— Ah! c’est vrai, répondit Porthos d’une voix de tonnerre; j

Alexandre Dumas

LE VICOMTE DE BRAGELONNE

TOME II

(1848 – 1850)

Table des matières

Chapitre LXXII — La grandeur de l’évêque de Vannes 5

Chapitre LXXIII — Où Porthos commence à être fâché d’être venu

avec d’Artagnan 20

Chapitre LXXIV — Où d’Artagnan court, où Porthos ronfle, où

Aramis conseille 39

Chapitre LXXV — Où M. Fouquet agit 49

Chapitre LXXVI — Où d’Artagnan finit par mettre enfin la main

sur son brevet de capitaine 63

Chapitre LXXVII — Un amoureux et une maîtresse 74

Chapitre LXXVIII — Où l’on voit enfin reparaître la véritable

héroïne de cette histoire 85

Chapitre LXXIX — Malicorne et Manicamp 98

Chapitre LXXX — Manicamp et Malicorne 104

Chapitre LXXXI — La cour de l’hôtel Grammont 118

Chapitre LXXXII — Le portrait de Madame 131

Chapitre LXXXIII — Au Havre 142

Chapitre LXXXIV — En mer 151

Chapitre LXXXV — Les tentes 161

Chapitre LXXXVI — La nuit 175

Chapitre LXXXVII — Du Havre à Paris 183

Chapitre LXXXVIII — Ce que le Chevalier de Lorraine pensait de

Madame 196

Chapitre LXXXIX — La surprise de mademoiselle de Montalais 210

Chapitre XC — Le consentement d’Athos 224

Chapitre XCI — Monsieur est jaloux du duc de Buckingham 232

Chapitre XCII — For ever ! 246

Chapitre XCIII — Où sa Majesté Louis XIV ne trouve Melle de La

Vallière ni assez riche, ni assez jolie pour un

gentilhomme du rang du vicomte de Bragelonne 256

Chapitre XCIV — Une foule de coups d’épée dans l’eau 266

Chapitre XCV — M. Baisemeaux de Montlezun 292

Chapitre XCVI — Le jeu du roi 305

Chapitre XCVII — Les petits comptes de M. Baisemeaux de

Montlezun 322

Chapitre XCVIII — Le déjeuner de M. de Baisemeaux 341

Chapitre XCIX — Le deuxième de la Bertaudière 353

Chapitre C — Les deux amies 368

Chapitre CI — L’argenterie de Mme de Bellière 380

Chapitre CII — La dot 389

Chapitre CIII — Le terrain de Dieu 401

Chapitre CIV — Triple amour 413

Chapitre CV — La jalousie de M. de Lorraine 421

Chapitre CVI — Monsieur est jaloux de Guiche 433

Chapitre CVII — Le médiateur 446

Chapitre CVIII — Les conseilleurs 459

Chapitre CIX — Fontainebleau 476

Chapitre CX — Le bain 485

Chapitre CXI — La chasse aux papillons 490

Chapitre CXII — Ce que l’on prend en chassant aux papillons 497

Chapitre CXIII — Le ballet des Saisons 512

Chapitre CXIV — Les nymphes du parc de Fontainebleau 523

Chapitre CXV — Ce qui se disait sous le chêne royal 537

Chapitre CXVI — L’inquiétude du roi 551

Chapitre CXVII — Le secret du roi 559

Chapitre CXVIII — Courses de nuit 574

Chapitre CXIX — Où Madame acquiert la preuve que l’on peut, en

écoutant, entendre ce qui se dit 587

Chapitre CXX — La correspondance d’Aramis 597

Chapitre CXXI — Le commis d’ordre 610

Chapitre CXXII — Fontainebleau à deux heures du matin 624

Chapitre CXXIII — Le labyrinthe 637

Chapitre CXXIV — Comment Malicorne avait été délogé de l’hôtel

du Beau-Paon 650

Chapitre CXXV — Ce qui s’était passé en réalité à l’auberge du

Beau-Paon 663

Chapitre CXXVI — Un jésuite de la onzième année 680

Chapitre CXXVII — Le secret de l’État 688

Chapitre CXXVIII — Mission 706

Chapitre CXXIX — Heureux comme un prince 718

Chapitre CXXX — Histoire d’une naïade et d’une dryade 745

Chapitre CXXXI — Fin de l’histoire d’une naïade et d’une dryade 762

Chapitre LXXII — La grandeur de l’évêque de Vannes

Porthos et d’Artagnan étaient entrés à l’évêché par une porte

particulière, connue des seuls amis de la maison.

Il va sans dire que Porthos avait servi de guide à d’Artagnan. Le

digne baron se comportait un peu partout comme chez lui. Cependant,

soit reconnaissance tacite de cette sainteté du personnage d’Aramis

et de son caractère, soit habitude de respecter ce qui lui imposait

moralement, digne habitude qui avait toujours fait de Porthos un soldat

modèle et un esprit excellent, par toutes ces raisons, disons-nous,

Porthos conserva, chez Sa Grandeur l’évêque de Vannes, une sorte de

réserve que d’Artagnan remarqua tout d’abord dans l’attitude qu’il prit

avec les valets et les commensaux.

Cependant cette réserve n’allait pas jusqu’à se priver de questions,

Porthos questionna.

On apprit alors que Sa Grandeur venait de rentrer dans ses

appartements, et se préparait à paraître, dans l’intimité, moins

majestueuse qu’elle n’avait paru avec ses ouailles.

En effet, après un petit quart d’heure que passèrent d’Artagnan et

Porthos à se regarder mutuellement le blanc des yeux, à tourner leurs

pouces dans les différentes évolutions qui vont du nord au midi, une

porte de la salle s’ouvrit et l’on vit paraître Sa Grandeur vêtue du

petit costume complet de prélat.

Aramis portait la tête haute, en homme qui a l’habitude du

commandement, la robe de drap violet retroussée sur le côté, et le

poing sur la hanche.

En outre, il avait conservé la fine moustache et la royale allongée du

temps de Louis XIII.

Il exhala en entrant ce parfum délicat qui, chez les hommes élégants,

chez les femmes du grand monde, ne change jamais, et semble s’être

incorporé dans la personne dont il est devenu l’émanation naturelle.

Cette fois seulement le parfum avait retenu quelque chose de la

sublimité religieuse de l’encens. Il n’enivrait plus, il pénétrait; il

n’inspirait plus le désir, il inspirait le respect.

Aramis, en entrant dans la chambre, n’hésita pas un instant, et sans

prononcer une parole qui, quelle qu’elle fût, eût été froide en

pareille occasion, il vint droit au mousquetaire si bien déguisé sous

le costume de M. Agnan, et le serra dans ses bras avec une tendresse

que le plus défiant n’eût pas soupçonnée de froideur ou d’affectation.

D’Artagnan, de son côté, l’embrassa d’une égale ardeur. Porthos serra

la main délicate d’Aramis dans ses grosses mains, et d’Artagnan

remarqua que Sa Grandeur lui serrait la main gauche probablement

par habitude, attendu que Porthos devait déjà dix fois lui avoir

meurtri ses doigts ornés de bagues en broyant sa chair dans l’étau

de son poignet. Aramis, averti par la douleur, se défiait donc et ne

présentait que des chairs à froisser et non des doigts à écraser contre

de l’or ou des facettes de diamant.

