--Quelle scène? Quel témoin?... C'est pour que vous me l'appreniez que
je vous attendais avec tant d'impatience, dit le docteur Seignebos à
maître Folgat. J'ai constaté l'effet: à vous de m'expliquer la cause...
Il ne parut cependant nullement surpris de ce que lui raconta le jeune
avocat de la démarche désespérée de Jacques et de son tragique résultat.
Et dès que ce fut fini:
--Je l'avais deviné! s'écria-t-il. Oui, sur ma parole, à force de me
creuser la cervelle, j'étais presque arrivé à la vérité! Qui donc, à la
place de Jacques, n'eût voulu tenter un suprême effort? Mais la fatalité
est sur lui...
--Qui sait! interrompit maître Folgat. (Et sans laisser le médecin
répliquer:) Nos chances, poursuivit-il, sont-elles donc moindres
qu'avant cet accident?... Non. Tout aussi bien qu'hier nous pouvons,
d'un moment à l'autre, mettre la main sur ces preuves qui existent, nous
le savons, et qui nous sauveraient. Qui nous dit qu'au moment où nous
parlons, sir Francis Burnett et Suky Wood ne sont pas retrouvés? Votre
confiance en Goudar en est-elle moins grande?
--Oh! pour cela, non. Je l'ai vu ce matin à l'hôpital, au moment de ma
visite, et il a trouvé le moyen de me dire qu'il était à peu près
certain de réussir.
--Eh bien!...
--Je suis donc persuadé que Cocoleu parlera. Parlera-t-il à temps? Voilà
la question. Ah! si nous avions seulement un mois devant nous, je vous
dirais: «Jacques est sauvé.» Mais les heures sont comptées. N'est-ce pas
la semaine prochaine que s'ouvre la session. Déjà, m'a-t-on affirmé, le
président des assises est arrivé, et monsieur Du Lopt de la Gransière a
fait retenir son appartement à _l'Hôtel des Messageries_. Que ferez-vous
si rien de nouveau n'est survenu le jour des débats?
--Maître Magloire et moi, nous nous renfermerons obstinément dans le
système de défense convenu...
--Et si le comte de Claudieuse tient ses menaces, s'il déclare qu'il a
reconnu Jacques faisant feu sur lui?
--Nous dirons qu'il s'est trompé...
--Et Jacques sera condamné.
--Soit, fit le jeune avocat. (Et baissant la voix, comme s'il eût craint
d'être entendu:) Seulement, la condamnation ne sera pas définitive...
Oh! ne m'interrogez pas, docteur, et sur votre vie, sur le salut de
Jacques, pas un mot... Un soupçon effleurant l'esprit de monsieur
Galpin-Daveline serait l'anéantissement de notre dernière espérance, car
il aurait le temps de réparer la bévue qu'il a commise, et qui fait que
je puis vous dire: même après que le comte aurait parlé, même après une
condamnation, rien ne serait perdu... (Il s'animait, et, à son accent et
à son geste, on sentait l'homme sûr de soi.) Non, rien ne serait perdu,
continuait-il, et alors nous aurions du temps devant nous, en attendant
une seconde épreuve pour retrouver nos témoins, pour arracher la vérité
à Cocoleu... Que monsieur de Claudieuse parle donc, je l'aime autant, il
m'enlèvera ainsi mes derniers scrupules. Trahir madame de Claudieuse me
paraissait odieux, parce que je me disais que le plus cruellement puni
serait alors le comte. Mais le comte nous attaque, nous nous défendons;
l'opinion sera pour nous. Bien plus, on nous admirera d'avoir sacrifié
notre honneur à celui d'une femme, et de nous être laissé condamner,
nous, innocent, plutôt que de livrer le nom de celle qui s'était donnée
à nous...
Le docteur ne semblait pas convaincu, mais le jeune avocat n'y prenait
garde.
--Non, poursuivait-il, le succès à une seconde épreuve ne serait pas
douteux. La scène de la rue Mautrec a eu un témoin; n'est-ce pas celui
dont les souliers ferrés avaient laissé leur empreinte sous le tilleul
le plus rapproché du salon, celui dont la petite Marthe a suivi tous les
mouvements? Quel peut être ce témoin, sinon Cheminot? Eh bien, nous
saurons le retrouver. Il était placé de façon à tout voir et à ne pas
perdre une parole. Il dira ce qu'il a vu et entendu. Il dira comment le
comte de Claudieuse criait à monsieur Jacques de Boiscoran: «Non, je ne
veux pas vous tuer, j'ai une vengeance plus sûre, je vous enverrai au
bagne...»
Tristement, M. Seignebos hochait la tête.
--Puissent vos espérances se réaliser, mon cher maître, prononça-t-il.
