Bien autrement encore que maître Folgat, le célèbre avocat de Sauveterre
avait été surpris de l'imprévu de la rencontre et de l'étrangeté du
personnage. Et dès que le ménétrier ambulant se fut éloigné:
--Vous connaissez cet individu? demanda-t-il à son jeune confrère.
--Cet individu, répondit maître Folgat, n'est autre que cet agent dont
je vous ai parlé, et dont j'ai acheté les services.
--Goudar!
--Oui, Goudar.
--Et vous ne le reconnaissiez pas! Le jeune avocat souriait.
--Avant qu'il eût parlé, non, dit-il. Le Goudar que je connais est assez
grand, maigre, imberbe, et porte les cheveux taillés en brosse. Ce
musicien des rues est petit, replet, barbu, et ses longs cheveux plats
lui tombent jusqu'au milieu du dos. Comment deviner mon homme, sous son
costume de vagabond, un violon à la main et patoisant une ronde
saintongeoise?
Maître Magloire souriait lui aussi.
--Que sont les comédiens de profession comparés à ces gens-là! dit-il.
En voici un qui se prétend arrivé de ce matin et qui, déjà, semble du
pays autant que Cheminot lui-même. Il n'y a pas douze heures qu'il est à
Sauveterre, et il sait l'existence de la petite porte du jardin de
monsieur de Chandoré.
--Oh! je m'explique maintenant cette circonstance, qui d'abord m'avait
étonné. Ayant tout raconté en détail à Goudar, j'ai dû nécessairement
lui parler de cette porte, à propos de Méchinet.
Causant ainsi, ils avaient atteint l'extrémité de la rue Nationale. Ils
s'arrêtèrent.
--Un mot encore avant de nous séparer, reprit maître Magloire. Vous êtes
bien décidé à voir madame de Claudieuse?
--Je l'ai promis.
--Que lui direz-vous?
--Je ne sais. Cela dépendra de son accueil.
--Du caractère dont je la connais, à la seule vue du billet de Jacques,
elle va vous commander de sortir.
--Qui sait!... Je n'aurai pas, en tout cas, à me reprocher d'avoir
reculé devant une démarche qu'en mon âme et conscience je juge
nécessaire.
--Quoi qu'il arrive, soyez prudent, ne vous laissez pas emporter...
Songez qu'un éclat nous obligerait à changer notre système de défense,
le seul qui présente quelques chances.
--Oh! soyez sans inquiétudes...
Sur quoi, échangeant une dernière poignée de main, ils se séparèrent.
Maître Magloire regagnant son logis, maître Folgat remontant la rue de
la Rampe.
La demie de six heures venait de sonner; aussi le jeune avocat se
hâtait-il, craignant de faire attendre. On l'attendait, en effet, pour
se mettre à table, mais en entrant au salon, il ne songea plus à
s'excuser, tant il fut frappé de l'accablement et de la morne tristesse
des amis et des parents du prisonnier.
--Avons-nous donc quelque fâcheuse nouvelle? interrogea-t-il d'une voix
hésitante.
--La plus fâcheuse que nous eussions à redouter, oui, monsieur, répondit
le marquis de Boiscoran. Elle n'était que trop prévue de nous tous, et,
cependant, vous le voyez, elle nous surprend comme un coup de foudre...
Le jeune avocat se frappa le front.
--La chambre des mises en accusation a rendu son arrêt! s'écria-t-il.
De la tête, comme si la voix lui eût manqué, le marquis répondit:
--Oui!
--C'est encore un grand secret, ajouta Mlle Denise, et si nous le
savons, c'est grâce à une indiscrétion de notre bon, de notre dévoué
Méchinet. Jacques est renvoyé devant la cour d'assises...
Elle fut interrompue par un domestique qui entrait annoncer que
mademoiselle était servie.
On passa dans la salle à manger; mais, sous l'empire de ce dernier
événement, le dîner fut lugubre. Seule, Mlle Denise, qui devait à la
fièvre son étonnante énergie, aida maître Folgat à maintenir la
conversation vivante. Par elle, le jeune avocat apprit que, décidément,
le comte de Claudieuse était au plus mal, et qu'on lui eût administré,
dans la journée, les derniers sacrements, sans le docteur Seignebos qui
s'y était opposé en déclarant que la plus légère émotion pouvait tuer
son malade.
--Et s'il meurt, prononça M. de Chandoré, ce sera notre dernier coup.
