--C'est entendu, gronda-t-il, je ne suis plus qu'un vieil imbécile, un
maniaque, je l'avoue, je me rends à l'évidence, et comme l'homme
d'Horace,
Stultum me fateor, liceat concedere veris, At que etiam insanum...
--Vous plaisantez... Que serait-il arrivé, pourtant, si je vous avais
écouté?
--Je ne tiens pas à le savoir.
--Monsieur de Boiscoran n'en eût été ni plus ni moins renvoyé devant le
jury.
--Peut-être...
--Tout autre que moi eût aussi bien recueilli les preuves qui
établissent irrévocablement sa culpabilité.
--C'est une question.
--Et j'aurais entravé ma carrière en me faisant la réputation d'un de
ces magistrats timides qu'un rien arrête...
--C'est une réputation qui en vaut bien une autre, interrompit le
procureur de la République.
Il s'était juré de ne rien répondre que par monosyllabes, mais la colère
lui faisait oublier son serment.
--Un autre que vous, reprit-il d'un ton amer, ne se serait pas
uniquement attaché à prouver que monsieur de Boiscoran était le
coupable...
--Je l'ai prouvé, c'est vrai.
--Un autre que vous eût cherché le mot de cette énigme.
--Mais je l'ai, ce me semble.
D'un air ironique, M. Daubigeon s'inclina.
--Mes compliments, fit-il. On est heureux de si bien connaître la fin
des choses,
_Felix qui potuit rerum cognoscere causas_;
seulement vous vous abusez peut-être. Vous êtes un juge d'instruction
très fort, mais je suis plus vieux que vous dans le métier. Plus je
réfléchis à cette affaire, moins je me l'explique. Si vous savez si bien
tout, expliquez-moi donc le mobile du crime, car enfin on ne risque pas
l'échafaud ou le bagne sans un intérêt considérable, positif, évident...
Où est l'intérêt de Jacques? Vous allez me répondre qu'il haïssait
monsieur de Claudieuse? Est-ce bien une réponse? Voyons, fouillez un peu
votre conscience... Mais, baste! personne n'aime à descendre en
soi-même,
_Nemi in sese tentat descendere..._
M. Daveline en était presque à regretter d'être venu. Il avait pensé
trouver M. Daubigeon fort penaud, et voilà que pas du tout.
--La chambre des mises en accusation n'a pas eu vos scrupules, fit-il
sèchement.
--Non, mais les jurés peuvent les avoir. Il en est d'intelligents
quelquefois...
--Les jurés condamneront monsieur de Boiscoran sans hésitation.
--Je n'en mettrais pas la main au feu.
--Vous l'y mettriez si vous saviez qui prendra la parole.
--Oh!...
--L'accusation sera soutenue par monsieur Du Lopt de la Gransière
lui-même...
--Malepeste!
--Prétendriez-vous nier son talent? Visiblement, le juge d'instruction
s'irritait, ses oreilles rougissaient, et par contre M. Daubigeon
semblait recouvrer toute sa belle humeur.
--Dieu me garde, répondit-il, de nier l'éloquence de monsieur Du Lopt de
la Gransière, c'est un homme très fort et qui rarement manque son homme.
Seulement vous savez... il en est des réquisitoires comme des livres,
ils ont leurs destinées, _habent sua fata..._ Jacques sera bien défendu.
--Je ne crains guère maître Magloire.
--Mais l'autre, maître Folgat...
--Un jeune homme, sans autorité. Je redouterais bien autrement maître
Lachaud.
--Connaissez-vous leur système de défense? C'était bien là que le bât
blessait M. Galpin-Daveline, mais loin d'en rien laisser paraître:
--Pas du tout, répondit-il, mais que m'importe! Les amis de monsieur de
Boiscoran avaient d'abord songé à tirer parti de Cocoleu, ils y ont
renoncé. Je suis sûr de ce fait. Le commissaire de police que j'avais
chargé d'avoir l'œil de ce côté m'a assuré que le docteur Seignebos ne
s'occupait même plus de ce pauvre idiot...
M. Daubigeon souriait d'un sourire ironique, et bien plus pour taquiner
M. Daveline que parce qu'il le pensait réellement.
--Prenez garde, dit-il, ne vous fiez pas aux apparences; vous avez
affaire à des gens très fins. Je vous l'ai toujours dit, Cocoleu est
peut-être le nœud de l'affaire... Précisément parce que monsieur de la
Gransière portera la parole, vous devez trembler. S'il allait
échouer!... C'est à vous qu'il s'en prendrait de l'échec, et de sa vie
il ne vous le pardonnerait. Or, il peut échouer. Il y a loin de la coupe
aux lèvres,
_Multa cadunt inter calicem supremaque labra_,
et je suis l'avis de mon vieux Villon,
«Rien ne m'est seur que la chose incertaine...»