Mais, pour la troisième fois depuis une heure, on venait chercher le
docteur. Échangeant une poignée de main, ils se séparèrent, et après une
courte visite à maître Magloire, qu'il importait de tenir au courant,
maître Folgat se hâta de regagner la rue de la Rampe.
À la seule physionomie de Mlle Denise, il comprit qu'elle n'avait
rien à lui apprendre, qu'elle savait la vérité et l'injustice de ses
soupçons.
--Que vous avais-je dit, mademoiselle? fit-il simplement.
Elle rougit, honteuse d'avoir livré le secret des doutes qui l'avaient
déchirée, et au lieu de répondre:
--Il est venu des lettres pour vous, maître Folgat, dit-elle, et on les
a montées dans votre chambre...
Deux lettres étaient arrivées, en effet, une de Mme Goudar, l'autre
de l'agent expédié en Angleterre.
La première était insignifiante. Mme Goudar priait simplement le
jeune avocat de faire passer à son mari un billet qu'elle lui adressait.
La seconde était, au contraire, du plus haut intérêt.
L'agent d'Angleterre écrivait:
_Non sans de grandes difficultés, non sans de fortes dépenses surtout,
j'ai réussi à découvrir, à Londres, le frère de sir Francis Burnett,
ancien caissier de la maison Gilmour et Benson._
_Notre sir Francis n'est pas mort. Envoyé par son père à Madras, pour y
régler une très importante affaire de banque, il est attendu par le
prochain paquebot. Le jour même où il mettra pied à terre, nous serons
avisés de son retour._
_J'ai eu moins de peine à dénicher les parents de Suky Wood, qui sont
des gens très à leur aise, tenant à Folkestone une auberge bien
achalandée. Il n'y a pas trois semaines qu'ils ont eu des nouvelles de
leur fille, qu'ils aiment beaucoup, à ce qu'ils m'ont affirmé. Malgré ce
grand amour, ils n'ont pu me dire au juste où je la trouverais. Tout ce
qu'ils savent, c'est qu'elle doit être à Jersey, servante dans quelque_
public-house.
_Mais cela me suffit. L'île n'est pas grande, et je la connais bien pour
y avoir filé autrefois un notaire qui était parti avec l'argent de ses
clients. On peut donc considérer Suky comme prise._
_Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai en route pour Jersey.
Adressez-m'y des fonds à l_'Hôtel de la Pomme-d'Or, _où je me propose de
descendre. La vie est si incroyablement chère à Londres que c'est à
peine s'il me reste quelque chose de la somme qui m'a été remise à mon
départ..._
Ainsi, de ce côté du moins, tout allait bien.
Tout heureux de ce premier succès, maître Folgat mit sous pli, à
l'adresse indiquée, un billet de mille francs qu'il fit porter à la
poste.
Après quoi, demandant à M. de Chandoré sa voiture et son cheval, il se
fit conduire à Boiscoran. Il voulait voir Michel, le fils du métayer, ce
brave garçon qui avait su retrouver si promptement Cocoleu. Justement,
lorsqu'il arriva, Michel rentrait à la métairie, conduisant une
charrette de paille. Le prenant à part:
--Voulez-vous rendre un grand service à monsieur Jacques de Boiscoran?
lui demanda le jeune avocat.
--Que faut-il faire? répondit le digne gars d'un accent qui, mieux que
toutes les protestations, prouvait qu'il était prêt à tout.
--Connaissez-vous Frumence Cheminot?
--L'ancien saunier de la Tremblade?
--Précisément.
--Pardi! si je le connais! Il m'a assez volé de pommes, le câlin!...
Mais je ne lui en veux pas, parce que, malgré tout, c'est un bon garçon.
--Il était en prison à Sauveterre.
--Oui, je sais, pour avoir enfoncé la porte d'un enclos, près de Bréchy.
--Eh bien! il s'est évadé.
--Ah! le mâtin!
--Et il faudrait absolument le retrouver. On a mis les gendarmes à ses
trousses, mais le prendront-ils?
Michel éclata de rire.
--Jamais de la vie, répondit-il. Cheminot va gagner l'île d'Oléron, où
il a des amis... les gendarmes peuvent courir.
Amicalement, maître Folgat frappa sur l'épaule du jeune gars.
--Mais vous, fit-il, si vous vouliez... Oh! ne froncez pas le sourcil,
il ne s'agit pas de le faire arrêter... Je vous demande seulement de lui
remettre le billet que voici, et de me rapporter sa réponse.
--Si ce n'est que cela, je suis votre homme! Le temps de me changer, de
prévenir mon père, et je pars...
Ainsi, autant qu'il était en lui, maître Folgat ensemençait l'avenir et
préparait les événements, opposant aux savantes manœuvres de
l'accusation toutes les combinaisons que lui pouvaient suggérer son
expérience et son génie.
