À l'heure même où le juge d'instruction sortait de l'hôpital, le docteur
Seignebos et maître Folgat se séparaient, après un frugal déjeuner, l'un
pour courir à ses malades, l'autre pour se rendre à la prison.
Le jeune avocat était cruellement préoccupé, c'est la tête basse qu'il
s'en allait le long des rues, et les diplomates bourgeois qui l'épiaient
au passage, comparant sa mine sombre à l'air vainqueur de M. Daveline,
se persuadaient que bien décidément Jacques de Boiscoran était perdu.
En ce moment, c'était presque l'avis de maître Folgat. Il traversait une
de ces phases de morne découragement dont ne savent pas se préserver les
hommes les plus énergiques lorsqu'ils s'acharnent à la poursuite de
quelque but incertain et passionnément désiré.
Les déclarations de la petite Marthe et de la femme de chambre lui
avaient cassé bras et jambes. Après avoir cru bien tenir tous les fils
de l'affaire, voilà que soudain l'écheveau se brouillait plus que
jamais. Et c'était ainsi depuis le commencement. À chaque pas qu'il
avait fait, le problème s'était compliqué de quelque circonstance
inexplicable. À chacun de ses efforts, les ténèbres, au lieu de se
dissiper, s'étaient épaissies. Ce n'était pas qu'il doutât plus qu'avant
de l'innocence de Jacques. Non. Le soupçon qui avait traversé son esprit
s'était évanoui comme l'éclair. Il admettait, avec le docteur Seignebos,
la probabilité d'un complice, Cocoleu sans doute, chargé de l'exécution
matérielle du crime.
Mais quel parti tirer pour la défense de cette hypothèse? Aucun.
Goudar était un habile homme, et sa façon de s'introduire à l'hôpital et
près de Cocoleu révélait un maître. Mais si subtil qu'il fût, et rompu à
toutes les astuces de son métier, parviendrait-il à confesser un gredin
qui se retranchait imperturbablement derrière la feinte imbécillité?
Si encore il eût eu du temps devant soi! Mais les jours étaient comptés,
et il allait être forcé de brusquer ses manœuvres...
C'est à jeter le manche après la cognée, pensait le jeune avocat.
Cependant, il arrivait à la prison. Il sentit la nécessité de refouler
toutes ses angoisses. Et tandis que Blangin le précédait à travers les
corridors en faisant tinter ses clefs, il imposait à son visage
l'expression de la confiance.
--Enfin, c'est vous! s'écria Jacques.
Il avait évidemment souffert terriblement depuis la veille. La fièvre de
l'inquiétude avait gonflé ses traits et injecté ses yeux de sang. Un
tremblement nerveux le secouait.
Pourtant il attendit que le geôlier eût refermé la porte, et alors:
--Qu'a-t-elle dit? demanda-t-il d'une voix rauque.
Minutieusement, maître Folgat rendit compte de sa mission, rapportant
presque textuellement les paroles de Mme de Claudieuse.
--Je la reconnais bien là! s'exclamait le prisonnier. Il me semble
l'entendre... Quelle femme! me défier ainsi!...
Et dans sa colère, il serrait les poings jusqu'à s'enfoncer les ongles
dans la chair.
--Vous le voyez, reprit le jeune avocat, il n'y a pas à essayer de
sortir de notre cercle de défense. Toute nouvelle démarche serait
inutile!...
--Non! interrompit Jacques, non, je n'en resterai pas là! (Et après
quelques secondes de réflexion si toutefois il était en état de
réfléchir:) Pardonnez-moi, mon cher maître, dit-il, de vous avoir exposé
à de tels outrages. J'aurais dû les prévoir, ou, pour mieux dire, je les
prévoyais... Je savais bien que ce n'était pas ainsi que je devais
engager le combat! Mais j'ai été lâche, j'ai eu peur, j'ai reculé.
