Sire, c’est un homme qui a plus de fois tiré l’épée pour le roi votre
père qu’il n’y a encore de jours dans la vie bienheureuse de Votre
Majesté.
Ce fut Louis XIV qui se mordit les lèvres à son tour.
— Bien, monsieur d’Artagnan, bien! Et M. le comte de La Fère est votre
ami?
— Mais depuis tantôt quarante ans, oui; Sire. Votre Majesté voit que je
ne lui parle pas d’hier.
— Seriez-vous content de voir ce jeune homme, monsieur d’Artagnan?
— Enchanté, Sire.
Le roi frappa sur son timbre. Un huissier parut.
— Appelez M. de Bragelonne, dit le roi.
— Ah! ah! il est ici? dit d’Artagnan.
— Il est de garde aujourd’hui au Louvre avec la compagnie des
gentilshommes de M. le Prince.
Le roi achevait à peine, quand Raoul se présenta, et, voyant
d’Artagnan, lui sourit de ce charmant sourire qui ne se trouve que sur
les lèvres de la jeunesse.
— Allons, allons, dit familièrement d’Artagnan à Raoul, le roi permet
que tu m’embrasses; seulement, dis à Sa Majesté que tu la remercies.
Raoul s’inclina si gracieusement, que Louis, à qui toutes les
supériorités savaient plaire lorsqu’elles n’affectaient rien contre la
sienne, admira cette beauté, cette vigueur et cette modestie.
— Monsieur, dit le roi s’adressant à Raoul, j’ai demandé à M. le
prince qu’il veuille bien vous céder à moi; j’ai reçu sa réponse; vous
m’appartenez donc dès ce matin. M. le prince était bon maître; mais
j’espère bien que vous ne perdrez pas au change.
— Oui, oui, Raoul, sois tranquille, le roi a du bon, dit d’Artagnan,
qui avait deviné le caractère de Louis et qui jouait avec son
amour-propre dans certaines limites, bien entendu, réservant toujours
les convenances et flattant, lors même qu’il semblait railler.
— Sire, dit alors Bragelonne d’une voix douce et pleine de charmes,
avec cette élocution naturelle et facile qu’il tenait de son père;
Sire, ce n’est point d’aujourd’hui que je suis à Votre Majesté.
— Oh! je sais cela, dit le roi, et vous voulez parler de votre
expédition de la place de Grève. Ce jour-là, en effet, vous fûtes bien
à moi, monsieur.
— Sire, ce n’est point non plus de ce jour que je parle; il ne me
siérait point de rappeler un service si minime en présence d’un homme
comme M. d’Artagnan; je voulais parler d’une circonstance qui a fait
époque dans ma vie et qui m’a consacré, dès l’âge de seize ans, au
service dévoué de Votre Majesté.
— Ah! ah! dit le roi, et quelle est cette circonstance, dites, monsieur?
— La voici… Lorsque je partis pour ma première campagne, c’est-à-dire
pour rejoindre l’armée de M. le prince, M. le comte de La Fère me
vint conduire jusqu’à Saint-Denis, où les restes du roi Louis XIII
attendent, sur les derniers degrés de la basilique funèbre, un
successeur que Dieu ne lui enverra point, je l’espère avant longues
années. Alors il me fit jurer sur la cendre de nos maîtres de servir la
royauté, représentée par vous, incarnée en vous, Sire, de la servir en
pensées, en paroles et en action. Je jurai, Dieu et les morts ont reçu
mon serment. Depuis dix ans, Sire, je n’ai point eu aussi souvent que
je l’eusse désiré l’occasion de le tenir: je suis un soldat de Votre
Majesté, pas autre chose, et en m’appelant près d’elle, elle ne me fait
pas changer de maître, mais seulement de garnison.
Raoul se tut et s’inclina.
Il avait fini, que Louis XIV écoutait encore.
— Mordioux! s’écria d’Artagnan, c’est bien dit, n’est-ce pas, Votre
Majesté? Bonne race, Sire, grande race!
— Oui, murmura le roi ému, sans oser cependant manifester son émotion,
car elle n’avait d’autre cause que le contact d’une nature éminemment
aristocratique. Oui, monsieur, vous dites vrai; partout où vous étiez,
vous étiez au roi. Mais en changeant de garnison, vous trouverez,
croyez-moi, un avancement dont vous êtes digne.
