XXVII

À l'heure même où le juge d'instruction sortait de l'hôpital, le docteur

Seignebos et maître Folgat se séparaient, après un frugal déjeuner, l'un

pour courir à ses malades, l'autre pour se rendre à la prison.

Le jeune avocat était cruellement préoccupé, c'est la tête basse qu'il

s'en allait le long des rues, et les diplomates bourgeois qui l'épiaient

au passage, comparant sa mine sombre à l'air vainqueur de M. Daveline,

se persuadaient que bien décidément Jacques de Boiscoran était perdu.

En ce moment, c'était presque l'avis de maître Folgat. Il traversait une

de ces phases de morne découragement dont ne savent pas se préserver les

hommes les plus énergiques lorsqu'ils s'acharnent à la poursuite de

quelque but incertain et passionnément désiré.

Les déclarations de la petite Marthe et de la femme de chambre lui

avaient cassé bras et jambes. Après avoir cru bien tenir tous les fils

de l'affaire, voilà que soudain l'écheveau se brouillait plus que

jamais. Et c'était ainsi depuis le commencement. À chaque pas qu'il

avait fait, le problème s'était compliqué de quelque circonstance

inexplicable. À chacun de ses efforts, les ténèbres, au lieu de se

dissiper, s'étaient épaissies. Ce n'était pas qu'il doutât plus qu'avant

de l'innocence de Jacques. Non. Le soupçon qui avait traversé son esprit

s'était évanoui comme l'éclair. Il admettait, avec le docteur Seignebos,

la probabilité d'un complice, Cocoleu sans doute, chargé de l'exécution

matérielle du crime.

Mais quel parti tirer pour la défense de cette hypothèse? Aucun.

Goudar était un habile homme, et sa façon de s'introduire à l'hôpital et

près de Cocoleu révélait un maître. Mais si subtil qu'il fût, et rompu à

toutes les astuces de son métier, parviendrait-il à confesser un gredin

qui se retranchait imperturbablement derrière la feinte imbécillité?

Si encore il eût eu du temps devant soi! Mais les jours étaient comptés,

et il allait être forcé de brusquer ses manœuvres...

C'est à jeter le manche après la cognée, pensait le jeune avocat.

Cependant, il arrivait à la prison. Il sentit la nécessité de refouler

toutes ses angoisses. Et tandis que Blangin le précédait à travers les

corridors en faisant tinter ses clefs, il imposait à son visage

l'expression de la confiance.

--Enfin, c'est vous! s'écria Jacques.

Il avait évidemment souffert terriblement depuis la veille. La fièvre de

l'inquiétude avait gonflé ses traits et injecté ses yeux de sang. Un

tremblement nerveux le secouait.

Pourtant il attendit que le geôlier eût refermé la porte, et alors:

--Qu'a-t-elle dit? demanda-t-il d'une voix rauque.

Minutieusement, maître Folgat rendit compte de sa mission, rapportant

presque textuellement les paroles de Mme de Claudieuse.

--Je la reconnais bien là! s'exclamait le prisonnier. Il me semble

l'entendre... Quelle femme! me défier ainsi!...

Et dans sa colère, il serrait les poings jusqu'à s'enfoncer les ongles

dans la chair.

--Vous le voyez, reprit le jeune avocat, il n'y a pas à essayer de

sortir de notre cercle de défense. Toute nouvelle démarche serait

inutile!...

--Non! interrompit Jacques, non, je n'en resterai pas là! (Et après

quelques secondes de réflexion si toutefois il était en état de

réfléchir:) Pardonnez-moi, mon cher maître, dit-il, de vous avoir exposé

à de tels outrages. J'aurais dû les prévoir, ou, pour mieux dire, je les

prévoyais... Je savais bien que ce n'était pas ainsi que je devais

engager le combat! Mais j'ai été lâche, j'ai eu peur, j'ai reculé.