Insensé!... Comme si je n'avais pas senti qu'il en faudrait toujours
venir au suprême expédient!... Eh bien! j'y arrive aujourd'hui, et mon
parti est pris...
--Que voulez-vous faire!
--Aller trouver la comtesse de Claudieuse, la voir, lui parler...
--Oh!...
--À moi, elle ne niera pas, peut-être! À moi, quand je la tiendrai sous
mon regard, il faudra bien qu'elle avoue le crime dont je suis accusé...
Maître Folgat avait promis au docteur Seignebos de ne point parler des
déclarations de Marthe et de sa bonne, mais il ne s'était pas interdit
de s'en servir.
--Et si madame de Claudieuse n'était pas coupable? fit-il.
--Qui donc le serait?
--Si elle avait un complice?
--Eh bien! elle me le nommera, je l'exige, il le faut... Je ne veux pas
être déshonoré, je suis innocent, je ne veux pas aller au bagne...
Essayer de faire entendre raison à Jacques, c'eût été se montrer aussi
fou que lui.
--Prenez garde, dit simplement le jeune avocat, notre défense est déjà
difficile, ne la rendez pas impossible...
--Je serai prudent.
--Un scandale nous perd sans rémission.
--Soyez sans inquiétude.
Maître Folgat se tut. Comment Jacques s'y prendrait pour sortir de la
prison, il le devinait. Et s'il ne lui demandait pas de détails, c'est
que sa situation de défenseur lui faisait une loi d'ignorer--ou du moins
de paraître ignorer--certaines choses.
--Maintenant, mon cher maître, reprit le prisonnier, un service, s'il
vous plaît...
--Parlez.
--Je voudrais connaître aussi exactement que possible les dispositions
de l'habitation de madame de Claudieuse.
Sans mot dire, maître Folgat prit une feuille de papier et traça le plan
de ce qu'il connaissait de la maison de la rue Mautrec, du jardin, du
vestibule et du salon.
--Et la chambre du comte, interrogea Jacques, où est-elle?
--Au premier étage.
--Vous êtes sûr qu'il ne peut pas se lever?
--Le docteur Seignebos me l'a dit.
Le prisonnier eut un mouvement de joie.
--Alors tout va bien, fit-il, et il ne me reste plus, mon cher
défenseur, qu'à vous prier de dire à mademoiselle de Chandoré que j'ai
besoin de la voir aujourd'hui, le plus tôt possible. Qu'elle vienne
accompagnée seulement d'une des tantes Lavarande. Et, je vous en
conjure, hâtez-vous...
Maître Folgat se hâta si bien que, vingt minutes plus tard, il arrivait
rue de la Rampe.
Mlle Denise était dans sa chambre. Il la fit prier de descendre, et
dès qu'il lui eut dit que Jacques l'attendait:
--Je pars, répondit-elle simplement. (Et, appelant une des demoiselles
Lavarande:) Vite, tante Élisabeth, commanda-t-elle, vite, ton châle et
ton chapeau, je sors et tu viens avec moi.
Le prisonnier comptait si bien sur l'empressement de sa fiancée, que
déjà il s'était fait conduire au parloir lorsqu'elle y arriva, tout
essoufflée de la rapidité de sa course.
Il lui prit les mains, et les pressant contre ses lèvres:
--Ô mon amie, balbutia-t-il, comment vous remercier jamais de votre
sublime fidélité au malheur! Sera-ce assez de toute ma vie, si je la
sauve, pour vous témoigner ma reconnaissance!
Mais il se raidit contre l'attendrissement qui le gagnait, et
s'adressant à la tante Élisabeth:
--Pardonnez-moi, lui dit-il, d'oser vous demander un service qu'une fois
déjà vous avez bien voulu nous rendre... Il serait bien important qu'on
n'entendît rien de ce que j'ai à confier à Denise, et je crains d'être
épié...
Façonnée à l'obéissance passive, la brave demoiselle sortit sans se
permettre une réflexion et alla se mettre au guet dans le corridor.