Raoul vit que là s’arrêtait ce que le roi avait à lui dire. Et avec le
tact parfait qui caractérisait cette nature exquise, il s’inclina et
sortit.
— Vous reste-t-il encore quelque chose à m’apprendre, monsieur? dit le
roi lorsqu’il se retrouva seul avec d’Artagnan.
— Oui, Sire et j’avais gardé cette nouvelle pour la dernière, car elle
est triste et va vêtir la royauté européenne de deuil.
— Que me dites-vous?
— Sire, en passant à Blois, un mot, un triste mot, écho du palais, est
venu frapper mon oreille.
— En vérité, vous m’effrayez, monsieur d’Artagnan.
— Sire, ce mot était prononcé par un piqueur qui portait un crêpe au
bras.
— Mon oncle Gaston d’Orléans, peut-être?
— Sire, il a rendu le dernier soupir.
— Et je ne suis pas prévenu! s’écria le roi, dont la susceptibilité
royale voyait une insulte dans l’absence de cette nouvelle.
— Oh! ne vous fâchez point, Sire, dit d’Artagnan, les courriers de
Paris et les courriers du monde entier ne vont point comme votre
serviteur; le courrier de Blois ne sera pas ici avant deux heures,
et il court bien, je vous en réponds, attendu que je ne l’ai rejoint
qu’au-delà d’Orléans.
— Mon oncle Gaston, murmura Louis en appuyant la main sur son front et
en enfermant dans ces trois mots tout ce que sa mémoire lui rappelait à
ce nom de sentiments opposés.
— Eh! oui, Sire, c’est ainsi, dit philosophiquement d’Artagnan,
répondant à la pensée royale; le passé s’envole.
— C’est vrai, monsieur, c’est vrai; mais il nous reste, Dieu merci,
l’avenir, et nous tâcherons de ne pas le faire trop sombre.
— Je m’en rapporte pour cela à Votre Majesté, dit le mousquetaire en
s’inclinant. Et maintenant…
— Oui, vous avez raison, monsieur, j’oublie les cent dix lieues que
vous venez de faire. Allez, monsieur, prenez soin d’un de mes meilleurs
soldats, et, quand vous serez reposé, venez vous mettre à mes ordres.
— Sire, absent ou présent, j’y suis toujours.
D’Artagnan s’inclina et sortit.
Puis, comme s’il fût arrivé de Fontainebleau seulement, il se mit à
arpenter le Louvre pour rejoindre Bragelonne.
Chapitre LXXVII — Un amoureux et une maîtresse
Tandis que les cires brûlaient dans le château de Blois autour du corps
inanimé de Gaston d’Orléans, ce dernier représentant du passé; tandis
que les bourgeois de la ville faisaient son épitaphe, qui était loin
d’être un panégyrique; tandis que Madame douairière, ne se souvenant
plus que pendant ses jeunes années elle avait aimé ce cadavre gisant,
au point de fuir pour le suivre le palais paternel et faisait, à
vingt pas de la salle funèbre, ses petits calculs d’intérêt et ses
petits sacrifices d’orgueil, d’autres intérêts et d’autres orgueils
s’agitaient dans toutes les parties du château où avait pu pénétrer une
âme vivante.
Ni les sons lugubres des cloches, ni les voix des chantres, ni
l’éclat des cierges à travers les vitres, ni les préparatifs de
l’ensevelissement n’avaient le pouvoir de distraire deux personnes
placées à une fenêtre de la cour intérieure, fenêtre que nous
connaissons déjà et qui éclairait une chambre faisant partie de ce
qu’on appelait les petits appartements.
Au reste, un rayon joyeux de soleil, car le soleil paraissait fort peu
s’inquiéter de la perte que venait de faire la France, un rayon de
soleil, disons-nous, descendait sur eux, tirant les parfums des fleurs
voisines et animant les murailles elles-mêmes. Ces deux personnes si
occupées, non par la mort du duc, mais de la conversation qui était la
suite de cette mort, ces deux personnes étaient une jeune fille et un
jeune homme.
