Maître Folgat venait de se lever.
Debout, dans l'embrasure d'une des croisées de sa chambre, en face de
son miroir, il achevait de se faire la barbe, quand sa porte s'ouvrit
violemment.
Blême et tout effaré, le vieil Antoine entra.
--Ah! monsieur, quelle affaire!
--Quoi?
--Parti, ensauvé, disparu!
--Qui?
--Monsieur Jacques...
Le rasoir, tant la surprise fut grande, faillit échapper des mains du
jeune avocat. Et cependant:
--C'est faux! dit-il.
--Hélas! monsieur, reprit le vieux serviteur, tout le monde le raconte
en ville. On donne des détails. Je viens de voir un homme qui prétend
avoir rencontré monsieur Jacques, hier soir, sur les onze heures,
courant comme un fou le long de la rue Nationale.
--C'est absurde.
--Je n'ai encore prévenu que mademoiselle Denise, et c'est elle qui m'a
dit de venir avertir monsieur... Monsieur devrait aller aux
informations...
Le conseil était superflu.
S'essuyant le visage à la hâte, déjà maître Folgat s'habillait. En un
moment, il fut prêt, et ayant descendu l'escalier quatre à quatre, il
traversait le corridor, quand il s'entendit appeler.
Il se retourna. Mlle Denise lui faisait signe d'entrer dans le petit
salon où elle se tenait d'habitude. Il obéit.
Mlle Denise et le jeune avocat étaient les seuls de la maison à
savoir quel coup de parti désespéré Jacques avait dû risquer la veille.
Ils n'avaient pas échangé un mot à ce sujet, mais chacun avait bien
remarqué la préoccupation de l'autre. De toute la soirée, maître Folgat
n'avait pas prononcé dix paroles, et Mlle Denise, sitôt le dîner,
était remontée chez elle.
--Eh bien?... interrogea-t-elle.
--Le bruit qui court est faux, mademoiselle, répondit le jeune avocat.
--Qui sait!
--Une évasion serait un aveu. Il n'y a que les coupables qui fuient, et
monsieur de Boiscoran est innocent. Ainsi, tranquillisez-vous,
mademoiselle, de grâce, rassurez-vous.
Qui n'eût eu, comme lui, pitié de la pauvre jeune fille! Elle était plus
blanche que sa collerette et tremblait si fort que ses dents claquaient.
Des larmes roulaient dans ses yeux, et à chaque parole un sanglot lui
montait à la gorge.
--Vous savez où Jacques est allé, hier soir? reprit-elle.
--Oui...
Elle détourna à demi la tête, et d'une voix à peine distincte:
--Il a voulu revoir, poursuivit-elle, une... personne dont l'influence
sur lui est peut-être toute-puissante... Il se peut qu'elle l'ait
bouleversé, étourdi. Pourquoi ne l'aurait-elle pas déterminé à se
soustraire à l'ignominie de la cour d'assises?...
--Non, mademoiselle, non!
--Cette personne a été le mauvais génie de Jacques. Elle l'aime, sans
doute. Elle devait être désespérée de savoir qu'il allait être mon mari.
Peut-être, pour le déterminer à fuir, s'est-elle enfuie avec lui...
--Ah! ne craignez rien, mademoiselle, madame de Claudieuse est incapable
d'un tel dévouement...
Vivement Mlle de Chandoré se rejeta en arrière, et levant sur le
jeune avocat ses yeux agrandis par la stupeur:
--Madame de Claudieuse..., balbutia-t-elle. Maître Folgat comprit son
imprudence. Il était persuadé que Jacques avait tout dit à sa fiancée,
et la façon dont elle lui avait parlé n'avait pu que l'affermir dans son
erreur.
--Ah! c'est madame de Claudieuse, poursuivait la jeune fille, cette
femme révérée de tous à l'égal d'une sainte! Et moi qui l'autre jour, à
l'église, admirais la ferveur de ses prières; moi qui la plaignais de
toute mon âme... Maintenant, oui, je commence à comprendre ce qu'on me
cachait...
