XIV

Bien autrement encore que maître Folgat, le célèbre avocat de Sauveterre

avait été surpris de l'imprévu de la rencontre et de l'étrangeté du

personnage. Et dès que le ménétrier ambulant se fut éloigné:

--Vous connaissez cet individu? demanda-t-il à son jeune confrère.

--Cet individu, répondit maître Folgat, n'est autre que cet agent dont

je vous ai parlé, et dont j'ai acheté les services.

--Goudar!

--Oui, Goudar.

--Et vous ne le reconnaissiez pas! Le jeune avocat souriait.

--Avant qu'il eût parlé, non, dit-il. Le Goudar que je connais est assez

grand, maigre, imberbe, et porte les cheveux taillés en brosse. Ce

musicien des rues est petit, replet, barbu, et ses longs cheveux plats

lui tombent jusqu'au milieu du dos. Comment deviner mon homme, sous son

costume de vagabond, un violon à la main et patoisant une ronde

saintongeoise?

Maître Magloire souriait lui aussi.

--Que sont les comédiens de profession comparés à ces gens-là! dit-il.

En voici un qui se prétend arrivé de ce matin et qui, déjà, semble du

pays autant que Cheminot lui-même. Il n'y a pas douze heures qu'il est à

Sauveterre, et il sait l'existence de la petite porte du jardin de

monsieur de Chandoré.

--Oh! je m'explique maintenant cette circonstance, qui d'abord m'avait

étonné. Ayant tout raconté en détail à Goudar, j'ai dû nécessairement

lui parler de cette porte, à propos de Méchinet.

Causant ainsi, ils avaient atteint l'extrémité de la rue Nationale. Ils

s'arrêtèrent.

--Un mot encore avant de nous séparer, reprit maître Magloire. Vous êtes

bien décidé à voir madame de Claudieuse?

--Je l'ai promis.

--Que lui direz-vous?

--Je ne sais. Cela dépendra de son accueil.

--Du caractère dont je la connais, à la seule vue du billet de Jacques,

elle va vous commander de sortir.

--Qui sait!... Je n'aurai pas, en tout cas, à me reprocher d'avoir

reculé devant une démarche qu'en mon âme et conscience je juge

nécessaire.

--Quoi qu'il arrive, soyez prudent, ne vous laissez pas emporter...

Songez qu'un éclat nous obligerait à changer notre système de défense,

le seul qui présente quelques chances.

--Oh! soyez sans inquiétudes...

Sur quoi, échangeant une dernière poignée de main, ils se séparèrent.

Maître Magloire regagnant son logis, maître Folgat remontant la rue de

la Rampe.

La demie de six heures venait de sonner; aussi le jeune avocat se

hâtait-il, craignant de faire attendre. On l'attendait, en effet, pour

se mettre à table, mais en entrant au salon, il ne songea plus à

s'excuser, tant il fut frappé de l'accablement et de la morne tristesse

des amis et des parents du prisonnier.

--Avons-nous donc quelque fâcheuse nouvelle? interrogea-t-il d'une voix

hésitante.

--La plus fâcheuse que nous eussions à redouter, oui, monsieur, répondit

le marquis de Boiscoran. Elle n'était que trop prévue de nous tous, et,

cependant, vous le voyez, elle nous surprend comme un coup de foudre...

Le jeune avocat se frappa le front.

--La chambre des mises en accusation a rendu son arrêt! s'écria-t-il.

De la tête, comme si la voix lui eût manqué, le marquis répondit:

--Oui!

--C'est encore un grand secret, ajouta Mlle Denise, et si nous le

savons, c'est grâce à une indiscrétion de notre bon, de notre dévoué

Méchinet. Jacques est renvoyé devant la cour d'assises...

Elle fut interrompue par un domestique qui entrait annoncer que

mademoiselle était servie.

On passa dans la salle à manger; mais, sous l'empire de ce dernier

événement, le dîner fut lugubre. Seule, Mlle Denise, qui devait à la

fièvre son étonnante énergie, aida maître Folgat à maintenir la

conversation vivante. Par elle, le jeune avocat apprit que, décidément,

le comte de Claudieuse était au plus mal, et qu'on lui eût administré,

dans la journée, les derniers sacrements, sans le docteur Seignebos qui

s'y était opposé en déclarant que la plus légère émotion pouvait tuer

son malade.

--Et s'il meurt, prononça M. de Chandoré, ce sera notre dernier coup.

