— Et comment le parez-vous?
— Attendez… d’Artagnan va venir rendre compte au roi de sa mission.
— Oh! nous avons le temps d’y penser.
— Comment cela?
— Vous avez bonne avance sur lui, je présume?
— Dix heures à peu près.
— Eh bien! en dix heures…
Aramis secoua sa tête pâle.
— Voyez ces nuages qui courent au ciel, ces hirondelles qui fendent
l’air: d’Artagnan va plus vite que le nuage et que l’oiseau;
d’Artagnan, c’est le vent qui les emporte.
— Allons donc!
— Je vous dis que c’est quelque chose de surhumain que cet homme,
monsieur; il est de mon âge, et je le connais depuis trente-cinq ans.
— Eh bien?
— Eh bien! écoutez mon calcul, monsieur: je vous ai expédié M. du
Vallon à deux heures de la nuit; M. du Vallon avait huit heures
d’avance sur moi. Quand M. du Vallon est-il arrivé?
— Voilà quatre heures, à peu près.
— Vous voyez bien, j’ai gagné quatre heures sur lui, et cependant
c’est un rude cavalier que Porthos, et cependant il a tué sur la route
huit chevaux dont j’ai retrouvé les cadavres. Moi, j’ai couru la poste
cinquante lieues, mais j’ai la goutte, la gravelle, que sais-je? de
sorte que la fatigue me tue. J’ai dû descendre à Tours; depuis, roulant
en carrosse à moitié mort, à moitié versé, souvent traîné sur les
flancs, parfois sur le dos de la voiture, toujours au galop de quatre
chevaux furieux, je suis arrivé, arrivé gagnant quatre heures sur
Porthos; mais, voyez-vous, d’Artagnan ne pèse pas trois cents livres
comme Porthos, d’Artagnan n’a pas la goutte et la gravelle comme moi:
ce n’est pas un cavalier, c’est un centaure; d’Artagnan, voyez-vous,
parti pour Belle-Île quand je partais pour Paris, d’Artagnan, malgré
dix heures d’avance que j’ai sur lui, d’Artagnan arrivera deux heures
après moi.
— Mais enfin, les accidents?
— Il n’y a pas d’accidents pour lui.
— Si les chevaux manquent?
— Il courra plus vite que les chevaux.
— Quel homme, bon Dieu!
— Oui, c’est un homme que j’aime et que j’admire; je l’aime, parce
qu’il est bon, grand, loyal; je l’admire, parce qu’il représente pour
moi le point culminant de la puissance humaine; mais, tout en l’aimant,
tout en l’admirant, je le crains et je le prévois. Donc, je me résume,
monsieur: dans deux heures, d’Artagnan sera ici; prenez les devants,
courez au Louvre, voyez le roi avant qu’il voie d’Artagnan.
— Que dirai-je au roi?
— Rien; donnez-lui Belle-Île.
— Oh! monsieur d’Herblay, monsieur d’Herblay! s’écria Fouquet, que de
projets manqués tout à coup!
— Après un projet avorté, il y a toujours un autre projet que l’on peut
mener à bien! Ne désespérons jamais, et allez, monsieur, allez vite.
— Mais cette garnison si soigneusement triée, le roi la fera changer
tout de suite.
— Cette garnison, monsieur, était au roi quand elle entra dans
Belle-Île; elle est à vous aujourd’hui: il en sera de même pour toutes
les garnisons après quinze jours d’occupation. Laissez faire, monsieur.
Voyez-vous inconvénient à avoir une armée à vous au bout d’un an au
lieu d’un ou deux régiments? Ne voyez-vous pas que votre garnison
d’aujourd’hui vous fera des partisans à La Rochelle, à Nantes, à
Bordeaux, à Toulouse, partout où on l’enverra?
«Allez au roi, monsieur, allez, le temps s’écoule, et d’Artagnan,
pendant que nous perdons notre temps, vole comme une flèche sur le
grand chemin.
— Monsieur d’Herblay, vous savez que toute parole de vous est un germe
qui fructifie dans ma pensée; je vais au Louvre.