Insensé!... Comme si je n'avais pas senti qu'il en faudrait toujours

venir au suprême expédient!... Eh bien! j'y arrive aujourd'hui, et mon

parti est pris...

--Que voulez-vous faire!

--Aller trouver la comtesse de Claudieuse, la voir, lui parler...

--Oh!...

--À moi, elle ne niera pas, peut-être! À moi, quand je la tiendrai sous

mon regard, il faudra bien qu'elle avoue le crime dont je suis accusé...

Maître Folgat avait promis au docteur Seignebos de ne point parler des

déclarations de Marthe et de sa bonne, mais il ne s'était pas interdit

de s'en servir.

--Et si madame de Claudieuse n'était pas coupable? fit-il.

--Qui donc le serait?

--Si elle avait un complice?

--Eh bien! elle me le nommera, je l'exige, il le faut... Je ne veux pas

être déshonoré, je suis innocent, je ne veux pas aller au bagne...

Essayer de faire entendre raison à Jacques, c'eût été se montrer aussi

fou que lui.

--Prenez garde, dit simplement le jeune avocat, notre défense est déjà

difficile, ne la rendez pas impossible...

--Je serai prudent.

--Un scandale nous perd sans rémission.

--Soyez sans inquiétude.

Maître Folgat se tut. Comment Jacques s'y prendrait pour sortir de la

prison, il le devinait. Et s'il ne lui demandait pas de détails, c'est

que sa situation de défenseur lui faisait une loi d'ignorer--ou du moins

de paraître ignorer--certaines choses.

--Maintenant, mon cher maître, reprit le prisonnier, un service, s'il

vous plaît...

--Parlez.

--Je voudrais connaître aussi exactement que possible les dispositions

de l'habitation de madame de Claudieuse.

Sans mot dire, maître Folgat prit une feuille de papier et traça le plan

de ce qu'il connaissait de la maison de la rue Mautrec, du jardin, du

vestibule et du salon.

--Et la chambre du comte, interrogea Jacques, où est-elle?

--Au premier étage.

--Vous êtes sûr qu'il ne peut pas se lever?

--Le docteur Seignebos me l'a dit.

Le prisonnier eut un mouvement de joie.

--Alors tout va bien, fit-il, et il ne me reste plus, mon cher

défenseur, qu'à vous prier de dire à mademoiselle de Chandoré que j'ai

besoin de la voir aujourd'hui, le plus tôt possible. Qu'elle vienne

accompagnée seulement d'une des tantes Lavarande. Et, je vous en

conjure, hâtez-vous...

Maître Folgat se hâta si bien que, vingt minutes plus tard, il arrivait

rue de la Rampe.

Mlle Denise était dans sa chambre. Il la fit prier de descendre, et

dès qu'il lui eut dit que Jacques l'attendait:

--Je pars, répondit-elle simplement. (Et, appelant une des demoiselles

Lavarande:) Vite, tante Élisabeth, commanda-t-elle, vite, ton châle et

ton chapeau, je sors et tu viens avec moi.

Le prisonnier comptait si bien sur l'empressement de sa fiancée, que

déjà il s'était fait conduire au parloir lorsqu'elle y arriva, tout

essoufflée de la rapidité de sa course.

Il lui prit les mains, et les pressant contre ses lèvres:

--Ô mon amie, balbutia-t-il, comment vous remercier jamais de votre

sublime fidélité au malheur! Sera-ce assez de toute ma vie, si je la

sauve, pour vous témoigner ma reconnaissance!

Mais il se raidit contre l'attendrissement qui le gagnait, et

s'adressant à la tante Élisabeth:

--Pardonnez-moi, lui dit-il, d'oser vous demander un service qu'une fois

déjà vous avez bien voulu nous rendre... Il serait bien important qu'on

n'entendît rien de ce que j'ai à confier à Denise, et je crains d'être

épié...

Façonnée à l'obéissance passive, la brave demoiselle sortit sans se

permettre une réflexion et alla se mettre au guet dans le corridor.