L'opinion, déjà si montée contre Jacques, deviendra implacable.

Cependant le repas finissait, maître Folgat s'approcha de Mlle

Denise.

--J'ai à vous prier, mademoiselle, lui dit-il, de me confier la clef de

la petite porte du jardin...

Elle le regardait d'un air étonné.

J'ai à recevoir secrètement, ajouta-t-il, l'homme de la police qui m'a

promis son concours.

--Il est ici?

--De ce matin...

Mlle Denise lui ayant remis la clef, maître Folgat se hâta de gagner

le fond du jardin, et au troisième coup de neuf heures, le ménétrier de

la place du Marché-Neuf, Goudar, poussa la petite porte et entra, son

violon sous le bras.

--Un jour de perdu! commença-t-il, sans même songer à saluer, tout un

jour, car je ne pouvais rien tenter avant de vous avoir vu...

Il semblait si furieux que maître Folgat entreprit de le calmer.

--Laissez-moi d'abord, dit-il, vous complimenter de votre

travestissement...

Mais Goudar n'était point sensible aux éloges.

--Que serait un policier qui ne saurait pas se travestir!

interrompit-il. Beau mérite, ma foi! Et croyez que rien ne me répugne

davantage. Mais pouvais-je tomber à Sauveterre avec ma véritable

personnalité? Un homme de la police! brrr... tout le monde m'eût fui

comme la peste et on n'eût répondu que des mensonges à toutes mes

questions... Alors, je me suis affublé de cette défroque honteuse qui

m'est familière, et pour laquelle, même, j'ai pris pendant six mois un

professeur de violon. Un musicien ambulant fait ce qu'il veut sans

éveiller les soupçons; il erre dans les rues ou le long des routes, il

entre dans les cours, se glisse dans les maisons, visite les cafés et

les cabarets; il peut, sous prétexte de demander l'aumône, accoster les

gens, leur parler, les suivre... Et, pour ce qui est de la façon dont je

baragouine le saintongeois, sachez que j'ai passé six mois dans les

Charentes, à la piste des faux billets de banque du fameux Gâtebourse.

Si au bout de six mois on ne tient pas l'accent d'une province, on ne

sera jamais un policier. Or, je le suis, moi, je suis condamné à cet

exécrable métier, qui fait le désespoir de ma femme...

--Si votre ambition est vraiment ce que vous m'avez dit, mon cher

Goudar, interrompit maître Folgat, peut-être pourrez-vous le quitter

bientôt, ce métier que vous détestez tant. Si vous réussissez à tirer

d'affaire monsieur de Boiscoran...

--Il me donnerait la maison de la rue des Vignes?...

--De grand cœur.

L'homme de la préfecture leva les mains au ciel.

--La maison de la rue des Vignes, répéta-t-il. Le paradis en ce monde.

Un jardin immense, une terre d'une qualité supérieure. Et quelle

exposition, mon maître! J'y ai lorgné des murs où j'obtiendrais des

pêches plus belles que celles de Montreuil et des chasselas plus

parfumés que ceux de Fontainebleau.

--Y avez-vous trouvé quelque nouvel indice? demanda maître Folgat.

Brusquement rappelé à la réalité, Goudar s'assombrit.

--Aucun, répondit-il, et c'est inutilement que j'ai interrogé tous les

fournisseurs. Je ne suis pas plus avancé que le premier jour.

--Espérons que vous serez plus heureux ici.

--Je l'espère, mais pour commencer mes opérations, il me faut votre

assistance. J'ai besoin de voir le docteur Seignebos et le greffier

Méchinet. Priez-les de se trouver au rendez-vous qu'un billet de moi

leur assignera.

--Ils seront prévenus.

--Maintenant, si je veux que mon incognito soit respecté, il me faut un

permis de séjour du maire, au nom de Goudar, musicien ambulant. Je garde

mon nom que personne ici ne connaît. Mais il me faut ce permis ce soir

même. Où que je me présente pour coucher, on me demandera mes papiers...

--Attendez-moi un quart d'heure, là, sur ce banc, dit maître Folgat, je

cours chez le maire...

Un quart d'heure plus tard, en effet, Goudar avait son permis en poche

et s'en allait demander un gîte à l'auberge du _Mouton-Rouge_, la plus

malfamée de Sauveterre.

