Lorsqu'en quittant la comtesse de Claudieuse, Mlle de Chandoré
rejoignit les parents et les amis de Jacques:
--Maintenant, oui, leur dit-elle, rayonnante d'espoir, maintenant nous
l'emportons.
Son grand-père et le marquis de Boiscoran la pressaient de s'expliquer,
elle refusa de rien dire, et ce n'est que plus tard, dans la soirée,
qu'elle avoua à maître Folgat ce qu'elle avait obtenu, et comment il
était plus que probable que le comte, avant de mourir, reviendrait sur
sa déposition.
--Cela seul sauverait Jacques, déclara le jeune avocat.
Mais cette espérance lui était un nouvel encouragement à redoubler
d'efforts, et, tout brisé qu'il fût des émotions et des luttes de
l'audience, il passa la nuit dans le cabinet de grand-père Chandoré à
rédiger, de concert avec maître Magloire, la requête où il exposait les
causes de nullité du jugement. N'ayant achevé que lorsqu'il faisait déjà
grand jour, il ne voulut pas se coucher, et c'est sur un fauteuil qu'il
s'établit, pour prendre quelques heures de repos. Il n'y avait pas une
heure qu'il dormait lorsqu'il fut réveillé par le vieil Antoine, lequel
venait lui annoncer qu'il y avait en bas un inconnu qui demandait
instamment à lui parler.
Tout en se frottant les yeux, il descendit et, arrivé dans le corridor,
il se trouva en face d'un homme d'une cinquantaine d'années, de mise
passablement suspecte, portant moustache et barbiche, et vêtu de ce
pantalon large et de cette redingote étroite qu'affectionnent les
anciens militaires.
--Vous êtes maître Folgat? lui demanda cet individu.
--Oui.
--Eh bien, moi, je suis l'agent que l'ami Goudar avait expédié en
Angleterre...
Le jeune avocat tressauta.
--De quand, ici?
--De ce matin, par l'express. Vingt-quatre heures trop tard, je le sais,
je l'ai appris par un journal que j'ai acheté à la gare... Monsieur de
Boiscoran est condamné. Et cependant, je vous jure que je n'ai pas perdu
une minute et que j'ai bien gagné la prime qui m'avait été promise en
cas de succès...
--Vous avez donc réussi?
--Naturellement. Ne vous disais-je pas dans ma lettre de Jersey que
j'étais sûr de mon fait?...
--Vous avez retrouvé Suky?
--Vingt-quatre heures après vous avoir écrit, dans un _public-house_ de
Bouly-Bay... Elle ne voulait pas venir, la mâtine!
--Vous l'avez amenée...
--Parbleu! Elle est à _l'Hôtel de France_, où je l'ai déposée avant de
venir vous demander.
--Sait-elle quelque chose?
--Tout.
--Courez me la chercher...
Depuis le temps qu'il espérait ce succès, maître Folgat s'était préparé
à en tirer tout le parti possible. Dans un album de Mlle Denise, il
avait, au milieu d'une trentaine de photographies, glissé le portrait de
Mme de Claudieuse. Il alla chercher cet album, et il venait de le
poser sur la table du salon quand l'agent reparut, suivi de sa capture.
Suky avait été fort exactement dépeinte par le garçon traiteur de la rue
des Vignes. C'était une grande diablesse d'une quarantaine d'années, aux
traits durs, aux manières hommasses, habillée avec cette prétention si
comique des Anglaises des basses classes qui peuvent disposer de quelque
argent.
Interrogée par maître Folgat:
--Je suis restée quatre ans rue des Vignes, répondit-elle en français
très compréhensible, bien qu'avec un déplorable accent, et j'y serais
encore sans la guerre. Dès les premiers jours que j'y fus placée, je
reconnus que j'étais la gardienne d'une maison où des amoureux se
donnaient rendez-vous. Cela ne me convenait pas trop, parce qu'on a son
amour-propre, n'est-ce pas; mais la place était bonne, je n'avais rien à
faire; bref, je restai. Cependant mes patrons se défiaient de moi, je le
voyais bien... Quand ils devaient se rencontrer, monsieur m'envoyait en
course à Versailles, à Saint-Germain, à Orléans même... Cela me blessait
si fort que je résolus de découvrir ce qu'on me cachait... Je n'y eus
pas beaucoup de peine, et dès la semaine suivante je savais que monsieur
ne s'appelait pas plus sir Burnett que moi, et que c'était là un nom de
guerre qu'il avait emprunté à un de ses amis.
