C'est rue Mautrec qu'après l'incendie du Valpinson étaient venus
s'établir provisoirement le comte et la comtesse de Claudieuse. La
maison louée pour eux par le maire, M. Séneschal, a été pendant plus
d'un siècle la demeure de la famille de Juliac et passe pour une des
plus anciennes et des plus magnifiques de Sauveterre.
En moins de dix minutes, le docteur Seignebos et maître Folgat y furent
arrivés.
De la rue on n'aperçoit qu'un grand mur, contemporain du château, à ce
que prétendent les archéologues, et tout fleuri de pariétaires, de
giroflées et de gueules-de-lion. Dans ce mur est encastrée une lourde
porte à deux battants. Le jour, on ouvre un de ces battants et on le
remplace par un portillon à claires-voies, qui, dès qu'on le pousse, met
en mouvement une sonnette. On traverse alors un grand jardin où une
douzaine de statues, vertes de mousse, s'émiettent sur leur piédestal à
l'ombre des vieux tilleuls plantés en quinconce.
La maison n'a que deux étages. Un large vestibule traverse le
rez-de-chaussée, et l'on distingue au fond l'escalier de pierre avec sa
rampe en fer ouvré.
Une fois dans ce vestibule, M. Seignebos ouvrit une porte à droite.
--Entrez là, dit-il à maître Folgat, et attendez. Je monte chez le
comte, dont la chambre est au premier, et je vous envoie la comtesse.
Le jeune avocat obéit, et il se trouva dans un vaste salon largement
éclairé par trois portes-fenêtres ouvrant de plain-pied sur le jardin.
Ce salon avait dû être superbe jadis. De belles menuiseries peintes en
blanc, rehaussées de filets et d'arabesques d'or, lambrissaient les
murs. Au plafond, une vaste composition allégorique représentait des
amours joufflus folâtrant dans un ciel étoilé.
Mais le temps avait promené ses doigts crasseux sur toutes ces
magnificences d'un autre siècle, effacé à demi les peintures, terni l'or
des arabesques, fané l'azur du plafond et écaillé les amours. Et certes
l'ameublement n'était pas fait pour atténuer la mélancolie de ces
ruines. Aux fenêtres, pas de rideaux. Sur la cheminée, une pendule et
des candélabres à moitié brisés. Puis çà et là, et comme au hasard, des
meubles disparates arrachés à l'incendie du Valpinson, des chaises, des
canapés, des fauteuils et une table ronde toute disloquée et noircie par
les flammes.
Mais qu'importaient à maître Folgat ces détails. Il ne songeait qu'à la
démarche qu'il risquait, et dont il comprenait alors seulement l'audace
extraordinaire et l'étrangeté. Peut-être eût-il battu en retraite s'il
l'eût pu; et il n'avait pas trop de toute sa volonté pour dominer son
trouble.
Enfin, il entendit un pas rapide et léger dans le vestibule, et presque
aussitôt la comtesse de Claudieuse parut. C'était bien elle, telle
qu'elle lui avait été décrite par Jacques, calme, grave et sereine,
comme si son âme eût plané bien au-dessus des passions humaines.
Loin d'altérer son exquise beauté, les événements terribles qui se
succédaient depuis un mois lui avaient mis au front comme une auréole
divine. Elle avait quelque peu maigri, cependant. Et le cercle de bistre
qui entourait ses yeux et le désordre de ses cheveux admirables
trahissaient la fatigue et les angoisses des longues nuits passées au
chevet de son mari.
Pendant que maître Folgat s'inclinait:
--Vous êtes le défenseur de monsieur de Boiscoran, monsieur?
demanda-t-elle.
--Oui, madame, répondit le jeune avocat.
--Vous désirez me parler, à ce que vient de me dire le docteur...
--Oui, madame.
D'un geste de reine, elle montra un siège, et s'asseyant elle-même:
--Je vous écoute, monsieur, dit-elle.
Non sans une importune palpitation au cœur, maître Folgat commença:
--Je dois d'abord, madame, vous exposer la situation de mon client.
--C'est inutile, monsieur, je la connais.
--Vous savez alors, madame, qu'il vient d'être renvoyé devant la cour
d'assises, et qu'il peut être condamné!
D'un mouvement douloureux, elle secoua la tête, et doucement:
--Je sais, monsieur, que le comte de Claudieuse a été victime du plus
lâche des attentats, que sa vie est en péril, qu'avant peu, s'il ne
survient un miracle de Dieu, je n'aurai plus de mari, mes enfants
n'auront plus de père...