Entre deux accolades, Aramis regarda en face d’Artagnan, lui offrit une

chaise et s’assit dans l’ombre, observant que le jour donnait sur le

visage de son interlocuteur.

Cette manœuvre, familière aux diplomates et aux femmes, ressemble

beaucoup à l’avantage de la garde que cherchent, selon leur habileté

ou leur habitude, à prendre les combattants sur le terrain du duel.

D’Artagnan ne fut pas dupe de la manœuvre; mais il ne parut pas s’en

apercevoir.

Il se sentait pris; mais, justement parce qu’il était pris, il se

sentait sur la voie de la découverte, et peu lui importait, vieux

condottiere, de se faire battre en apparence, pourvu qu’il tirât de sa

prétendue défaite les avantages de la victoire.

Ce fut Aramis qui commença la conversation.

— Ah! cher ami! mon bon d’Artagnan! dit-il, quel excellent hasard!

— C’est un hasard, mon révérend compagnon, dit d’Artagnan, que

j’appellerai de l’amitié. Je vous cherche, comme toujours je vous ai

cherché, dès que j’ai eu quelque grande entreprise à vous offrir ou

quelques heures de liberté à vous donner.

— Ah! vraiment, dit Aramis sans explosion, vous me cherchez?

— Eh! oui, il vous cherche, mon cher Aramis, dit Porthos, et la preuve,

c’est qu’il m’a relancé, moi, à Belle-Île. C’est aimable, n’est-ce pas?

— Ah! fit Aramis, certainement, à Belle-Île…

«Bon! dit d’Artagnan, voilà mon butor de Porthos qui, sans y songer, a

tiré du premier coup le canon d’attaque.»

— À Belle-Île, dit Aramis, dans ce trou, dans ce désert! C’est aimable,

en effet.

— Et c’est moi qui lui ai appris que vous étiez à Vannes, continua

Porthos du même ton.

D’Artagnan arma sa bouche d’une finesse presque ironique.

— Si fait, je le savais, dit-il; mais j’ai voulu voir.

— Voir quoi?

— Si notre vieille amitié tenait toujours; si, en nous voyant, notre

cœur, tout racorni qu’il est par l’âge, laissait encore échapper ce bon

cri de joie qui salue la venue d’un ami.

— Eh bien! vous avez dû être satisfait? demanda Aramis.

— Couci-couci.

— Comment cela?

— Oui, Porthos m’a dit: «Chut!» et vous…

— Eh bien! et moi?

— Et vous, vous m’avez donné votre bénédiction.

— Que voulez-vous! mon ami, dit en souriant Aramis, c’est ce qu’un

pauvre prélat comme moi a de plus précieux.

— Allons donc, mon cher ami.

— Sans doute.

— On dit cependant à Paris que l’évêché de Vannes est un des meilleurs

de France.

— Ah! vous voulez parler des biens temporels? dit Aramis d’un air

détaché.

— Mais certainement j’en veux parler. J’y tiens, moi.

— En ce cas, parlons-en, dit Aramis avec un sourire.

— Vous avouez être un des plus riches prélats de France?

— Mon cher, puisque vous me demandez mes comptes, je vous dirai que

l’évêché de Vannes vaut vingt mille livres de rente, ni plus ni moins.

C’est un diocèse qui renferme cent soixante paroisses.

— C’est fort joli, dit d’Artagnan.

— C’est superbe, dit Porthos.

— Mais cependant, reprit d’Artagnan en couvrant Aramis du regard, vous

ne vous êtes pas enterré ici à jamais?

— Pardonnez-moi. Seulement je n’admets pas le mot enterré.

— Mais il me semble qu’à cette distance de Paris on est enterré, ou peu

s’en faut.

— Mon ami, je me fais vieux, dit Aramis; le bruit et le mouvement de la

ville ne me vont plus.

«À cinquante-sept ans, on doit chercher le calme et la méditation.

Je les ai trouvés ici. Quoi de plus beau et de plus sévère à la fois

que cette vieille Armorique? Je trouve ici, cher d’Artagnan, tout le

contraire de ce que j’aimais autrefois, et c’est ce qu’il faut à la fin

de la vie, qui est le contraire du commencement. Un peu de mon plaisir

d’autrefois vient encore m’y saluer de temps en temps sans me distraire

de mon salut. Je suis encore de ce monde, et cependant, à chaque pas

que je fais, je me rapproche de Dieu.

— Éloquent, sage, discret, vous êtes un prélat accompli, Aramis, et je

vous félicite.

— Mais, dit Aramis en souriant, vous n’êtes pas seulement venu, cher

ami, pour me faire des compliments… Parlez, qui vous amène? Serais-je

assez heureux pour que, d’une façon quelconque, vous eussiez besoin de

moi?

— Dieu merci, non, mon cher ami, dit d’Artagnan, ce n’est rien de cela.

Je suis riche et libre.

— Riche?

— Oui, riche pour moi; pas pour vous ni pour Porthos, bien entendu.

J’ai une quinzaine de mille livres de rente.

Aramis le regarda soupçonneux. Il ne pouvait croire, surtout en voyant

son ancien ami avec cet humble aspect, qu’il eût fait une si belle

fortune.

Alors d’Artagnan, voyant que l’heure des explications était venue,

raconta son histoire d’Angleterre.

Pendant le récit, il vit dix fois briller les yeux et tressaillir

les doigts effilés du prélat. Quant à Porthos, ce n’était pas

de l’admiration qu’il manifestait pour d’Artagnan, c’était de

l’enthousiasme, c’était du délire. Lorsque d’Artagnan eut achevé son

récit:

— Eh bien? fit Aramis.

— Eh bien! dit d’Artagnan, vous voyez que j’ai en Angleterre des amis

et des propriétés, en France un trésor. Si le cœur vous en dit, je vous

les offre. Voilà pourquoi je suis venu.

Si assuré que fût son regard, il ne put soutenir en ce moment le regard

d’Aramis. Il laissa donc dévier son œil sur Porthos, comme fait l’épée

qui cède à une pression toute-puissante et cherche un autre chemin.

— En tout cas, dit l’évêque, vous avez pris un singulier costume de

voyage, cher ami.

— Affreux! je le sais. Vous comprenez que je ne voulais voyager ni en

cavalier ni en seigneur. Depuis que je suis riche, je suis avare.

— Et vous dites donc que vous êtes venu à Belle-Île? fit Aramis sans

transition.

— Oui, répliqua d’Artagnan, je savais y trouver Porthos et vous.

— Moi! s’écria Aramis. Moi! depuis un an que je suis ici je n’ai point

une seule fois passé la mer.

— Oh! fit d’Artagnan, je ne vous savais pas si casanier.

— Ah! cher ami, c’est qu’il faut vous dire que je ne suis plus l’homme

d’autrefois. Le cheval m’incommode, la mer me fatigue; je suis un

pauvre prêtre souffreteux, se plaignant toujours, grognant toujours,

et enclin aux austérités, qui me paraissent des accommodements avec

la vieillesse, des pourparlers avec la mort. Je réside, mon cher

d’Artagnan, je réside.

