Onze heures venaient de sonner, quand le geôlier Blangin entra tout
effaré dans la cellule de Jacques de Boiscoran.
--Monsieur, votre père est en bas! D'un bond le prisonnier fut debout.
Dès la veille au soir, un billet de M. de Chandoré l'avait prévenu de
l'arrivée du marquis de Boiscoran, et tout son temps, depuis, s'était
passé à se préparer à cette première entrevue.
Que serait-elle? Rien ne pouvait le lui faire prévoir.
Aussi s'était-il résolu à se tenir sur la réserve. Et tout en suivant
Blangin le long des escaliers et des interminables corridors, ne se
préoccupait-il que de se composer un visage impassible et de préparer
une phrase strictement respectueuse.
Mais, avant d'avoir pu prononcer un seul mot, il était dans les bras de
son père, qui le serrait contre sa poitrine en balbutiant:
--Jacques, mon pauvre fils, malheureux enfant!
De sa vie, longue et déjà bien éprouvée, le marquis de Boiscoran n'avait
été si rudement secoué.
Attirant Jacques sous une des fenêtres du parloir, et se reculant pour
le mieux considérer, il s'étonnait des doutes qui si longtemps l'avaient
déchiré.
Il lui semblait se revoir à l'âge de Jacques. Il reconnaissait son
attitude et son visage, ses traits, l'expression franche et un peu
hautaine de sa physionomie, son regard droit et clair... Puis, soudain,
passant aux détails, il s'inquiétait de l'amaigrissement extraordinaire
de Jacques, de sa pâleur, et il s'effrayait de lui voir aux tempes,
entre les boucles de ses cheveux noirs, quelques mèches blanches.
--Malheureux! s'écria-t-il, comme tu as dû souffrir!
--J'ai cru que je deviendrais fou, répondit simplement Jacques. (Et avec
un tremblement dans la voix:) Mais vous, mon père, reprit-il, comment ne
m'avez-vous pas donné signe de vie? Pourquoi avez-vous tant tardé?
Le marquis de Boiscoran ne s'attendait que trop à cette question. Mais
pouvait-il y répondre? Pouvait-il livrer à Jacques le secret lamentable
de son abstention!
Détournant un peu la tête:
--En restant à Paris, lui dit-il, j'espérais te servir plus utilement.
Mais son embarras était trop manifeste pour échapper à Jacques.
--Doutiez-vous donc de votre fils, mon père? fit-il tristement.
--Jamais! s'écria le marquis, jamais je n'en ai douté une minute!
Interroge ta mère, elle te dira que c'est la certitude superbe de ton
innocence qui m'a empêché de partir avec elle. Quand j'ai su de quoi on
t'accusait, j'ai répondu: «C'est absurde!»
Jacques hochait la tête.
--L'accusation était absurde, en effet, prononça-t-il, et cependant vous
voyez où elle m'a conduit.
Deux grosses larmes longtemps contenues jaillirent brûlantes des yeux du
marquis de Boiscoran.
--Vous m'en voulez, murmura-t-il, Jacques, mon fils...
Il n'est pas d'homme qui, en voyant pleurer son père, ne sente son cœur
se briser. Toutes les résolutions de Jacques s'évanouirent. Et serrant
entre les siennes les mains du vieux gentilhomme:
--Non, je ne vous en veux pas, mon père, interrompit-il, non! Et
cependant il n'est pas de mots pour vous exprimer tout ce que votre
absence a ajouté de douleurs à mes mortelles angoisses... Je me croyais
abandonné, renié!
Pour la première fois depuis son arrestation, le malheureux trouvait un
cœur où verser toutes les amertumes dont son cœur débordait. Devant sa
mère et devant Mlle Denise, l'honneur lui commandait de dissimuler
son désespoir. L'incrédulité de maître Magloire avait empêché toute
expansion; maître Folgat, tout en lui étant aussi sympathique que
possible, n'était pour lui qu'un inconnu.
Tandis qu'en ce moment, devant cet ami, le plus cher et le plus précieux
qu'ait jamais un homme, devant son père, qu'avait-il à craindre de se
livrer?
--Est-il au monde, poursuivait-il, un exemple d'une infortune aussi
inouïe!... Être innocent et ne pouvoir le démontrer! Connaître le
coupable et n'oser le nommer!... Ah! je n'avais pas compris dès le
premier jour toute l'horreur de la situation. J'avais bien été un
instant effrayé en reconnaissant l'importance des charges qui
s'élevaient contre moi, mais je n'avais pas tardé à me rassurer en me
disant que la justice saurait bien démêler la vérité. La justice!