L'étonnement de Mlle de Chandoré était grand, mais Jacques ne lui

laissa pas le temps de prononcer une parole:

--Ici même, commença-t-il, vous m'avez dit que si je voulais m'évader,

Blangin m'en fournirait les moyens...

La jeune fille recula, et d'un accent de stupeur immense:

--Voudriez-vous donc fuir? balbutia-t-elle.

--Jamais, à aucun prix... Seulement, vous devez vous rappeler que tout

en résistant à vos prières, je vous ai dit qu'un jour peut-être j'aurais

besoin de quelques heures de liberté...

--Je me souviens.

--Je vous ai priée de pressentir le geôlier à ce sujet.

--C'est fait. Avec de l'argent il sera toujours à notre discrétion.

Jacques parut respirer plus librement.

--Eh bien! reprit-il, le moment est venu. Il faut que demain je passe la

soirée hors de la prison. Je voudrais sortir vers neuf heures, je serai

rentré avant minuit...

Mlle Denise l'arrêta.

--Attendez, dit-elle, je vais appeler la femme de Blangin.

Le ménage des geôliers de Sauveterre ressemblait à beaucoup de ménages.

Brutal, exigeant, despote, l'homme se coiffait sur l'oreille, parlait

haut et ferme en roulant de gros yeux, et, de par la raison du plus

fort, prétendait régner. Humble, soumise, résignée en apparence, la

femme baissait la tête, semblait toujours obéir, mais en réalité, de par

le droit de l'intelligence, gouvernait. Quand le mari avait promis, il

fallait encore le consentement de la femme. Dès que la femme s'était

engagée, elle se chargeait de faire vouloir son mari.

Mlle Denise avait donc bien fait de s'adresser tout d'abord à Mme

Blangin. Appelée, elle accourut au parloir, la bouche pleine

d'hypocrites protestations, jurant qu'elle était tout à la dévotion de

sa chère demoiselle, rappelant le temps où elle était au service de M.

de Chandoré, le seul bon temps de sa pauvre vie, soupirait-elle, et

qu'elle regrettait toujours...

--Je sais, interrompit la jeune fille, que vous m'êtes dévouée. Mais

écoutez-moi...

Et vivement elle se mit à expliquer ce qu'elle souhaitait, tandis que

Jacques, retiré un peu à l'écart, dans l'ombre, épiait les impressions

de la femme du geôlier.

Petit à petit, elle redressait la tête, et, quand Mlle Denise eut

achevé:

--Je comprends très bien, répondit-elle, et si j'étais la maîtresse, je

dirais: «C'est fait...» Mais c'est Blangin qui est le maître dans la

prison... Oh! il n'est pas méchant, seulement il tient à son devoir...

Nous n'avons que notre place pour vivre...

--Ne vous l'ai-je pas déjà payée!

--Oh! je sais que mademoiselle n'est pas regardante...

--Vous m'aviez promis de parler de cette affaire à votre mari.

--Je lui en ai bien parlé, seulement...

--Je donnerai la même somme que l'autre fois.

--En or?

--Soit, en or.

Un éclair de convoitise brilla sous les épais sourcils de la geôlière,

et néanmoins, se possédant toujours:

--Moyennant cela, dit-elle, mon homme consentira peut-être. Je vais

l'arraisonner, et je vous l'envoie.

Elle sortit en courant, et dès qu'elle eut disparu:

--Combien donc avez-vous déjà donné à Blangin? demanda Jacques à Mlle

Denise.

--Dix-sept mille francs.

--Ces gens-là nous exploitent indignement!

--Eh! qu'importe l'argent! Que ne sommes-nous ruinés l'un et l'autre, et

que n'êtes-vous libre!

Mais la geôlière n'avait pas été longue à décider son mari. Déjà le pas

lourd de Blangin retentissait dans le corridor, et presque aussitôt il

se montra, son bonnet de laine à la main, la mine obséquieuse et l'œil

inquiet.