En présence d'une obligation pénible et inévitable, les tempéraments se

décèlent. Les uns ajournent tant qu'ils peuvent, tergiversent,

lanternent, pareils à ces dévotes qui renvoient leur gros péché à la fin

de leur confession; les autres, au contraire, ont hâte de se débarrasser

de l'anxiété et en finissent le plus tôt qu'il est possible.

Maître Folgat était de ces derniers. Réveillé avec le jour, le lendemain

de l'arrivée de Goudar: je verrai Mme de Claudieuse ce matin même, se

dit-il.

Et en effet, dès huit heures, vêtu avec plus de recherche peut-être que

de coutume, il sortit en disant au domestique qu'on ne l'attendît pas

s'il n'était pas rentré au moment du déjeuner.

C'est au palais de justice qu'il se rendit tout d'abord, espérant bien y

rencontrer le greffier. Et son espoir ne fut pas déçu. La salle des pas

perdus était déserte, mais déjà Méchinet était à son bureau, grossoyant

avec l'activité fiévreuse qu'imprime l'idée constante d'un immeuble à

payer.

Il se dressa en voyant entrer maître Folgat, et tout de suite:

--Vous savez l'arrêt de la chambre! fit-il.

--Oui, grâce à votre obligeance, et je dois vous avouer qu'il ne m'a pas

surpris. Qu'en pense-t-on au Palais?

--Tout le monde croit à une condamnation.

--Nous le verrons bien! fit le jeune avocat. (Et baissant la voix:) Mais

je viens encore pour autre chose, continua-t-il. L'agent que j'attendais

est arrivé et désirerait vous entretenir. Il vous écrira pour vous

assigner un rendez-vous, accordez-le-lui, je vous en prie.

--Certes, de tout mon cœur, répondit le greffier. Et Dieu veuille qu'il

réussisse à disculper monsieur de Boiscoran, quand ce ne serait que pour

rabaisser un peu le caquet de mon cher patron.

--Ah! monsieur Galpin-Daveline triomphe!

--Sans la moindre pudeur. Il voit déjà son ancien ami au bagne! Il a

reçu de monsieur le procureur général une nouvelle lettre de

félicitations, et il est venu hier, à l'issue de l'audience, la montrer

à qui voulait la lire. Tous ces messieurs l'ont complimenté, sauf

monsieur le président, toutefois, qui lui a tourné le dos, et monsieur

le procureur de la République, qui lui a dit en latin de ne pas vendre

la peau de l'ours avant qu'il fût par terre...

Déjà, depuis un moment, on commençait à entendre des pas dans les

corridors.

--Vite une dernière recommandation, fit maître Folgat. Goudar tient à

dissimuler sa personnalité, ne parlez de lui à âme qui vive. Et surtout

ne vous étonnez pas du costume sous lequel il vous apparaîtra...

Le bruit de la porte qui s'ouvrait lui coupa la parole.

Un juge entra, qui après avoir salué fort civilement se mit à demander

au greffier une multitude de renseignements au sujet d'une affaire qui

venait au rôle le jour même.

--Au revoir, monsieur Méchinet, dit le jeune avocat.

Et, reprenant sa course, il alla sonner à la porte du docteur Seignebos.

--Monsieur le docteur est sorti, répondit le domestique, mais il va

rentrer, et il m'a recommandé de prier monsieur de l'attendre dans son

cabinet.

La preuve de confiance que donnait le docteur à maître Folgat était

inouïe, en lui permettant de rester seul dans le sanctuaire de ses

méditations.

C'était une pièce immense, tout encombrée d'objets disparates et

incohérents, et qui du premier coup révélait les idées, les opinions,

les goûts et les aspirations du médecin. Ce qui frappait, dès l'entrée,

c'était, sur la cheminée, un admirable buste de Bichat, flanqué des

bustes plus petits de Robespierre à droite et de Rousseau à gauche. Une

horloge du temps de Louis XIV, dressée entre les deux fenêtres, battait

les secondes avec des grincements de vieille ferraille. Tout un des

côtés était occupé par une bibliothèque de bois noir bondée, à défoncer,

de livres de toutes sortes, brochés ou habillés de reliures qui auraient

bien fait rire M. Daubigeon. Un de ces meubles comme on en fabrique pour

classer les herbiers disait la passion passagère du docteur pour la

flore de Sauveterre. Une machine électrique rappelait le temps où le

docteur s'était engoué de l'électrothérapie.

