M. Daubigeon s'était penché à l'oreille du docteur Seignebos.

--Ah! je comprends, maintenant, murmura-t-il, et aux yeux de Cocoleu je

vois qu'il y a longtemps déjà que dure cet exercice de bouteille... le

misérable est ivre...

Ayant repris son violon, Goudar chantait:

_Et des maisons sur une église,_

_Qu'était l'église d'Avallon,_

_La pibôle!_

_Qu'était l'église d'Avallon,_

_Pibolon!_

--À boire!... interrompit Cocoleu.

Après s'être fait un peu prier, Goudar lui tendit la bouteille, et

tandis que, la tête renversée, il buvait à perdre la respiration:

--Eh bien, lui dit-il, tu n'avais pas de bon vin comme cela au

Valpinson?

--Oh!... si! répondit Cocoleu.

--Mais pas tant que tu voulais?

--Si. Tout mon soûl... (Et riant d'un rire épais:) J'en... j'en...

j'entrais dans le cellier par une fenêtre, bégaya-t-il, et je... je...

je buvais avec une paille...

--Tu dois regretter ce temps-là!

--Oh, oui!

--Seulement, puisque tu étais si bien au Valpinson, pourquoi y as-tu mis

le feu?

Pressés autour du guichet de la cellule, les témoins de cette scène

étrange retenaient leur respiration.

--Je... je ne voulais brûler que les fagots, pour faire sortir monsieur

le comte, répondit Cocoleu. Ce n'est pas ma faute si le feu a pris

partout.

--Et pourquoi voulais-tu tuer le comte?

--Pour que la dame se marie avec monsieur de Boiscoran...

--C'est donc elle qui te l'avait commandé?

--Oh, non!... Mais elle disait en pleurant qu'elle serait heureuse si

son mari était mort... Alors, comme elle était bonne pour Cocoleu et le

comte mauvais, j'ai tiré...

--Bon! mais alors pourquoi dire que c'était monsieur de Boiscoran qui

avait fait le coup.

--On commençait à dire que c'était moi. Tant pis! J'aime mieux qu'on lui

coupe le cou qu'à moi!

Il frissonnait en disant cela, tellement que Goudar, craignant d'être

allé un peu vite, reprit sa chanson:

_Le curé disait: dominus,_

_L'ageasson y dit vobiscum,_

_La pibôle!_

_L'ageasson y dit vobiscum,_

_Pibolon!_

Puis, sans cesser de racler une mélodie vague, et après une nouvelle

caresse de Cocoleu à la bouteille:

--Où avais-tu pris le fusil? demanda le policier.

--Je... je... je l'avais pris au comte, pour tirer des oiseaux... et

je... je... je l'ai encore, caché dans le trou où Michel m'a retrouvé...

C'est tout ce qu'en put supporter le bouillant docteur Seignebos.

Ouvrant brusquement la porte, et s'élançant dans la cour:

--Bravo! Goudar! s'écria-t-il.

Mais, au bruit, Cocoleu s'était dressé. Il comprit, car la terreur

dissipa son ivresse et décomposa ses traits.

--Ah! brigand! hurla-t-il.

Et, se jetant sur Goudar, il le frappa de deux coups de couteau. Trop

rapide et trop imprévu avait été le mouvement pour qu'il fût possible de

s'y opposer.

Repoussant violemment maître Folgat qui cherchait à le désarmer, Cocoleu

bondit jusqu'à l'un des angles de la cour, et là, terrible comme la bête

acculée, l'œil injecté de sang, la bouche écumante, il menaçait de son

redoutable couteau quiconque faisait mine d'approcher.

Aux cris de M. Daubigeon et de M. Daveline, les employés de l'hôpital

s'étaient hâtés d'accourir, et cependant la lutte eût été sanglante,

probablement, sans la présence d'esprit d'un gardien qui, se hissant sur

la crête du mur, réussit à prendre dans un nœud coulant le bras du

misérable.

En un instant il fut renversé, désarmé et mis hors d'état de nuire.

--On... on... on fera de... de moi ce qu'on voudra, dit-il alors, je...

je... je ne prononcerai plus une parole.

Pendant ce temps, l'involontaire et désolé auteur de la catastrophe, le

docteur Seignebos, s'empressait près de Goudar, lequel gisait inanimé

sur le sable de la cour. Les deux blessures du malheureux policier

étaient graves, mais non mortelles, ni même très dangereuses, le couteau

ayant glissé sur les côtes. Transporté dans une des chambres

particulières de l'hôpital, il ne tarda pas à reprendre connaissance. Et

voyant penchés sur son lit M. Daubigeon et M. Daveline, le docteur et

maître Folgat:

--Eh bien, murmura-t-il avec un triste sourire, n'avais-je pas raison de

dire que mon métier est un fichu métier...

--Mais rien ne vous empêche de l'abandonner, répondit maître Folgat, si

véritablement certaine maison que nous avons visitée ensemble suffit à

votre ambition...

Le visage pâli du policier s'illumina.

--On me la donnerait? s'écria-t-il.

--N'avez-vous pas découvert et livré à la justice le vrai coupable?