--Ma femme m'a tout dit, commença-t-il, et je consens... Seulement, il

faut nous entendre... Ce n'est pas une petite chose que vous me

demandez...

D'un geste, Jacques l'interrompit.

--N'exagérons rien, fit-il. Je ne prétends pas m'évader. Je veux

seulement sortir. Je vous reviendrai, je vous en donne ma parole.

--Pardi! c'est bien ça qui me tourmente! S'il ne s'agissait que de vous

donner définitivement la clef des champs, je vous ouvrirais la prison,

et puis allez, des jambes! Un prisonnier qui s'évade, cela se trouve

tous les jours. Tandis que sortir, vous promener, revenir... Diable! Et

si l'on vous rencontre en ville? Et si l'on vient vous demander pendant

que vous serez dehors? Et si l'on vous voit rentrer? Qu'est-ce que je

répondrai? Je veux bien être mis à pied pour négligence, je suis payé et

je m'en moque. Mais être accusé de complicité et fourré en prison,

halte-là! Je n'en suis plus!

Visiblement, ce n'était qu'une préface.

--Oh! que de paroles perdues! fit Mlle Denise. Expliquez-vous

clairement.

--Voilà. Il est impossible que monsieur passe par la porte. À la

retraite, c'est-à-dire à huit heures du soir, en cette saison, les

soldats de garde s'installent à l'intérieur de la prison, et jusqu'à la

diane, le lendemain, ou autrement dit jusqu'à cinq heures du matin, je

ne puis ni ouvrir ni fermer sans le sergent qui commande le poste...

Voulait-il se faire valoir? Faisait-il les difficultés plus sérieuses

qu'elles n'étaient véritablement?

--Enfin, interrompit Jacques, si vous consentez, c'est qu'il existe un

moyen.

--J'en connais un, déclara le geôlier. (Et trop grossier pour savoir

dissimuler une longue préméditation:) Pour que la chose se fasse,

continua-t-il, monsieur devra sortir de la prison comme s'il s'évadait

pour tout de bon. Le mur qui relie les deux tours n'a pas, à un certain

endroit que j'ai sondé, plus de deux pieds d'épaisseur, et de l'autre

côté, qui donne sur les terrains vagues des anciens remparts, on ne

place jamais de factionnaire. Je procurerai à monsieur un pic et un

levier, et il fera un trou dans ce mur.

Jacques haussa les épaules.

--Et le lendemain, fit-il, quand je serai rentré, comment

expliquerez-vous ce trou béant?

Blangin souriait.

--Bien sûr, répondit-il, je ne dirai pas qu'il a été fait par les rats.

J'ai songé à tout. En même temps que monsieur, sortira par le trou un

prisonnier qui, lui, ne reviendra pas...

--Quel prisonnier?

--Frumence Cheminot, pardi!, qui ne demandera pas mieux que de prendre

sa volée, et qui donnera même un bon coup de main pour percer le mur.

Que monsieur s'entende avec lui, mais sans lui dire, par exemple, que je

suis de l'affaire. Comme cela, quoi qu'il arrive, je ne serai pas

compromis.

Le plan était bon, en effet. Seulement Blangin avait tort de s'en faire

honneur. L'idée était de sa femme.

--Eh bien! dit Jacques, voilà qui est entendu. Procurez-nous le pic et

le levier, montrez-moi l'endroit où il faut attaquer le mur, et je me

charge de Cheminot. Demain, dans la journée, l'argent vous sera remis.

Et il s'apprêtait à suivre le geôlier, qui venait de sortir, quand

Mlle Denise le retint. Levant sur son fiancé ses beaux yeux

tremblants:

--Vous le voyez, Jacques, prononça-t-elle, je n'ai pas hésité à tout

tenter pour vous faire obtenir ces quelques heures de liberté que vous

souhaitiez. Puis-je maintenant vous demander ce que vous en comptez

faire?

Et comme il se taisait:

--Où voulez-vous aller? insista-t-elle.