--Mais monsieur de Boiscoran est innocent, madame!
Une profonde surprise se peignit sur les traits de Mme de Claudieuse,
et fixant maître Folgat:
--Qui donc est l'assassin? interrogea-t-elle.
Ah! ce n'est pas sans peine que le jeune avocat arrêta sur ses lèvres ce
seul mot terrible: «Vous!», qui montait au fond de sa conscience
révoltée.
Mais il songea au succès de sa mission, et au lieu de répondre:
--Pour un accusé, madame, reprit-il, pour un malheureux à la veille du
jugement, un avocat est un confesseur auquel il ne cache rien.
J'ajouterai que le défenseur a la discrétion du prêtre, et qu'il sait
oublier les secrets qui lui ont été confiés.
--Je ne comprends pas, monsieur...
--Mon client, madame, avait un moyen bien simple de se disculper,
c'était de dire toute la vérité. Il a mieux aimé risquer son bonheur que
de compromettre celui d'une autre personne...
La comtesse eut un geste d'impatience.
--Mes moments sont comptés, monsieur, interrompit-elle. Veuillez vous
expliquer plus clairement.
Mais maître Folgat était aussi loin que possible.
--Je suis chargé par monsieur de Boiscoran, madame, reprit-il, de vous
remettre une lettre.
La surprise de Mme de Claudieuse parut se changer en stupeur.
--À moi! fit-elle. À quel titre?
Sans mot dire, le jeune avocat tira de son portefeuille la lettre de
Jacques, et la tendant à la comtesse:
--La voici, dit-il.
Elle la prit, d'une main qui ne tremblait pas, et l'ouvrit lentement.
Mais, dès qu'elle l'eut parcourue, se dressant en pied, pourpre et les
yeux pleins d'éclairs:
--Savez-vous ce que contient cette lettre, monsieur? s'écria-t-elle.
--Oui.
--Vous savez que monsieur de Boiscoran ose m'y appeler de mon nom de
jeune fille, Geneviève, comme mon mari, comme mon père!
Le moment décisif venu, maître Folgat avait tout son sang-froid.
--Monsieur de Boiscoran, madame, prétend qu'il vous nommait ainsi
autrefois... rue des Vignes... au temps où vous l'appeliez Jacques...
La comtesse paraissait abasourdie.
--Mais c'est infâme, monsieur, balbutia-t-elle, ce que vous dites là!
Quoi! monsieur de Boiscoran a pu vous dire que moi, la comtesse de
Claudieuse, j'ai été... sa maîtresse.
--Il me l'a dit, oui, madame, et il affirme que peu d'instants avant
l'incendie, il était près de vous, et que s'il avait les mains noircies,
c'est qu'il venait de brûler votre correspondance et la sienne...
Elle se redressa sur ces mots, et d'une voix vibrante:
--Et vous avez pu croire cela! s'écria-t-elle, vous?... Ah! le premier
crime de monsieur de Boiscoran n'est rien, comparé à celui-ci! Il ne lui
suffisait pas d'avoir incendié notre maison et de nous avoir ruinés, il
veut nous déshonorer. Il ne lui suffit pas d'avoir pris la vie du mari,
il lui faut l'honneur de la femme!
Elle parlait si haut que du vestibule on devait entendre les éclats de
sa voix.
--Plus bas, madame, de grâce, fit maître Folgat, plus bas...
Elle le foudroya d'un regard de mépris souverain, et haussant encore le
ton:
--Oui, continua-t-elle, je conçois que vous ayez peur d'être entendu...
Mais moi, qu'ai-je à craindre! Je voudrais que l'univers entier nous
écoutât et nous jugeât. Plus bas, dites-vous. Pourquoi plus bas!
Pensez-vous donc que si monsieur de Claudieuse n'était pas mourant,
celle lettre ne serait pas déjà entre ses mains! Ah! il saurait faire
justice de cette lettre infâme, lui!... Tandis que moi, une femme!...
Jamais je n'avais compris si terriblement que tout le monde croit mon
mari perdu, et que je vais rester seule au monde, sans protecteur, sans
amis...
--Mais, madame, monsieur de Boiscoran vous jure le secret le plus
absolu...
--Le secret de quoi? De vos lâches insultes, de l'abominable intrigue
dont ceci n'est sans doute que le prélude!
Maître Folgat pâlit sous l'outrage.
--Ah! prenez garde, madame, fit-il d'une voix sourde, nous avons des
preuves flagrantes, irrécusables...
