M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Je ne désigne personne.

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Pourquoi ne pas dire franchement que mes amis et

moi sommes les complices de monsieur de Boiscoran et qu'il a été chargé

de nous débarrasser d'un adversaire politique!

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL (_continuant_).--Messieurs, voilà le vrai mobile du

crime. De là cette haine dont l'accusé ne sait bientôt plus garder le

secret, qui dérobe en invectives, qui se répand en menaces de mort, et

qui va jusqu'à coucher en joue le comte de Claudieuse.

M. l'avocat général passe alors à l'examen des charges qu'il déclare

décisives, irrécusables. Puis:

--Mais qu'est-il besoin, poursuit-il, de cet examen, après l'écrasante

déposition du comte de Claudieuse? Ne l'avez-vous pas entendu? Près de

paraître devant Dieu!... Sur le premier moment, abusé par la générosité

de son âme, il pardonnait, il voulait sauver l'homme qui avait essayé de

l'assassiner... Mais aux approches de la mort, il a compris qu'il

n'avait pas le droit de soustraire un coupable à l'action de la justice,

il s'est rappelé qu'il était d'autres victimes. Et alors, se levant de

son lit d'agonie, il s'est traîné jusqu'ici pour vous dire: «C'est

lui!... Aux lueurs de l'incendie qu'il venait d'allumer, je l'ai vu, je

l'ai reconnu, c'est lui!...»

»Et après cela vous hésiteriez à frapper?... Non, je ne puis le croire.

Après de tels forfaits la société attend que justice soit faite! Justice

au nom de monsieur de Claudieuse mourant!... Justice au nom des morts...

Justice au nom de la mère de Bolton, au nom de la veuve de Guillebault

et de ses cinq enfants...

Un murmure d'approbation se prolonge bien après les derniers mots de M.

Du Lopt de la Gransière. Il n'est pas dans l'assemblée une femme qui ne

verse des larmes.

LE PRÉSIDENT.--La parole est au défenseur.

=Plaidoiries.=

Maître Magloire ayant soutenu seul jusqu'à ce moment la discussion, on

pensait qu'il présenterait la défense. On se trompait, c'est maître

Folgat qui se lève.

Notre palais de justice de Sauveterre, en des occasions solennelles, a

retenti des accents de presque tous les maîtres de la parole. Nous avons

entendu Berryer, Dufaure, Jules Favre, Lachaud... Même après ces

orateurs illustres, maître Folgat trouve le secret de nous étonner et de

nous émouvoir.

Au vol de la sténographie, nous fixons sur le papier quelques-unes de

ses phrases, mais ce que nous renonçons à rendre, c'est son attitude

superbe de fierté et de dédain, l'éclat de son regard, son geste

admirable d'autorité, sa voix surtout, pleine et sonore, et dont le

timbre métallique vibre dans toutes les poitrines.

--Défendre certains hommes de certaines imputations, commence-t-il, ce

serait les rabaisser. Ils ne sont pas atteints. Au portrait de monsieur

de Boiscoran tracé par le ministère public, j'opposerai simplement la

réponse du vénérable curé de Bréchy. Que vous a-t-il dit? «Monsieur de

Boiscoran est le meilleur et le plus honnête homme que je sache.» Voilà

la vérité. On veut en faire un intrigant ambitieux. En effet, il avait

l'ambition d'être utile à son pays. Pendant que d'autres discutaient, il

agissait. Les mobiles de Sauveterre vous diront à quelles passions il

faisait appel devant l'ennemi, et par quelles intrigues il a conquis le

ruban que Chanzy a attaché à sa poitrine... Il souhaitait le pouvoir,

dites-vous? Non, il rêvait le bonheur... Vous parlez d'une lettre qu'il

écrivait à sa fiancée quelques heures avant le crime... Je vous mets au

défi de la lire. Elle a quatre pages, dès la seconde vous seriez forcé

d'abandonner l'accusation...

Alors, avec une logique implacable, le jeune avocat reprend le système

de l'accusé et, véritablement, sous les coups de son éloquence,

l'accusation semble tomber en poussière, on est fasciné, ébloui...

--Et maintenant, poursuit-il, que reste-t-il des preuves? La déposition

de monsieur de Claudieuse. Elle est écrasante, dites-vous. Je dis

qu'elle est étrange. Quoi! voilà un témoin qui attend la dernière heure,

la dernière minute pour parler, et cela vous semble naturel!... C'est

par générosité, prétendez-vous, qu'il s'est tu. Moi, je vous demande

comment eût agi notre plus cruel ennemi...

»Jamais cause ne fut plus claire, dit le ministère public. Je soutiens,

moi, que jamais cause, au contraire, ne fut plus obscure, et que, loin

de nous en livrer le secret, l'instruction n'en a pas trouvé le premier

mot...

Maître Folgat se rassoit, et il faut l'intervention des huissiers pour

arrêter les applaudissements. Si l'on allait aux voix en ce moment, M.

de Boiscoran serait certainement acquitté. Mais l'audience est suspendue

pendant un quart d'heure, et l'on en profite pour allumer les lampes,

car la nuit vient.

Ayant repris son fauteuil, M. le président donne la parole au ministère

public.

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Je renonce à la réplique que je me proposais de

prononcer. Monsieur le comte de Claudieuse va payer de la vie l'effort

qu'il a fait pour vous apporter son témoignage. On n'a pas pu le

reporter chez lui. Peut-être, en ce moment même, rend-il le dernier

soupir dans la salle voisine...

Les défenseurs ne demandant pas la parole, et l'accusé déclarant qu'il

n'a rien à ajouter, M. le président résume les débats, et les jurés se

retirent dans la salle des délibérations.

La chaleur est accablante, la gêne intolérable, tous les visages portent

l'empreinte d'une écrasante fatigue, et néanmoins personne ne songe à se

retirer. Mille bruits contradictoires circulent parmi cette foule

palpitante d'anxiété. Les uns disent que M. de Claudieuse est mort,

d'autres, au contraire, qu'il va mieux et qu'il vient de faire appeler

M. le curé de Bréchy.

Enfin, quelques minutes après neuf heures, messieurs les jurés

reparaissent.

Reconnu coupable, avec admission de circonstances atténuantes, Jacques

de Boiscoran est condamné à vingt ans de travaux forcés.

La corde au cou · 第 95 / 106 题