— Eh bien! tant mieux, mon ami, car nous allons probablement devenir

voisins.

— Bah! dit Aramis, non sans une certaine surprise qu’il ne chercha même

pas à dissimuler, vous, mon voisin?

— Eh! mon Dieu, oui.

— Comment cela?

— Je vais acheter des salines fort avantageuses qui sont situées entre

Piriac et Le Croisic. Figurez-vous, mon cher, une exploitation de

douze pour cent de revenu clair; jamais de non-valeur, jamais de faux

frais; l’océan, fidèle et régulier, apporte toutes les six heures son

contingent à ma caisse. Je suis le premier Parisien qui ait imaginé une

pareille spéculation. N’éventez pas la mine, je vous en prie, et avant

peu nous communiquerons, J’aurai trois lieues de pays pour trente mille

livres.

Aramis lança un regard à Porthos comme pour lui demander si tout cela

était bien vrai, si quelque piège ne se cachait point sous ces dehors

d’indifférence. Mais bientôt, comme honteux d’avoir consulté ce pauvre

auxiliaire, il rassembla toutes ses forces pour un nouvel assaut ou

pour une nouvelle défense.

— On m’avait assuré, dit-il, que vous aviez eu quelque démêlé avec la

cour, mais que vous en étiez sorti comme vous savez sortir de tout, mon

cher d’Artagnan, avec les honneurs de la guerre.

— Moi? s’écria le mousquetaire avec un grand éclat de rire insuffisant

à cacher son embarras; car, à ces mots d’Aramis, il pouvait le croire

instruit de ses dernières relations avec le roi; moi? Ah! racontez-moi

donc cela, mon cher Aramis.

— Oui, l’on m’avait raconté, à moi, pauvre évêque perdu au milieu des

landes, on m’avait dit que le roi vous avait pris pour confident de ses

amours.

— Avec qui?

— Avec Mlle de Mancini.

D’Artagnan respira.

— Ah! je ne dis pas non, répliqua-t-il.

— Il paraît que le roi vous a emmené un matin au-delà du pont de Blois

pour causer avec sa belle.

— C’est vrai, dit d’Artagnan. Ah! vous savez cela? Mais alors, vous

devez savoir que, le jour même, j’ai donné ma démission.

— Sincère?

— Ah! mon ami, on ne peut plus sincère.

— C’est alors que vous allâtes chez le comte de La Fère?

— Oui.

— Chez moi?

— Oui.

— Et chez Porthos?

— Oui.

— Était-ce pour nous faire une simple visite?

— Non; je ne vous savais point attachés, et je voulais vous emmener en

Angleterre.

— Oui, je comprends, et alors vous avez exécuté seul, homme

merveilleux, ce que vous vouliez nous proposer d’exécuter à nous

quatre. Je me suis douté que vous étiez pour quelque chose dans cette

belle restauration, quand j’appris qu’on vous avait vu aux réceptions

du roi Charles, lequel vous parlait comme un ami, ou plutôt comme un

obligé.

— Mais comment diable avez-vous su tout cela? demanda d’Artagnan, qui

craignait que les investigations d’Aramis ne s’étendissent plus loin

qu’il ne le voulait.

— Cher d’Artagnan, dit le prélat, mon amitié ressemble un peu à la

sollicitude de ce veilleur de nuit que nous avons dans la petite tour

du môle, à l’extrémité du quai. Ce brave homme allume tous les soirs

une lanterne pour éclairer les barques qui viennent de la mer. Il est

caché dans sa guérite, et les pêcheurs ne le voient pas; mais lui les

suit avec intérêt; il les devine, il les appelle, il les attire dans la

voie du port. Je ressemble à ce veilleur; de temps en temps quelques

avis m’arrivent et me rappellent au souvenir de tout ce que j’aimais.

Alors je suis les amis d’autrefois sur la mer orageuse du monde, moi,

pauvre guetteur auquel Dieu a bien voulu donner l’abri d’une guérite.

— Et, dit d’Artagnan, après l’Angleterre, qu’ai-je fait?

— Ah! voilà! fit Aramis, vous voulez forcer ma vue. Je ne sais plus

rien depuis votre retour, d’Artagnan; mes yeux se sont troublés. J’ai

regretté que vous ne pensiez point à moi. J’ai pleuré votre oubli.

J’avais tort. Je vous revois, et c’est une fête, une grande fête, je

vous le jure… Comment se porte Athos?

— Très bien, merci.

— Et notre jeune pupille?

— Raoul?

— Oui.

— Il paraît avoir hérité de l’adresse de son père Athos et de la force

de son tuteur Porthos.

— Et à quelle occasion avez-vous pu juger de cela?

— Eh! mon Dieu! la veille même de mon départ.

— Vraiment?

— Oui, il y avait exécution en Grève, et, à la suite de cette

exécution, émeute. Nous nous sommes trouvés dans l’émeute, et, à la

suite de l’émeute, il a fallu jouer de l’épée; il s’en est tiré à

merveille.

— Bah! et qu’a-t-il fait? dit Porthos.

— D’abord il a jeté un homme par la fenêtre, comme il eût fait d’un

ballot de coton.

— Oh! très bien! s’écria Porthos.

— Puis il a dégainé, pointé, estocadé, comme nous faisions dans notre

beau temps, nous autres.

— Et à quel propos cette émeute? demanda Porthos.

D’Artagnan remarqua sur la figure d’Aramis une complète indifférence à

cette question de Porthos.

— Mais, dit-il en regardant Aramis, à propos de deux traitants à qui le

roi faisait rendre gorge, deux amis de M. Fouquet que l’on pendait.

À peine un léger froncement de sourcils du prélat indiqua-t-il qu’il

avait entendu.

— Oh! oh! fit Porthos, et comment les nommait-on, ces amis de M.

Fouquet?

— MM. d’Emerys et Lyodot, dit d’Artagnan. Connaissez-vous ces noms-là,

Aramis?

— Non, fit dédaigneusement le prélat; cela m’a l’air de noms de

financiers.

— Justement.

— Oh! M. Fouquet a laissé pendre ses amis? s’écria Porthos.

— Et pourquoi pas? dit Aramis.

— C’est qu’il me semble…

— Si on a pendu ces malheureux, c’était par ordre du roi. Or, M.

Fouquet, pour être surintendant des finances, n’a pas, je pense, droit

de vie et de mort.

— C’est égal, grommela Porthos, à la place de M. Fouquet…

Aramis comprit que Porthos allait dire quelque sottise. Il brisa la

conversation.

— Voyons, dit-il, mon cher d’Artagnan, c’est assez parler des autres;

parlons un peu de vous.

— Mais, de moi, vous en savez tout ce que je puis vous en dire. Parlons

de vous, au contraire, cher Aramis.

— Je vous l’ai dit, mon ami, il n’y a plus d’Aramis en moi.

— Plus même de l’abbé d’Herblay?

— Plus même. Vous voyez un homme que Dieu a pris par la main et qu’il a

conduit à une position qu’il ne devait ni n’osait espérer.

— Dieu? interrogea d’Artagnan.

