--Ah! mon Dieu! Est-ce bien sûr?
--C'est ce matin, à six heures moins deux ou trois minutes, qu'il a
rendu le dernier soupir. J'ai vu son corps dans le cabinet de monsieur
le procureur de la République, veillé par monsieur le curé de Bréchy et
deux curés de la paroisse. On attendait un brancard de l'hôpital pour le
reporter chez lui.
--Malheureux homme! murmura M. Daubigeon.
--Mais j'ai appris bien d'autres choses, continua Méchinet, par le
gardien de nuit du tribunal. Hier soir, à l'issue de l'audience,
apprenant que monsieur de Claudieuse était à toute extrémité, monsieur
le curé de Bréchy s'est présenté pour lui administrer les derniers
secours de la religion. La comtesse a refusé de le laisser pénétrer près
de son mari. Le gardien n'en revenait pas quand, tout à coup,
mademoiselle de Chandoré l'a envoyé demander de sa part à madame de
Claudieuse un moment d'entretien.
--Est-ce possible!
--C'est sûr. Elles sont restées ensemble un bon quart d'heure. Que se
sont-elles dit? Le gardien m'a dit qu'il mourait d'envie d'écouter, mais
qu'il n'a pu le faire, parce que le curé de Bréchy s'était obstiné à
rester dans la salle des pas perdus. Quand elles se sont séparées, elles
avaient l'air affreusement troublé. Aussitôt madame de Claudieuse a fait
entrer le prêtre, qui est resté près du comte jusqu'au dernier moment...
M. Daubigeon et M. Daveline n'étaient pas revenus de la stupeur où les
plongeait ce récit, lorsqu'on frappa timidement à la porte.
--Entrez! cria Méchinet.
La porte s'ouvrit, et le brigadier de gendarmerie parut.
--Je viens de chez monsieur le procureur de la République, dit-il, et
c'est la bonne qui m'a dit que je le trouverais ici. Nous venons
d'arrêter Cheminot...
--Ce détenu qui s'était évadé...
--Juste. Nous voulions le conduire à la prison, mais il nous a déclaré
qu'il avait des révélations à faire très importantes et très pressées,
relativement au condamné Boiscoran.
--Cheminot!
--Alors nous l'avons mené au tribunal, et je viens savoir...
--Courez lui dire que je vais l'entendre! s'écria M. Daubigeon. Courez,
je vous suis!
Modèle achevé de l'obéissance passive, le brigadier n'avait pas attendu
la fin de la phrase pour gagner l'escalier.
--Je vous quitte, Daveline, reprit M. Daubigeon, en proie à la plus
extrême agitation. Vous avez entendu. Il faut savoir ce que cela
signifie...
Mais le juge d'instruction n'était guère moins bouleversé.
--Vous me permettrez bien de vous accompagner, dit-il.
C'était son droit.
--Soit, répondit le procureur de la République, mais dépêchez-vous...
La recommandation était inutile. Déjà M. Galpin-Daveline avait chaussé
ses bottines; il endossa un paletot par-dessus ses vêtements de chambre:
il était prêt.
Suivis de Méchinet, les deux magistrats se hâtèrent de sortir, et ce fut
pour les bourgeois de Sauveterre un ébahissement nouveau que de voir en
ce négligé le juge d'instruction, dont la mise, d'ordinaire, était si
sévèrement correcte.
Debout sur le pas de leur porte: il faut, se disaient les boutiquiers,
qu'il soit arrivé quelque chose de bien extraordinaire; regarde un peu
ces messieurs...
Et de fait, ils marchaient d'un pas à justifier toutes les conjectures,
et sans échanger une parole. Pourtant, en arrivant au palais de justice,
ils furent contraints de s'arrêter. Quatre ou cinq cents curieux
emplissaient la cour, se pressaient sur les marches du perron et
obstruaient les portes.
Presque aussitôt un grand silence se fit, toutes les têtes se
découvrirent, et la foule s'écarta, ouvrant un passage. Sur le haut du
perron, le curé de Bréchy et deux autres prêtres venaient de paraître...
Derrière eux, les employés de l'hôpital s'avançaient, portant un
brancard recouvert d'un drap noir, et sous ce drap se dessinaient les
formes rigides d'un cadavre. Les femmes se signaient, et celles qui
avaient assez d'espace s'agenouillaient.
--Pauvre madame de Claudieuse, murmurait l'une d'elles, voilà qu'on lui
rapporte le corps de son mari, et l'on dit que la plus jeune de ses
filles vient de mourir...
Mais M. Daubigeon, le juge et Méchinet étaient trop fortement préoccupés
pour songer à vérifier cette dernière nouvelle. Le passage était libre,
ils entrèrent et s'empressèrent de gagner la salle du greffe, où les
gendarmes avaient conduit et gardaient leur prisonnier.
Il se leva dès qu'il reconnut les magistrats, retirant respectueusement
sa casquette.
C'était bien Cheminot, seulement l'insoucieux vagabond n'avait plus sa
physionomie souriante. Il était un peu pâle et visiblement ému.
--Eh bien, lui dit M. Daubigeon, vous vous êtes donc laissé reprendre?
--Faites excuse, mon juge, répondit le pauvre diable, on ne m'a pas
repris. C'est moi qui me suis livré.
--Involontairement...
--Oh! bien de mon gré, au contraire! demandez plutôt au brigadier.
Le brigadier fit un pas en avant, et s'inclinant:
--C'est la pure vérité, déclara-t-il. C'est Cheminot lui-même qui est
venu me trouver à la caserne, en me disant: «Je me reconstitue
prisonnier, je veux parler au procureur de la République pour des
révélations...»
Le vagabond se redressa fièrement.
--Monsieur le juge voit que je ne mens pas, reprit-il. Pendant que ces
messieurs galopaient après moi, sur toutes les grandes routes, j'étais
bien tranquillement installé dans une des mansardes du _Mouton-Rouge_,
et je comptais bien n'en sortir que quand on m'aurait oublié...
--Oui, mais pour loger au _Mouton-Rouge_, il faut de l'argent, et vous
n'en aviez pas...
Tranquillement Cheminot tira de sa poche et montra une poignée de pièces
d'or et de billets de cinq et de vingt francs.
--Ces messieurs voient que j'avais de quoi payer ma chambre, dit-il. Si
je me suis livré, c'est que je suis honnête, malgré tout; et que j'aime
mieux qu'il m'arrive un peu de peine que de voir aller aux galères un
malheureux qui n'est pas coupable.
--Monsieur de Boiscoran...
--Oui! Il est innocent. Je le sais, j'en suis sûr, j'en ai des
preuves... Et s'il a refusé de parler, je dirai tout, moi!