Un flot de sang empourprait le visage du malheureux, et d'une voix

troublée:

--Je vous en conjure, Denise, dit-il, n'exigez pas que je vous réponde.

Permettez-moi de garder ce secret, le seul que j'aurai jamais pour

vous...

Deux larmes qui tremblaient dans les longs cils de la jeune fille

roulèrent sur ses joues.

--Je vous entends, balbutia-t-elle, je ne vous entends que trop!...

Quoique ne sachant rien de la vie, déjà, en découvrant qu'on me cachait

quelque chose, j'avais eu comme un pressentiment... Désormais je ne puis

plus douter. C'est près d'une femme que vous vous rendrez demain soir...

--Denise! suppliait Jacques à mains jointes, Denise, par pitié!

Elle ne l'écoutait pas. Secouant doucement la tête:

--Près d'une femme, poursuivait-elle, que vous avez aimée sans doute, ou

que vous aimez encore, aux genoux de laquelle vous avez peut-être

murmuré ces mêmes paroles que vous murmuriez à mes genoux! Comment

avez-vous pu vous souvenir d'elle, au milieu de nos angoisses! Elle ne

vous aime donc pas! Comment n'est-elle pas venue, vous sachant

prisonnier et faussement accusé d'un crime abominable?

Jacques n'en pouvait supporter davantage.

--Grand Dieu! s'écria-t-il, plutôt mille fois tout vous dire que de

laisser un soupçon effleurer votre cœur! Écoutez et pardonnez-moi...

Mais elle l'arrêta en lui posant la main sur les lèvres, et toute

palpitante:

--Non, je ne veux rien savoir, dit-elle, rien!... J'ai foi en vous!

Rappelez-vous seulement que vous êtes tout pour moi: l'espérance,

l'avenir, la vie... Si vous m'aviez trompée, je sens bien, malheureuse,

que je ne cesserais pas de vous aimer, mais je sais aussi que je

n'aurais pas longtemps à souffrir...

Éperdu de douleur et d'amour:

--Denise, répétait Jacques, Denise, mon amie adorée, laissez-moi vous

avouer ce qu'est cette femme, et pourquoi il faut que je la voie...

--Non, interrompit-elle, non! Faites ce que vous dit votre conscience,

je crois en vous...

Et au lieu de lui tendre son front comme d'ordinaire, elle s'enfuit en

entraînant la tante Élisabeth, et si vite qu'il se précipitât hors du

parloir, il n'aperçut plus qu'une ombre glissant au fond du corridor.

Jamais encore, jusqu'à ce jour, Jacques n'avait pu prendre sur lui de

haïr véritablement la comtesse de Claudieuse, de cette haine aveugle et

farouche qui ne rêve plus que vengeance.

Bien des fois, sans doute, dans la solitude de sa prison, il l'avait

maudite, mais toujours, au plus fort de ses colères, s'élevait du fond

de son âme un sentiment de miséricorde et de pitié pour cette maîtresse

qu'il avait tant aimée. Car il l'avait adorée follement, il ne se le

dissimulait pas. Il lui avait dû les premières ivresses de son

adolescence, ces sensations âpres ou exquises qu'on ne saurait oublier.

Dans sa cellule même, il tressaillait au souvenir de certaines de ses

attitudes, il revoyait ses yeux noyés de voluptueuses langueurs, il

entendait le timbre charmant de sa voix, il respirait le parfum qu'elle

portait d'habitude.

Situation, avenir, honneur, elle l'avait mis dans le cadre de tout

perdre qu'il se sentait encore bien près de pardonner... Mais lui

enlever le cœur de sa fiancée, lui ravir cet amour ardent et pur comme

la flamme! Ah! c'était combler la mesure.

Et je la ménagerais encore! se disait-il, ivre de rage. J'hésiterais à

la perdre! Je n'en ai plus le droit, c'est l'existence de Denise que je

défends...