— Oui.

— Tiens! c’est étrange; on m’avait dit, à moi, que c’était M. Fouquet.

— Qui vous a dit cela? fit Aramis sans que toute la puissance de sa

volonté pût empêcher une légère rougeur de colorer ses joues.

— Ma foi! c’est Bazin.

— Le sot!

— Je ne dis pas qu’il soit homme de génie, c’est vrai; mais il me l’a

dit, et après lui, je vous le répète.

— Je n’ai jamais vu M. Fouquet, répondit Aramis avec un regard aussi

calme et aussi pur que celui d’une jeune vierge qui n’a jamais menti.

— Mais, répliqua d’Artagnan, quand vous l’eussiez vu et même connu,

il n’y aurait point de mal à cela; c’est un fort brave homme que M.

Fouquet.

— Ah!

— Un grand politique.

Aramis fit un geste d’indifférence.

— Un tout-puissant ministre.

— Je ne relève que du roi et du pape, dit Aramis.

— Dame! écoutez donc, dit d’Artagnan du ton le plus naïf, je vous dis

cela, moi, parce que tout le monde ici jure par M. Fouquet. La plaine

est à M. Fouquet, les salines que j’ai achetées sont à M. Fouquet,

l’île dans laquelle Porthos s’est fait topographe est à M. Fouquet, la

garnison est à M. Fouquet, les galères sont à M. Fouquet. J’avoue donc

que rien ne m’eût surpris dans votre inféodation, ou plutôt dans celle

de votre diocèse, m. Fouquet. C’est un autre maître que le roi, voilà

tout, mais aussi puissant qu’un roi.

— Dieu merci! je ne suis inféodé à personne; je n’appartiens à personne

et suis tout à moi, répondit Aramis, qui, pendant cette conversation,

suivait de l’œil chaque geste de d’Artagnan, chaque clin d’œil de

Porthos.

Mais d’Artagnan était impassible et Porthos immobile; les coups portés

habilement étaient parés par un habile adversaire; aucun ne toucha.

Néanmoins chacun sentait la fatigue d’une pareille lutte, et l’annonce

du souper fut bien reçue par tout le monde. Le souper changea le cours

de la conversation. D’ailleurs, ils avaient compris que, sur leurs

gardes comme ils étaient chacun de son côté, ni l’un ni l’autre n’en

saurait davantage.

Porthos n’avait rien compris du tout. Il s’était tenu immobile parce

qu’Aramis lui avait fait signe de ne pas bouger. Le souper ne fut donc

pour lui que le souper. Mais c’était bien assez pour Porthos. Le souper

se passa donc à merveille.

D’Artagnan fut d’une gaieté éblouissante. Aramis se surpassa par sa

douce affabilité. Porthos mangea comme feu Pélops. On causa guerre

et finance, arts et amours. Aramis faisait l’étonné à chaque mot de

politique que risquait d’Artagnan. Celle longue série de surprises

augmenta la défiance de d’Artagnan, comme l’éternelle indifférence de

d’Artagnan provoquait la défiance d’Aramis.

Enfin d’Artagnan laissa à dessein tomber le nom de Colbert. Il avait

réservé ce coup pour le dernier.

— Qu’est-ce que Colbert? demanda l’évêque.

«oh! pour le coup, se dit d’Artagnan, c’est trop fort. Veillons,

mordioux! veillons.»

Et il donna sur Colbert tous les renseignements qu’Aramis pouvait

désirer.

Le souper ou plutôt la conversation se prolongea jusqu’à une heure du

matin entre d’Artagnan et Aramis.

À dix heures précises, Porthos s’était endormi sur sa chaise et

ronflait comme un orgue.

À minuit, on le réveilla et on l’envoya coucher.

— Hum! dit-il; il me semble que je me suis assoupi; c’était pourtant

fort intéressant ce que vous disiez.

À une heure, Aramis conduisit d’Artagnan dans la chambre qui lui était

destinée et qui était la meilleure du palais épiscopal. Deux serviteurs

furent mis à ses ordres.

— Demain, à huit heures, dit-il en prenant congé de d’Artagnan, nous

ferons, si vous le voulez, une promenade à cheval avec Porthos.

— À huit heures! fit d’Artagnan, si tard?

— Vous savez que j’ai besoin de sept heures de sommeil, dit Aramis.

— C’est juste.

— Bonsoir, cher ami!

Et il embrassa le mousquetaire avec cordialité. D’Artagnan le laissa

partir.

— Bon! dit-il quand sa porte fut fermée derrière Aramis, à cinq heures

je serai sur pied.

Puis, cette disposition arrêtée, il se coucha et mit, comme on dit, les

morceaux doubles.

Chapitre LXXIII — Où Porthos commence à être fâché d’être venu avec

d’Artagnan

À peine d’Artagnan avait-il éteint sa bougie, qu’Aramis, qui guettait

à travers ses rideaux le dernier soupir de la lumière chez son ami,

traversa le corridor sur la pointe du pied et passa chez Porthos. Le

géant, couché depuis une heure et demie à peu près, se prélassait sur

l’édredon. Il était dans ce calme heureux du premier sommeil qui, chez

Porthos, résistait au bruit des cloches et du canon. Sa tête nageait

dans ce doux balancement qui rappelle le mouvement moelleux d’un

navire. Une minute de plus, Porthos allait rêver.

La porte de sa chambre s’ouvrit doucement sous la pression délicate de

la main d’Aramis.

L’évêque s’approcha du dormeur. Un épais tapis assourdissait le bruit

de ses pas; d’ailleurs, Porthos ronflait de façon à éteindre tout autre

bruit.

Il lui posa une main sur l’épaule.

— Allons, dit-il, allons, mon cher Porthos.

La voix d’Aramis était douce et affectueuse, mais elle renfermait plus

qu’un avis, elle renfermait un ordre. Sa main était légère, mais elle

indiquait un danger.

Porthos entendit la voix et sentit la main d’Aramis au fond de son

sommeil.

Il tressaillit.

— Qui va là? dit-il avec sa voix de géant.

— Chut! c’est moi, dit Aramis.

— Vous, cher ami! et pourquoi diable m’éveillez-vous?

— Pour vous dire qu’il faut partir.

— Partir?

— Oui.

— Pour où?

— Pour Paris.

Porthos bondit dans son lit et retomba assis en fixant sur Aramis ses

gros yeux effarés.

— Pour Paris?

— Oui.

— Cent lieues! fit-il.

— Cent quatre, répliqua l’évêque.

— Ah! mon Dieu! soupira Porthos en se recouchant, pareil à ces enfants

qui luttent avec leur bonne pour gagner une heure ou deux de sommeil.

— Trente heures de cheval, ajouta résolument Aramis. Vous savez qu’il y

a de bons relais.

Porthos bougea une jambe en laissant échapper un gémissement.

— Allons! allons! cher ami, insista le prélat avec une sorte

d’impatience.

Porthos tira l’autre jambe du lit.

— Et c’est absolument nécessaire que je parte? dit-il.

— De toute nécessité.

Porthos se dressa sur ses jambes et commença d’ébranler le plancher et

les murs de son pas de statue.

