_Cocoleu_
I
Ainsi M. Galpin-Daveline l'emportait, et M. Du Lopt de la Gransière
avait lieu d'être fier de son éloquence. Jacques de Boiscoran était
déclaré coupable.
Mais c'est le front haut et le regard assuré qu'il entendit M. le
président Domini prononcer la terrible formule--plus courageux en cela
mille fois que le condamné à mort qui, en face du peloton d'exécution,
refuse de se laisser bander les yeux et d'une voix ferme commande le
feu.
Le matin même, quelques instants avant l'ouverture de l'audience, il
l'avait dit à Mlle de Chandoré:
--Je sais ce qui m'attend. Mais je suis innocent. On ne me verra ni
pâlir ni demander grâce.
Et rassemblant, en effet, en un suprême effort tout ce qu'une âme
humaine peut fournir d'énergie, il avait tenu parole.
Se penchant seulement vers ses défenseurs, au moment où les derniers
mots du président s'éteignaient dans le brouhaha soudain de l'assemblée:
--Ne vous avais-je pas dit, murmura-t-il, qu'un jour viendrait où vous
seriez les premiers à me mettre une arme entre les mains!
Maître Folgat se dressa vivement. Il n'avait rien de la colère ni du
découragement de l'avocat qui vient de perdre une cause qu'il sait
juste.
--Mais ce jour n'est pas venu, répondit-il. Vous savez votre serment.
Tant qu'une lueur d'espoir nous restera, nous lutterons. Or, c'est plus
que de l'espoir que nous avons à cette heure. Avant un mois, avant une
semaine, demain peut-être, nous aurons notre revanche...
Le malheureux hochait la tête.
--Je n'en aurai pas moins subi l'ignominie d'une condamnation,
murmura-t-il. (Et détachant de sa boutonnière le ruban de la Légion
d'honneur, et le tendant à maître Folgat:) Vous le garderez en mémoire
de moi, prononça-t-il, si je ne reconquiers pas le droit de le porter.
Mais déjà les gendarmes chargés de la surveillance de l'accusé s'étaient
levés.
--Il faut venir, monsieur, dit à Jacques le brigadier. Allons, venez...
Et il ne faut pas vous désespérer, que diable! ni perdre courage. Tout
n'est pas fini. Vous avez encore le pourvoi et le recours en grâce, sans
compter ce qui peut arriver et qu'on ne prévoit pas...
Maître Folgat pouvait accompagner son client et il se préparait à le
suivre. Mais lui:
--Laissez-moi seul, mon ami, fit-il avec un geste douloureux. D'autres
plus que moi ont besoin de vos encouragements... Denise, ma pauvre mère,
mon père!... Voyez-les... Dites-leur que c'est leur cher souvenir qui
fait l'horreur de ma condamnation.
Qu'ils me pardonnent l'affliction dont je leur suis le sujet et la honte
de m'avoir pour fils pour fiancé... (Étreignant alors les mains de ses
défenseurs:) Et vous, mes amis, ajouta-t-il, comment vous témoigner
jamais l'étendue de ma reconnaissance! Ah! s'il eût suffi, pour me
sauver, d'un talent incomparable et du plus admirable dévouement, je
serais libre. Et au lieu de cela... (Il montra la petite porte par où il
allait se retirer, et d'un accent déchirant:) C'est la porte du bagne!
s'écria-t-il. C'est désormais...
Un sanglot lui coupa la parole. Ses forces étaient à bout, car s'il
n'est pas de limites, pour ainsi dire aux tortures que peut endurer
l'âme, l'énergie physique a des bornes.
Et, repoussant le bras que lui offrait le brigadier de gendarmerie, il
s'élança dehors. Maître Magloire était comme fou de douleur.
--Et n'avoir pas pu le sauver! dit-il à son jeune confrère. Qu'on vienne
donc encore me parler de la puissance de la conviction. Mais ne restons
pas là sortons...
Et ils se jetèrent dans la foule qui s'écoulait lentement, toute
palpitante encore des émotions de la journée.