Plus que jamais, il était résolu à l'expédition du lendemain, sentant

bien que le courage ne lui manquerait plus.

Précisément--et c'était une adresse du geôlier--, c'est Cheminot qui fut

chargé de le reconduire à sa cellule, et selon l'expression des geôles,

de l'y «boucler». Il le fit entrer, et tout de suite, carrément, il lui

exposa ce qu'il attendait de lui.

Sur la foi de Blangin, il était persuadé qu'à la seule idée de s'évader,

le vagabond allait bondir de joie. Il n'en fut pas ainsi. La visage

souriant de Frumence Cheminot s'assombrit, et se grattant l'oreille d'un

air perplexe:

--C'est que, répondit-il, faites excuse, je n'ai pas du tout envie de

m'ensauver.

Jacques en tressauta de stupeur sur sa chaise. Cheminot lui refusant son

concours, c'était sa sortie manquée, ou tout au moins remise.

--Parlez-vous sérieusement, Frumence? demanda-t-il.

--Dame! oui, mon pauvre monsieur! Ici, voyez-vous, je ne suis point mal,

j'ai un bon lit, je mange deux fois tous les jours, je n'ai rien à faire

et j'attrape par-ci par-là, de l'un ou de l'autre, quelques sous pour

m'acheter du vin et du tabac.

--Mais la liberté, mon brave...

--Eh bien! quoi, on me la rendra... Je n'ai point commis de crime,

n'est-ce pas? J'ai escaladé un brin le mur d'un verger; on n'est pas

pendu pour ça. J'ai consulté monsieur Magloire et il m'a dit tout net

mon affaire. Je passerai en police correctionnelle et j'en aurai pour

trois ou six mois. Ce n'est pas le diable à tirer. Tandis que si je

m'évade, on mettra les gendarmes à mes trousses, ils me rattraperont, je

serai ramené ici, et alors, comment me traitera-t-on! Sans compter que

de s'évader et de dégrader une prison, c'est grave...

Comment combattre une résolution si sage et de si bonnes raisons!

L'inquiétude prenait presque Jacques.

--Pourquoi les gendarmes vous reprendraient-ils, mon brave? fit-il.

--Parce qu'ils sont les gendarmes, mon bon monsieur. Et puis, ce n'est

pas tout, si nous étions au printemps, je vous dirais: «J'en suis». Mais

nous voilà en automne, les mauvais temps vont venir, l'ouvrage va

manquer...

Fainéant incurable, Cheminot se préoccupait toujours beaucoup de

l'ouvrage.

--Les vendanges se feront donc sans vous! reprit Jacques.

Le vagabond eut un geste de regret.

--C'est vrai qu'on s'amuse aux vendanges, dit-il.

--Eh bien!...

--Mais c'est l'affaire d'une quinzaine. Après les vendanges, l'hiver

vient. Et l'hiver, bonne gent! c'est mon ennemi. Je me suis vu, des fois

qu'il gelait à pierre fendre et qu'il tombait de la neige, ne savoir où

gîter... brrr!... Ici, il y a des poêles et l'administration donne des

chaussons bien chauds...

--Oui, mais il n'y a pas de veillées... hein! Frumence... de ces bonnes

veillées où l'on boit du vin cuit et où l'on conte des gaillardises aux

filles en écossant des haricots ou en égrenant du maïs...

--Oh! je sais... J'ai bien ri à des moments. Mais le froid!... où aller

sans le sou!

C'était là justement que Jacques en voulait venir.

--J'ai de l'argent, dit-il.

--Je le sais bien.

--Croyez-vous donc que je vous laisserais filer les poches vides! Ce que

vous me demanderiez, je vous le donnerais...

--Vrai! s'écria le vagabond. (Et arrêtant sur Jacques un regard où se

peignaient à la fois la surprise, l'espérance et la joie:) C'est qu'il

me faudrait beaucoup, reprit-il. L'hiver est long... Il me faudrait, oh,

oui! il me faudrait bien cinquante pistoles.