— Chut! pour l’amour de Dieu, mon cher Porthos! dit Aramis; vous allez

réveiller quelqu’un.

— Ah! c’est vrai, répondit Porthos d’une voix de tonnerre; j’oubliais;

mais, soyez tranquille, je m’observerai. Et, en disant ces mots, il

fit tomber une ceinture chargée de son épée, de ses pistolets et d’une

bourse dont les écus s’échappèrent avec un bruit vibrant et prolongé.

Ce bruit fit bouillir le sang d’Aramis, tandis qu’il provoquait chez

Porthos un formidable éclat de rire.

— Que c’est bizarre! dit-il de sa même voix.

— Plus bas, Porthos, plus bas, donc!

— C’est vrai.

Et il baissa en effet la voix d’un demi-ton.

— Je disais donc, continua Porthos, que c’est bizarre qu’on ne soit

jamais aussi lent que lorsqu’on veut se presser, aussi bruyant que

lorsqu’on désire être muet.

— Oui, c’est vrai; mais faisons mentir le proverbe, Porthos,

hâtons-nous et taisons-nous.

— Vous voyez que je fais de mon mieux, dit Porthos en passant son

haut-de-chausses.

— Très bien.

— Il paraît que c’est pressé?

— C’est plus que pressé, c’est grave, Porthos.

— Oh! oh!

— D’Artagnan vous a questionné, n’est-ce pas?

— Moi?

— Oui, à Belle-Île?

— Pas le moins du monde.

— Vous en êtes bien sûr, Porthos?

— Parbleu!

— C’est impossible. Souvenez-vous bien.

— Il m’a demandé ce que je faisais, je lui ai dit: «De la topographie.

» J’aurais voulu dire un autre mot dont vous vous étiez servi un jour.

— De la castramétation?

— C’est cela; mais je n’ai jamais pu me le rappeler.

— Tant mieux! Que vous a-t-il demandé encore?

— Ce que c’était que M. Gétard.

— Et encore?

— Ce que c’était que M. Jupenet.

— Il n’a pas vu notre plan de fortifications, par hasard?

— Si fait.

— Ah! diable!

— Mais soyez tranquille, j’avais effacé votre écriture avec de la

gomme. Impossible de supposer que vous avez bien voulu me donner

quelque avis dans ce travail.

— Il a de bien bons yeux, notre ami.

— Que craignez-vous?

— Je crains que tout ne soit découvert, Porthos; il s’agit donc de

prévenir un grand malheur. J’ai donné l’ordre à mes gens de fermer

toutes les portes. On ne laissera point sortir d’Artagnan avant le

jour. Votre cheval est tout sellé; vous gagnez le premier relais; à

cinq heures du matin, vous aurez fait quinze lieues. Venez.

On vit alors Aramis vêtir Porthos pièce par pièce avec autant de

célérité qu’eût pu le faire le plus habile valet de chambre. Porthos,

moitié confus, moitié étourdi, se laissait faire et se confondait en

excuses.

Lorsqu’il fut prêt, Aramis le prit par la main et l’emmena, en lui

faisant poser le pied avec précaution sur chaque marche de l’escalier,

l’empêchant de se heurter aux embrasures des portes, le tournant et le

retournant comme si lui, Aramis, eût été le géant et Porthos le nain.

Cette âme incendiait et soulevait cette matière. Un cheval, en effet,

attendait tout sellé dans la cour. Porthos se mit en selle.

Alors Aramis prit lui-même le cheval par la bride et le guida sur du

fumier répandu dans la cour, dans l’intention évidente d’éteindre le

bruit. Il lui pinçait en même temps les naseaux pour qu’il ne hennît

pas…

— Puis, une fois arrivé à la porte extérieure, attirant à lui Porthos,

qui allait partir sans même lui demander pourquoi:

— Maintenant, ami Porthos, maintenant, sans débrider jusqu’à Paris,

dit-il à son oreille; mangez à cheval, buvez à cheval, dormez à cheval,

mais ne perdez pas une minute.

— C’est dit; on ne s’arrêtera pas.

— Cette lettre à M. Fouquet, coûte que coûte; il faut qu’il l’ait

demain avant midi.

— Il l’aura.

— Et pensez à une chose, cher ami.

— À laquelle?

— C’est que vous courez après votre brevet de duc et pair.

— Oh! oh! fit Porthos les yeux étincelants, j’irai en vingt-quatre

heures en ce cas.

— Tâchez.

— Alors lâchez la bride, et en avant, Goliath!

Aramis lâcha effectivement, non pas la bride, mais les naseaux du

cheval.

Porthos rendit la main, piqua des deux, et l’animal furieux partit au

galop sur la terre.

Tant qu’il put voir Porthos dans la nuit, Aramis le suivit des yeux;

puis, lorsqu’il l’eut perdu de vue, il rentra dans la cour. Rien

n’avait bougé chez d’Artagnan.

Le valet mis en faction auprès de sa porte n’avait vu aucune lumière,

n’avait entendu aucun bruit.

Aramis referma la porte avec soin, envoya le laquais se coucher, et lui

même se mit au lit.

D’Artagnan ne se doutait réellement de rien; aussi crut-il avoir tout

gagné, lorsque le matin il s’éveilla vers quatre heures et demie. Il

courut tout en chemise regarder par la fenêtre: la fenêtre donnait sur

la cour. Le jour se levait.

La cour était déserte, les poules elles-mêmes n’avaient pas encore

quitté leurs perchoirs.

Pas un valet n’apparaissait.

Toutes les portes étaient fermées.

«Bon! calme parfait, se dit d’Artagnan. N’importe, me voici réveillé le

premier de toute la maison. Habillons-nous; ce sera autant de fait.»

Et d’Artagnan s’habilla.

Mais cette fois il s’étudia à ne point donner au costume de M. Agnan

cette rigidité bourgeoise et presque ecclésiastique qu’il affectait

auparavant; il sut même, en se serrant davantage, en se boutonnant

d’une certaine façon, en posant son feutre plus obliquement, rendre

à sa personne un peu de cette tournure militaire dont l’absence

avait effarouché Aramis. Cela fait, il en usa ou plutôt feignit d’en

user sans façon avec son hôte, et entra tout à l’improviste dans son

appartement. Aramis dormait ou feignait de dormir.

Un grand livre était ouvert sur son pupitre de nuit; la bougie brûlait

encore au-dessus de son plateau d’argent.

C’était plus qu’il n’en fallait pour prouver à d’Artagnan l’innocence

de la nuit du prélat et les bonnes intentions de son réveil.

Le mousquetaire fit précisément à l’évêque ce que l’évêque avait fait à

Porthos.

Il lui frappa sur l’épaule.

Évidemment; Aramis feignait de dormir, car, au lieu de s’éveiller

soudain, lui qui avait le sommeil si léger, il se fit réitérer

l’avertissement.

— Ah! ah! c’est vous, dit-il en allongeant les bras. Quelle bonne

surprise! Ma foi, le sommeil m’avait fait oublier que j’eusse le

bonheur de vous posséder. Quelle heure est-il?

— Je ne sais, dit d’Artagnan un peu embarrassé. De bonne heure, je

crois. Mais, vous le savez, cette diable d’habitude militaire de

m’éveiller avec le jour me tient encore.