L'opinion, déjà si montée contre Jacques, deviendra implacable.
Cependant le repas finissait, maître Folgat s'approcha de Mlle
Denise.
--J'ai à vous prier, mademoiselle, lui dit-il, de me confier la clef de
la petite porte du jardin...
Elle le regardait d'un air étonné.
J'ai à recevoir secrètement, ajouta-t-il, l'homme de la police qui m'a
promis son concours.
--Il est ici?
--De ce matin...
Mlle Denise lui ayant remis la clef, maître Folgat se hâta de gagner
le fond du jardin, et au troisième coup de neuf heures, le ménétrier de
la place du Marché-Neuf, Goudar, poussa la petite porte et entra, son
violon sous le bras.
--Un jour de perdu! commença-t-il, sans même songer à saluer, tout un
jour, car je ne pouvais rien tenter avant de vous avoir vu...
Il semblait si furieux que maître Folgat entreprit de le calmer.
--Laissez-moi d'abord, dit-il, vous complimenter de votre
travestissement...
Mais Goudar n'était point sensible aux éloges.
--Que serait un policier qui ne saurait pas se travestir!
interrompit-il. Beau mérite, ma foi! Et croyez que rien ne me répugne
davantage. Mais pouvais-je tomber à Sauveterre avec ma véritable
personnalité? Un homme de la police! brrr... tout le monde m'eût fui
comme la peste et on n'eût répondu que des mensonges à toutes mes
questions... Alors, je me suis affublé de cette défroque honteuse qui
m'est familière, et pour laquelle, même, j'ai pris pendant six mois un
professeur de violon. Un musicien ambulant fait ce qu'il veut sans
éveiller les soupçons; il erre dans les rues ou le long des routes, il
entre dans les cours, se glisse dans les maisons, visite les cafés et
les cabarets; il peut, sous prétexte de demander l'aumône, accoster les
gens, leur parler, les suivre... Et, pour ce qui est de la façon dont je
baragouine le saintongeois, sachez que j'ai passé six mois dans les
Charentes, à la piste des faux billets de banque du fameux Gâtebourse.
Si au bout de six mois on ne tient pas l'accent d'une province, on ne
sera jamais un policier. Or, je le suis, moi, je suis condamné à cet
exécrable métier, qui fait le désespoir de ma femme...
--Si votre ambition est vraiment ce que vous m'avez dit, mon cher
Goudar, interrompit maître Folgat, peut-être pourrez-vous le quitter
bientôt, ce métier que vous détestez tant. Si vous réussissez à tirer
d'affaire monsieur de Boiscoran...
--Il me donnerait la maison de la rue des Vignes?...
--De grand cœur.
L'homme de la préfecture leva les mains au ciel.
--La maison de la rue des Vignes, répéta-t-il. Le paradis en ce monde.
Un jardin immense, une terre d'une qualité supérieure. Et quelle
exposition, mon maître! J'y ai lorgné des murs où j'obtiendrais des
pêches plus belles que celles de Montreuil et des chasselas plus
parfumés que ceux de Fontainebleau.
--Y avez-vous trouvé quelque nouvel indice? demanda maître Folgat.
Brusquement rappelé à la réalité, Goudar s'assombrit.
--Aucun, répondit-il, et c'est inutilement que j'ai interrogé tous les
fournisseurs. Je ne suis pas plus avancé que le premier jour.
--Espérons que vous serez plus heureux ici.
--Je l'espère, mais pour commencer mes opérations, il me faut votre
assistance. J'ai besoin de voir le docteur Seignebos et le greffier
Méchinet. Priez-les de se trouver au rendez-vous qu'un billet de moi
leur assignera.
--Ils seront prévenus.
--Maintenant, si je veux que mon incognito soit respecté, il me faut un
permis de séjour du maire, au nom de Goudar, musicien ambulant. Je garde
mon nom que personne ici ne connaît. Mais il me faut ce permis ce soir
même. Où que je me présente pour coucher, on me demandera mes papiers...
--Attendez-moi un quart d'heure, là, sur ce banc, dit maître Folgat, je
cours chez le maire...
Un quart d'heure plus tard, en effet, Goudar avait son permis en poche
et s'en allait demander un gîte à l'auberge du _Mouton-Rouge_, la plus
malfamée de Sauveterre.