Cinquante pistoles, c'est cinq cents francs.

--Je vous en donnerai cent, dit Jacques.

L'œil de Cheminot étincela. Il dut avoir comme une vision de ces

irrésistibles cabarets de Rochefort, où il avait mené si joyeuse vie.

Mais hésitant à croire à tant de bonheur:

--Monsieur ne voudrait-il pas se moquer de moi? fit-il timidement.

--Voulez-vous la somme tout de suite, répondit Jacques, attendez...

Il sortit du tiroir de la table un billet de mille francs. Mais à la vue

de ce billet, le vagabond retira vivement la main qu'il tendait déjà.

--Oh! comme cela, fit-il, non!... Je sais ce que vaut ce papier, en

ayant eu de pareils autrefois. Mais en ce moment, qu'en ferais-je? Ce

serait dans ma poche comme une feuille d'arbre, car au premier endroit

où je voudrais le changer, on me mettrait la main au collet...

--Ce n'est pas une difficulté. Avant demain je me serai procuré de l'or,

des pièces de cent sous ou des petits billets, à votre choix.

Cette fois, Cheminot battit gaiement des mains.

--Mettez un peu de l'un et un peu de l'autre! s'écria-t-il, et je suis

votre homme!... Vive la liberté!... Où est le mur à percer?

--Je vous le montrerai demain... Et d'ici là, Cheminot, silence...

C'est le lendemain seulement, en effet, que Blangin montra à Jacques

l'endroit où la muraille avait le moins d'épaisseur. C'était dans une

espèce de cellier où personne jamais ne venait, où l'on serrait des

outils de rebut et où se trouvaient des pics et des leviers.

--Et pour que nul ne vous dérange, dit le geôlier, j'aurai ce soir à

dîner deux camarades, et j'inviterai le sergent de garde. On rira, on ne

pensera pas aux prisonniers... Ma femme aura l'œil au guet, et s'il se

présentait quelque ronde, elle viendrait vite vous prévenir, et

dare-dare vous remonteriez chez vous.

Tout bien convenu, sitôt la nuit venue, Jacques et Frumence Cheminot,

munis d'une bougie, se glissaient dans le cellier et se mettaient à la

besogne.

Rude besogne que de percer ce vieux mur, et jamais Jacques n'en fût venu

à bout tout seul. L'épaisseur n'était même pas ce qu'avait annoncé

Blangin, mais la solidité passait toute attente. Nos pères bâtissaient

bien. Le temps aidant, le ciment avait fait corps avec la pierre et en

avait acquis la dureté. C'était comme si l'on eût attaqué un bloc de

granit.

Le vagabond, heureusement, avait la poigne solide. Et, malgré les

précautions qu'il prenait pour que son travail ne s'entendît pas, en

moins d'une heure il eut creusé un trou par où un homme pouvait passer.

Il y avança la tête, et après un moment d'observation:

--Tout va bien! dit-il, la nuit est noire et l'endroit est désert! Ma

foi! je me risque...

Il passa, Jacques le suivit, et instinctivement ils se hâtèrent de

gagner une place où les arbres faisaient l'ombre encore plus épaisse.

Une fois là:

--Tenez, dit Jacques en tendant à Cheminot une liasse de billets de cinq

francs, joignez ceci aux cent pistoles que je vous ai données tantôt...

Merci, vous êtes un brave garçon, et si je me tire d'affaire, je ne vous

oublierai pas... Et maintenant, séparons-nous. Jouez des jambes, soyez

prudent, et... bonne chance.

Ayant dit, il s'éloigna à grands pas. Mais Cheminot ne tira pas de son

côté, comme c'était convenu.

Tout de même, pensait le vagabond, c'est une drôle d'histoire que celle

de ce pauvre monsieur! Où peut-il bien aller ainsi?

Et la curiosité l'emportant sur la prudence, il suivit.

La corde au cou · 第 83 / 106 题