C'était mon ami Galpin-Daveline qui la représentait, et il se souciait
bien de la vérité, vraiment, pourvu qu'il prouvât que son coupable était
le coupable. Et comment ne l'eût-il pas prouvé! Lisez les pièces de
l'instruction, mon père, et vous verrez de quel concours infernal de
circonstances je suis victime. Pas une circonstance qui ne m'accuse.
Jamais ne s'est ainsi manifestée cette puissance mystérieuse, aveugle et
absurde, qui se joue de nous et que nous appelons la fatalité.
Presque inquiet de la violence de son fils, M. de Boiscoran se taisait.
Et Jacques continuait:
--L'honneur d'abord, la prudence ensuite ont retenu sur mes lèvres le
nom de madame de Claudieuse. Le jour où je l'ai livré, maître Magloire,
mon ami, m'a dit que je mentais. Alors il m'a semblé que tout était
perdu. Alors je n'ai plus aperçu d'autre issue que la cour d'assises,
c'est-à-dire le bagne ou l'échafaud. J'ai voulu me tuer. J'étais résolu
à me débarrasser d'un fardeau devenu trop lourd pour mes forces. Mes
amis m'ont fait comprendre que je ne m'appartiens pas, et que tant qu'il
me restera une lueur d'intelligence et une étincelle d'énergie, je n'ai
pas le droit de disposer de ma vie...
--Malheureux! s'écria M. de Boiscoran, non, vous n'en avez pas le droit!
--Hier, poursuivait Jacques, Denise est venue me visiter... Savez-vous
ce qu'elle m'offrait?... De fuir; non pas seul, mais avec elle. Mon
père, la tentation a été terrible... Libre, Denise à moi, que
m'importerait l'opinion du monde! Et elle insistait, cette amie
incomparable, et tenez, là, à cette place où vous êtes, elle s'est mise
à mes genoux! Je suis resté, cependant. Je doute du salut, et je reste!
Il s'attendrissait. Il s'affaissa sur le banc grossier du parloir,
cachant son visage entre ses mains, sans doute pour cacher ses larmes.
Jusqu'à ce que tout à coup, pris d'un de ces accès de rage, comme il en
avait eu trop depuis son emprisonnement:
--Mais qu'ai-je fait! s'écria-t-il, qu'ai-je fait pour mériter un tel
châtiment!
Le front du marquis de Boiscoran s'était soudainement assombri.
--Vous avez pris la femme d'un autre, mon fils, prononça-t-il.
Jacques haussa les épaules.
--J'aimais madame de Claudieuse, fit-il, elle m'aimait...
--L'adultère est un crime, Jacques...
--Un crime!... C'est ce que me disait Magloire. Mais vous, mon père,
vous, le croyez-vous vraiment?... Alors c'est un crime qui n'a rien de
sinistre, auquel tout engage et encourage, dont on se vante volontiers,
dont tout le monde plaisante!... La loi, c'est vrai, arme le mari du
droit de vie ou de mort. Mais quand on s'adresse à la loi, elle punit
les coupables de six mois de prison, qu'ils font dans une maison de
santé...
Ah! s'il eût su, le malheureux.
--Jacques, interrompit M. de Boiscoran, madame de Claudieuse prétend, à
ce que vous avez dit, qu'une de ses filles, la plus jeune, est votre
fille...
--C'est possible...
Le marquis de Boiscoran frémit.
--C'est possible! s'écria-t-il, et vous dites cela ainsi,
insoucieusement. Insensé!... Vous n'avez donc jamais songé à ce que
serait la douleur du comte de Claudieuse, s'il venait à apprendre la
vérité! Et s'il la soupçonnait, seulement!... Vous ne comprenez donc pas
qu'il suffirait d'un soupçon pour empoisonner sa vie, pour perdre
probablement la vie de cette fille, qui est la vôtre... Vous ne vous
êtes donc jamais dit qu'il est de ces doutes atroces dont un homme
souffre plus cruellement que vous n'avez souffert de l'erreur dont vous
êtes victime...
Il s'arrêta. Vingt mots de plus et il livrait peut-être son secret... Se
maîtrisant, grâce à un héroïque effort:
--Mais je ne suis pas venu pour discuter, reprit-il, je suis venu vous
dire que, quoi qu'il arrive, votre père ne vous abandonnera pas, et que,
s'il vous faut subir l'opprobre de la cour d'assises, je serai assis à
vos côtés...