Désolé de l'irréparable faute qu'il venait de commettre:
--Jamais, mademoiselle, dit maître Folgat, jamais je ne me pardonnerai
d'avoir prononcé ce mot devant vous.
Elle sourit tristement.
--C'est peut-être un grand service que vous m'aurez rendu, dit-elle.
Mais, de grâce, courez voir ce qu'il en est.
Maître Folgat n'avait pas fait cinquante pas qu'il reconnut que, bien
réellement, il devait y avoir quelque chose d'extraordinaire. La ville
était tout en rumeur. Sur les portes, les gens causaient. Des groupes
péroraient avec une surprenante animation. Précipitant sa course, il
venait de tourner le coin de la rue Nationale, quand il fut arrêté par
un des trois ou quatre bourgeois dont il lui avait absolument fallu
faire la connaissance depuis qu'il était à Sauveterre.
--Eh bien, monsieur l'avocat, lui dit civilement cet homme aimable,
voilà votre plaidoirie qui court les champs...
--Je ne comprends pas, répondit maître Folgat d'un ton glacé.
--Dame! puisque votre client a filé.
--En êtes-vous bien sûr?
--Parbleu! c'est par la femme d'un ouvrier que j'emploie que l'évasion a
été découverte. Elle était allée le long des anciens remparts couper de
l'herbe pour sa chèvre, quand, passant près du mur de la prison, elle y
a aperçu un grand trou béant. Elle a aussitôt donné l'alarme, le poste
est arrivé, on est allé prévenir le procureur de la République...
Pour maître Folgat, ce n'était pas encore une preuve.
--Et alors, demanda-t-il, monsieur de Boiscoran...
--Est introuvable... Ah! c'est comme je vous l'affirme... Je le tiens
d'un ami qui le tenait lui-même d'un employé de la sous-préfecture.
Blangin le geôlier est, à ce qu'il paraît, gravement compromis...
--À l'honneur de vous revoir, cher monsieur, interrompit le jeune
avocat.
Et plantant là le bourgeois très offensé de ce qui lui parut une
grossière inconvenance, il traversa comme un trait la place du
Marché-Neuf. L'inquiétude le gagnait. Non qu'il pût croire à une
évasion, mais il se demandait s'il n'était pas survenu quelque
catastrophe.
Cent personnes au moins, difficilement contenues par des factionnaires,
stationnaient devant la prison, le cou tendu et la bouche béante.
Fendant la foule, maître Folgat entra. Dans la cour, devant la loge du
geôlier, discutaient le procureur de la République, le commissaire de
police, le capitaine de gendarmerie, M. Séneschal et enfin M.
Galpin-Daveline.
Le juge d'instruction était plus blême encore que de coutume et, comme
on dit à Sauveterre, d'une humeur de dogue. Non sans raison. Prévenu
tout aussi brusquement que maître Folgat, il s'était vêtu non moins
précipitamment et s'était hâté d'accourir. Et tout le long du chemin,
des témoignages non équivoques lui avaient prouvé que si l'opinion était
fort montée contre l'accusé, elle ne l'était pas moins contre le juge
d'instruction.
De tous côtés sur son passage il avait recueilli des saluts ironiques,
des sourires gouailleurs, ou des compliments de condoléances sur ce que
l'oiseau s'était envolé. Et même, deux individus qu'il soupçonnait
d'avoir des relations avec l'écarlate docteur Seignebos avaient murmuré
en le coudoyant: «Enfoncé, le pourvoyeur!»
Il fut le premier à apercevoir le jeune avocat, et tout de suite:
--Eh bien! monsieur, dit-il, vous venez aux renseignements?
Mais maître Folgat n'était pas homme à se laisser prendre deux fois sans
vert dans la même journée. Voilant ses appréhensions d'un salut
cérémonieux:
--Il m'est revenu certains propos, répondit-il, mais je n'en ai été
nullement ému. Monsieur de Boiscoran a trop de confiance en l'excellence
de sa cause et en la justice de son pays pour songer à s'évader. Je
viens simplement conférer avec lui...