À l'accent du procureur de la République, M. Daveline comprit bien qu'il
ne gagnerait rien à discuter davantage.
--Advienne que pourra! interrompit-il. L'approbation de ma conscience me
suffit.
En se hâtant, de peur d'une réplique, d'expédier les formules de
politesse, il sortit; et, tout en descendant l'escalier:
--C'est perdre son temps, grommelait-il, que de vouloir raisonner avec
un bonhomme pour qui les événements ne sont plus que des prétextes à
citations.
Mais il avait beau se débattre, c'en était fait de sa belle assurance.
M. Daubigeon venait de lui montrer un péril qu'il n'avait pas prévu. Et
quel péril! La rancune d'un des personnages les plus influents de la
magistrature, d'un de ces hommes bilieux et froids qui ne pardonnent
pas.
M. Daveline avait bien songé à la possibilité d'un échec, c'est-à-dire
d'un acquittement. Mais il n'avait pas réfléchi aux conséquences de cet
échec. Qui en serait atteint? Le ministère public surtout, puisqu'en
France le ministère public fait de l'accusation une question personnelle
et s'estime offensé et humilié s'il manque son homme. Or,
qu'adviendrait-il en ce cas? C'est que Du Lopt de la Gransière s'en
prendrait au juge d'instruction. «C'est dans votre travail, lui
dirait-il, que j'ai puisé les éléments de mon réquisitoire. Si je n'ai
pas obtenu une condamnation, c'est que votre travail était incomplet. On
n'expose pas un homme comme moi à l'humiliation d'un acquittement, et
surtout dans une affaire dont le retentissement doit être immense. Vous
ne savez pas votre métier.»
Une telle parole était une disgrâce positive. C'était, au lieu de
l'avancement tant rêvé, l'exil pour la vie, en Algérie ou en Corse...
M. Galpin-Daveline en frissonnait. Il se voyait enseveli sous les
décombres de ses châteaux en Espagne. Et fatalement, il repassait une
fois de plus tous les détails de l'instruction, analysant toutes les
preuves qu'il avait fournies, pareil au soldat qui, à la veille d'une
bataille, s'assure de l'état de ses armes.
Véritablement, il ne découvrait qu'une seule objection: celle du
procureur de la République. Où était l'intérêt de Jacques à commettre un
si grand crime?
Là, évidemment, est le défaut de la cuirasse, pensait-il, et j'agirai
sagement en en prévenant M. de la Gransière. Les défenseurs de Jacques
sont fort capables de faire de cet argument le pivot de leurs
plaidoiries.
Et quoi qu'il en eût dit à M. Daubigeon, il les craignait beaucoup, ces
défenseurs. Il n'ignorait pas l'influence énorme que maître Magloire
devait à l'intégrité de sa vie et à son désintéressement. Il savait fort
bien qu'il suffisait que maître Magloire se chargeât d'une affaire pour
qu'on l'estimât bonne. On disait de lui: «Il peut se tromper, mais ce
qu'il plaide, il le croit.»
Quelle action un tel homme ne devait-il pas avoir, non sur des
magistrats qui arrivent à l'audience avec une opinion inébranlable, mais
sur des jurés qui subissent l'impression du moment et se laissent
enlever par un discours? Maître Magloire, c'est vrai, n'avait pas cette
éloquence dramatique qui fait vibrer les entrailles des foules, mais
maître Folgat l'avait, lui.
M. Galpin-Daveline avait pris des informations, et un de ses amis de
Paris lui avait répondu:
«Se défier du Folgat. Logicien bien
autrement dangereux que Lachaud, il possède à un égal degré l'art
de troubler la conscience des jurés, de les émouvoir, de leur
tirer des larmes et de leur arracher un verdict d'acquittement.
Redouter surtout avec lui les incidents d'audience, car il a
toujours quelque surprise en réserve!»
Voilà mes adversaires, pensait M. Daveline. Quelle surprise me
réservent-ils? Ont-ils véritablement renoncé à se servir de Cocoleu?
Il n'avait aucune raison de se défier de son commissaire de police, et
cependant son inquiétude devint si grande qu'il se détourna de son
chemin pour passer à l'hôpital.
La sœur supérieure, comme de raison, le reçut avec toutes les marques
d'une profonde déférence, et dès qu'il s'informa de Cocoleu:
--Voulez-vous le voir, monsieur? lui demanda-t-elle.