Si extrême que fût le désordre de l'esprit de Jacques, il avait été
frappé du trouble de son père, de l'intensité de son accent et de sa
véhémence soudaine. Durant un dixième de seconde, il eut comme une
perception vague de la désolante vérité. Mais avant d'être formulé, le
soupçon s'évanouit devant cette promesse que lui faisait le marquis de
Boiscoran d'affronter à ses côtés l'épouvantable humiliation d'un
jugement. Promesse sublime d'abnégation et de piété paternelle, pour qui
savait son horreur du scandale, sa réserve hautaine et son respect de
soi poussé jusqu'à l'exagération.
Aussi, transporté de reconnaissance:
--Ah! c'est à moi, mon père, s'écria Jacques, de vous demander pardon, à
moi qui avais douté de votre cœur!
De son mieux, M. de Boiscoran se remettait de la secousse.
--Oui, je vous aime, mon fils, prononça-t-il d'une voix grave, et
cependant ne me faites pas plus héroïque que je ne le suis réellement.
J'espère encore que la cour d'assises nous sera épargnée.
--Est-il donc survenu quelque incident nouveau?
--Sans avoir précisément réussi, les investigations de maître Folgat ont
révélé des indices sur lesquels on peut baser de légitimes espérances.
Jacques eut un geste de découragement.
--Des indices, murmura-t-il.
--Attendez! ils sont faibles, j'en conviens, et tels qu'il serait
insensé de les produire devant un jury. Mais, d'un jour à l'autre, ils
peuvent devenir décisifs. Et déjà ils ont assez de valeur pour vous
avoir ramené maître Magloire.
--Mon Dieu! serais-je donc sauvé!
--Je veux laisser à maître Folgat, poursuivit M. de Boiscoran, la
satisfaction de vous apprendre le résultat de ses démarches. Mieux que
moi, il vous en expliquera toute la portée. Et vous n'aurez pas
longtemps à attendre, car hier soir, ou plutôt ce matin, quand nous nous
sommes séparés, maître Magloire et lui ont pris rendez-vous pour être à
la prison avant deux heures...
Quelques instants plus tard, en effet, un pas rapide retentit dans le
corridor, et Frumence Cheminot parut. C'était ce détenu dont Blangin
avait fait son aide, et que Méchinet avait employé pour la
correspondance de Jacques et de Mlle Denise.
Frumence Cheminot était un grand et robuste gars de vingt-cinq à
vingt-six ans, dont la large bouche et les petits yeux riaient d'une
éternelle bonne humeur.
Vagabond, sans feu ni lieu, Cheminot avait été propriétaire autrefois. À
la mort de son père et de sa mère, et lorsqu'il n'avait que dix-huit
ans, il s'était trouvé possesseur, à deux portées de fusil de la
Tremblade, d'une maison entourée d'un courtil, d'un pré, de quelques
arpents d'une bonne terre et d'un marais salant, le tout valant bien
trois mille écus.
Malheureusement l'époque de la conscription arriva. Ainsi que beaucoup
de gars du pays, Cheminot, qui avait une foi profonde aux sorciers,
était allé s'acheter un sortilège, et il lui en avait coûté 50 francs
pour obtenir «un sort» infaillible, c'est-à-dire trois branches de
tamarin, cueillies pendant la nuit de Noël et liées par un nombre
fatidique de cheveux coupés sur la tête d'un mort.
Ayant cousu son «sort» dans la poche de sa veste, Cheminot s'en était
allé au chef-lieu, et plongeant bravement la main dans l'urne, il en
avait tiré le numéro 3[5]. Ce résultat l'avait beaucoup étonné. Mais
comme il avait horreur du service militaire, et que, bâti comme il
l'était, il était bien sûr de n'être pas réformé, il s'était résolu à
employer, pour n'être pas soldat, un sortilège d'une efficacité plus
prouvée, c'est-à-dire à emprunter de l'argent pour acheter un
remplaçant.
Propriétaire, il trouva sans trop de difficultés, à la Tremblade, un
homme obligeant qui, moyennant une bonne première hypothèque, consentit
à lui prêter pour deux ans 3 500 francs. L'obligation signée, et son
argent en poche, Cheminot se rendit à Rochefort, où les marchands
d'hommes pullulaient, malgré la rude concurrence que leur faisait
l'État. Et moyennant une somme de 2 000 francs et quelques menus frais,
on lui fournit un remplaçant de première qualité.
Ravi de son opération, Cheminot devait partir le lendemain pour la
Tremblade, quand sa mauvaise étoile amena dans l'auberge où il soupait
un «pays», ancien camarade d'école, matelot à bord d'un navire
charbonnier en charge à Charente. Que faire, entre «pays», à moins que
l'on ne boive?