Un revirement étrange, illogique, et cependant expliqué et fréquemment
observé en pareille circonstance, se produisait déjà. Objet de
l'exécration de tous, alors qu'il n'était qu'accusé, Jacques de
Boiscoran condamné recouvrait toutes les sympathies. C'était comme si la
sentence fatale eût effacé l'horreur du forfait. On le plaignait, on
s'apitoyait sur son sort, et songeant à sa famille, à sa mère, à sa
fiancée, on maudissait la sévérité des juges.
C'est que les moins clairvoyants des assistants avaient été frappés de
l'allure singulière des débats. Il n'en était presque pas un qui n'eût
deviné en cette affaire tout un côté mystérieux et inexploré que
l'accusation aussi bien que la défense avaient évité d'aborder. Comment
n'avait-il été que fort incidemment question de Cocoleu? Il était idiot,
c'était entendu, mais il n'en était pas moins vrai que sa déposition
seule avait mis la justice sur les traces de M. de Boiscoran. Pourquoi
donc n'avait-il été cité ni par le ministère public ni par les avocats?
La déposition de M. de Claudieuse, qui avait paru si concluante sur le
moment, était maintenant sévèrement commentée.
Les plus indulgents disaient: «C'est mal, ce qu'il a fait là. C'est un
coup de maître. Que ne parlait-il plus tôt. On n'attend pas qu'un homme
soit perdu pour le frapper.» À quoi d'autres répondaient: «Et avez-vous
vu de quels regards se mesuraient le comte et monsieur de Boiscoran?
Avez-vous remarqué les paroles qu'ils échangeaient? N'eût-on pas juré
qu'il était question entre eux de tout autre chose que du procès...» Et
de tous côtés: «C'est égal, répétait-on, maître Folgat avait raison,
cette affaire est loin d'être claire... Les jurés hésitaient. Peut-être
monsieur de Boiscoran eût-il été acquitté si, au dernier moment,
monsieur Du Lopt de la Gransière ne fût venu dire que le comte de
Claudieuse agonisait dans la pièce voisine.»
C'est avec une joie bien vive que maître Magloire et maître Folgat
recueillaient ces impressions de la foule. Car le ministère public a
beau dire, beau tonner contre cette tendance funeste, beau affirmer que
nul bruit du dehors ne trouve un écho dans le sanctuaire de la justice,
ce sera toujours l'opinion publique qui dictera le verdict des jurés.
--Et désormais, soufflait maître Magloire à l'oreille de son jeune
confrère, soyez sans inquiétude. Je sais mon Sauveterre par cœur.
L'opinion est pour nous.
À force de jouer des coudes, ils venaient enfin de franchir l'étroite
porte de la salle des assises, quand un huissier les arrêta.
--On vous demande, messieurs, leur dit cet homme.
--Qui?
--Les parents du condamné. Pauvres gens!... ils sont tous là, dans le
cabinet de monsieur Méchinet, que monsieur Daubigeon nous avait dit de
mettre à leur disposition. C'est même là qu'on a porté madame la
marquise de Boiscoran, lorsqu'elle s'est trouvée mal à l'audience.
Il entraînait, tout en disant cela, les défenseurs jusqu'à l'extrémité
de la salle des pas perdus. Leur ouvrant alors une porte: là, sur un
fauteuil, les paupières closes, la bouche entrouverte, gisait la mère de
Jacques. À sa pâleur livide, à la roideur de son attitude, on eût pu la
croire morte, sans les spasmes qui de moments en moments la secouaient
de la nuque aux talons. Debout, de chaque côté du fauteuil, M. de
Chandoré et le marquis de Boiscoran la considéraient d'un œil morne,
sans expression, sans chaleur. Ils avaient été foudroyés, et depuis le
moment où avait retenti à leurs oreilles la condamnation fatale, ils
n'avaient pas échangé une parole.