L'étonnement de Mlle de Chandoré était grand, mais Jacques ne lui
laissa pas le temps de prononcer une parole:
--Ici même, commença-t-il, vous m'avez dit que si je voulais m'évader,
Blangin m'en fournirait les moyens...
La jeune fille recula, et d'un accent de stupeur immense:
--Voudriez-vous donc fuir? balbutia-t-elle.
--Jamais, à aucun prix... Seulement, vous devez vous rappeler que tout
en résistant à vos prières, je vous ai dit qu'un jour peut-être j'aurais
besoin de quelques heures de liberté...
--Je me souviens.
--Je vous ai priée de pressentir le geôlier à ce sujet.
--C'est fait. Avec de l'argent il sera toujours à notre discrétion.
Jacques parut respirer plus librement.
--Eh bien! reprit-il, le moment est venu. Il faut que demain je passe la
soirée hors de la prison. Je voudrais sortir vers neuf heures, je serai
rentré avant minuit...
Mlle Denise l'arrêta.
--Attendez, dit-elle, je vais appeler la femme de Blangin.
Le ménage des geôliers de Sauveterre ressemblait à beaucoup de ménages.
Brutal, exigeant, despote, l'homme se coiffait sur l'oreille, parlait
haut et ferme en roulant de gros yeux, et, de par la raison du plus
fort, prétendait régner. Humble, soumise, résignée en apparence, la
femme baissait la tête, semblait toujours obéir, mais en réalité, de par
le droit de l'intelligence, gouvernait. Quand le mari avait promis, il
fallait encore le consentement de la femme. Dès que la femme s'était
engagée, elle se chargeait de faire vouloir son mari.
Mlle Denise avait donc bien fait de s'adresser tout d'abord à Mme
Blangin. Appelée, elle accourut au parloir, la bouche pleine
d'hypocrites protestations, jurant qu'elle était tout à la dévotion de
sa chère demoiselle, rappelant le temps où elle était au service de M.
de Chandoré, le seul bon temps de sa pauvre vie, soupirait-elle, et
qu'elle regrettait toujours...
--Je sais, interrompit la jeune fille, que vous m'êtes dévouée. Mais
écoutez-moi...
Et vivement elle se mit à expliquer ce qu'elle souhaitait, tandis que
Jacques, retiré un peu à l'écart, dans l'ombre, épiait les impressions
de la femme du geôlier.
Petit à petit, elle redressait la tête, et, quand Mlle Denise eut
achevé:
--Je comprends très bien, répondit-elle, et si j'étais la maîtresse, je
dirais: «C'est fait...» Mais c'est Blangin qui est le maître dans la
prison... Oh! il n'est pas méchant, seulement il tient à son devoir...
Nous n'avons que notre place pour vivre...
--Ne vous l'ai-je pas déjà payée!
--Oh! je sais que mademoiselle n'est pas regardante...
--Vous m'aviez promis de parler de cette affaire à votre mari.
--Je lui en ai bien parlé, seulement...
--Je donnerai la même somme que l'autre fois.
--En or?
--Soit, en or.
Un éclair de convoitise brilla sous les épais sourcils de la geôlière,
et néanmoins, se possédant toujours:
--Moyennant cela, dit-elle, mon homme consentira peut-être. Je vais
l'arraisonner, et je vous l'envoie.
Elle sortit en courant, et dès qu'elle eut disparu:
--Combien donc avez-vous déjà donné à Blangin? demanda Jacques à Mlle
Denise.
--Dix-sept mille francs.
--Ces gens-là nous exploitent indignement!
--Eh! qu'importe l'argent! Que ne sommes-nous ruinés l'un et l'autre, et
que n'êtes-vous libre!
Mais la geôlière n'avait pas été longue à décider son mari. Déjà le pas
lourd de Blangin retentissait dans le corridor, et presque aussitôt il
se montra, son bonnet de laine à la main, la mine obséquieuse et l'œil
inquiet.