En présence d'une obligation pénible et inévitable, les tempéraments se
décèlent. Les uns ajournent tant qu'ils peuvent, tergiversent,
lanternent, pareils à ces dévotes qui renvoient leur gros péché à la fin
de leur confession; les autres, au contraire, ont hâte de se débarrasser
de l'anxiété et en finissent le plus tôt qu'il est possible.
Maître Folgat était de ces derniers. Réveillé avec le jour, le lendemain
de l'arrivée de Goudar: je verrai Mme de Claudieuse ce matin même, se
dit-il.
Et en effet, dès huit heures, vêtu avec plus de recherche peut-être que
de coutume, il sortit en disant au domestique qu'on ne l'attendît pas
s'il n'était pas rentré au moment du déjeuner.
C'est au palais de justice qu'il se rendit tout d'abord, espérant bien y
rencontrer le greffier. Et son espoir ne fut pas déçu. La salle des pas
perdus était déserte, mais déjà Méchinet était à son bureau, grossoyant
avec l'activité fiévreuse qu'imprime l'idée constante d'un immeuble à
payer.
Il se dressa en voyant entrer maître Folgat, et tout de suite:
--Vous savez l'arrêt de la chambre! fit-il.
--Oui, grâce à votre obligeance, et je dois vous avouer qu'il ne m'a pas
surpris. Qu'en pense-t-on au Palais?
--Tout le monde croit à une condamnation.
--Nous le verrons bien! fit le jeune avocat. (Et baissant la voix:) Mais
je viens encore pour autre chose, continua-t-il. L'agent que j'attendais
est arrivé et désirerait vous entretenir. Il vous écrira pour vous
assigner un rendez-vous, accordez-le-lui, je vous en prie.
--Certes, de tout mon cœur, répondit le greffier. Et Dieu veuille qu'il
réussisse à disculper monsieur de Boiscoran, quand ce ne serait que pour
rabaisser un peu le caquet de mon cher patron.
--Ah! monsieur Galpin-Daveline triomphe!
--Sans la moindre pudeur. Il voit déjà son ancien ami au bagne! Il a
reçu de monsieur le procureur général une nouvelle lettre de
félicitations, et il est venu hier, à l'issue de l'audience, la montrer
à qui voulait la lire. Tous ces messieurs l'ont complimenté, sauf
monsieur le président, toutefois, qui lui a tourné le dos, et monsieur
le procureur de la République, qui lui a dit en latin de ne pas vendre
la peau de l'ours avant qu'il fût par terre...
Déjà, depuis un moment, on commençait à entendre des pas dans les
corridors.
--Vite une dernière recommandation, fit maître Folgat. Goudar tient à
dissimuler sa personnalité, ne parlez de lui à âme qui vive. Et surtout
ne vous étonnez pas du costume sous lequel il vous apparaîtra...
Le bruit de la porte qui s'ouvrait lui coupa la parole.
Un juge entra, qui après avoir salué fort civilement se mit à demander
au greffier une multitude de renseignements au sujet d'une affaire qui
venait au rôle le jour même.
--Au revoir, monsieur Méchinet, dit le jeune avocat.
Et, reprenant sa course, il alla sonner à la porte du docteur Seignebos.
--Monsieur le docteur est sorti, répondit le domestique, mais il va
rentrer, et il m'a recommandé de prier monsieur de l'attendre dans son
cabinet.
La preuve de confiance que donnait le docteur à maître Folgat était
inouïe, en lui permettant de rester seul dans le sanctuaire de ses
méditations.
C'était une pièce immense, tout encombrée d'objets disparates et
incohérents, et qui du premier coup révélait les idées, les opinions,
les goûts et les aspirations du médecin. Ce qui frappait, dès l'entrée,
c'était, sur la cheminée, un admirable buste de Bichat, flanqué des
bustes plus petits de Robespierre à droite et de Rousseau à gauche. Une
horloge du temps de Louis XIV, dressée entre les deux fenêtres, battait
les secondes avec des grincements de vieille ferraille. Tout un des
côtés était occupé par une bibliothèque de bois noir bondée, à défoncer,
de livres de toutes sortes, brochés ou habillés de reliures qui auraient
bien fait rire M. Daubigeon. Un de ces meubles comme on en fabrique pour
classer les herbiers disait la passion passagère du docteur pour la
flore de Sauveterre. Une machine électrique rappelait le temps où le
docteur s'était engoué de l'électrothérapie.