— Est-ce que vous voulez déjà que nous sortions, par hasard? demanda

Aramis. Il est bien matin, ce me semble.

— Ce sera comme vous voudrez.

— Je croyais que nous étions convenus de ne monter à cheval qu’à huit

heures.

— C’est possible; mais, moi, j’avais si grande envie de vous voir, que

je me suis dit: «Le plus tôt sera le meilleur.»

— Et mes sept heures de sommeil? dit Aramis. Prenez garde, j’avais

compté là-dessus, et ce qu’il m’en manquera, il faudra que je le

rattrape.

— Mais il me semble qu’autrefois vous étiez moins dormeur que cela,

cher ami; vous aviez le sang alerte et l’on ne vous trouvait jamais au

lit.

— Et c’est justement à cause de ce que vous me dites là que j’aime fort

à y demeurer maintenant.

— Aussi, avouez que ce n’était pas pour dormir que vous m’avez demandé

jusqu’à huit heures.

— J’ai toujours peur que vous ne vous moquiez de moi si je vous dis la

vérité.

— Dites toujours.

— Eh bien! de six à huit heures, j’ai l’habitude de faire mes dévotions.

— Vos dévotions?

— Oui.

— Je ne croyais pas qu’un évêque eût des exercices si sévères.

— Un évêque, cher ami, a plus à donner aux apparences qu’un simple

clerc.

— Mordioux! Aramis, voici un mot qui me réconcilie avec Votre Grandeur.

Aux apparences! c’est un mot de mousquetaire, celui-là, à la bonne

heure! Vivent les apparences, Aramis!

— Au lieu de m’en féliciter, pardonnez-le-moi, d’Artagnan. C’est un mot

bien mondain que j’ai laissé échapper là.

— Faut-il donc que je vous quitte?

— J’ai besoin de recueillement, cher ami.

— Bon. Je vous laisse; mais à cause de ce païen qu’on appelle

d’Artagnan, abrégez-les, je vous prie; j’ai soif de votre parole.

— Eh bien! d’Artagnan, je vous promets que dans une heure et demie…

— Une heure et demie de dévotions? Ah! mon ami, passez-moi cela au plus

juste. Faites-moi le meilleur marché possible.

Aramis se mit à rire.

— Toujours charmant, toujours jeune, toujours gai, dit-il. Voilà que

vous êtes venu dans mon diocèse pour me brouiller avec la grâce.

— Bah!

— Et vous savez bien que je n’ai jamais résisté à vos entraînements;

vous me coûterez mon salut, d’Artagnan.

D’Artagnan se pinça les lèvres.

— Allons, dit-il, je prends le péché sur mon compte, débridez-moi un

simple signe de croix de chrétien, débridez-moi un Pater et partons.

— Chut! dit Aramis, nous ne sommes déjà plus seuls, et j’entends des

étrangers qui montent.

— Eh bien! congédiez-les.

— Impossible; je leur avais donné rendez-vous hier: c’est le principal

du collège des jésuites et le supérieur des dominicains.

— Votre état-major, soit.

— Qu’allez-vous faire?

— Je vais aller réveiller Porthos et attendre dans sa compagnie que

vous ayez fini vos conférences.

Aramis ne bougea point, ne sourcilla point, ne précipita ni son geste

ni sa parole.

— Allez, dit-il.

D’Artagnan s’avança vers la porte.

— À propos, vous savez où loge Porthos?

— Non; mais je vais m’en informer.

— Prenez le corridor, et ouvrez la deuxième porte à gauche.

— Merci! au revoir.

Et d’Artagnan s’éloigna dans la direction indiquée par Aramis.

Dix minutes ne s’étaient point écoulées qu’il revint. Il trouva Aramis

assis entre le principal du collège des jésuites et le supérieur des

dominicains et le principal du collège des jésuites, exactement dans

la même situation où il l’avait retrouvé autrefois dans l’auberge de

Crèvecœur.

Cette compagnie n’effraya pas le mousquetaire.

— Qu’est-ce? dit tranquillement Aramis. Vous avez quelque chose à me

dire, ce me semble, cher ami?

— C’est, répondit d’Artagnan en regardant Aramis, c’est que Porthos

n’est pas chez lui.

— Tiens! fit Aramis avec calme; vous êtes sûr?

— Pardieu! je viens de sa chambre.

— Où peut-il être alors?

— Je vous le demande.

— Et vous ne vous en êtes pas informé?

— Si fait.

— Et que vous a-t-on répondu?

— Que Porthos sortant souvent le matin sans rien dire à personne, était

probablement sorti.

— Qu’avez-vous fait alors?

— J’ai été à l’écurie, répondit indifféremment d’Artagnan.

— Pour quoi faire?

— Pour voir si Porthos est sorti à cheval.

— Et?… interrogea l’évêque.

— Eh bien! il manque un cheval au râtelier, le numéro 5, Goliath.

Tout ce dialogue, on le comprend, n’était pas exempt d’une certaine

affectation de la part du mousquetaire et d’une parfaite complaisance

de la part d’Aramis.

— Oh! je vois ce que c’est, dit Aramis après avoir rêvé un moment:

Porthos est sorti pour nous faire une surprise.

— Une surprise?

— Oui. Le canal qui va de Vannes à la mer est très giboyeux en

sarcelles et en bécassines; c’est la chasse favorite de Porthos; il

nous en rapportera une douzaine pour notre déjeuner.

— Vous croyez? fit d’Artagnan.

— J’en suis sûr. Où voulez-vous qu’il soit allé? Je parie qu’il a

emporté un fusil.

— C’est possible, dit d’Artagnan.

— Faites une chose, cher ami, montez à cheval et le rejoignez.

— Vous avez raison, dit d’Artagnan, j’y vais.

— Voulez-vous qu’on vous accompagne?

— Non, merci, Porthos est reconnaissable. Je me renseignerai.

— Prenez-vous une arquebuse?

— Merci.

— Faites-vous seller le cheval que vous voudrez.

— Celui que je montais hier en venant de Belle-Île.

— Soit; usez de la maison comme de la vôtre.

Aramis sonna et donna l’ordre de seller le cheval que choisirait M.

d’Artagnan.

D’Artagnan suivit le serviteur chargé de l’exécution de cet ordre.

Arrivé à la porte, le serviteur se rangea pour laisser passer

d’Artagnan. Dans ce moment son œil rencontra l’œil de son maître. Un

froncement de sourcils fit comprendre à l’intelligent espion que l’on

donnait à d’Artagnan ce qu’il avait à faire.

D’Artagnan monta à cheval; Aramis entendit le bruit des fers qui

battaient le pavé.

Un instant après, le serviteur rentra.

— Eh bien? demanda l’évêque.

— Monseigneur, il suit le canal et se dirige vers la mer, dit le

serviteur.

— Bien! dit Aramis.

En effet, d’Artagnan, chassant tout soupçon, courait vers l’océan,

espérant toujours voir dans les landes ou sur la grève la colossale

silhouette de son ami Porthos.