Ils burent, et le matelot, ayant eu tôt flairé les quelque douze cents
francs qu'avait encore Cheminot, se jura qu'il allait s'amuser et qu'il
ne rentrerait pas à bord tant qu'il resterait un centime. Ainsi fut-il
fait. Et après quinze jours d'une noce à «tout casser», le marin était
arrêté et conduit en prison, et Cheminot, pour regagner la Tremblade, en
était réduit à emprunter cent sous au conducteur de la voiture.
Ces quinze jours devaient décider de son existence. Il y avait perdu le
goût du travail et gagné la passion de ces bons cabarets où l'on boit en
battant des cartes grasses. Rentré chez lui, il prétendit continuer sa
belle vie de Rochefort, et, pour ce, il se mit à faire des dettes, à
emprunter et à vendre pièce à pièce tout ce qu'il possédait de vendable,
depuis ses matelas jusqu'à ses outils.
Ce n'était pas le moyen de rembourser les 3 500 francs qu'il devait.
Aussi, l'échéance venue, le créancier, qui voyait son gage dépérir, n'y
alla pas par quatre chemins. Commandement, assignation, jugement,
saisie, vente par autorité de justice; en deux temps, Cheminot fut
exécuté et se trouva sur le pavé, les bras ballants, ne possédant plus
au monde que les méchants habits qu'il avait sur le dos.
Il eût aisément trouvé à s'employer, étant bon ouvrier et aimé malgré
tout. Mais il avait encore plus l'horreur du travail que l'amour de la
boisson.
Si le besoin le sanglait par trop, il faisait quelques journées. Mais
dès qu'il avait gagné dix francs, bonsoir! Il s'en allait, flânant le
long des routes, causant avec les rouliers, ou bien il rôdait autour des
villages, guettant quelqu'un de ces bons ivrognes qui, plutôt que de
boire seuls, invitent le premier venu.
Cheminot n'était pas le premier venu. Il se flattait d'être connu tout
le long de la côte, depuis Royan jusqu'à Fouras, et dans une bonne
partie du département, plus loin que Rochefort et que Sauveterre. Et ce
qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'on ne lui en voulait pas trop de
sa paresse. Les ménagères de campagne le saluaient bien d'un: «Que
cherches-tu par ici, fainéant!...», mais elles ne lui refusaient guère
une écuellée de soupe sur un coin de table et un verre de vin blanc.
Sa bonne humeur inaltérable et son obligeance expliquaient cette
indulgence. Ce garçon, qui refusait des journées bien payées, était
toujours prêt à donner gratis un solide coup de main. Et il était bon à
tout--sur terre et sur mer, disait-il. Et, en effet, c'est à lui que
s'adressait indifféremment le fermier dont la besogne pressait, ou le
patron de bateau pêcheur qui avait un de ses hommes malade.
Le diable, c'est que cette existence de gueuserie rustique, si elle a
ses bons jours, a ses mauvaises séries. Par certaines semaines, on ne
rencontre ni ivrognes bon enfant, ni fermières hospitalières. La faim,
elle, vient toujours. Alors, il faut marauder, déterrer des pommes de
terre qu'on fait cuire au coin d'un bois, ou secouer les arbres des
vergers. Et si en pleins champs on ne trouve ni fruits ni pommes de
terre, dame! on force les clôtures ou on escalade les murs...
Relativement, Cheminot était un honnête garçon et incapable de voler une
pièce d'argent. Mais des légumes, des volailles, des fruits... Voilà
comment deux fois déjà il avait été arrêté et condamné à quelques jours
de prison, et à chaque fois il avait juré ses grands dieux qu'on ne l'y
reprendrait plus et qu'il allait se remettre à l'ouvrage. Et, cependant,
on l'y avait repris...
Ce pauvre diable avait raconté ses infortunes à Jacques. Et Jacques, qui
lui devait d'avoir pu, étant au secret, recevoir des nouvelles de
Mlle Denise, l'avait pris en affection.
Aussi, le voyant arriver, respectueusement, son bonnet à la main:
--Qu'est-ce, Cheminot? lui demanda-t-il.
--Monsieur, répondit le vagabond, monsieur Blangin vous fait savoir que
messieurs vos avocats viennent de monter à votre chambre.
Une dernière fois le marquis de Boiscoran embrassa son fils.
--Ne les fais pas attendre, lui dit-il, va, et bon courage...