— À l’instant même, n’est-ce pas?
— Je ne vous demande que le temps de changer d’habits.
— Rappelez-vous que d’Artagnan n’a pas besoin de passer par
Saint-Mandé, lui, mais qu’il se rendra tout droit au Louvre; c’est une
heure à retrancher sur l’avance qui nous reste.
— D’Artagnan peut tout avoir, excepté mes chevaux anglais; je serai au
Louvre dans vingt-cinq minutes.
Et, sans perdre une seconde, Fouquet commanda le départ.
Aramis n’eut que le temps de lui dire:
— Revenez aussi vite que vous serez parti, car je vous attends avec
impatience.
Cinq minutes après, le surintendant volait vers Paris.
Pendant ce temps, Aramis se faisait indiquer la chambre où reposait
Porthos.
À la porte du cabinet de Fouquet, il fut serré dans les bras de
Pellisson, qui venait d’apprendre son arrivée et quittait les bureaux
pour le voir.
Aramis reçut, avec cette dignité amicale qu’il savait si bien prendre,
ces caresses aussi respectueuses qu’empressées; mais tout à coup,
s’arrêtant sur le palier:
— Qu’entends-je là-haut? demanda-t-il.
On entendait, en effet, un rauquement sourd pareil à celui d’un tigre
affamé ou d’un lion impatient.
— Oh! ce n’est rien, dit Pellisson en souriant.
— Mais enfin?…
— C’est M. du Vallon qui ronfle.
— En effet, dit Aramis, il n’y avait que lui capable de faire un tel
bruit. Vous permettez, Pellisson, que je m’informe s’il ne manque de
rien?
— Et vous, permettez-vous que je vous accompagne?
— Comment donc!
Tous deux entrèrent dans la chambre.
Porthos était étendu sur un lit, la face violette plutôt que rouge,
les yeux gonflés, la bouche béante. Ce rugissement qui s’échappait
des profondes cavités de sa poitrine faisait vibrer les carreaux des
fenêtres.
À ses muscles tendus et sculptés en saillie sur sa face, à ses cheveux
collés de sueur, aux énergiques soulèvements de son menton et de ses
épaules, on ne pouvait refuser une certaine admiration: la force
poussée à ce point, c’est presque de la divinité.
Les jambes et les pieds herculéens de Porthos avaient, en se gonflant,
fait craquer ses bottes de cuir; toute la force de son énorme corps
s’était convertie en une rigidité de pierre.
Porthos ne remuait pas plus que le géant de granit couché dans la
plaine d’Agrigente. Sur l’ordre de Pellisson, un valet de chambre
s’occupa de couper les bottes de Porthos, car nulle puissance au monde
n’eût pu les lui arracher.
Quatre laquais y avaient essayé en vain, tirant à eux comme des
cabestans.
Ils n’avaient pas même réussi à réveiller Porthos. On lui enleva ses
bottes par lanières, et ses jambes retombèrent sur le lit; on lui
coupa le reste de ses habits, on le porta dans un bain, on l’y laissa
une heure, puis on le revêtit de linge blanc et on l’introduisit
dans un lit bassiné, le tout avec des efforts et des peines qui
eussent incommodé un mort, mais qui ne firent pas même ouvrir l’œil à
Porthos et n’interrompirent pas une seconde l’orgue formidable de ses
ronflements.
Aramis voulait, de son côté, nature sèche et nerveuse, armée d’un
courage exquis, braver aussi la fatigue et travailler avec Gourville
et Pellisson; mais il s’évanouit sur la chaise où il s’était obstiné
à rester. On l’enleva pour le porter dans une chambre voisine, où le
repos du lit ne tarda point à provoquer le calme de la tête.
Chapitre LXXV — Où M. Fouquet agit
Cependant Fouquet courait vers le Louvre au grand galop de son attelage
anglais.
Le roi travaillait avec Colbert. Tout à coup le roi demeura pensif.