D’Artagnan s’obstinait à reconnaître des pas de cheval dans chaque

flaque d’eau. Quelquefois il se figurait entendre la détonation d’une

arme à feu. Cette illusion dura trois heures. Pendant deux heures,

d’Artagnan chercha Porthos.

Pendant la troisième, il revint à la maison.

— Nous nous serons croisés, dit-il, et je vais trouver les deux

convives attendant mon retour.

D’Artagnan se trompait. Il ne retrouva pas plus Porthos à l’évêché

qu’il ne l’avait trouvé sur le bord du canal.

Aramis l’attendait au haut de l’escalier avec une mine désespérée.

— Ne vous a-t-on pas rejoint, mon cher d’Artagnan? cria-t-il du plus

loin qu’il aperçut le mousquetaire.

— Non. Auriez-vous fait courir après moi?

— Désolé, mon cher ami, désolé de vous avoir fait courir inutilement;

mais, vers sept heures, l’aumônier de Saint-Paterne est venu; il avait

rencontré du Vallon qui s’en allait et qui, n’ayant voulu réveiller

personne à l’évêché, l’avait chargé de me dire que, craignant que

M. Gétard ne lui fît quelque mauvais tour en son absence, il allait

profiter de la marée du matin pour faire un tour à Belle-Île.

— Mais, dites-moi, Goliath n’a pas traversé les quatre lieues de mer,

ce me semble?

— Il y en a bien six, dit Aramis.

— Encore moins, alors.

— Aussi, cher ami, dit le prélat avec un doux sourire, Goliath est à

l’écurie, fort satisfait même, j’en réponds, de n’avoir plus Porthos

sur le dos.

En effet, le cheval avait été ramené du relais par les soins du prélat,

à qui aucun détail n’échappait.

D’Artagnan parut on ne peut plus satisfait de l’explication.

Il commençait un rôle de dissimulation qui convenait parfaitement aux

soupçons qui s’accentuaient de plus en plus dans son esprit. Il déjeuna

entre le jésuite et Aramis, ayant le dominicain en face de lui et

souriant particulièrement au dominicain, dont la bonne grosse figure

lui revenait assez.

Le repas fut long et somptueux; d’excellent vin d’Espagne, de belles

huîtres du Morbihan, les poissons exquis de l’embouchure de la Loire,

les énormes chevrettes de Paimbœuf et le gibier délicat des bruyères en

firent les frais.

D’Artagnan mangea beaucoup et but peu. Aramis ne but pas du tout, ou du

moins ne but que de l’eau. Puis après le déjeuner:

— Vous m’avez offert une arquebuse? dit d’Artagnan.

— Oui.

— Prêtez-la-moi.

— Vous voulez chasser?

— En attendant Porthos, c’est ce que j’ai de mieux à faire, je crois.

— Prenez celle que vous voudrez au trophée.

— Venez-vous avec moi?

— Hélas! cher ami, ce serait avec grand plaisir, mais la chasse est

défendue aux évêques.

— Ah! dit d’Artagnan, je ne savais pas.

— D’ailleurs, continua Aramis, j’ai affaire jusqu’à midi.

— J’irai donc seul? dit d’Artagnan.

— Hélas! oui! mais revenez dîner surtout.

— Pardieu! on mange trop bien chez vous pour que je n’y revienne pas.

Et là-dessus d’Artagnan quitta son hôte, salua les convives, prit son

arquebuse, mais, au lieu de chasser, courut tout droit au petit port de

Vannes.

Il regarda en vain si on le suivait; il ne vit rien ni personne.

Il fréta un petit bâtiment de pêche pour vingt-cinq livres et partit

à onze heures et demie, convaincu qu’on ne l’avait pas suivi. On ne

l’avait pas suivi, c’était vrai. Seulement, un frère jésuite, placé au

haut du clocher de son église, n’avait pas, depuis le matin, à l’aide

d’une excellente lunette, perdu un seul de ses pas. À onze heures trois

quarts, Aramis était averti que d’Artagnan voguait vers Belle-Île.

Le voyage de d’Artagnan fut rapide: un bon vent nord-nord-est le

poussait vers Belle-Île.

Au fur et à mesure qu’il approchait, ses yeux interrogeaient la

côte. Il cherchait à voir, soit sur le rivage, soit au-dessus des

fortifications, l’éclatant habit de Porthos et sa vaste stature se

détachant sur un ciel légèrement nuageux.

D’Artagnan cherchait inutilement; il débarqua sans avoir rien vu, et

apprit du premier soldat interrogé par lui que M. du Vallon n’était

point encore revenu de Vannes.

Alors, sans perdre un instant, d’Artagnan ordonna à sa petite barque de

mettre le cap sur Sarzeau.

On sait que le vent tourne avec les différentes heures de la journée;

le vent était passé du nord-nord-est au sud-est; le vent était donc

presque aussi bon pour le retour à Sarzeau qu’il l’avait été pour

le voyage de Belle-Île. En trois heures, d’Artagnan eut touché le

continent; deux autres heures lui suffirent pour gagner Vannes.

Malgré la rapidité de la course, ce que d’Artagnan dévora d’impatience

et de dépit pendant cette traversée, le pont seul du bateau sur lequel

il trépigna pendant trois heures pourrait le raconter à l’histoire.

D’Artagnan ne fit qu’un bond du quai où il était débarqué au palais

épiscopal.

Il comptait terrifier Aramis par la promptitude de son retour, et

il voulait lui reprocher sa duplicité, avec réserve toutefois, mais

avec assez d’esprit néanmoins pour lui en faire sentir toutes les

conséquences et lui arracher une partie de son secret.

Il espérait enfin, grâce à cette verve d’expression qui est aux

mystères ce que la charge à la baïonnette est aux redoutes, enlever le

mystérieux Aramis jusqu’à une manifestation quelconque.

Mais il trouva dans le vestibule du palais le valet de chambre qui lui

fermait le passage tout en lui souriant d’un air béat.

— Monseigneur? cria d’Artagnan en essayant de l’écarter de la main.

Un instant ébranlé, le valet reprit son aplomb.

— Monseigneur? fit-il.

— Eh! oui, sans doute; ne me reconnais-tu pas, imbécile?

— Si fait; vous êtes le chevalier d’Artagnan.

— Alors, laisse-moi passer.

— Inutile.

— Pourquoi inutile?

— Parce que Sa Grandeur n’est point chez elle.

— Comment, Sa Grandeur n’est point chez elle! Mais où est-elle donc?

— Partie.

— Partie?

— Oui.

— Pour où?

— Je n’en sais rien; mais peut-être le dit-elle à Monsieur le chevalier.

— Comment? où cela? de quelle façon?

— Dans cette lettre qu’elle m’a remise pour Monsieur le chevalier.

Et le valet de chambre tira une lettre de sa poche.

— Eh! donne donc, maroufle! fit d’Artagnan en la lui arrachant des

mains. Oh! oui, continua d’Artagnan à la première ligne; oui, je

comprends.

Et il lut à demi-voix:

«Cher ami, Une affaire des plus urgentes m’appelle dans une des

paroisses de mon diocèse.

J’espérais vous voir avant de partir; mais je perds cet espoir en

songeant que vous allez sans doute rester deux ou trois jours à

Belle-Île avec notre cher Porthos.