Sur la table, placée au milieu de la pièce, des montagnes de bouquins

trahissaient les récentes études du médecin. Tous les auteurs qui se

sont occupés de la folie et de l'idiotie étaient là, depuis Apostolidès

jusqu'à Tardieu, en passant par Broussais et Fodéré, par Spurzheim,

Guardia, Marc, Esquiros, Blanche et vingt autres encore.

Maître Folgat achevait l'inventaire quand le docteur Seignebos entra,

toujours comme une trombe, mais beaucoup plus joyeux que de coutume.

--Je savais bien, parbleu, que je vous trouverais ici! s'écria-t-il dès

le seuil. Vous venez me demander un rendez-vous pour Goudar.

Le jeune avocat tressauta.

--Qui a pu vous le dire? fit-il abasourdi.

--Goudar en personne! Il me plaît, à moi, ce garçon. Évidemment on ne

saurait me suspecter de tendresse pour tout ce qui, de près ou de loin,

tient à la préfecture, moi qui ai traversé la vie avec des mouchards à

mes trousses... Mais votre homme me raccommoderait presque avec la

police.

--Quand l'avez-vous vu?

--Ce matin, à sept heures. Il s'ennuyait si prodigieusement de perdre

son temps dans son galetas du _Mouton-Rouge_, que l'idée lui est venue

de feindre une indisposition et de m'envoyer chercher. J'y suis allé, et

j'ai trouvé une manière de ménétrier de campagne qui m'a paru se porter

comme un charme. Mais dès que nous avons été seuls, il m'a dégoisé toute

son affaire, en me demandant mon opinion et en me disant ses idées.

Maître Folgat, ce Goudar est très fort, c'est moi qui vous le dis, et

nous nous sommes parfaitement entendus...

--Vous a-t-il donc expliqué ce qu'il compte faire?

--À peu près... Mais il ne m'a pas autorisé à le divulguer. Patience,

laissez faire, attendez, et vous verrez que le vieux Seignebos a encore

un certain flair!

Et, ce disant d'un air de fatuité superbe, il retirait, essuyait et

replaçait sur son nez ses lunettes d'or.

--J'attendrai donc, dit le jeune avocat, et puisque voici ma commission

faite, je vous demanderai la permission de vous entretenir d'une autre

affaire... Je suis chargé par monsieur Jacques de Boiscoran de voir la

comtesse de Claudieuse.

--Fichtre!

--Et de tâcher d'obtenir d'elle un moyen de nous disculper...

--Va-t'en voir s'ils viennent! Difficilement, maître Folgat dissimula un

mouvement d'impatience.

--J'ai accepté cette mission, fit-il d'un ton sec, je tiens à la

remplir.

--Je le comprends, mon cher maître, seulement vous n'arriverez pas

jusqu'à madame de Claudieuse. Le comte est très mal, elle ne quitte pas

son chevet et ne reçoit même pas les personnes de son intimité.

--Et cependant, il faut que je parvienne jusqu'à elle... Il faut à tout

prix que je lui remette en mains propres le billet que m'a confié mon

client. Et, tenez, docteur, je vais être franc avec vous. C'est parce

que je prévoyais des difficultés que je viens vous demander un moyen de

les surmonter ou de les tourner.

--À moi!

--N'êtes-vous pas le médecin du comte de Claudieuse?

--Dix mille diables! s'écria M. Seignebos, vous ne doutez de rien, vous

autres avocats! (Et plus bas, répondant plutôt aux objections de son

esprit qu'à maître Folgat:) Certainement, grommelait-il, je soigne

monsieur de Claudieuse, dont, entre parenthèses, la maladie déroute

toutes mes conjectures, mais c'est pour cela précisément que je ne puis

rien. Notre profession a des règles qu'on ne saurait enfreindre sans

compromettre la dignité du corps médical tout entier.

--Mais il y va de l'honneur et de la vie de Jacques, monsieur, d'un

ami...

--Et d'un coreligionnaire politique, c'est très vrai. Mais je ne puis

vous aider sans abuser de la confiance de madame de Claudieuse...

--Eh! monsieur, cette femme n'a-t-elle pas commis le crime pour lequel

monsieur de Boiscoran, innocent, va passer en cour d'assises...

--Je le crois, et cependant... (Il se tut, réfléchissant, jusqu'à ce que

soudain, prenant son chapeau à larges bords et l'enfonçant d'un coup sec

sur sa tête:) Au fait! s'écria-t-il, tant pis! Il est des intérêts

sacrés qui priment tout! Venez...

La corde au cou · 第 79 / 106 题