Ces deux arrêts de mort qu’il avait signés en montant sur le trône lui
revenaient parfois en mémoire. C’étaient deux taches de deuil qu’il
voyait les yeux ouverts; deux taches de sang qu’il voyait les yeux
fermés.
— Monsieur, dit-il tout à coup à l’intendant, il me semble parfois que
ces deux hommes que vous avez fait condamner n’étaient pas de bien
grands coupables.
— Sire, ils avaient été choisis dans le troupeau des traitants, qui
avait besoin d’être décimé.
— Choisis par qui?
— Par la nécessité, Sire, répondit froidement Colbert.
— La nécessité! grand mot! murmura le jeune roi.
— Grande déesse, Sire.
— C’étaient des amis fort dévoués au surintendant, n’est-ce pas?
— Oui, Sire, des amis qui eussent donné leur vie pour M. Fouquet.
— Ils l’ont donnée, monsieur, dit le roi.
— C’est vrai, mais inutilement, par bonheur, ce qui n’était pas leur
intention.
— Combien ces hommes avaient-ils dilapidé d’argent?
— Dix millions peut-être, dont six ont été confisqués sur eux.
— Et cet argent est dans mes coffres? demanda le roi avec un certain
sentiment de répugnance.
— Il y est, Sire; mais cette confiscation, tout en menaçant M. Fouquet,
ne l’a point atteint.
— Vous concluez, monsieur Colbert?…
— Que si M. Fouquet a soulevé contre Votre Majesté une troupe de
factieux pour arracher ses amis au supplice, il soulèvera une armée
quand il s’agira de se soustraire lui-même au châtiment.
Le roi fit jaillir sur son confident un de ces regards qui ressemblent
au feu sombre d’un éclair d’orage; un de ces regards qui vont illuminer
les ténèbres des plus profondes consciences.
— Je m’étonne, dit-il, que, pensant sur M. Fouquet de pareilles choses,
vous ne veniez pas me donner un avis.
— Quel avis, Sire?
— Dites-moi d’abord, clairement et précisément, ce que vous pensez,
monsieur Colbert.
— Sur quoi?
— Sur la conduite de M. Fouquet.
— Je pense, Sire, que M. Fouquet, non content d’attirer à lui l’argent,
comme faisait M. de Mazarin, et de priver par-là Votre Majesté d’une
partie de sa puissance, veut encore attirer à lui tous les amis de la
vie facile et des plaisirs, de ce qu’enfin les fainéants appellent la
poésie, et les politiques la corruption; je pense qu’en soudoyant les
sujets de Votre Majesté il empiète sur la prérogative royale, et ne
peut, si cela continue ainsi, tarder à reléguer Votre Majesté parmi les
faibles et les obscurs.
— Comment qualifie-t-on tous ces projets, monsieur Colbert?
— Les projets de M. Fouquet, Sire?
— Oui.
— On les nomme crimes de lèse-majesté.
— Et que fait-on aux criminels de lèse-majesté?
— On les arrête, on les juge, on les punit.
— Vous êtes bien sûr que M. Fouquet a conçu la pensée du crime que vous
lui imputez?
— Je dirai plus, Sire, il y a eu chez lui commencement d’exécution.
— Eh bien! j’en reviens à ce que je disais, monsieur Colbert.
— Et vous disiez, Sire?
— Donnez-moi un conseil.
— Pardon, Sire, mais auparavant j’ai encore quelque chose à ajouter.
— Dites.
— Une preuve évidente, palpable, matérielle de trahison.
— Laquelle?
— Je viens d’apprendre que M. Fouquet fait fortifier Belle-Île-en-Mer.
— Ah! vraiment!
— Oui, Sire.
— Vous en êtes sûr?
— Parfaitement; savez-vous, Sire, ce qu’il y a de soldats à Belle-Île?
— Non, ma foi; et vous?
— Je l’ignore, Sire, je voulais donc proposer à Votre Majesté d’envoyer
quelqu’un à Belle-Île.
— Qui cela?
— Moi, par exemple.
— Qu’iriez-vous faire à Belle-Île?