--Bénis soient, en ce cas, les coups de couteau. Je sens qu'avant quinze

jours je serai sur pied! Vite une plume et de l'encre, que j'envoie ma

démission et que j'annonce à ma femme la bonne nouvelle...

Il fut interrompu par l'entrée d'un des huissiers du tribunal.

S'approchant du procureur de la République:

--Monsieur, dit respectueusement cet homme, monsieur le curé de Bréchy

vous attend au parquet.

--Je suis à lui à l'instant, répondit M. Daubigeon. (Et s'adressant à

ses compagnons:) Venez, messieurs, dit-il, venez...

Le curé de Bréchy l'y attendait, en effet, et il se leva vivement du

fauteuil où il était assis lorsqu'il vit entrer le procureur de la

République et M. Daveline, maître Folgat et le docteur Seignebos.

--Peut-être est-ce à moi seul que vous voulez parler, monsieur le

curé?... demanda M. Daubigeon.

--Non, monsieur, répondit le vieux prêtre, non... L'œuvre de réparation

dont je suis chargé doit être publique. (Et présentant une lettre:)

Lisez, ajouta-t-il, lisez à haute voix...

Rompant d'une main tremblante d'émotion le cachet armorié, le procureur

de la République lut:

--_Au moment de mourir en chrétien, comme j'ai vécu, je me dois à

moi-même, je dois à Dieu que j'ai offensé et aux hommes que j'ai

trompés, de proclamer ce qui est la vérité:_

_Inspiré par la haine, je me suis rendu coupable d'un faux

témoignage exécrable, en disant que l'homme qui a tiré sur moi est

monsieur de Boiscoran et que je l'ai reconnu._

»_Non seulement je ne l'ai pas reconnu, mais je sais qu'il est

innocent, j'en suis sûr, je le jure par tout ce qu'il y a de sacré

en ce monde que je vais quitter, et en l'autre, où m'attend le

souverain juge._

»_Puisse monsieur de Boiscoran me pardonner comme je pardonne

moi-même!_

»_TRIVULCE DE CLAUDIEUSE._

--Malheureux homme! murmura maître Folgat. Mais déjà le curé reprenait:

--Vous le voyez, messieurs, monsieur de Claudieuse ne met à sa

rétractation aucune condition. Il ne demande rien, sinon que la vérité

éclate. Et cependant, je serai l'interprète des derniers désirs d'un

mourant, en vous suppliant de ne pas prononcer, dans le nouveau procès,

le nom de la comtesse de Claudieuse.

Des larmes brillaient dans tous les yeux.

--Soyez sans inquiétude, monsieur le curé, répondit M. Daubigeon, les

derniers vœux de monsieur de Claudieuse seront exaucés. Le nom de la

comtesse ne sera pas prononcé, il n'en sera pas besoin. Le secret de sa

faute sera religieusement gardé par ceux qui le connaissent.

Il était quatre heures à ce moment.

Une heure plus tard, arrivèrent au tribunal un gendarme et Michel, le

fils du métayer de Boiscoran, qui avaient été chargés d'aller vérifier

les déclarations de Cocoleu.

Ils rapportaient le fusil dont le misérable s'était servi, et qu'il

avait caché dans une tanière qu'il s'était creusée dans les bois de

Rochepommier, et où Michel l'avait découvert le lendemain du crime.

Désormais l'innocence de Jacques était plus claire que le jour, et bien

qu'il dût rester sous le coup de sa condamnation jusqu'à la réforme du

jugement, il fut décidé, le président des assises, M. Domini, et M. Du

Lopt de la Gransière s'en mêlant, qu'il serait mis le soir même en

liberté provisoire.

À maître Folgat et à maître Magloire revenait l'agréable mission

d'annoncer au prisonnier cette heureuse nouvelle.

Ils le trouvèrent marchant comme un fou dans sa cellule, en proie aux

plus indicibles angoisses, depuis les mots d'espoir que lui avait, le

matin, adressés M. Daubigeon. Oui, il espérait... et cependant, quand il

sut qu'il était sauvé, qu'il était libre, il s'affaissa comme une masse

sur une chaise, moins fort contre la joie que contre la douleur. Mais on

se remet vite de telles émotions. Quelques instants plus tard, Jacques

de Boiscoran, donnant le bras à ses défenseurs, sortait de cette prison

où il avait, pendant des mois, enduré tout ce que peut souffrir un

honnête homme. Effroyable expiation de ce qui, pour tant de gens, est à

peine une faute légère.

En arrivant rue de la Rampe:

--On ne vous attend certes pas, dit maître Folgat à son client;

ralentissez le pas, tandis que je me présenterai le premier.

Il trouva les parents et les amis de Jacques réunis au salon, dévorés

d'anxiété, car ils ignoraient encore ce qu'il pouvait y avoir de fondé

dans les bruits vagues arrivés jusqu'à eux. Avec les plus savantes

précautions, le jeune avocat entreprit de les préparer à la vérité; mais

Mlle Denise l'interrompit:

--Où est Jacques?

Jacques était à ses genoux, éperdu de reconnaissance et d'amour...

* * * * *

La corde au cou · 第 103 / 106 题