--Et vous avez parbleu raison! interrompit M. Daubigeon. Monsieur de
Boiscoran est bien tranquillement dans sa cellule, ne se doutant guère
des bruits qui courent. C'est Frumence Cheminot qui s'est enfui.
Frumence aux pieds légers... C'est un détenu qu'on laissait fort libre
dans la prison, dont on avait même fait une espèce d'aide gardien, et
qui en a profité pour percer un trou dans le mur, estimant, le gaillard,
«Et certes il n'a pas tort,
Que clef des champs vaut mieux que clef de coffre-fort.»
À quelques pas en arrière, la mine contrite et sournoise, se tenait
planté sur ses pieds le geôlier Blangin.
--Conduisez le défenseur près du sieur Boiscoran, lui dit sèchement M.
Galpin-Daveline, lequel tremblait peut-être de voir M. Daubigeon donner
une édition publique des épigrammes amères dont il le gratifiait en
particulier.
Saluant jusqu'à terre, le geôlier obéit. Mais dès qu'il se vit sous le
porche de la prison, seul avec maître Folgat, gonflant une de ses joues
et la frappant de son poing fermé:
--Ni vu ni connu! dit-il en éclatant de rire.
Le jeune avocat n'eut pas l'air de comprendre. Il ne pouvait lui
convenir de paraître informé des événements de la nuit ni de se donner
les apparences d'une complicité qui, matériellement, n'existait pas.
--Et cependant, reprit Blangin, tout n'est pas fini. Les gendarmes sont
en mouvement. S'ils allaient rattraper mon Cheminot! Ce garçon est si
bête que le plus bête des juges d'instruction lui aurait vite tiré les
vers du nez. Et alors, qui est-ce qui serait dans de beaux draps?
Maître Folgat ne répondait toujours pas, mais l'autre semblait s'en
soucier fort peu.
--Je ne demande qu'une chose, poursuivit-il, c'est de rendre mes clefs
le plus tôt possible. J'en ai par-dessus les yeux de ce métier de
geôlier. La place, d'ailleurs, ne va plus être tenable. Cette évasion a
mis la puce à l'oreille de tous nos messieurs du tribunal, et
l'administration vient de me donner un second, un ancien sergent de
ville, un mauvais chien qui ne connaît que la consigne... Ah! les beaux
jours de monsieur de Boiscoran sont passés, plus de visites en cachette,
plus de sorties... Ordre de ne pas le perdre de vue une seconde.
C'est arrêté au pied de l'escalier que Blangin donnait ces explications.
--Montons, dit brusquement maître Folgat, que l'impatience gagnait.
Il trouva Jacques étendu sur son lit, tout habillé, et il ne lui fallut
qu'un regard pour deviner un grand malheur.
--Encore une espérance envolée, n'est-ce pas? fit-il.
Péniblement, le prisonnier se redressa et s'assit sur le bord de sa
couchette. Et de l'accent du plus extrême découragement:
--Je suis perdu, répondit-il, et cette fois sans retour.
--Oh!...
--Écoutez plutôt!...
C'est en frissonnant que le jeune avocat entendit le récit, pourtant
bien atténué, de la veille. Et lorsque Jacques, ayant achevé, s'arrêta:
--Ce n'est que trop vrai! murmura-t-il. Si monsieur de Claudieuse
exécute ses menaces, ce peut être une condamnation.