— M’informer s’il est vrai qu’à l’exemple des anciens seigneurs
féodaux, M. Fouquet fait créneler ses murailles.
— Et dans quel but ferait-il cela?
— Dans le but de se défendre un jour contre son roi.
— Mais s’il en est ainsi, monsieur Colbert, dit Louis, il faut faire
tout de suite comme vous disiez: il faut arrêter M. Fouquet.
— Impossible!
— Je croyais vous avoir déjà dit, monsieur, que je supprimais ce mot
dans mon service.
— Le service de Votre Majesté ne peut empêcher M. Fouquet d’être
surintendant général.
— Eh bien?
— Et que par conséquent, par cette charge, il n’ait pour lui tout
le Parlement, comme il a toute l’armée par ses largesses, toute la
littérature par ses grâces, toute la noblesse par ses présents.
— C’est-à-dire alors que je ne puis rien contre M. Fouquet?
— Rien absolument, du moins à cette heure, Sire.
— Vous êtes un conseiller stérile, monsieur Colbert.
— Oh! non pas, Sire, car je ne me bornerai plus à montrer le péril à
Votre Majesté.
— Allons donc! Par où peut-on saper le colosse? Voyons!
Et le roi se mit à rire avec amertume.
— Il a grandi par l’argent, tuez-le par l’argent, Sire.
— Si je lui enlevais sa charge?
— Mauvais moyen.
— Le bon, le bon alors?
— Ruinez-le, Sire, je vous le dis.
— Comment cela?
— Les occasions ne vous manqueront pas, profitez de toutes les
occasions.
— Indiquez-les moi.
— En voici une d’abord. Son Altesse Royale Monsieur va se marier, ses
noces doivent être magnifiques. C’est une belle occasion pour votre
Majesté de demander un million à M. Fouquet; M. Fouquet, qui paie
vingt mille livres d’un coup, lorsqu’il n’en doit que cinq, trouvera
facilement ce million quand le demandera Votre Majesté.
— C’est bien, je le lui demanderai, fit Louis XIV.
— Si Votre Majesté veut signer l’ordonnance, je ferai prendre l’argent
moi-même.
Et Colbert poussa devant le roi un papier et lui présenta une plume.
En ce moment, l’huissier entrouvrit la porte et annonça M. le
surintendant.
Louis pâlit.
Colbert laissa tomber la plume et s’écarta du roi sur lequel il
étendait ses ailes noires de mauvais ange.
Le surintendant fit son entrée en homme de cour, à qui un seul coup
d’œil suffit pour apprécier une situation.
Cette situation n’était pas rassurante pour Fouquet, quelle que fût
la conscience de sa force. Le petit œil noir de Colbert, dilaté par
l’envie, et l’œil limpide de Louis XIV, enflammé par la colère,
signalaient un danger pressant.
Les courtisans sont, pour les bruits de cour, comme les vieux soldats
qui distinguent, à travers les rumeurs du vent et des feuillages,
le retentissement lointain des pas d’une troupe armée; ils peuvent,
après avoir écouté, dire à peu près combien d’hommes marchent, combien
d’armes résonnent, combien de canons roulent. Fouquet n’eut donc qu’à
interroger le silence qui s’était fait à son arrivée: il le trouva gros
de menaçantes révélations. Le roi lui laissa tout le temps de s’avancer
jusqu’au milieu de la chambre.
Sa pudeur adolescente lui commandait cette abstention du moment.
Fouquet saisit hardiment l’occasion.
— Sire, dit-il, j’étais impatient de voir Votre Majesté.
— Et pourquoi? demanda Louis.
— Pour lui annoncer une bonne nouvelle.
Colbert, moins la grandeur de la personne, moins la largesse du cœur,
ressemblait en beaucoup de points à Fouquet. Même pénétration, même
habitude des hommes. De plus, cette grande force de contraction, qui
donne aux hypocrites le temps de réfléchir et de se ramasser pour
prendre du ressort.
Il devina que Fouquet marchait au-devant du coup qu’il allait lui
porter.