--Comment vous y êtes-vous prise?
--Oh! bien simplement. Un jour que monsieur s'en allait à pied, je le
suivis et je le vis entrer dans un hôtel de la rue de l'Université. En
face, des domestiques causaient sur une porte; je leur demandai qui
était ce monsieur, et ils me répondirent que c'était le fils du marquis
de Boiscoran.
--Voilà pour votre patron. Mais la visiteuse... Suky Wood souriait.
--Pour la dame, répondit-elle, je fis exactement la même chose... Il me
fallut du temps, par exemple, et de la patience, parce qu'elle prenait
des précautions incroyables, et j'ai perdu plus d'un après-midi à la
guetter. Mais plus elle se cachait, plus j'avais envie de savoir, comme
de juste... Enfin, un soir qu'elle quitta la maison en voiture, je pris
un fiacre, moi aussi, et je la suivis... C'est rue de la
Ferme-des-Mathurins qu'elle se fit conduire. Le lendemain, je vins aux
informations chez les concierges, sous prétexte de demander une place,
et j'appris que cette dame était mariée en province, qu'elle venait tous
les ans passer un mois chez ses parents, et qu'elle s'appelait la
comtesse de Claudieuse...
Et Jacques qui prétendait, qui soutenait que Suky ne devait rien, ne
pouvait rien savoir!
--Mais l'avez-vous vue, cette dame? interrogea maître Folgat.
--Comme je vous vois.
--La reconnaîtriez-vous?
--Entre mille.
--Et si l'on vous montrait son portrait?
--Je ne m'y tromperais pas. Maître Folgat lui tendit l'album.
--Eh bien! cherchez, dit-il. Ce fut l'affaire d'une minute.
--La voilà! s'écria Suky en mettant le doigt sur la photographie de
Mme de Claudieuse.
Il n'y avait plus à douter.
--Seulement, reprit le jeune avocat, il faudrait, miss Suky, répéter
devant la justice tout ce que vous venez de dire.
--Je le répéterai volontiers, puisque c'est la vérité.
--Cela étant, on va vous chercher un logement, et vous y resterez à
notre disposition. Soyez sans crainte, vous ne manquerez de rien, et
l'on vous payera des gages comme si vous étiez en place.
Maître Folgat n'eut pas le temps d'en dire davantage, le docteur
Seignebos entrait comme un coup de vent, en criant à pleine voix:
--Victoire! cette fois. Victoire complète!
Mais il ne pouvait parler devant Suky Wood et l'agent. Il les congédia
sans plus de façon, et dès qu'ils furent dehors:
--Je sors de l'hôpital, dit-il à maître Folgat. J'ai vu Goudar. Il a
réussi, il a fait parler Cocoleu...
--Qu'a-t-il dit?
--Ce que je savais bien qu'il dirait, si l'on parvenait à lui délier la
langue... Mais vous l'entendrez, car il ne suffit pas que Cocoleu avoue
tout à Goudar, il faut qu'il se trouve là des témoins pour recueillir
les aveux de ce misérable...
--Devant des témoins, il ne parlera pas...
--Il ne les verra pas, ils resteront cachés, l'endroit est admirablement
disposé pour une surprise.
--Et si, une fois les témoins cachés, Cocoleu s'obstine à se taire?
--Point. Goudar a trouvé le secret de le faire jaser quand il veut. Ah!
c'est un habile mâtin, et qui sait son métier... Avez-vous confiance en
lui?
--Oh! complètement.
--Eh bien, il répond du succès. Venez aujourd'hui même, m'a-t-il dit,
entre une heure et deux, avec maître Folgat, le procureur de la
République et monsieur Daveline, placez-vous à l'endroit que je vais
vous montrer, et laissez-moi faire. Et là-dessus, il m'a fait voir où
nous mettre et m'a indiqué comment je lui ferais connaître notre
présence.
Maître Folgat n'hésita pas.
--Nous n'avons pas un moment à perdre, dit-il, courons au parquet.
Mais dans le corridor même, le docteur et maître Folgat furent arrêtés
par Méchinet, lequel arrivait hors d'haleine, et à demi fou de joie.
--C'est monsieur Daubigeon qui m'envoie vous chercher, leur dit-il,
écoutez ce qui arrive...
Et rapidement il les met au fait des événements de la matinée, du récit
de Cheminot et de la déposition de la bonne de Mme de Claudieuse.
--Ah! cette fois, c'est bien le salut! s'écria M. Seignebos.