--Ma femme m'a tout dit, commença-t-il, et je consens... Seulement, il
faut nous entendre... Ce n'est pas une petite chose que vous me
demandez...
D'un geste, Jacques l'interrompit.
--N'exagérons rien, fit-il. Je ne prétends pas m'évader. Je veux
seulement sortir. Je vous reviendrai, je vous en donne ma parole.
--Pardi! c'est bien ça qui me tourmente! S'il ne s'agissait que de vous
donner définitivement la clef des champs, je vous ouvrirais la prison,
et puis allez, des jambes! Un prisonnier qui s'évade, cela se trouve
tous les jours. Tandis que sortir, vous promener, revenir... Diable! Et
si l'on vous rencontre en ville? Et si l'on vient vous demander pendant
que vous serez dehors? Et si l'on vous voit rentrer? Qu'est-ce que je
répondrai? Je veux bien être mis à pied pour négligence, je suis payé et
je m'en moque. Mais être accusé de complicité et fourré en prison,
halte-là! Je n'en suis plus!
Visiblement, ce n'était qu'une préface.
--Oh! que de paroles perdues! fit Mlle Denise. Expliquez-vous
clairement.
--Voilà. Il est impossible que monsieur passe par la porte. À la
retraite, c'est-à-dire à huit heures du soir, en cette saison, les
soldats de garde s'installent à l'intérieur de la prison, et jusqu'à la
diane, le lendemain, ou autrement dit jusqu'à cinq heures du matin, je
ne puis ni ouvrir ni fermer sans le sergent qui commande le poste...
Voulait-il se faire valoir? Faisait-il les difficultés plus sérieuses
qu'elles n'étaient véritablement?
--Enfin, interrompit Jacques, si vous consentez, c'est qu'il existe un
moyen.
--J'en connais un, déclara le geôlier. (Et trop grossier pour savoir
dissimuler une longue préméditation:) Pour que la chose se fasse,
continua-t-il, monsieur devra sortir de la prison comme s'il s'évadait
pour tout de bon. Le mur qui relie les deux tours n'a pas, à un certain
endroit que j'ai sondé, plus de deux pieds d'épaisseur, et de l'autre
côté, qui donne sur les terrains vagues des anciens remparts, on ne
place jamais de factionnaire. Je procurerai à monsieur un pic et un
levier, et il fera un trou dans ce mur.
Jacques haussa les épaules.
--Et le lendemain, fit-il, quand je serai rentré, comment
expliquerez-vous ce trou béant?
Blangin souriait.
--Bien sûr, répondit-il, je ne dirai pas qu'il a été fait par les rats.
J'ai songé à tout. En même temps que monsieur, sortira par le trou un
prisonnier qui, lui, ne reviendra pas...
--Quel prisonnier?
--Frumence Cheminot, pardi!, qui ne demandera pas mieux que de prendre
sa volée, et qui donnera même un bon coup de main pour percer le mur.
Que monsieur s'entende avec lui, mais sans lui dire, par exemple, que je
suis de l'affaire. Comme cela, quoi qu'il arrive, je ne serai pas
compromis.
Le plan était bon, en effet. Seulement Blangin avait tort de s'en faire
honneur. L'idée était de sa femme.
--Eh bien! dit Jacques, voilà qui est entendu. Procurez-nous le pic et
le levier, montrez-moi l'endroit où il faut attaquer le mur, et je me
charge de Cheminot. Demain, dans la journée, l'argent vous sera remis.
Et il s'apprêtait à suivre le geôlier, qui venait de sortir, quand
Mlle Denise le retint. Levant sur son fiancé ses beaux yeux
tremblants:
--Vous le voyez, Jacques, prononça-t-elle, je n'ai pas hésité à tout
tenter pour vous faire obtenir ces quelques heures de liberté que vous
souhaitiez. Puis-je maintenant vous demander ce que vous en comptez
faire?