Seule, Mlle Denise paraissait avoir conservé la faculté de raisonner
et de se mouvoir. Mais sa face était pourpre, ses yeux secs brillaient
de l'éclat sinistre de la fièvre, tout son corps tremblait. Dès que les
deux défenseurs parurent:
--Voilà donc la justice humaine! s'écria-t-elle. Et comme ils se
taisaient:
--Voilà donc Jacques condamné au bagne, poursuivit-elle, c'est-à-dire,
de par la justice, déshonoré, flétri, perdu, retranché à jamais du monde
des gens d'honneur... Il est innocent, mais peu importe; ses meilleurs
amis vont le renier et se détourner de lui, nulle main ne se tendra plus
vers la sienne; ceux-là mêmes qui étaient le plus fiers de son
affection, affecteront d'avoir oublié son nom...
--Je ne comprends que trop votre douleur, mademoiselle..., commença
maître Magloire.
--Ma douleur est moins grande que ma colère! interrompit-elle. Il faut
que Jacques soit vengé, et il le sera... Je n'ai que vingt ans, il n'en
a pas trente, c'est toute une longue vie que nous avons à consacrer à
l'œuvre de sa réhabilitation. Car je ne l'abandonnerai pas, moi... Son
malheur immérité me le fait plus cher mille fois, et comme sacré.
J'étais sa fiancée ce matin, je suis sa femme ce soir. Sa condamnation a
été notre bénédiction nuptiale. Et s'il est vrai, ainsi que le dit mon
grand-père, que la loi défende au forçat d'épouser la femme qu'il aime,
eh bien, je serai sa maîtresse!...
C'est d'une voix éclatante que parlait Mlle Denise, disant qu'elle
eût voulu, qu'elle eût été fière que toute la terre l'entendît.
--Ah! laissez-moi vous rassurer d'un mot, mademoiselle, interrompit
maître Folgat. Nous n'en sommes pas où vous croyez. La condamnation
n'est pas définitive.
Le marquis de Boiscoran et grand-père Chandoré se redressèrent.
--Que voulez-vous dire?
--Une négligence de monsieur Galpin-Daveline frappe de nullité toute la
procédure. Comment un homme de sa trempe, si méticuleux et si
formaliste, a-t-il pu commettre une telle faute? C'est que probablement
la passion l'aveuglait... Comment personne n'a-t-il remarqué cet oubli?
C'est que la destinée nous devait bien cette revanche... Le cas n'est
pas discutable. Il s'agit d'un vice de forme, et les textes sont
formels. Le jugement sera cassé et nous serons renvoyés devant d'autres
juges...
--Et vous ne nous aviez pas dit cela! s'écria Mlle Denise.
--À peine osions-nous y penser, répondit maître Magloire. C'était là un
de ces secrets qu'on ne confie même pas à son oreiller... Songez qu'au
cours de l'audience, l'erreur pouvait encore être réparée. Maintenant,
il est trop tard... Nous avons du temps devant nous, et la conduite de
monsieur de Claudieuse nous dégage. Tous les voiles seront déchirés...
La porte, s'ouvrant avec fracas, lui coupa la parole. Le docteur
Seignebos entrait, rouge de colère et les yeux étincelants sous ses
lunettes d'or.
--Monsieur de Claudieuse?... demanda vivement maître Folgat.
--Il est à côté, répondit le docteur. On l'a étendu sur un matelas et sa
femme est près de lui... Quel métier que celui de médecin! Voilà un
homme, un misérable, que j'aurais eu du bonheur à étrangler de mes
mains, et pas du tout, il m'a fallu le rappeler à la vie, lui prodiguer
mes soins, chercher un moyen d'atténuer ses souffrances...
--Va-t-il donc mieux?
--À moins d'un de ces miracles comme on en voit dans _La Vie des
Saints_, il ne sortira du palais de justice que les pieds les premiers,
et ce, avant vingt-quatre heures... Je ne l'ai point dissimulé à la
comtesse, et je lui ai dit que si elle voulait que son mari mourût en
règle avec le ciel, elle n'avait que le temps bien juste d'envoyer
chercher un prêtre.
--Et elle en a envoyé chercher un...