D'un geste impérieux, Mme de Claudieuse l'arrêta et, superbe de
douleur, de dédain et de colère:
--Eh bien! s'écria-t-elle, produisez-les, ces preuves! Allez, faites,
agissez, parlez! nous saurons si la vile calomnie d'un criminel peut
entamer l'intacte réputation d'une honnête femme!... Nous verrons si de
cette boue où vous vous débattez, une seule éclaboussure jaillira
jusqu'à moi!
Et jetant aux pieds du jeune avocat la lettre de Jacques, elle gagna la
porte.
--Madame, dit encore maître Folgat, madame!
Elle ne daigna même pas tourner la tête, et elle disparut, le laissant
seul au milieu du salon, si écrasé de stupeur qu'il en perdait jusqu'à
la faculté de réfléchir.
Heureusement, le docteur Seignebos revenait.
--Par ma foi, commença-t-il, je ne me serais jamais imaginé que madame
de Claudieuse prendrait si bien ma trahison... C'est exactement comme à
l'ordinaire qu'elle vient, en vous quittant, de me demander comment j'ai
trouvé son mari, ce matin, et ce qu'il y a à faire. Je lui ai répondu...
Mais le reste de sa phrase s'étouffa dans sa gorge; il s'apercevait
enfin de l'attitude de maître Folgat.
--Ah çà! qu'avez-vous? interrogea-t-il.
Le jeune avocat le regardait de l'air d'un homme pris de vertige.
--J'ai, répondit-il, que je me demande si je veille ou si je rêve! J'ai
que, si cette femme est coupable, son audace passe toute croyance.
--Comment, si... En êtes-vous à douter de sa culpabilité?
Tout en maître Folgat trahissait le plus affreux découragement.
--Eh! le sais-je moi-même, dit-il, ne voyez-vous pas que je n'ai plus ma
tête à moi, que je ne sais plus qu'imaginer ni que croire?
--Oh!...
--C'est ainsi! Et cependant, docteur, je ne suis pas un naïf, et depuis
cinq ans que je plaide au criminel et que je fouille aux plus bas fonds
des couches sociales, j'ai découvert d'étranges choses, rencontré des
types inouïs et écouté d'effroyables confidences...
Le docteur, à son tour, était abasourdi, jusqu'à ce point d'oublier de
tracasser ses lunettes d'or.
--Que vous a donc dit madame de Claudieuse? demanda-t-il.
--Je vous le répéterais, répondit maître Folgat, que vous n'en seriez
pas plus avancé. Il vous eût fallu être là, et la voir, et
l'entendre!... Quelle femme!... Pas un des muscles de son visage ne
tressaillait, son œil restait limpide et clair, nulle émotion n'altérait
le timbre de sa voix. Et de quel air elle me défiait!... Mais tenez,
docteur, je vous en prie, sortons...
Ils sortirent, en effet, et déjà ils étaient au tiers de la longue allée
du jardin, lorsqu'ils aperçurent s'avançant vers eux l'aînée des filles
de la comtesse de Claudieuse, rentrant, avec sa bonne, de la promenade.
M. Seignebos s'arrêta, et serrant le bras du jeune avocat et se penchant
à son oreille:
--Attention! fit-il. La vérité se trouve dans la bouche des enfants,
n'est-ce pas?
--Qu'espérez-vous? murmura maître Folgat.
--Éclaircir un point douteux... Silence, et laissez-moi faire.
Déjà la petite fille arrivait à eux. C'était une gracieuse enfant de
huit à neuf ans, blonde, avec de beaux yeux bleus, grande pour son âge,
et qui avait presque toute l'intelligence d'une jeune fille, sans en
avoir les timidités.
--Bonjour, ma petite Marthe, lui dit le docteur de sa plus douce voix,
qui était fort douce quand il voulait.
--Bonjour, messieurs, répondit-elle avec une jolie révérence.
Se penchant vers elle, M. Seignebos mit un bon baiser sur ses joues
roses, puis la regardant:
--Mais tu as l'air toute triste, Marthe, ajouta-t-il.
--C'est que papa et ma petite sœur sont bien malades, monsieur, dit-elle
avec un gros soupir.
--Et aussi parce que tu regrettes le Valpinson...
--Oh, oui!
--C'est cependant bien joli, ici, et tu as pour jouer un grand jardin.
Elle secoua la tête, et baissant la voix:
--C'est vrai que c'est joli, dit-elle, seulement... j'y ai peur.
--Et de quoi, ma mignonne?