Et comme il se taisait:
--Où voulez-vous aller? insista-t-elle.
Un flot de sang empourprait le visage du malheureux, et d'une voix
troublée:
--Je vous en conjure, Denise, dit-il, n'exigez pas que je vous réponde.
Permettez-moi de garder ce secret, le seul que j'aurai jamais pour
vous...
Deux larmes qui tremblaient dans les longs cils de la jeune fille
roulèrent sur ses joues.
--Je vous entends, balbutia-t-elle, je ne vous entends que trop!...
Quoique ne sachant rien de la vie, déjà, en découvrant qu'on me cachait
quelque chose, j'avais eu comme un pressentiment... Désormais je ne puis
plus douter. C'est près d'une femme que vous vous rendrez demain soir...
--Denise! suppliait Jacques à mains jointes, Denise, par pitié!
Elle ne l'écoutait pas. Secouant doucement la tête:
--Près d'une femme, poursuivait-elle, que vous avez aimée sans doute, ou
que vous aimez encore, aux genoux de laquelle vous avez peut-être
murmuré ces mêmes paroles que vous murmuriez à mes genoux! Comment
avez-vous pu vous souvenir d'elle, au milieu de nos angoisses! Elle ne
vous aime donc pas! Comment n'est-elle pas venue, vous sachant
prisonnier et faussement accusé d'un crime abominable?
Jacques n'en pouvait supporter davantage.
--Grand Dieu! s'écria-t-il, plutôt mille fois tout vous dire que de
laisser un soupçon effleurer votre cœur! Écoutez et pardonnez-moi...
Mais elle l'arrêta en lui posant la main sur les lèvres, et toute
palpitante:
--Non, je ne veux rien savoir, dit-elle, rien!... J'ai foi en vous!
Rappelez-vous seulement que vous êtes tout pour moi: l'espérance,
l'avenir, la vie... Si vous m'aviez trompée, je sens bien, malheureuse,
que je ne cesserais pas de vous aimer, mais je sais aussi que je
n'aurais pas longtemps à souffrir...
Éperdu de douleur et d'amour:
--Denise, répétait Jacques, Denise, mon amie adorée, laissez-moi vous
avouer ce qu'est cette femme, et pourquoi il faut que je la voie...
--Non, interrompit-elle, non! Faites ce que vous dit votre conscience,
je crois en vous...
Et au lieu de lui tendre son front comme d'ordinaire, elle s'enfuit en
entraînant la tante Élisabeth, et si vite qu'il se précipitât hors du
parloir, il n'aperçut plus qu'une ombre glissant au fond du corridor.
Jamais encore, jusqu'à ce jour, Jacques n'avait pu prendre sur lui de
haïr véritablement la comtesse de Claudieuse, de cette haine aveugle et
farouche qui ne rêve plus que vengeance.
Bien des fois, sans doute, dans la solitude de sa prison, il l'avait
maudite, mais toujours, au plus fort de ses colères, s'élevait du fond
de son âme un sentiment de miséricorde et de pitié pour cette maîtresse
qu'il avait tant aimée. Car il l'avait adorée follement, il ne se le
dissimulait pas. Il lui avait dû les premières ivresses de son
adolescence, ces sensations âpres ou exquises qu'on ne saurait oublier.
Dans sa cellule même, il tressaillait au souvenir de certaines de ses
attitudes, il revoyait ses yeux noyés de voluptueuses langueurs, il
entendait le timbre charmant de sa voix, il respirait le parfum qu'elle
portait d'habitude.
Situation, avenir, honneur, elle l'avait mis dans le cadre de tout
perdre qu'il se sentait encore bien près de pardonner... Mais lui
enlever le cœur de sa fiancée, lui ravir cet amour ardent et pur comme
la flamme! Ah! c'était combler la mesure.
Et je la ménagerais encore! se disait-il, ivre de rage. J'hésiterais à
la perdre! Je n'en ai plus le droit, c'est l'existence de Denise que je
défends...