Ce dernier personnage, garçon de vingt-cinq à vingt-six ans à peu
près, à la mine tantôt éveillée, tantôt sournoise, faisait jouer à
propos deux yeux immenses recouverts de longs cils, était petit et
brun de peau; il souriait avec une bouche énorme, mais bien meublée,
et son menton pointu, qui semblait jouir d’une mobilité que la nature
n’accorde pas d’ordinaire à cette portion de visage, s’allongeait
parfois très amoureusement vers son interlocutrice, qui, disons-le, ne
se reculait pas toujours aussi rapidement que les strictes bienséances
avaient le droit de l’exiger. La jeune fille, nous la connaissons,
car nous l’avons déjà vue à cette même fenêtre, à la lueur de ce
même soleil; la jeune fille offrait un singulier mélange de finesse
et de réflexion: elle était charmante quand elle riait, belle quand
elle devenait sérieuse; mais, hâtons-nous de le dire, elle était plus
souvent charmante que belle.
Les deux personnes paraissaient avoir atteint le point culminant d’une
discussion moitié railleuse, moitié grave.
— Voyons, monsieur Malicorne, disait la jeune fille, vous plaît-il
enfin que nous parlions raison?
— Vous croyez que c’est facile, mademoiselle Aure, répliqua le jeune
homme. Faire ce qu’on veut, quand on ne peut faire ce que l’on peut…
— Bon! le voilà qui s’embrouille dans ses phrases.
— Moi?
— Oui, vous; voyons, quittez cette logique de procureur, mon cher.
— Encore une chose impossible. Clerc je suis, mademoiselle de Montalais.
— Demoiselle je suis, monsieur Malicorne.
— Hélas! je le sais bien, et vous m’accablez par la distance; aussi, je
ne vous dirai rien.
— Mais non, je ne vous accable pas; dites ce que vous avez à me dire,
dites, je le veux!
— Eh bien! je vous obéis.
— C’est bien heureux, vraiment!
— Monsieur est mort.
— Ah! peste, voilà du nouveau! Et d’où arrivez-vous pour nous dire cela?
— J’arrive d’Orléans, mademoiselle.
— Et c’est la seule nouvelle que vous apportez?
— Oh! non pas… J’arrive aussi pour vous dire que Madame Henriette
d’Angleterre arrive pour épouser le frère de Sa Majesté.
— En vérité, Malicorne, vous êtes insupportable avec vos nouvelles du
siècle passé; voyons, si vous prenez aussi cette mauvaise habitude de
vous moquer, je vous ferai jeter dehors.
— Oh!
— Oui, car vraiment vous m’exaspérez.
— Là! là! patience, mademoiselle.
— Vous vous faites valoir ainsi. Je sais bien pourquoi, allez…
— Dites, et je vous répondrai franchement oui, si la chose est vraie.
— Vous savez que j’ai envie de cette commission de dame d’honneur que
j’ai eu la sottise de vous demander, et vous ménagez votre crédit.
— Moi?
Malicorne abaissa ses paupières, joignit les mains et prit son air
sournois.
— Et quel crédit un pauvre clerc de procureur saurait-il avoir, je vous
le demande?
— Votre père n’a pas pour rien vingt mille livres de rente, monsieur
Malicorne.
— Fortune de province, mademoiselle de Montalais.
— Votre père n’est pas pour rien dans les secrets de M. le prince.
— Avantage qui se borne à prêter de l’argent à Monseigneur.
— En un mot, vous n’êtes pas pour rien le plus rusé compère de la
province.
— Vous me flattez.
— Moi?
— Oui, vous.
— Comment cela?
— Puisque c’est moi qui vous soutiens que je n’ai point de crédit, et
vous qui me soutenez que j’en ai.
— Enfin, ma commission?
— Eh bien! votre commission?
— L’aurai-je ou ne l’aurai-je pas?
— Vous l’aurez.
— Mais quand?
— Quand vous voudrez.
— Où est-elle, alors?
— Dans ma poche.
— Comment! dans votre poche?
— Oui. Et, en effet, avec son sourire narquois, Malicorne tira de
sa poche une lettre dont la Montalais s’empara comme d’une proie et
qu’elle lut avec avidité.
À mesure qu’elle lisait, son visage s’éclairait.
— Malicorne! s’écria-t-elle après avoir lu, en vérité vous êtes un bon
garçon.
— Pourquoi cela, mademoiselle?