Elle montra les statues, et toute frissonnante:
--Le soir, répondit-elle, à la brune, il me semble toujours qu'elles
remuent, et je crois voir des personnes qui se cachent derrière les
arbres, comme l'homme qui a voulu tuer papa...
--Il faut chasser ces vilaines idées, mademoiselle, interrompit maître
Folgat.
Mais M. Seignebos ne le laissa pas poursuivre:
--Comment, Marthe, tu es si peureuse que cela! Je te croyais, au
contraire, très brave... Ton papa m'avait affirmé que, la nuit de
l'incendie du Valpinson, tu n'avais pas été effrayée du tout.
--Papa a dit la vérité.
--Et cependant, quand tu as été réveillée par les flammes, ce devait
être terrible...
Oh! ce n'est pas les flammes qui m'ont réveillée, docteur.
--Pourtant, quand le feu a éclaté...
--Je ne dormais pas plus qu'en ce moment, docteur, parce que j'avais été
réveillée par le bruit de la porte que maman avait fermée très fort en
rentrant.
Un même pressentiment terrible fit tressaillir le médecin et l'avocat.
--Tu dois te tromper, Marthe, reprit le docteur, ta maman n'était pas
rentrée, au moment de l'incendie...
--Pardonnez-moi, monsieur...
--Non, tu te trompes...
La fillette se redressa, et de cette mine grave que prennent les enfants
lorsqu'ils voient qu'on doute de leur parole:
--Je suis sûre de ce que je dis, insista-t-elle, et je me souviens très
bien de tout. On m'avait couchée à l'heure ordinaire, et comme j'étais
très lasse d'avoir joué, je m'étais endormie tout de suite... Pendant
que je dormais, maman est sortie, mais en rentrant, elle m'a réveillée.
Sitôt rentrée, elle est allée se pencher sur le lit de ma petite sœur,
et elle l'a regardée un bon moment d'un air si triste que j'ai eu envie
de pleurer. Après cela, elle est allée s'asseoir près de la fenêtre, et
de mon lit, n'osant lui parler, je voyais de grosses larmes rouler le
long de ses joues, quand un coup de fusil a retenti au-dehors...
C'est un regard d'angoisse qu'échangeaient maître Folgat et M.
Seignebos.
--Ainsi, ma mignonne, insista le médecin, tu es bien certaine que ta
maman était dans votre chambre, quand on a tiré un premier coup de
fusil?
--Certainement, docteur. Et même, en l'entendant, maman s'est dressée
toute droite, la tête penchée, comme quelqu'un qui écoute. Presque
aussitôt, le second coup a retenti, maman a levé les bras en l'air, en
s'écriant: «Ô mon Dieu!...», et tout de suite elle est sortie en
courant.
Jamais sourire ne fut plus faux que celui que le docteur Seignebos, non
sans un grand effort de volonté, maintenait sur ses lèvres.
--Tu as rêvé cela, Marthe..., fit-il.
Ce fut la bonne, jusque-là silencieuse, qui répondit:
--Mademoiselle ne rêvait pas, prononça-t-elle. Moi aussi, j'avais
entendu les détonations, et j'avais ouvert la porte de ma chambre pour
savoir ce que ce pouvait être, quand j'ai vu madame traverser le palier
en deux sauts et se lancer dans l'escalier...
--Oh! je ne discute pas, interrompit le docteur, du ton le plus
indifférent qu'il put prendre, qu'importe cette circonstance.
Mais la fillette tenait à achever son récit:
--Maman partie, continua-t-elle, l'inquiétude me prit, et je me soulevai
sur mon lit, prêtant l'oreille... Je ne tardai pas à entendre des bruits
que je ne connaissais pas, des craquements et des pétillements, et aussi
comme des cris dans le lointain. La peur me prenant, je sautai à terre,
et je courus ouvrir la porte. Mais je faillis être renversée par un
tourbillon de fumée et d'étincelles... Pourtant je ne perdis pas la
tête. Je réveillai ma petite sœur, je la pris dans mes bras, et j'allais
essayer de gagner l'escalier quand Cocoleu arriva comme un fou, qui nous
enleva toutes deux et nous emporta...
--Marthe! cria une voix de la maison, Marthe! L'enfant interrompit court
son histoire.
--C'est maman qui m'appelle, dit-elle. (Et, faisant une belle
révérence:) Au revoir, messieurs...
Déjà Marthe avait disparu, que Seignebos et maître Folgat restaient
encore plantés sur leurs pieds, se regardant d'un air de suprême
détresse.