Sur la table, placée au milieu de la pièce, des montagnes de bouquins
trahissaient les récentes études du médecin. Tous les auteurs qui se
sont occupés de la folie et de l'idiotie étaient là, depuis Apostolidès
jusqu'à Tardieu, en passant par Broussais et Fodéré, par Spurzheim,
Guardia, Marc, Esquiros, Blanche et vingt autres encore.
Maître Folgat achevait l'inventaire quand le docteur Seignebos entra,
toujours comme une trombe, mais beaucoup plus joyeux que de coutume.
--Je savais bien, parbleu, que je vous trouverais ici! s'écria-t-il dès
le seuil. Vous venez me demander un rendez-vous pour Goudar.
Le jeune avocat tressauta.
--Qui a pu vous le dire? fit-il abasourdi.
--Goudar en personne! Il me plaît, à moi, ce garçon. Évidemment on ne
saurait me suspecter de tendresse pour tout ce qui, de près ou de loin,
tient à la préfecture, moi qui ai traversé la vie avec des mouchards à
mes trousses... Mais votre homme me raccommoderait presque avec la
police.
--Quand l'avez-vous vu?
--Ce matin, à sept heures. Il s'ennuyait si prodigieusement de perdre
son temps dans son galetas du _Mouton-Rouge_, que l'idée lui est venue
de feindre une indisposition et de m'envoyer chercher. J'y suis allé, et
j'ai trouvé une manière de ménétrier de campagne qui m'a paru se porter
comme un charme. Mais dès que nous avons été seuls, il m'a dégoisé toute
son affaire, en me demandant mon opinion et en me disant ses idées.
Maître Folgat, ce Goudar est très fort, c'est moi qui vous le dis, et
nous nous sommes parfaitement entendus...
--Vous a-t-il donc expliqué ce qu'il compte faire?
--À peu près... Mais il ne m'a pas autorisé à le divulguer. Patience,
laissez faire, attendez, et vous verrez que le vieux Seignebos a encore
un certain flair!
Et, ce disant d'un air de fatuité superbe, il retirait, essuyait et
replaçait sur son nez ses lunettes d'or.
--J'attendrai donc, dit le jeune avocat, et puisque voici ma commission
faite, je vous demanderai la permission de vous entretenir d'une autre
affaire... Je suis chargé par monsieur Jacques de Boiscoran de voir la
comtesse de Claudieuse.
--Fichtre!
--Et de tâcher d'obtenir d'elle un moyen de nous disculper...
--Va-t'en voir s'ils viennent! Difficilement, maître Folgat dissimula un
mouvement d'impatience.
--J'ai accepté cette mission, fit-il d'un ton sec, je tiens à la
remplir.
--Je le comprends, mon cher maître, seulement vous n'arriverez pas
jusqu'à madame de Claudieuse. Le comte est très mal, elle ne quitte pas
son chevet et ne reçoit même pas les personnes de son intimité.
--Et cependant, il faut que je parvienne jusqu'à elle... Il faut à tout
prix que je lui remette en mains propres le billet que m'a confié mon
client. Et, tenez, docteur, je vais être franc avec vous. C'est parce
que je prévoyais des difficultés que je viens vous demander un moyen de
les surmonter ou de les tourner.
--À moi!
--N'êtes-vous pas le médecin du comte de Claudieuse?
--Dix mille diables! s'écria M. Seignebos, vous ne doutez de rien, vous
autres avocats! (Et plus bas, répondant plutôt aux objections de son
esprit qu'à maître Folgat:) Certainement, grommelait-il, je soigne
monsieur de Claudieuse, dont, entre parenthèses, la maladie déroute
toutes mes conjectures, mais c'est pour cela précisément que je ne puis
rien. Notre profession a des règles qu'on ne saurait enfreindre sans
compromettre la dignité du corps médical tout entier.
--Mais il y va de l'honneur et de la vie de Jacques, monsieur, d'un
ami...
--Et d'un coreligionnaire politique, c'est très vrai. Mais je ne puis
vous aider sans abuser de la confiance de madame de Claudieuse...
--Eh! monsieur, cette femme n'a-t-elle pas commis le crime pour lequel
monsieur de Boiscoran, innocent, va passer en cour d'assises...
--Je le crois, et cependant... (Il se tut, réfléchissant, jusqu'à ce que
soudain, prenant son chapeau à larges bords et l'enfonçant d'un coup sec
sur sa tête:) Au fait! s'écria-t-il, tant pis! Il est des intérêts
sacrés qui priment tout! Venez...