--Point. Elle a répondu que la vue d'une soutane épouvanterait son mari
et hâterait sa fin. Et même, le brave curé de Bréchy s'étant présenté,
elle l'a congédié carrément.
--Ah! la misérable! s'écria Mlle Denise. (Et après une seconde de
réflexion:) Pourtant le salut est là, poursuivit-elle. Oui, la certitude
du salut... Pourquoi donc hésiter! Attendez-moi, je reviens...
Elle s'élança dehors. Son grand-père voulait se précipiter après elle,
mais maître Folgat l'arrêta.
--Laissez-la faire, monsieur le baron, dit-il. Laissez-la.
Dix heures venaient de sonner. Le palais de justice, si bruyant toute la
journée, était redevenu silencieux et morne. Dans l'immense salle des
pas perdus, à peine éclairée par un réverbère fumeux, il n'y avait plus
que deux hommes, un prêtre, le curé de Bréchy, qui priait, agenouillé
près d'une porte, et le gardien de service qui se promenait de long en
large, et dont les pas sonnaient comme dans une église.
Mlle Denise alla droit à ce gardien.
--Où est le comte de Claudieuse? interrogea-t-elle.
--Là, mademoiselle, répondit l'homme en lui montrant la porte près de
laquelle priait le prêtre, là, dans le propre cabinet de monsieur le
procureur de la République.
--Qui est près de lui?
--Sa femme, mademoiselle, et une domestique.
--Eh bien! entrez dire à madame de Claudieuse, et sans que son mari
l'entende, que mademoiselle de Chandoré désire lui parler.
Sans une objection, le gardien obéit. Mais lorsqu'il reparut:
--Mademoiselle, dit-il à la jeune fille, la comtesse vous fait répondre
qu'elle ne peut quitter son mari, qui est au plus bas...
Elle l'arrêta d'un geste impérieux.
--Assez! Retournez dire à madame de Claudieuse que si elle ne sort pas,
je vais entrer à l'instant, que j'entrerai de force s'il le faut, que
j'appellerai au secours, que rien ne me retiendra. Je veux la voir
absolument.
--Cependant, mademoiselle...
--Allez! Ne voyez-vous donc pas que c'est une question de vie ou de
mort!
Il y avait dans son accent une telle autorité que le gardien n'hésita
plus. Il disparut de nouveau, et l'instant d'après:
--Entrez, revint-il dire à la jeune fille.
Elle entra et se trouva dans la salle d'attente qui précède le cabinet
du procureur de la République. Une grosse lampe de cuivre l'éclairait
d'une lumière crue. La porte ouvrant sur le cabinet où gisait le comte
était fermée.
Au milieu de la pièce, la comtesse de Claudieuse se tenait debout. Tant
de coups successifs n'avaient pas brisé son indomptable énergie. Elle
était horriblement pâle, mais calme:
--Puisque vous y tenez, mademoiselle, commença-t-elle, je viens moi-même
vous répéter que je ne saurais vous entendre. Ignorez-vous donc que je
suis entre deux tombes ouvertes, entre ma fille qui se meurt à la maison
et mon mari qui agonise là...
Elle faisait un mouvement pour se retirer, Mlle de Chandoré la retint
d'un geste menaçant, et d'une voix frémissante:
--Si vous rentrez dans la pièce où est votre mari, dit-elle, j'y rentre
avec vous, et ce sera devant lui que je vous parlerai. C'est devant lui
que je vous demanderai comment vous avez défendu à un prêtre l'accès de
son lit de mort, et si après lui avoir pris son bonheur en ce monde,
vous voulez le lui ravir encore dans l'éternité...
Instinctivement, la comtesse recula.
--Je ne vous comprends pas!... dit-elle.
--Si, vous me comprenez, madame. À quoi bon nier? Ne voyez-vous pas bien
que je sais tout et que j'ai deviné ce qu'on ne m'a pas dit! Jacques
était votre amant, et votre mari s'est vengé...
--Ah! c'en est trop! répétait Mme de Claudieuse, c'en est trop...