Ses yeux brillèrent.
— Quelle nouvelle? demanda le roi.
Fouquet déposa un rouleau de papier sur la table.
— Que Votre Majesté veuille bien jeter les yeux sur ce travail, dit-il.
Le roi déplia lentement le rouleau.
— Des plans? dit-il.
— Oui, Sire.
— Et quels sont ces plans?
— Une fortification nouvelle, Sire.
— Ah! ah! fit le roi, vous vous occupez donc de tactique et de
stratégie, monsieur Fouquet.
— Je m’occupe de tout ce qui peut être utile au règne de Votre Majesté,
répliqua Fouquet.
— Belles images! dit le roi en regardant le dessin.
— Votre Majesté comprend sans doute, dit Fouquet en s’inclinant sur le
papier: ici est la ceinture de murailles, là les forts, là les ouvrages
avancés.
— Et que vois-je là, monsieur?
— La mer.
— La mer tout autour?
— Oui, Sire.
— Et quelle est donc cette place dont vous me montrez le plan?
— Sire, c’est Belle-Île-en-Mer, répondit Fouquet avec simplicité.
À ce mot, à ce nom, Colbert fit un mouvement si marqué que le roi se
retourna pour lui recommander la réserve. Fouquet ne parut pas s’être
ému le moins du monde du mouvement de Colbert, ni du signe du roi.
— Monsieur, continua Louis, vous avez donc fait fortifier Belle-Île?
— Oui, Sire, et j’en apporte les devis et les comptes à Votre Majesté,
répliqua Fouquet; j’ai dépensé seize cent mille livres à cette
opération.
— Pour quoi faire? répliqua froidement Louis qui avait puisé de
l’initiative dans un regard haineux de l’intendant.
— Pour un but assez facile à saisir, répondit Fouquet, Votre Majesté
était en froid avec la Grande-Bretagne.
— Oui; mais depuis la restauration du roi Charles II, j’ai fait
alliance avec elle.
— Depuis un mois, Sire, Votre Majesté l’a bien dit; mais il y a près de
six mois que les fortifications de Belle-Île sont commencées.
— Alors elles sont devenues inutiles.
— Sire, des fortifications ne sont jamais inutiles. J’avais fortifié
Belle-Île contre MM. Monck et Lambert et tous ces bourgeois de Londres
qui jouaient au soldat. Belle-Île se trouvera toute fortifiée contre
les Hollandais à qui ou l’Angleterre ou Votre Majesté ne peut manquer
de faire la guerre.
Le roi se tut encore une fois et regarda en dessous Colbert.
— Belle-Île, je crois, ajouta Louis, est à vous, monsieur Fouquet?
— Non, Sire.
— À qui donc alors?
— À Votre Majesté.
Colbert fut saisi d’effroi comme si un gouffre se fût ouvert sous ses
pieds.
Louis tressaillit d’admiration, soit pour le génie, soit pour le
dévouement de Fouquet.
— Expliquez-vous, monsieur, dit-il.
— Rien de plus facile, Sire; Belle-Île est une terre à moi; je l’ai
fortifiée de mes deniers; mais comme rien au monde ne peut s’opposer
à ce qu’un sujet fasse un humble présent à son roi, j’offre à Votre
Majesté la propriété de la terre dont elle me laissera l’usufruit.
Belle-Île, place de guerre, doit être occupée par le roi; Sa Majesté,
désormais, pourra y tenir une sûre garnison.
Colbert se laissa presque entièrement aller sur le parquet glissant. Il
eut besoin, pour ne pas tomber, de se tenir aux colonnes de la boiserie.
— C’est une grande habileté d’homme de guerre que vous avez témoignée
là, monsieur, dit Louis XIV.
— Sire, l’initiative n’est pas venue de moi, répondit Fouquet; beaucoup
d’officiers me l’ont inspirée; les plans eux-mêmes ont été faits par un
ingénieur des plus distingués.
— Son nom?
— M. du Vallon.