--Ce doit être, voulez-vous dire... Eh bien, n'en doutez pas, il les
exécutera. (Et hochant la tête d'un geste désolé:) Et, ce qu'il y a
d'épouvantable, continua-t-il, c'est que je ne saurais l'en blâmer. La
jalousie des maris, le plus souvent, n'est qu'une question
d'amour-propre. Trompés, ils sont frappés dans leur vanité, mais non pas
atteints au cœur. Tandis que le comte de Claudieuse!... Ah! il aimait sa
femme, lui, il l'adorait, elle était son bonheur et sa vie. En la lui
prenant, je lui ai tout pris, oui, tout! C'est en le voyant éperdu de
douleur et de rage que j'ai compris seulement l'adultère... Tout lui
manquait à la fois. Sa femme avait un amant, sa fille préférée n'était
pas de lui!... Je souffre cruellement, mais lui, ce qu'il endure, c'est
un supplice sans nom. Et vous voulez qu'ayant une arme entre les mains,
il ne s'en serve pas!... C'est une arme traîtresse et déloyale, c'est
vrai, mais ai-je été loyal et honnête? Ce sera une lâche et ignoble
vengeance, mais qu'était donc l'offense? À sa place, j'agirais comme
lui.
Maître Folgat était atterré.
--Mais après? interrogea-t-il, en sortant de la maison?...
D'un geste machinal, Jacques passait et repassait la main sur son front,
comme s'il eût pu ainsi rassembler ses idées.
--Après, répondit-il, je me suis enfui épouvanté, tel que l'homme qui
vient de commettre un crime... La porte du jardin était ouverte, je me
précipitai dehors. Quelle direction j'ai prise, quelles rues ai-je
traversées, je serais incapable de le dire avec quelque certitude. Je
n'avais plus qu'une idée fixe, obsédante: m'éloigner le plus vite et le
plus loin possible de cette maison maudite. Je n'avais plus la tête à
moi, j'allais, j'allais... Quand la raison m'est revenue, j'étais en
pleine campagne, à une lieue de Sauveterre, sur la route de Boiscoran.
L'instinct de la bête, plus résistant que l'intelligence, m'avait guidé
par des chemins familiers et me ramenait à ma maison... Sur le premier
moment, j'eus peine à comprendre comment je me trouvais là. J'étais
comme l'ivrogne qui, s'éveillant, le cerveau plein de vapeurs de
l'alcool, cherche à se ressouvenir de ce qui s'est passé durant son
ivresse... Hélas! je ne me suis que trop ressouvenu de l'affreuse
réalité. Il me fallait rentrer à la prison, il le fallait absolument, et
je me sentais accablé d'une telle lassitude que j'ai craint un instant
de n'avoir pas la force de revenir. Je suis revenu, pourtant... Blangin
m'attendait, dévoré d'angoisses, car il était près de deux heures. Il
m'a aidé à remonter ici, je me suis jeté tout habillé sur mon lit et je
me suis endormi aussitôt, d'un sommeil atroce, peuplé de visions
sinistres où je me voyais enchaîné au bagne, ou gravissant au bras d'un
prêtre les marches de l'échafaud... Et en ce moment, je me demande
presque si je suis bien éveillé, ou si ce n'est pas l'odieux cauchemar
qui continue encore...
Se détournant, maître Folgat essuya une larme furtive.
--Malheureux! murmura-t-il.
--Oh, oui! bien malheureux, en effet, répéta Jacques. Que n'ai-je suivi
la première inspiration qui m'est venue cette nuit, quand je me suis
retrouvé sur la grande route! Je serais allé jusqu'à Boiscoran, je
serais monté chez moi, et je me serais brûlé la cervelle... Maintenant,
je ne souffrirais plus...
Allait-il donc s'attacher de nouveau à cette fatale pensée du suicide?
--Et vos parents! prononça maître Folgat.
--Mes parents!... Espérez-vous donc qu'ils survivront à la condamnation
qui va me frapper?
--Et mademoiselle de Chandoré! Il tressaillit, et vivement:
--Ah! c'est pour elle, s'écria-t-il, que je devrais en finir!... Pauvre
Denise! Certes, en apprenant mon suicide, sa douleur serait horrible...
Mais elle n'a pas vingt ans. Mon souvenir s'effacerait de son âme, mon
image deviendrait moins distincte, et les mois s'ajoutant aux semaines,
et les années aux mois, elle se consolerait. Vivre, n'est-ce pas
oublier?...