— Parce que vous auriez pu vous faire payer cette commission et que
vous ne l’avez pas fait.
Et elle éclata de rire, croyant décontenancer le clerc. Mais Malicorne
soutint bravement l’attaque.
— Je ne vous comprends pas, dit-il.
Ce fut Montalais qui fut décontenancée à son tour.
— Je vous ai déclaré mes sentiments, continua Malicorne; vous m’avez
dit trois fois en riant que vous ne m’aimiez pas; vous m’avez embrassé
une fois sans rire, c’est tout ce qu’il me faut.
— Tout? dit la fière et coquette Montalais d’un ton où perçait
l’orgueil blessé.
— Absolument tout, mademoiselle, répliqua Malicorne.
— Ah!
Ce monosyllabe indiquait autant de colère que le jeune homme eût pu
attendre de reconnaissance. Il secoua tranquillement la tête.
— Écoutez, Montalais, dit-il sans s’inquiéter si cette familiarité
plaisait ou non à sa maîtresse, ne discutons point là-dessus.
— Pourquoi cela?
— Parce que, depuis un an que je vous connais, vous m’eussiez mis à la
porte vingt fois si je ne vous plaisais pas.
— En vérité! À quel propos vous eussé-je mis à la porte?
— Parce que j’ai été assez impertinent pour cela.
— Oh! cela, c’est vrai.
— Vous voyez bien que vous êtes forcée de l’avouer, fit Malicorne.
— Monsieur Malicorne!
— Ne nous fâchons pas; donc, si vous m’avez conservé, ce n’est pas sans
cause.
— Ce n’est pas au moins parce que je vous aime! s’écria Montalais.
— D’accord. Je vous dirai même qu’en ce moment je suis certain que vous
m’exécrez.
— Oh! vous n’avez jamais dit si vrai.
— Bien! Moi, je vous déteste.
— Ah! je prends acte.
— Prenez. Vous me trouvez brutal et sot; je vous trouve, moi, la voix
dure et le visage décomposé par la colère. En ce moment, vous vous
jetteriez par cette fenêtre plutôt que de me laisser baiser le bout de
votre doigt; moi, je me précipiterais du haut du clocheton plutôt que
de toucher le bas de votre robe. Mais dans cinq minutes vous m’aimerez,
et moi, je vous adorerai. Oh! c’est comme cela.
— J’en doute.
— Et moi, j’en jure.
— Fat!
— Et puis ce n’est point la véritable raison; vous avez besoin de moi,
Aure, et moi, j’ai besoin de vous. Quand il vous plaît d’être gaie, je
vous fais rire; quand il me sied d’être amoureux, je vous regarde. Je
vous ai donné une commission de dame d’honneur que vous désiriez; vous
m’allez donner tout à l’heure quelque chose que je désirerai.
— Moi?
— Vous! mais en ce moment, ma chère Aure, je vous déclare que je ne
désire absolument rien; ainsi, soyez tranquille.
— Vous êtes un homme odieux, Malicorne; j’allais me réjouir de cette
commission, et voilà que vous m’ôtez toute ma joie.
— Bon! il n’y a point de temps perdu; vous vous réjouirez quand je
serai parti.
— Partez donc, alors…
— Soit; mais, auparavant, un conseil…
— Lequel?
— Reprenez votre belle humeur; vous devenez laide quand vous boudez.
— Grossier!
— Allons, disons-nous nos vérités tandis que nous y sommes.
— Ô Malicorne! ô mauvais cœur!
— Ô Montalais! ô ingrate!
Et le jeune homme s’accouda sur l’appui de la fenêtre.
Montalais prit un livre et l’ouvrit.
Malicorne se redressa, brossa son feutre avec sa manche et défripa son
pourpoint noir.
Montalais, tout en faisant semblant de lire, le regardait du coin de
l’œil.
— Bon! s’écria-t-elle furieuse, le voilà qui prend son air respectueux.
Il va bouder pendant huit jours.
— Quinze, mademoiselle, dit Malicorne en s’inclinant.
Montalais leva sur lui son poing crispé.
— Monstre! dit-elle. Oh! si j’étais un homme!
— Que me feriez-vous?
— Je t’étranglerais!
— Ah! fort bien, dit Malicorne; je crois que je commence à désirer
quelque chose.