--J'avoue, ma sœur, que j'en serais bien aise.
--Venez avec moi, alors.
C'est dans le jardin qu'elle le conduisit, et là, s'adressant à un
jardinier:
--Où est l'idiot? interrogea-t-elle.
L'homme planta sa bêche en terre, et de ce respect doucereux qui est le
trait distinctif de tous les employés des maisons religieuses:
--L'idiot est dans l'allée du fond, ma mère, à cette place qu'il a
choisie, vous savez, et d'où on ne peut le faire partir...
Bientôt, en effet, M. Daveline et la supérieure l'aperçurent.
On lui avait retiré les haillons qu'il portait à son entrée, et on lui
avait donné l'uniforme de l'hôpital, une grande capote grise et un
bonnet de coton. Il n'en avait pas la mine plus intelligente, mais il
était moins repoussant. Assis à terre, il jouait avec des cailloux.
--Eh bien! mon garçon, lui demanda M. Daveline, comment te trouves-tu
ici?
Il leva sa face hébétée, arrêta son œil morne sur la supérieure, mais ne
répondit pas.
--Veux-tu revenir au Valpinson? continua le juge.
Il tressaillit, mais ne desserra pas les dents.
--Voyons, insista M. Daveline, réponds, et je te donnerai une pièce de
dix sous.
Baste! Cocoleu s'était remis à jouer.
--Voilà comme il est toujours, monsieur, déclara la supérieure.
Personne, depuis qu'il est ici, n'a pu lui tirer un mot. Promesses,
menaces, rien n'y fait. Un jour, pour tenter une expérience, au lieu de
lui donner son déjeuner, je lui ai dit: «Tu n'auras à manger que quand
tu m'auras dit: "J'ai faim!..."» Au bout de vingt-quatre heures, j'ai dû
lui rendre sa pitance; il se serait laissé périr d'inanition plutôt que
d'articuler une syllabe...
--Qu'en pense monsieur Seignebos?
--Le docteur ne veut plus en entendre parler, répondit la supérieure.
(Et levant les yeux au ciel:) Ce qui prouve bien, ajouta-t-elle, que
sans une intervention de la Providence, jamais ce malheureux n'eût
dénoncé le crime dont il a été témoin... (Et tout de suite, revenant aux
choses de la terre:) Mais ne nous débarrassera-t-on pas bientôt de ce
pauvre idiot qui est une lourde charge pour notre hôpital? Puisqu'il
trouvait à vivre dans son village, pourquoi ne pas l'y renvoyer? Nos
malades et nos vieillards sont nombreux, et nous avons peu de place.
--Il faut attendre, ma sœur, que le procès de monsieur de Boiscoran soit
terminé, répondit le juge d'instruction.
La supérieure eut un geste résigné.
--C'est ce que le maire m'a déclaré, dit-elle, et c'est bien fâcheux. Je
dois dire pourtant qu'on m'a permis de lui retirer la chambre où il
avait été d'abord consigné. Je l'ai relégué au quartier des fous. Nous
appelons ainsi quatre petites loges entourées d'un mur où nous plaçons
les pauvres insensés qu'on nous confie provisoirement...
Mais elle s'arrêta, le portier de l'hôpital, le sieur Vaudevin,
s'avançait en saluant.
--Qu'est-ce? demanda-t-elle. Vaudevin lui tendit un billet.
--C'est un homme que vous amène un gendarme, répondit-il. Admission
d'urgence...
La supérieure parcourait ce billet signé Seignebos.
--Épileptique, fit-elle, et un peu idiot, il ne nous manquait plus que
cela!... Et étranger, par-dessus le marché! En vérité, monsieur
Seignebos est trop facile. Que ne renvoie-t-il tous ces gens-là se faire
soigner dans leur commune!
Et d'un pas assez leste pour son âge, suivie du portier et de M.
Daveline, elle se dirigea vers le parloir. C'est là qu'on avait fait
entrer le nouveau malade et, affaissé sur un banc, il présentait l'image
achevée du plus parfait abrutissement.
L'ayant examiné une minute:
--Qu'on le mette au quartier des fous, dit-elle, il tiendra compagnie à
Cocoleu. Et qu'on prévienne la sœur pharmacienne. Mais non, j'y vais
moi-même. Monsieur le juge m'excusera...
Et elle sortit, laissant M. Daveline un peu rassuré.
Là n'est pas le danger, pensait-il en se retirant. Et si maître Folgat
compte sur un incident d'audience, ce n'est pas Cocoleu qui le lui
fournira.