— M. du Vallon? reprit Louis. Je ne le connais pas. Il est fâcheux,
monsieur Colbert, continua-t-il, que je ne connaisse pas le nom des
hommes de talent qui honorent mon règne.
Et en disant ces mots, il se retourna vers Colbert. Celui-ci se sentait
écrasé, la sueur lui coulait du front, aucune parole ne se présentait à
ses lèvres, il souffrait un martyre inexprimable.
— Vous retiendrez ce nom, ajouta Louis XIV.
Colbert s’inclina, plus pâle que ses manchettes de dentelles de Flandre.
Fouquet continua:
— Les maçonneries sont de mastic romain; des architectes me l’ont
composé d’après les relations de l’Antiquité.
— Et les canons? demanda Louis.
— Oh! Sire, ceci regarde Votre Majesté, il ne m’appartient pas de
mettre des canons chez moi, sans que Votre Majesté m’ait dit qu’elle
était chez elle.
Louis commençait à flotter indécis entre la haine que lui inspirait cet
homme si puissant et la pitié que lui inspirait cet autre homme abattu,
qui lui semblait la contrefaçon du premier.
Mais la conscience de son devoir de roi l’emporta sur les sentiments de
l’homme.
Il allongea son doigt sur le papier.
— Ces plans ont dû vous coûter beaucoup d’argent à exécuter? dit-il.
— Je croyais avoir eu l’honneur de dire le chiffre à Votre Majesté.
— Redites, je l’ai oublié.
— Seize cent mille livres.
— Seize cent mille livres! Vous êtes énormément riche, monsieur Fouquet.
— C’est Votre Majesté qui est riche, dit le surintendant, puisque
Belle-Île est à elle.
— Oui, merci; mais si riche que je sois, monsieur Fouquet…
Le roi s’arrêta.
— Eh bien! Sire?… demanda le surintendant.
— Je prévois le moment où je manquerai d’argent.
— Vous, Sire?
— Oui, moi.
— Et à quel moment donc?
— Demain, par exemple.
— Que Votre Majesté me fasse l’honneur de s’expliquer.
— Mon frère épouse Madame d’Angleterre.
— Eh bien, Sire?
— Eh bien! je dois faire à la jeune princesse une réception digne de la
petite-fille de Henri IV.
— C’est trop juste, Sire.
— J’ai donc besoin d’argent.
— Sans doute.
— Et il me faudrait…
Louis XIV hésita. La somme qu’il avait à demander était juste celle
qu’il avait été obligé de refuser à Charles II. Il se tourna vers
Colbert pour qu’il donnât le coup.
— Il me faudrait demain… répéta-t-il en regardant Colbert.
— Un million, dit brutalement celui-ci enchanté de reprendre sa
revanche.
Fouquet tournait le dos à l’intendant pour écouter le roi. Il ne se
retourna même point et attendit que le roi répétât ou plutôt murmurât:
— Un million.
— Oh! Sire, répondit dédaigneusement Fouquet, un million! que fera
Votre Majesté avec un million?
— Il me semble cependant… dit Louis XIV.
— C’est ce qu’on dépense aux noces du plus petit prince d’Allemagne.
— Monsieur…
— Il faut deux millions au moins à Votre Majesté. Les chevaux seuls
emporteront cinq cent mille livres. J’aurai l’honneur d’envoyer ce soir
seize cent mille livres à Votre Majesté.
— Comment, dit le roi, seize cent mille livres!
— Attendez, Sire, répondit Fouquet sans même se retourner vers Colbert,
je sais qu’il manque quatre cent mille livres. Mais ce monsieur de
l’intendance (et par-dessus son épaule il montrait du pouce Colbert,
qui pâlissait derrière lui), mais ce monsieur de l’intendance… a dans
sa caisse neuf cent mille livres à moi.
Le roi se retourna pour regarder Colbert.
— Mais… dit celui-ci.