S'ensuivait-il que sa foi en un succès définitif fût telle qu'il le
disait à ceux-là mêmes dont il était le plus sûr, au docteur Seignebos,
par exemple, à maître Magloire et au bon greffier Méchinet? Non...
Portant toute la responsabilité, il avait trop bien évalué les chances
contraires de la terrible partie qui allait s'engager, et dont l'enjeu
était l'honneur et la vie d'un innocent. Mieux que personne il savait
qu'il suffisait d'un rien pour anéantir ses espérances, et que la
destinée de Jacques était à la merci du plus vulgaire incident. Mais tel
qu'un général à la veille d'une bataille, il maîtrisait ses émotions,
affectant, pour l'inspirer aux autres, une assurance qu'il n'avait pas,
et rien sur son visage ne trahissait le secret des angoisses poignantes
qui, le plus souvent, le tenaient éveillé une partie de la nuit.
Et certes, pour demeurer impassible et résolu, il lui fallait un
caractère d'une trempe exceptionnelle. On désespérait autour de lui, on
s'abandonnait... La maison de la rue de la Rampe, si riante autrefois et
si vivante, était désormais silencieuse et morne comme un tombeau.
En deux mois, grand-père Chandoré était devenu décidément un vieillard.
Sa robuste taille s'était affaissée, courbée et cassée. Son pas
traînait, ses mains tremblaient.
Plus rudement encore, le marquis de Boiscoran avait été frappé. Lui, si
vert quelques semaines plus tôt, il semblait toucher à la décrépitude.
Il ne mangeait ni ne dormait, pour ainsi dire. Sa maigreur devenait
effrayante. Prononcer une parole lui coûtait un effort.
Quant à la marquise, elle, c'est aux sources mêmes de la vie qu'elle
avait été atteinte. N'avait-elle pas entendu maître Magloire déclarer
que le salut si problématique de Jacques eût été assuré, si l'on eût
obtenu le renvoi de l'affaire à une autre session! Et c'était elle qui
avait empêché de solliciter ce renvoi! Cette idée la tuait! À peine lui
restait-il assez de forces pour se traîner chaque jour à la prison
embrasser son fils.
Sur les tantes Lavarande retombaient tous les détails matériels, et on
les voyait, pâles comme des ombres, aller et venir, parlant bas et
marchant sur la pointe du pied, comme dans la maison d'un mort.
Seule, Mlle Denise haussait son énergie au niveau de son malheur.
Elle ne se berçait pas d'illusions: «Je sens que Jacques sera condamné!»
avait-elle dit à maître Folgat. Mais elle ajoutait que l'abattement et
le désespoir sont le fait des criminels, et que l'erreur affreuse dont
Jacques, innocent, était victime ne devait inspirer à ses amis que
colère et désir de vengeance.
Et pendant que son grand-père et le marquis de Boiscoran sortaient le
moins possible, elle affectait de se montrer par la ville, étonnant les
«dames de la société» par la façon dont elle recevait leurs hypocrites
compliments de condoléances. Mais il était évident que la fièvre seule
la soutenait, donnant à ses joues leur pourpre, à ses yeux leur éclat, à
sa voix son timbre métallique et vibrant.
Ah! c'est pour elle surtout que maître Folgat souhaitait la fin de cette
incertitude plus douloureuse que le pire malheur.
Ce terme approchait. Ainsi que l'avait annoncé le docteur Seignebos, le
président des assises, M. Domini, venait de s'installer à Sauveterre.
C'était un de ces hommes dont le caractère est l'honneur de la
magistrature, pénétré de la majesté de sa mission, mais ne se croyant
pas infaillible, ferme sans rigueurs inutiles, froid et cependant
bienveillant, n'ayant d'autre passion que la justice, d'autre ambition
que de faire éclater la vérité.
Il avait interrogé Jacques. Mais cet interrogatoire n'était qu'une
formalité dont il n'était rien résulté. Il avait de plus procédé à la
formation du jury. Déjà les jurés désignés par le sort arrivaient de
tous les coins du département. Ils descendaient tous à l'_Hôtel de
France_, où ils prenaient leurs repas en commun, dans la grande salle du
fond, qu'on leur réserve à toutes les sessions.
Et, dans l'après-midi, on les voyait, graves et soucieux, se promener
sur la place du Marché-Neuf ou le long des anciens remparts.
M. Du Lopt de la Gransière aussi était arrivé. Mais il se tenait, lui,
sévèrement enfermé dans son appartement de _l'Hôtel des Messageries_, où
chaque jour M. Galpin-Daveline allait passer de longues heures.
--Il paraît, disait confidentiellement Méchinet à maître Folgat, il
paraît qu'il prépare un réquisitoire foudroyant...
Le lendemain, en ouvrant L_'Indépendant de Sauveterre_, Mlle Denise
put lire l'ordre des affaires de la session.