Plus que jamais, il était résolu à l'expédition du lendemain, sentant
bien que le courage ne lui manquerait plus.
Précisément--et c'était une adresse du geôlier--, c'est Cheminot qui fut
chargé de le reconduire à sa cellule, et selon l'expression des geôles,
de l'y «boucler». Il le fit entrer, et tout de suite, carrément, il lui
exposa ce qu'il attendait de lui.
Sur la foi de Blangin, il était persuadé qu'à la seule idée de s'évader,
le vagabond allait bondir de joie. Il n'en fut pas ainsi. La visage
souriant de Frumence Cheminot s'assombrit, et se grattant l'oreille d'un
air perplexe:
--C'est que, répondit-il, faites excuse, je n'ai pas du tout envie de
m'ensauver.
Jacques en tressauta de stupeur sur sa chaise. Cheminot lui refusant son
concours, c'était sa sortie manquée, ou tout au moins remise.
--Parlez-vous sérieusement, Frumence? demanda-t-il.
--Dame! oui, mon pauvre monsieur! Ici, voyez-vous, je ne suis point mal,
j'ai un bon lit, je mange deux fois tous les jours, je n'ai rien à faire
et j'attrape par-ci par-là, de l'un ou de l'autre, quelques sous pour
m'acheter du vin et du tabac.
--Mais la liberté, mon brave...
--Eh bien! quoi, on me la rendra... Je n'ai point commis de crime,
n'est-ce pas? J'ai escaladé un brin le mur d'un verger; on n'est pas
pendu pour ça. J'ai consulté monsieur Magloire et il m'a dit tout net
mon affaire. Je passerai en police correctionnelle et j'en aurai pour
trois ou six mois. Ce n'est pas le diable à tirer. Tandis que si je
m'évade, on mettra les gendarmes à mes trousses, ils me rattraperont, je
serai ramené ici, et alors, comment me traitera-t-on! Sans compter que
de s'évader et de dégrader une prison, c'est grave...
Comment combattre une résolution si sage et de si bonnes raisons!
L'inquiétude prenait presque Jacques.
--Pourquoi les gendarmes vous reprendraient-ils, mon brave? fit-il.
--Parce qu'ils sont les gendarmes, mon bon monsieur. Et puis, ce n'est
pas tout, si nous étions au printemps, je vous dirais: «J'en suis». Mais
nous voilà en automne, les mauvais temps vont venir, l'ouvrage va
manquer...
Fainéant incurable, Cheminot se préoccupait toujours beaucoup de
l'ouvrage.
--Les vendanges se feront donc sans vous! reprit Jacques.
Le vagabond eut un geste de regret.
--C'est vrai qu'on s'amuse aux vendanges, dit-il.
--Eh bien!...
--Mais c'est l'affaire d'une quinzaine. Après les vendanges, l'hiver
vient. Et l'hiver, bonne gent! c'est mon ennemi. Je me suis vu, des fois
qu'il gelait à pierre fendre et qu'il tombait de la neige, ne savoir où
gîter... brrr!... Ici, il y a des poêles et l'administration donne des
chaussons bien chauds...
--Oui, mais il n'y a pas de veillées... hein! Frumence... de ces bonnes
veillées où l'on boit du vin cuit et où l'on conte des gaillardises aux
filles en écossant des haricots ou en égrenant du maïs...
--Oh! je sais... J'ai bien ri à des moments. Mais le froid!... où aller
sans le sou!
C'était là justement que Jacques en voulait venir.
--J'ai de l'argent, dit-il.
--Je le sais bien.
--Croyez-vous donc que je vous laisserais filer les poches vides! Ce que
vous me demanderiez, je vous le donnerais...
--Vrai! s'écria le vagabond. (Et arrêtant sur Jacques un regard où se
peignaient à la fois la surprise, l'espérance et la joie:) C'est qu'il
me faudrait beaucoup, reprit-il. L'hiver est long... Il me faudrait, oh,
oui! il me faudrait bien cinquante pistoles.