--Non! vous ne pensez pas ce que vous dites, interrompit maître Folgat.
Vous savez bien qu'elle n'oublierait pas, elle!
Une larme brilla dans les yeux de l'infortuné, et d'une voix éteinte:
--C'est vrai, dit-il, je crois que me frapper, ce serait frapper Denise.
Mais songez-vous à ce que serait sa vie, après ma condamnation? Vous
représentez-vous ce que seraient ses sensations quand, à chaque instant
du jour, elle se répéterait: «Celui que j'aime uniquement est au bagne,
confondu parmi les plus vils criminels, à tout jamais souillé,
déshonoré, flétri!...» Ah! mille fois la mort plutôt...
--Jacques! monsieur de Boiscoran, oubliez-vous que j'ai votre parole?
--La preuve que je ne l'ai pas oubliée, c'est que je suis ici...
Seulement, laissez faire, le jour n'est pas loin où vous me verrez si
misérable que vous serez le premier à me mettre une arme entre les
mains.
Mais le jeune avocat était de ceux que les obstacles irritent et
passionnent au lieu de les décourager. Et déjà remis de la rude
secousse:
--Avant de jeter les cartes, dit-il, attendez au moins que la partie
soit perdue. Êtes-vous condamné? Pas encore; vous êtes innocent, et il
est une justice au ciel pour réparer les bévues de la justice sur la
terre. Qui nous dit que monsieur de Claudieuse parlera? Savons-nous
seulement si, en ce moment même, il n'a pas rendu le dernier soupir?...
D'un bond, Jacques se dressa sur ses pieds, et pâlissant encore:
--Ah! taisez-vous! s'écria-t-il, car déjà cette fatale idée m'est venue
qu'hier soir, peut-être, il ne s'est pas relevé! Fasse Dieu qu'il n'en
soit pas ainsi! C'est alors, véritablement, que je serais un
assassin!... C'est pour lui qu'à mon réveil a été ma première pensée. Je
voulais envoyer prendre de ses nouvelles. Je ne l'ai pas osé.
Non moins que le prisonnier, maître Folgat se sentait le cœur serré
d'une anxiété poignante.
--Nous ne pouvons, prononça-t-il, demeurer dans cette incertitude.
Qu'aurions-nous à nous dire, ignorant le sort de monsieur de Claudieuse,
d'où dépend le nôtre?... Souffrez que je vous quitte. Dès que je saurai
quelque chose de positif, je vous en informerai par un mot. Et pas de
faiblesse, surtout, quoi qu'il advienne.
Chez le docteur Seignebos le jeune avocat devait être certainement
renseigné. Il y courut, et dès qu'il parut:
--Arrivez donc! morbleu! s'écria le médecin. Je laisse vingt malades se
morfondre pour vous attendre. J'étais bien sûr que vous viendriez... Que
s'est-il passé hier soir chez les Claudieuse?
--Alors, vous savez...
--Rien. J'ai vu l'effet, mais je n'ai pu que soupçonner la cause.
L'effet, le voici: hier soir, vers les onze heures, je venais de me
mettre au lit, rompu de fatigue, lorsque tout à coup on s'est mis à
tirer ma sonnette à la briser... Je n'aime pas qu'on carillonne si fort
chez moi, et je me levais pour laver la tête du carillonneur, quand le
domestique du comte de Claudieuse, bousculant mon domestique à moi, qui
voulait le retenir, est entré comme un fou en me criant de venir bien
vite, que son maître venait de mourir.
--Ah! mon Dieu!...
--Voilà justement ce que je me suis écrié, parce que tout en jugeant le
comte fort malade, je ne le croyais pas si près de sa fin...
--Il est donc mort...