Amusez-vous bien, mais n’essayez pas de lui tenir tête à table; c’est

un conseil que je n’eusse pas donné, même à Athos, dans son plus beau

et son meilleur temps.

Adieu, cher ami; croyez bien que j’en suis aux regrets de n’avoir pas

mieux et plus longtemps profité de votre excellente compagnie.»

— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je suis joué. Ah! pécore, brute, triple

sot que je suis! mais rira bien qui rira le dernier oh! dupé, dupé

comme un singe à qui on donne une noix vide!

Et, bourrant un coup de poing sur le museau toujours riant du valet de

chambre, il s’élança hors du palais épiscopal.

Furet, si bon trotteur qu’il fût, n’était plus à la hauteur des

circonstances. D’Artagnan gagna donc la poste, et il y choisit un

cheval auquel il fit voir, avec de bons éperons et une main légère que

les cerfs ne sont point les plus agiles coureurs de la création.

Chapitre LXXIV — Où d’Artagnan court, où Porthos ronfle, où Aramis

conseille

Trente à trente-cinq heures après les événements que nous venons de

raconter, comme M. Fouquet, selon son habitude, ayant interdit sa

porte, travaillait dans ce cabinet de sa maison de Saint-Mandé que nous

connaissons déjà, un carrosse attelé de quatre chevaux ruisselant de

sueur entra au galop dans la cour.

Ce carrosse était probablement attendu, car trois ou quatre laquais se

précipitèrent vers la portière, qu’ils ouvrirent tandis que M. Fouquet

se levait de son bureau et courait lui-même à la fenêtre. Un homme

sortit péniblement du carrosse, descendant avec difficulté les trois

degrés du marchepied et s’appuyant sur l’épaule des laquais.

À peine eut-il dit son nom, que celui sur l’épaule duquel il ne

s’appuyait point s’élança vers le perron et disparut dans le vestibule.

Cet homme courait prévenir son maître; mais il n’eut pas besoin de

frapper à la porte.

Fouquet était debout sur le seuil.

— Mgr l’évêque de Vannes! dit le laquais.

— Bien! dit Fouquet.

Puis, se penchant sur la rampe de l’escalier, dont Aramis commençait à

monter les premiers degrés:

— Vous, cher ami, dit-il, vous si tôt!

— Oui, moi-même, monsieur; mais moulu, brisé, comme vous voyez.

— Oh! pauvre cher, dit Fouquet en lui présentant son bras sur lequel

Aramis s’appuya, tandis que les serviteurs s’éloignèrent avec respect.

— Bah! répondit Aramis, ce n’est rien, puisque me voilà; le principal

était que j’arrivasse, et me voilà arrivé.

— Parlez vite, dit Fouquet en refermant la porte du cabinet derrière

Aramis et lui.

— Sommes-nous seuls?

— Oui, parfaitement seuls.

— Nul ne peut nous écouter? nul ne peut nous entendre?

— Soyez donc tranquille.

— M. du Vallon est arrivé?

— Oui.

— Et vous avez reçu ma lettre?

— Oui, l’affaire est grave, à ce qu’il paraît, puisqu’elle nécessite

votre présence à Paris, dans un moment où votre présence était si

urgente là-bas.

— Vous avez raison, on ne peut plus grave.

— Merci, merci! De quoi s’agit-il? Mais, pour Dieu, et avant toute

chose, respirez, cher ami; vous êtes pâle à faire frémir!

— Je souffre, en effet; mais, par grâce! ne faites pas attention à moi.

M. du Vallon ne vous a-t-il rien dit en vous remettant sa lettre?

— Non: j’ai entendu un grand bruit, je me suis mis à la fenêtre; j’ai

vu, au pied du perron, une espèce de cavalier de marbre; je suis

descendu, il m’a tendu la lettre, et son cheval est tombé mort.

— Mais lui?

— Lui est tombé avec le cheval; on l’a enlevé pour le porter dans les

appartements; la lettre lue, j’ai voulu monter près de lui pour avoir

de plus amples nouvelles: mais il était endormi de telle façon qu’il a

été impossible de le réveiller. J’ai eu pitié de lui, et j’ai ordonné

qu’on lui ôtât ses bottes et qu’on le laissât tranquille.

— Bien; maintenant, voici ce dont il s’agit, monseigneur. Vous avez vu

M. d’Artagnan à Paris, n’est-ce pas?

— Certes, et c’est un homme d’esprit et même un homme de cœur, bien

qu’il m’ait fait tuer nos chers amis Lyodot et d’Emerys.

— Hélas! oui, je le sais; j’ai rencontré à Tours le courrier qui

m’apportait la lettre de Gourville et les dépêches de Pellisson.

Avez-vous bien réfléchi à cet événement, monsieur?

— Oui.

— Et vous avez compris que c’était une attaque directe à votre

souveraineté?

— Croyez-vous?

— Oh! oui, je le crois.

— Eh bien! je vous l’avouerai, cette sombre idée m’est venue, à moi

aussi.

— Ne vous aveuglez pas, monsieur, au nom du Ciel, écoutez bien… j’en

reviens à d’Artagnan.

— J’écoute.

— Dans quelle circonstance l’avez-vous vu?

— Il est venu chercher de l’argent.

— Avec quelle ordonnance?

— Avec un bon du roi.

— Direct?

— Signé de Sa Majesté.

— Voyez-vous! Eh bien! d’Artagnan est venu à Belle-Île; il était

déguisé, il passait pour un intendant quelconque chargé par son maître

d’acheter des salines. Or, d’Artagnan n’a pas d’autre maître que le

roi; il venait donc comme envoyé du roi. Il a vu Porthos.

— Qu’est-ce que Porthos?

— Pardon, je me trompe. Il a vu M. du Vallon à Belle-Île, et il sait,

comme vous et moi, que Belle-Île est fortifiée.

— Et vous croyez que le roi l’aurait envoyé? dit Fouquet tout pensif.

— Assurément.

— Et d’Artagnan aux mains du roi est un instrument dangereux?

— Le plus dangereux de tous.

— Je l’ai donc bien jugé du premier coup d’œil.

— Comment cela?

— J’ai voulu me l’attacher.

— Si vous avez jugé que ce fût l’homme de France le plus brave, le plus

fin et le plus adroit, vous l’avez bien jugé.

— Il faut donc l’avoir à tout prix!

— D’Artagnan?

— N’est-ce pas votre avis?

— C’est mon avis; mais vous ne l’aurez pas.

— Pourquoi?

— Parce que nous avons laissé passer le temps. Il était en dissentiment

avec la cour, il fallait profiter de ce dissentiment; depuis il a passé

en Angleterre, depuis il a puissamment contribué à la restauration,

depuis il a gagné une fortune, depuis enfin il est rentré au service du

roi. Eh bien! s’il est rentré au service du roi, c’est qu’on lui a bien

payé ce service.

— Nous le paierons davantage, voilà tout.

— Oh! monsieur, permettez; d’Artagnan a une parole, et, une fois

engagée, cette parole demeure où elle est.

— Que concluez-vous de cela? dit Fouquet avec inquiétude.

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 1 / 38 段