--Nous n'avons plus rien à faire ici, docteur, dit enfin le jeune
avocat.
--En effet, rentrons, et même hâtons-nous, car on m'attend peut-être...
Vous déjeunez avec moi...
Ils se retirèrent alors, la tête basse, et à ce point abîmés dans leurs
réflexions qu'ils oubliaient de rendre les coups de chapeau qu'on leur
tirait le long des rues, circonstance qui fut remarquée de plusieurs
bourgeois.
En arrivant chez lui:
--Deux couverts, dit le docteur à son domestique, et monte une bouteille
de vin de Médis... (Et lorsqu'il eut conduit l'avocat à son cabinet de
travail:) Maintenant, commença-t-il, que pensez-vous de l'aventure?
Maître Folgat eut un geste de douloureux abattement.
--Je m'y perds! murmura-t-il.
--Peut-on admettre que madame de Claudieuse ait fait le mot à sa fille?
--Non.
--Et à sa femme de chambre?
--Encore moins. Une femme de cette trempe ne se confie à personne; elle
combat, triomphe ou succombe seule.
--Donc la bonne et l'enfant nous ont dit la vérité.
--Je le crois fermement.
--C'est ma conviction... Alors, elle n'est pour rien dans le meurtre de
son mari?
--Hélas!
Ce que maître Folgat ne remarquait pas, c'est qu'un victorieux sourire
éclairait la physionomie du docteur Seignebos. Il avait retiré ses
lunettes d'or, et les essuyant vigoureusement:
--Si la comtesse était innocente, reprit-il, Jacques serait donc
coupable! Jacques nous aurait donc dupés tous...
Maître Folgat secouait la tête.
--De grâce, docteur, fit-il avec un effort, ne me pressez pas ainsi,
laissez-moi me recueillir, rassembler mes idées. Je suis épouvanté de
mes conjectures. Non, monsieur de Boiscoran ne nous a pas menti, et
assurément madame de Claudieuse a été sa maîtresse. Non, il ne nous a
pas trompés, et certainement le soir du crime, il a eu une entrevue avec
la comtesse. Marthe ne nous a-t-elle pas dit que sa mère était sortie?
Où allait-elle, sinon au rendez-vous? Seulement...
Il hésitait.
--Oh! allez, allez, dit le médecin, vous n'avez rien à craindre de
moi...
--Eh bien, il se pourrait qu'après que madame de Claudieuse a eu quitté
monsieur de Boiscoran, la fatalité s'en fût mêlée. Monsieur de Boiscoran
nous a conté comment les lettres qu'il brûlait s'étaient enflammées tout
à coup, avec une telle violence qu'il en avait été effrayé. Qui nous dit
qu'une flammèche emportée par le vent n'a pas mis le feu aux paillers!
Tirez les conséquences. Au moment de se retirer, monsieur de Boiscoran
aperçoit ce commencement d'incendie; il court essayer de l'éteindre; ses
efforts sont inutiles, la flamme gagne de proche en proche, elle
grandit, elle illumine déjà toute la façade du château... À ce moment,
monsieur de Claudieuse sort... Monsieur de Boiscoran se croit surpris,
il voit ses amours dévoilées, son mariage rompu, sa vie manquée, son
avenir brisé, son bonheur anéanti... Il perd la tête, il ajuste le
comte, il fait feu et s'enfuit éperdu... Et ainsi s'explique la
maladresse des coups et aussi cette circonstance jusqu'ici inexplicable
d'un assassinat tenté avec du plomb de chasse...
--Malheureux! interrompit le docteur.
--Quoi! Qu'ai-je dit?
--Gardez-vous de jamais répéter ceci. Telle est l'effroyable
vraisemblance de votre hypothèse que, si elle s'ébruitait, vous ne
trouveriez plus personne pour vous croire le jour où vous direz la
vérité.
--La vérité!... Vous pensez donc que je m'abuse?
--Positivement. (Et rajustant ses lunettes:) Ce que je ne pouvais
admettre, reprit M. Seignebos, c'était que madame de Claudieuse eût de
sa main fait feu sur son mari... J'avais raison. Elle n'a pas commis le
crime, matériellement, elle l'a seulement commandé...
--Oh!...