--Et vous avez souffert cela, poursuivait Mlle Denise en phrases
haletantes, et vous n'êtes pas venue crier en plein tribunal que votre
mari est un faux témoin! Quelle femme êtes-vous donc! Il vous importe
donc peu que votre amour conduise un malheureux au bagne! Vous pourrez
donc vivre avec cette idée que l'homme que vous aimez est innocent et
cependant à tout jamais flétri et confondu parmi les plus vils
scélérats!... Un prêtre saurait bien obtenir de monsieur de Claudieuse
qu'il rétractât son infâme déposition, vous le savez bien; aussi
refusez-vous votre porte au curé de Bréchy... Et pourquoi tant de
crimes! Pour sauver votre menteuse réputation d'honnête femme... Ah!
c'est misérable, c'est lâche, c'est bas...
La comtesse, à la fin, se révoltait. Ce que n'avait pu obtenir toute
l'habileté de maître Folgat, la passion de Mlle Denise l'obtenait.
Jetant le masque:
--Eh bien! non! s'écria-t-elle avec un emportement terrible, non, ce
n'est pas pour sauver ma réputation que j'ai laissé faire. Ma
réputation! Eh! que m'importe! Il n'y a pas une semaine, le soir où
Jacques s'est évadé de la prison, je lui proposais de fuir. Il n'avait
qu'un mot à dire, et pour lui, patrie, famille, enfants, j'abandonnais
tout. Il m'a répondu: «Plutôt le bagne!»
Au milieu de tant d'angoisses, une joie immense inonda le cœur de
Mlle de Chandoré. Ah! elle n'avait plus à douter de Jacques, à cette
heure.
--C'est donc lui qui s'est condamné, poursuivait Mme de Claudieuse.
Je voulais bien me perdre pour lui, pour une autre, non.
--Et cette autre... c'est moi, sans doute.
--Oui, vous, pour qui il m'avait abandonnée, vous qu'il allait épouser,
vous avec qui il se promettait de longues années de bonheur, non d'un
bonheur honteux et furtif tel que le nôtre, mais d'un bonheur légitime
et respecté...
Des larmes tremblaient dans les cils de Mlle Denise. Elle était
aimée... Elle songeait à ce que devait souffrir l'autre, qui ne l'était
pas.
--J'aurais cependant été plus généreuse..., murmura-t-elle.
La comtesse eut un éclat de rire farouche.
--Et la preuve, insista la jeune fille, c'est que je suis venue vous
proposer un marché...
--Un marché?
--Oui. Sauvez Jacques, et sur tout ce que j'ai de sacré au monde, je
vous jure d'entrer dans un couvent, de disparaître, et que jamais vous
n'entendrez prononcer mon nom.
Une stupeur immense clouait sur place la comtesse de Claudieuse, et
c'est d'un regard de doute et de défiance qu'elle examinait Mlle de
Chandoré. Un tel dévouement lui paraissait trop sublime pour ne pas
cacher quelque piège.
--Vous feriez vraiment cela? demanda-t-elle enfin.
--Sans hésiter.
--Ce serait un grand sacrifice que vous me feriez.
--À vous, madame!... Non. À Jacques.
--Vous l'aimez donc bien!
--Assez pour préférer mille fois, s'il me fallait choisir, son bonheur
au mien. Ensevelie au fond d'un couvent, ce me serait une consolation
encore de me dire qu'il me doit sa réhabilitation, et je souffrirais
moins de le savoir à une autre que de penser qu'il est innocent et
cependant condamné!
Mais à mesure que la jeune fille affirmait sa sincérité, les sourcils de
la comtesse se fronçaient et de fugitives rougeurs montaient à ses joues
pâlies.
Et de son ironie la plus hautaine:
--C'est admirable! fit-elle.
--Madame...
--Vous daignez m'abandonner monsieur de Boiscoran. M'aimera-t-il pour
cela? Vous savez que non, et que c'est vous seule qui êtes aimée.