— Monsieur, poursuivit Fouquet toujours parlant indirectement à
Colbert, Monsieur a reçu il y a huit jours seize cent mille livres;
il a payé cent mille livres aux gardes, soixante-quinze mille aux
hôpitaux, vingt-cinq mille aux Suisses, cent trente mille aux vivres,
mille aux armes, dix mille aux menus frais; je ne me trompe donc point
en comptant sur neuf cent mille livres qui restent.
Alors, se tournant à demi vers Colbert, comme fait un chef dédaigneux
vers son inférieur:
— Ayez soin, monsieur, dit-il, que ces neuf cent mille livres soient
remises ce soir en or à Sa Majesté.
— Mais, dit le roi, cela fera deux millions cinq cent mille livres?
— Sire, les cinq cent mille livres de plus seront la monnaie de poche
de Son Altesse Royale. Vous entendez, monsieur Colbert, ce soir, avant
huit heures.
Et sur ces mots, saluant le roi avec respect, le surintendant fit à
reculons sa sortie sans honorer d’un seul regard l’envieux auquel il
venait de raser à moitié la tête.
Colbert déchira de rage son point de Flandre et mordit ses lèvres
jusqu’au sang. Fouquet n’était pas à la porte du cabinet que
l’huissier, passant à coté de lui, cria:
— Un courrier de Bretagne pour Sa Majesté.
— M. d’Herblay avait raison, murmura Fouquet en tirant sa montre: une
heure cinquante-cinq minutes. Il était temps!
Chapitre LXXVI — Où d’Artagnan finit par mettre enfin la main sur son
brevet de capitaine
Le lecteur sait d’avance qui l’huissier annonçait en annonçant le
messager de Bretagne.
Ce messager, il était facile de le reconnaître. C’était d’Artagnan,
l’habit poudreux, le visage enflammé, les cheveux dégouttants de sueur,
les jambes roidies; il levait péniblement les pieds à la hauteur de
chaque marche sur laquelle résonnaient ses éperons ensanglantés.
Il aperçut sur le seuil, au moment où il le franchissait, le
surintendant.
Fouquet salua avec un sourire celui qui, une heure plus tôt, lui
amenait la ruine ou la mort.
D’Artagnan trouva dans sa bonté d’âme et dans son inépuisable vigueur
corporelle assez de présence d’esprit pour se rappeler le bon accueil
de cet homme; il le salua donc aussi, bien plutôt par bienveillance et
par compassion que par respect.
Il se sentit sur les lèvres ce mot qui tant de fois avait été répété
au duc de Guise: «Fuyez!» Mais prononcer ce mot, c’eût été trahir une
cause; dire ce mot dans le cabinet du roi et devant un huissier, c’eût
été se perdre gratuitement sans sauver personne.
D’Artagnan se contenta donc de saluer Fouquet sans lui parler et entra.
En ce moment même, le roi flottait entre la surprise où venaient de
le jeter les dernières paroles de Fouquet et le plaisir du retour de
d’Artagnan.
Sans être courtisan, d’Artagnan avait le regard aussi sûr et aussi
rapide que s’il l’eût été.
Il lut en entrant l’humiliation dévorante imprimée au front de Colbert.
Il put même entendre ces mots que lui disait le roi:
— Ah! monsieur Colbert, vous aviez donc neuf cent mille livres à la
surintendance?
Colbert, suffoqué, s’inclinait sans répondre. Toute cette scène entra
donc dans l’esprit de d’Artagnan par les yeux et par les oreilles à la
fois.
Le premier mot de Louis XIV à son mousquetaire, comme s’il eût voulu
faire opposition à ce qu’il disait en ce moment, fut un bonjour
affectueux.
Puis son second un congé à Colbert.
Ce dernier sortit du cabinet du roi, livide et chancelant, tandis que
d’Artagnan retroussait les crocs de sa moustache.
— J’aime à voir dans ce désordre un de mes serviteurs, dit le roi,
admirant la martiale souillure des habits de son envoyé.
— En effet, Sire, dit d’Artagnan, j’ai cru ma présence assez urgente au
Louvre pour me présenter ainsi devant vous.
— Vous m’apportez donc de grandes nouvelles, monsieur? demanda le roi
en souriant.