--Pas du tout... Mais si vous m'interrompez sans cesse, nous n'en
finirons jamais... (Et retirant, pour les essuyer et les remettre, ses
lunettes à branches d'or:) En un tour de main je fus habillé, poursuivit
le docteur Seignebos, et en trois sauts j'arrivai rue Mautrec. C'est
dans le salon du rez-de-chaussée qu'on me fit entrer. Là, à ma grande
stupeur, je trouvai monsieur de Claudieuse gisant sur un canapé. Il
était pâle et roide, ses traits étaient affreusement décomposés et il
portait au front une légère blessure d'où un mince filet de sang avait
jailli. Par ma foi! je crus bien que tout était fini...
--Et la comtesse?
--Madame de Claudieuse était agenouillée près de son mari et, aidée de
ses femmes, elle essayait de le rappeler à la vie en le frictionnant et
en lui appliquant sur la poitrine des serviettes brûlantes... Sans ces
soins intelligents, elle serait veuve à cette heure, tandis qu'au
contraire elle ne le sera peut-être pas d'ici longtemps... Ce sacré
comte a l'âme chevillée dans le corps... À quatre que nous étions là,
nous l'avons pris, monté dans sa chambre et couché dans son lit,
préalablement chauffé fortement. Bientôt il a remué, ses yeux se sont
rouverts, et au bout d'un quart d'heure il avait repris toute sa
connaissance et parlait fort librement, bien que d'une voix encore
faible. Alors, comme de raison, je demandai ce qui s'était passé, et
pour la première fois je vis se démentir l'effrayant sang-froid de la
comtesse. Elle balbutiait pitoyablement, et c'est avec une expression
effarée qu'elle regardait son mari, comme pour lire dans ses yeux ce
qu'elle devait me répondre... C'est lui qui me répondit, et avec un
embarras qui ne pouvait pas m'échapper. Il me conta que s'étant trouvé
seul, et se sentant mieux que de coutume, il avait eu la fantaisie
d'essayer ses forces. Il s'était donc levé, avait passé sa robe de
chambre et était descendu. Mais en entrant dans le salon, il avait été
pris d'un étourdissement et était tombé si malheureusement que son front
avait heurté l'angle d'un meuble. Feignant d'être dupe: «C'est fort
imprudent, lui dis-je, ce que vous avez fait là, et il ne faudrait pas
recommencer...» Alors, lui, regardant sa femme d'un air singulier: «Oh!
soyez tranquille, me répondit-il, je ne ferai plus d'imprudence, j'ai
trop envie de guérir, jamais je n'ai tant tenu à la vie...»
Maître Folgat remuait les lèvres pour répliquer; le docteur, d'un geste,
lui ferma la bouche.
--Attendez, fit-il, je n'ai pas terminé... (Et toujours tracassant ses
lunettes:) J'allais me retirer, continua-t-il, lorsque soudain, arrive
une femme de chambre, qui d'un air très effrayé annonce à madame de
Claudieuse que l'aînée de ses filles, la petite Marthe, que vous
connaissez, vient d'être prise de convulsions terribles. Tout
naturellement je me rends près d'elle, et je la trouve en proie à une
crise nerveuse d'un caractère véritablement alarmant. Avec beaucoup de
peine je la calmai, et lorsqu'elle me parut remise, entrevoyant une
relation entre l'indisposition de la fille et l'accident du père:
«Maintenant, mon enfant, lui dis-je d'un ton paternel, il faut
m'apprendre ce que vous avez eu.» Elle hésita, puis: «J'ai eu peur,
répondit-elle. Peur de quoi? ma mignonne.» Elle se haussait sur son lit,
cherchant du regard les yeux de sa mère, mais je m'étais placé de façon
qu'elle ne les pût apercevoir. Ayant répété ma question: «Eh bien,
voilà! docteur, me dit-elle: on venait de me coucher, lorsque j'entendis
sonner. Je me levai et j'allai me placer à la fenêtre pour regarder qui
pouvait venir si tard. Je vis la bonne aller ouvrir, un flambeau à la
main, et revenir vers la maison suivie d'un monsieur que je ne connais
pas...» La comtesse interrompit, et vivement: «C'était, s'écria-t-elle,
un envoyé du tribunal, chargé d'une communication pressante!» Mais je
n'eus pas l'air de l'entendre, et toujours m'adressant à Marthe: «Est-ce
donc, lui demandai-je, ce monsieur qui vous a fait si grand peur?--Oh,
non!--Quoi, alors?...» Du coin de la paupière j'épiais madame de
Claudieuse. Elle était sur des charbons. Pourtant, elle n'osa pas
imposer silence à sa fille. «Eh bien, docteur! reprit la petite, le
monsieur était à peine entré dans la maison que je vis, entre les
arbres, une des statues qui bougeait sur son piédestal, qui se mettait
en mouvement et qui, tout doucement, glissait le long de l'allée de
tilleuls...»