Cinquante pistoles, c'est cinq cents francs.
--Je vous en donnerai cent, dit Jacques.
L'œil de Cheminot étincela. Il dut avoir comme une vision de ces
irrésistibles cabarets de Rochefort, où il avait mené si joyeuse vie.
Mais hésitant à croire à tant de bonheur:
--Monsieur ne voudrait-il pas se moquer de moi? fit-il timidement.
--Voulez-vous la somme tout de suite, répondit Jacques, attendez...
Il sortit du tiroir de la table un billet de mille francs. Mais à la vue
de ce billet, le vagabond retira vivement la main qu'il tendait déjà.
--Oh! comme cela, fit-il, non!... Je sais ce que vaut ce papier, en
ayant eu de pareils autrefois. Mais en ce moment, qu'en ferais-je? Ce
serait dans ma poche comme une feuille d'arbre, car au premier endroit
où je voudrais le changer, on me mettrait la main au collet...
--Ce n'est pas une difficulté. Avant demain je me serai procuré de l'or,
des pièces de cent sous ou des petits billets, à votre choix.
Cette fois, Cheminot battit gaiement des mains.
--Mettez un peu de l'un et un peu de l'autre! s'écria-t-il, et je suis
votre homme!... Vive la liberté!... Où est le mur à percer?
--Je vous le montrerai demain... Et d'ici là, Cheminot, silence...
C'est le lendemain seulement, en effet, que Blangin montra à Jacques
l'endroit où la muraille avait le moins d'épaisseur. C'était dans une
espèce de cellier où personne jamais ne venait, où l'on serrait des
outils de rebut et où se trouvaient des pics et des leviers.
--Et pour que nul ne vous dérange, dit le geôlier, j'aurai ce soir à
dîner deux camarades, et j'inviterai le sergent de garde. On rira, on ne
pensera pas aux prisonniers... Ma femme aura l'œil au guet, et s'il se
présentait quelque ronde, elle viendrait vite vous prévenir, et
dare-dare vous remonteriez chez vous.
Tout bien convenu, sitôt la nuit venue, Jacques et Frumence Cheminot,
munis d'une bougie, se glissaient dans le cellier et se mettaient à la
besogne.
Rude besogne que de percer ce vieux mur, et jamais Jacques n'en fût venu
à bout tout seul. L'épaisseur n'était même pas ce qu'avait annoncé
Blangin, mais la solidité passait toute attente. Nos pères bâtissaient
bien. Le temps aidant, le ciment avait fait corps avec la pierre et en
avait acquis la dureté. C'était comme si l'on eût attaqué un bloc de
granit.
Le vagabond, heureusement, avait la poigne solide. Et, malgré les
précautions qu'il prenait pour que son travail ne s'entendît pas, en
moins d'une heure il eut creusé un trou par où un homme pouvait passer.
Il y avança la tête, et après un moment d'observation:
--Tout va bien! dit-il, la nuit est noire et l'endroit est désert! Ma
foi! je me risque...
Il passa, Jacques le suivit, et instinctivement ils se hâtèrent de
gagner une place où les arbres faisaient l'ombre encore plus épaisse.
Une fois là:
--Tenez, dit Jacques en tendant à Cheminot une liasse de billets de cinq
francs, joignez ceci aux cent pistoles que je vous ai données tantôt...
Merci, vous êtes un brave garçon, et si je me tire d'affaire, je ne vous
oublierai pas... Et maintenant, séparons-nous. Jouez des jambes, soyez
prudent, et... bonne chance.
Ayant dit, il s'éloigna à grands pas. Mais Cheminot ne tira pas de son
côté, comme c'était convenu.
Tout de même, pensait le vagabond, c'est une drôle d'histoire que celle
de ce pauvre monsieur! Où peut-il bien aller ainsi?
Et la curiosité l'emportant sur la prudence, il suivit.