--Serait-elle donc la première? Voilà mon hypothèse, à moi: avant de
rejoindre Jacques au rendez-vous, madame de Claudieuse avait pris son
parti et combiné ses mesures. L'assassin était à son poste. Si elle eût
réussi à ramener Jacques, le complice désarmait son fusil et allait
tranquillement se coucher. N'ayant pu obtenir que Jacques renonçât à son
mariage, résolue à se faire libre pour l'empêcher, elle a donné le
signal, l'incendie a été allumé et on a tiré sur le comte.
Le jeune avocat ne semblait pas absolument convaincu.
--En ce cas, il y aurait eu préméditation, objecta-t-il, et alors,
comment le fusil n'était-il chargé que de cendrée?
--C'est que le complice manquait d'intelligence... Encore bien qu'il eût
prévu où tendait le docteur, maître Folgat se dressa vivement.
--Toujours Cocoleu! fit-il.
Du bout du doigt, M. Seignebos se toucha le front.
--Quand une idée est entrée là, répondit-il, elle y est solidement
fixée... Oui, madame de Claudieuse a un complice, et ce complice est
Cocoleu. Et si l'intelligence lui a fait défaut, vous voyez jusqu'où ce
misérable idiot pousse le dévouement et la discrétion...
Si vous dites vrai, docteur, jamais nous n'aurons la clef de cette
affaire, car jamais Cocoleu ne parlera...
--Ne jurez de rien. On m'a proposé un expédient...
Il fut interrompu par l'entrée brusque de son domestique.
--Monsieur, lui dit ce brave garçon, il y a en bas un gendarme qui vous
amène un individu qu'il faudrait faire admettre d'urgence à l'hôpital.
--Qu'ils montent, répondit le médecin. (Et pendant que le domestique
courait remplir la commission:) Voilà mon expédient, maître Folgat, dit
M. Seignebos. Attention...
Un pas pesant ébranlait déjà l'escalier, et presque aussitôt un gendarme
parut, qui, d'une main, tenait un violon, et de l'autre aidait à marcher
un pauvre diable.
«Goudar!» faillit s'écrier maître Folgat.
C'était Goudar, en effet, mais en quel état! Les vêtements déchirés et
tachés de boue, pâle, l'œil hagard, la barbe et les lèvres souillées
d'une écume blanchâtre.
--Voilà l'histoire, major, prononça le gendarme. Ce particulier jouait
du violon dans la cour de la caserne, et nous étions plusieurs aux
fenêtres quand, tout à coup, nous l'avons vu tomber par terre et se
rouler, et se tordre, et se débattre en hurlant et en écumant comme un
loup enragé. Nous l'avons ramassé, soigné, et je vous l'amène pour
savoir...
--Laissez-nous seuls avec lui, ordonna le médecin.
Le gendarme sortit, et la porte fermée:
--Quel métier! s'écria Goudar d'un accent d'invincible dégoût.
Regardez-moi un peu!... Quelle honte si ma femme me voyait ainsi. Pouah!
Et sortant un mouchoir de sa poche, il s'essuyait le visage et retirait
de sa bouche un petit morceau de savon.
--L'important, dit le docteur, c'est que vous avez si bien joué votre
rôle d'épileptique que les gendarmes y ont été pris.
--Belle malice, en vérité, et bien honorable surtout!
--Malice excellente, puisque, grâce à elle, avant une heure vous serez à
l'hôpital. On vous placera dans le quartier de Cocoleu, et je vous
verrai tous les matins... À vous d'agir...
--Soyez tranquille, répondit l'homme de la préfecture, j'ai mon idée.
(Puis se tournant vers maître Folgat:) Me voilà prisonnier, ajouta-t-il,
mais mes précautions sont prises. C'est à vous que l'agent que j'ai
envoyé en Angleterre fera parvenir ses renseignements. J'ai, de plus, un
service à vous demander: j'ai écrit à ma femme de vous adresser mes
lettres; vous me les ferez parvenir par le docteur... Sur quoi, me voilà
prêt à devenir le compagnon de Cocoleu et bien résolu à gagner la maison
de la rue des Vignes.
M. Seignebos avait signé le billet d'admission. Il rappela le gendarme
et, après l'avoir loué de son humanité, il le pria de conduire «ce
pauvre diable» à l'hôpital.
Et resté seul avec maître Folgat:
--À présent, cher maître, dit-il, convenons de nos faits. Devons-nous
parler du récit de Marthe et des projets de Goudar?... Non, car
Galpin-Daveline veille, et il suffirait d'un soupçon arrivant jusqu'à
l'accusation pour tout faire échouer. Donc, bornez-vous à rapporter à
Jacques votre entrevue avec madame de Claudieuse, et sur tout le reste,
silence!