— Et que désirez-vous, monsieur le démon! Que je perde mon âme par la
colère?
Malicorne roulait respectueusement son chapeau entre ses doigts; mais
tout à coup il laissa tomber son chapeau, saisit la jeune fille par les
deux épaules, l’approcha de lui et appuya sur ses lèvres deux lèvres
bien ardentes pour un homme ayant la prétention d’être si indifférent.
Aure voulut pousser un cri, mais ce cri s’éteignit dans le baiser.
Nerveuse et irritée, la jeune fille repoussa Malicorne contre la
muraille.
— Bon! dit philosophiquement Malicorne, en voilà pour six semaines;
adieu, mademoiselle! agréez mon très humble salut.
Et il fit trois pas pour se retirer.
— Eh bien! non, vous ne sortirez pas! s’écria Montalais en frappant du
pied; restez! je vous l’ordonne!
— Vous l’ordonnez?
— Oui; ne suis-je pas la maîtresse?
— De mon âme et de mon esprit, sans aucun doute.
— Belle propriété, ma foi! L’âme est sotte et l’esprit sec.
— Prenez garde, Montalais, je vous connais, dit Malicorne; vous allez
vous prendre d’amour pour votre serviteur.
— Eh bien! oui, dit-elle en se pendant à son cou avec une enfantine
indolence bien plus qu’avec un voluptueux abandon; eh bien! oui, car il
faut que je vous remercie, enfin.
— Et de quoi?
— De cette commission; n’est-ce pas tout mon avenir?
— Et tout le mien.
Montalais le regarda.
— C’est affreux, dit-elle, de ne jamais pouvoir deviner si vous parlez
sérieusement.
— On ne peut plus sérieusement; j’allais à Paris, vous y allez, nous y
allons.
— Alors, c’est par ce seul motif que vous m’avez servie, égoïste?
— Que voulez-vous, Aure, je ne puis me passer de vous.
— Eh bien! en vérité, c’est comme moi; vous êtes cependant, il faut
l’avouer, un bien méchant cœur!
— Aure, ma chère Aure, prenez garde; si vous retombez dans les injures,
vous savez l’effet qu’elles me produisent, et je vais vous adorer.
Et, tout en disant ces paroles, Malicorne approcha une seconde fois la
jeune fille de lui.
Au même instant un pas retentit dans l’escalier. Les jeunes gens
étaient si rapprochés qu’on les eût surpris dans les bras l’un de
l’autre, si Montalais n’eût violemment repoussé Malicorne, lequel alla
frapper du dos la porte, qui s’ouvrait en ce moment. Un grand cri,
suivi d’injures, retentit aussitôt.
C’était Mme de Saint-Remy qui poussait ce cri et qui proférait ces
injures: le malheureux Malicorne venait de l’écraser à moitié entre la
muraille et la porte qu’elle entrouvrait.
— C’est encore ce vaurien! s’écria la vieille dame; toujours là!
— Ah! madame, répondit Malicorne d’une voix respectueuse, il y a huit
grands jours que je ne suis venu ici.
Chapitre LXXVIII — Où l’on voit enfin reparaître la véritable héroïne
de cette histoire
Derrière Mme de Saint-Remy montait Mlle de La Vallière. Elle entendit
l’explosion de la colère maternelle, et comme elle en devinait la
cause, elle entra toute tremblante dans la chambre et aperçut le
malheureux Malicorne, dont la contenance désespérée eût attendri ou
égayé quiconque l’eût observé de sang-froid. En effet, il s’était
vivement retranché derrière une grande chaise, comme pour éviter les
premiers assauts de Mme de Saint-Remy; il n’espérait pas la fléchir par
la parole, car elle parlait plus haut que lui et sans interruption,
mais il comptait sur l’éloquence de ses gestes.
La vieille dame n’écoutait et ne voyait rien; Malicorne, depuis
longtemps, était une des ses antipathies. Mais sa colère était trop
grande pour ne pas déborder de Malicorne sur sa complice. Montalais eut
son tour.
— Et vous, mademoiselle, et vous, comptez-vous que je n’avertirai point
Madame de ce qui se passe chez une de ses filles d’honneur?
— Oh! ma mère, s’écria Mlle de La Vallière, par grâce, épargnez…