L'héroïsme en de telles conditions est facile!... Que craignez-vous?
Cachée au fond d'un couvent, il ne vous en aimera que plus ardemment, et
il ne m'en exécrera que davantage, moi...
--Il ne saura rien de notre marché...
--Eh! qu'importe! Il le devinera si vous ne le lui apprenez pas...
Allez, je sais mon avenir. Voilà deux ans que j'endure ce supplice sans
nom de le sentir peu à peu se détacher de moi. Que n'ai-je pas tenté
pour le retenir! Quelle lâchetés m'ont coûté et quelles bassesses, pour
le garder un jour de plus, ou seulement une heure! Tout devait être
inutile. Je lui devenais à charge. Il ne m'aimait plus, et mon amour lui
semblait plus lourd que le boulet qu'on rivera à sa chaîne de galérien.
Mlle Denise frissonnait.
--C'est horrible! murmura-t-elle.
--Horrible, oui, et vrai. Vous semblez confondue? C'est que vous n'en
êtes encore qu'à l'aube riante de vos amours. Attendez le soir sombre,
et vous me comprendrez. Est-ce que notre histoire à toutes n'est pas
pareille? J'ai vu Jacques à mes genoux comme vous le voyez aux vôtres,
les serments qu'il vous jure, il me les a jurés de la même voix
frémissante de passion et avec les mêmes regards enflammés... Mais
j'étais sa maîtresse, pensez-vous, et vous êtes sa fiancée. Qu'importe!
Que vous dit-il? Qu'il vous aimera éternellement parce que vos amours
sont de celles que Dieu et les hommes protègent!... Il me disait, à moi,
que précisément parce que nous nous placions au-dessus de l'opinion et
des lois, nous serions unis par des liens indissolubles et supérieurs à
tout! Vous avez la foi. Je l'ai eue. Et la preuve, c'est que je lui ai
tout donné, mon honneur et l'honneur des miens, et que j'aurais voulu
lui donner plus encore, et que bien des fois j'ai cherché en moi-même
par quel sacrifice immense, inouï, et que nulle femme n'eût encore fait,
je pourrais lui prouver combien absolument j'étais à lui. Et être
trahie, abandonnée, méprisée, descendre de chute en chute jusqu'à ce
degré de misère de devenir l'objet de votre pitié!... Être tombée si bas
que vous osiez venir me proposer de renoncer pour moi à Jacques... Ah!
c'est à devenir folle de rage! Et je laisserais échapper la vengeance
que je tiens! Et je serais assez stupide, assez lâche, assez veule, pour
me laisser toucher par vos armes hypocrites! Et j'assurerais votre
bonheur aux dépens de ma réputation! Ah! ne l'espérez pas!
La voix dans sa gorge expirait comme un râle. Elle fit au hasard
quelques pas dans la petite salle. Puis, revenant se planter en face de
Mlle de Chandoré, tout près, les yeux dans les yeux de la jeune
fille:
--Qui vous a conseillé, demanda-t-elle, cette démarche qui est pour moi
comme le suprême outrage?
Glacée d'une indicible horreur, Mlle Denise eut quelque peine à
répondre.
--Personne, murmura-t-elle.
--Maître Folgat...
--Ne sait rien.
--Et Jacques?...
--Je ne l'ai pas revu. C'est à l'instant que cette idée m'est venue,
soudainement, comme une inspiration du ciel. En apprenant par monsieur
Seignebos que vous aviez repoussé le curé de Bréchy, je me suis dit:
voilà le dernier malheur et le plus grand de tous. Si monsieur de
Claudieuse meurt sans s'être rétracté, quoi qu'il advienne, Jacques
fût-il réhabilité, toujours un soupçon planera sur lui. Alors, je me
suis décidée à venir à vous... Ah! cela me coûtait cruellement. Mais
j'espérais que je saurais vous émouvoir. Que vous seriez touchée de la
grandeur du sacrifice...
Mme de Claudieuse était émue, en effet. Dans le bien comme dans le
mal, il n'est point d'âme absolue. Aux accents suppliants de Mlle
Denise, elle sentait faiblir ses résolutions.