Maître Folgat pâlissait d'émotion.
--Avant de nous éloigner, proposa-t-il, apprenons ce qui se passe au
marquis de Boiscoran et à mademoiselle Denise...
--Non, interrompit le médecin, attendons une certitude. En route,
plutôt, en route!
Ils avaient raison de se hâter. Le procureur de la République et le juge
d'instruction les attendaient avec une impatience sans nom. Et dès
qu'ils entrèrent dans la petite salle du greffe:
--Eh bien! s'écria M. Daubigeon, Méchinet vous a tout dit...
--Oui, répondit maître Folgat, mais nous savons encore autre chose que
vous ignorez.
Et il se mit à raconter l'arrivée de Suky Wood et sa déposition.
Écrasé sous tant de preuves de son erreur, M. Galpin-Daveline s'était
affaissé sur sa chaise, sans mouvement, sans voix. Mais M. Daubigeon
était radieux.
--Décidément, s'écria-t-il, Jacques est innocent!
--Il l'est sûrement, prononça le docteur Seignebos, et la preuve, c'est
que je connais le coupable...
--Oh!...
--Et vous le connaîtrez comme moi, si vous voulez prendre, ainsi que
monsieur le juge d'instruction, la peine de me suivre à l'hôpital...
Une heure venait de sonner, et aucun d'eux n'avait rien pris de la
journée. Mais c'était bien le moment de songer à déjeuner!
Sans l'ombre d'une hésitation:
--Venez-vous, Daveline? dit simplement le procureur de la République.
Machinalement, avec des mouvements d'automate, le pauvre juge se leva,
et ils partirent, laissant le long des rues les gens de Sauveterre
stupéfaits de les voir ensemble.
C'est à Mme la supérieure de l'hôpital que M. Daubigeon s'adressa
d'abord, et quand il lui eut expliqué ce dont il s'agissait, levant au
ciel des yeux résignés:
--Faites, messieurs, répondit-elle, faites, et puissiez-vous réussir,
car c'est une lourde croix que ces perpétuelles descentes de justice
dans notre paisible maison.
--Suivez-moi donc au quartier des fous, messieurs, dit le docteur.
On appelle le quartier des fous, à l'hôpital de Sauveterre, une petite
construction basse, devant laquelle est une cour sablée, entourée d'un
mur fort élevé. Cette bâtisse est divisée en six cellules, ayant chacune
deux portes, l'une qui donne sur la cour à l'usage des fous, l'autre
s'ouvrant à l'extérieur et destinée aux gens de service.
C'est une de ces dernières qu'ouvrit le docteur Seignebos. Et après
avoir recommandé le plus religieux silence, car le moindre bruit suspect
pouvait réveiller les défiances de Cocoleu, il fit entrer ses compagnons
dans une cellule dont la porte, donnant sur la cour, était fermée.
Mais cette porte était percée d'un large judas grillé d'où, sans être
vu, on pouvait voir et entendre ce qui se passait et se disait dans la
cour.
À moins de deux mètres du judas, sur un banc de bois, étaient assis au
soleil Goudar et Cocoleu.
À force d'études et de volonté, le policier avait réussi à donner à son
visage une affreuse expression d'hébétude. À ce point que les gens de
l'hôpital l'estimaient plus idiot que l'autre. Il tenait son violon qui,
sur l'ordre du docteur, lui avait été laissé, et il s'en accompagnait,
tout en répétant cette ronde saintongeoise qu'il chantait le jour où,
sur le Marché-Neuf, il avait accosté maître Folgat.
_Quand l'ageasson y yut des ailes,_
_Y s'envolit sur les maisons,_
_La pibôle!_
_Y s'envolit sur les maisons,_
_Pibolon!..._
Cocoleu, une large tartine d'une main et un gros couteau de paysan de
l'autre, achevait son repas. Mais cette musique le ravissait si fort
qu'il en oubliait de manger et, la lèvre pendante, l'œil à demi clos, il
se dodelinait en mesure.
--Ils sont hideux! ne put s'empêcher de murmurer maître Folgat.
Cependant Goudar, prévenu par le signal convenu, venait de finir son
couplet. Il se pencha et retira de dessous le banc une énorme bouteille,
dont il parut avaler une large lampée. Il passa ensuite la bouteille à
Cocoleu, lequel à son tour se mit à boire, avidement, longtemps, et avec
une expression de béatitude idiote. Après quoi, se passant la main sur
le creux de l'estomac:
--C'est, c'est, c'est... bon! bégaya-t-il.