Maître Folgat tressaillit.
--Vous souvient-il, docteur, fit-il, que le jour où nous avons interrogé
Marthe, elle nous a avoué que les statues du jardin lui causaient une
invincible frayeur?
--Parbleu! répondit le docteur. Seulement, attendez encore. La comtesse,
précipitamment, interrompit sa fille. «Défendez-lui donc, cher docteur,
me dit-elle, de se loger de pareilles idées dans la tête. Elle qui
n'avait peur de rien au Valpinson et qui allait, le soir, par tout le
château, sans lumière, depuis que nous sommes ici, elle s'épouvante de
tout, et dès que la nuit vient, elle croit voir notre jardin se peupler
d'ombres... Tu es cependant assez grande, Marthe, pour comprendre que
des statues, qui sont en pierre, ne peuvent pas s'animer et marcher...»
L'enfant frissonnait. «Les autres fois, maman, insista-t-elle, je
doutais... mais cette fois je suis bien sûre... Je voulais me retirer de
la fenêtre, et je ne le pouvais pas, c'était plus fort que moi, de sorte
que j'ai vu, et bien vu... J'ai vu la statue, l'ombre, s'avancer dans
l'allée, lentement, avec précaution, et venir se placer debout tout
contre le dernier tilleul, le plus rapproché des fenêtres du salon.
Alors, j'ai entendu un grand cri... puis, plus rien. L'ombre restait
toujours contre l'arbre, et je distinguais tous ses mouvements; elle se
penchait d'un côté ou d'un autre; elle se haussait ou s'abaissait
jusqu'à terre... Tout à coup, deux grands cris, oh! terribles ceux-là...
Aussitôt, l'ombre qui était près de l'arbre a levé les bras en l'air,
comme cela, et soudain s'est enfuie... mais presque au même moment une
autre s'est montrée qui a disparu aussi vite...»
Maître Folgat était comme pétrifié de surprise.
--Oh! ces ombres..., commença-t-il.
--Vous sont suspectes, n'est-ce pas? Elles me le furent autant qu'à
vous. Je n'en affectai pas moins de tourner en plaisanterie le récit de
Marthe, lui expliquant comment, dans l'obscurité, on est sujet à de
singulières illusions d'optique. Et lorsque je me retirai, éclairé par
le domestique qui était venu me chercher, la comtesse, j'en suis sûr,
était bien persuadée que je n'avais pas le moindre soupçon. J'avais
mieux que cela... Aussi, dès en mettant le pied dans le jardin, n'eus-je
rien de plus pressé que de laisser tomber une pièce de monnaie que je
tenais toute prête pour cela. Naturellement, c'est du côté du tilleul le
plus rapproché du salon que je la cherchai, éclairé par le domestique...
Eh bien, maître Folgat, je vous garantis que ce n'était pas une ombre
qui avait piétiné le terrain autour de l'arbre... et si les empreintes
que j'ai aperçues provenaient d'une statue, cette statue avait de
maîtres pieds chaussés de souliers joliment ferrés...
Voilà ce qu'attendait le jeune avocat.
--Il n'en faut pas douter, s'écria-t-il, la scène a eu un témoin!