--Le sacrifice serait-il donc si grand! dit-elle. Des larmes jaillirent
des yeux de la pauvre fille.
--Hélas! répondit-elle, c'est ma vie même que je vous offre... Je sens
bien que vous n'avez pas longtemps à être jalouse de moi...
Elle fut interrompue par des gémissements qui partaient de la pièce
voisine, où agonisait le comte de Claudieuse.
La comtesse alla entrebâiller la porte, et tout de suite:
--Geneviève! fit une voix faible et cependant impérieuse, Geneviève!
--Je suis à vous, mon ami, répondit la comtesse, à l'instant... (Et
refermant la porte, et revenant à Mlle de Chandoré:) Qui me garantit,
fit-elle, d'un accent bref et dur, qui m'assure que si Jacques était
reconnu innocent et réhabilité, vous vous souviendriez de vos
promesses...
--Ah! madame! s'écria la jeune fille, sur quoi voulez-vous que je vous
jure de disparaître! Cherchez des garanties. Celles que vous exigerez,
je vous les donnerai. (Et se laissant glisser à genoux:) Me voilà à vos
pieds, poursuivit-elle, suppliante, humiliée, moi que vous accusiez de
vouloir vous outrager... Ayez pitié de Jacques... Ah! si vous l'aimiez
autant que je l'aime, vous n'hésiteriez pas!
D'un mouvement rapide, Mme de Claudieuse la releva et, lui tenant les
mains entre les siennes, durant plus d'une minute, elle la considéra
sans parler, l'œil voilé, les lèvres tremblantes, le sein palpitant...
Jusqu'à ce qu'enfin, d'une voix si profondément altérée qu'à peine elle
était distincte:
--Que dois-je faire? demanda-t-elle.
--Obtenir de monsieur de Claudieuse qu'il se rétracte.
La comtesse hocha la tête.
--Je le tenterais inutilement, répondit-elle. Vous ne connaissez pas le
comte. Il est de fer. Vous lui arracheriez la chair lambeau par lambeau
avec des tenailles rougies qu'il ne retirerait pas une seule de ses
paroles... Vous ne pouvez concevoir tout ce qu'il a souffert, ni tout ce
qu'il y a dans son âme de haine et de rage de vengeance. C'est pour me
torturer qu'il m'a fait venir près de lui. Il n'y a pas cinq minutes
encore, il me disait qu'il mourait content, puisque Jacques était
reconnu coupable et condamné sur sa déposition.
Elle était vaincue, son énergie faiblissait, des larmes mouillaient ses
yeux.
--Il a été si cruellement éprouvé! continuait-elle. Il m'aimait, lui, à
l'adoration, il n'aimait que moi au monde, et moi... Voilà l'adultère,
cependant... Ah! si l'on savait, si l'on pouvait prévoir!... Non, je
n'obtiendrai jamais qu'il se rétracte.
Mlle Denise oubliait presque sa propre douleur.
--Aussi n'est-ce pas à vous à faire la démarche, madame, dit-elle
doucement.
--À qui donc?
--Au curé de Bréchy... Il saura trouver, lui, des paroles qui ébranlent
les résolutions les plus fortes. Il parlera au nom de ce Dieu qui,
mourant sur la croix, pardonnait à ses bourreaux.
Un instant encore la comtesse hésita, et triomphant enfin des dernières
révoltes de son orgueil:
--Soit! fit-elle, je vais appeler le prêtre.
--Et moi, madame, je vous jure que je tiendrai ma promesse.
Mais la comtesse l'arrêta, et avec un effort extraordinaire:
--Non, prononça-t-elle, c'est sans conditions que je vais essayer de
sauver Jacques. Qu'il soit à vous. Aimée, vous vouliez lui sacrifier
votre vie. Délaissée, je lui sacrifie mon honneur. Adieu!
Et, courant à la porte pendant que Mlle Denise rejoignait ses amis,
elle appela le curé de Bréchy.