M. de B... a reçu hier la visite de sa mère.

Ou enfin:

Nous apprenons, à l'instant, le départ pour Paris de Mme la

marquise de B... et de maître F...--Notre correspondant de Poitiers

nous écrit que la décision de la chambre des mises en accusation ne

saurait tarder.

Jamais L_'Indépendant de Sauveterre_ n'avait eu tant de lecteurs

assidus.

Et comme c'était à qui serait le mieux renseigné, quantité de désœuvrés

s'étaient constitués les espions volontaires des amis de Jacques et

passaient leur vie à essayer de surprendre ce qui se passait chez M. de

Chandoré. Les plus hardis arrêtaient les domestiques et les

interrogeaient.

Voilà comment, le soir de la visite de Mlle Denise à la prison, il se

trouvait des gens à flâner rue de la Rampe.

Vers les dix heures et demie, ils virent la voiture de M. de Chandoré

sortir de sa remise et venir s'arrêter devant la porte.

À onze heures, M. de Chandoré et le docteur Seignebos y prirent place,

et le cocher fouetta son cheval qui partit au grand trot.

Où peuvent-ils bien aller? se demandèrent les curieux.

Et ils suivirent la voiture.

C'est à la gare que se faisaient conduire le docteur et grand-père

Chandoré. Prévenus par une dépêche, ils se rendaient au-devant du

marquis et de la marquise de Boiscoran et de maître Folgat.

Ils arrivèrent bien trop tôt. Le chemin de fer d'intérêt local qui

dessert Sauveterre n'est pas le premier du monde pour la régularité et

garde encore dans son service certaines habitudes de ces anciennes

pataches, dont le conducteur, au moment du départ, avait toujours oublié

une commission.

À minuit et quart, le train qui eût dû être en gare à onze heures

cinquante-cinq n'était pas encore signalé. Tout aux environs était

silencieux et désert. À travers les vitres, on apercevait le chef de la

station sommeillant dans son grand fauteuil de cuir. Employés et

facteurs dormaient, allongés sur les banquettes de la salle d'attente.

Mais on est fait à ce système, à Sauveterre, on en a pris son parti, et

c'est sans étonnement ni impatience que M. de Chandoré et le docteur

Seignebos se mirent à se promener de long en large dans la cour.

On ne les eût pas beaucoup plus surpris, car ils connaissaient leur

ville, si on leur eût dit qu'en ce moment même ils étaient observés.

C'était ainsi, pourtant. Deux curieux, plus obstinés que les autres,

avaient pris, pour les suivre jusqu'au bout, l'omnibus qui dessert tous

les trains. Et, postés un peu à l'écart, ils se disaient: ah çà!

qu'attendent-ils comme cela?

Enfin, vers une heure moins le quart, une sonnette tinta, et la station

parut s'éveiller en sursaut. Le chef de gare ouvrit son guichet, les

facteurs se dressèrent en se détirant les bras et en se frottant les

yeux, des jurons retentirent, les portes claquèrent, et le sable cria

sous la roue des brouettes.

Bientôt on entendit dans le lointain comme un sourd roulement de

tonnerre, et presque aussitôt, tout à l'extrémité de la voie, brilla

dans la nuit, comme une boule de feu, la lanterne rouge de la

locomotive... M. de Chandoré et le docteur coururent à la salle

d'attente.

Le train s'arrêtait. Une porte s'ouvrit, et Mme de Boiscoran parut,

s'appuyant au bras de maître Folgat. Le marquis de Boiscoran, un sac de

voyage à la main, suivait.

Tout s'explique! se dirent les espions volontaires qui étaient venus

coller l'œil à une des fenêtres.

Et comme le train n'amenait aucun autre voyageur, ils obtinrent du

conducteur de l'omnibus de partir à l'instant même, pressés qu'ils

étaient d'annoncer l'arrivée du père de l'accusé.

L'heure était indue; depuis longtemps la ville dormait, mais ils ne

désespéraient pas de trouver encore quelques habitués au Cercle

littéraire. On veille souvent fort avant dans la nuit, à ce cercle,

depuis qu'on y joue, car on y joue, et même assez gros jeu pour y perdre

très joliment son billet de cinq cents francs.

Cette aimable distraction, à vrai dire, ne date que de quelques années.

À dix heures sonnantes, autrefois, les journaux lus et relus et les

cancans épuisés, chacun regagnait tranquillement son logis. Mais voilà

que, vers 1850, un homme de plaisir, grand ami de la vie joyeuse, et

d'ailleurs fort spirituel, fut nommé sous-préfet à Sauveterre. Il s'y

ennuya et, pour se distraire, il eut l'idée d'inoculer aux habitués du

cercle le virus du baccarat tournant. Il n'y avait pas de chance, mais

les autres y prirent un goût extrême. Et, depuis, le sous-préfet a été

changé, mais le baccarat est resté, au grand désespoir des «dames de la

société».

Donc les implacables curieux avaient chance de trouver des oreilles pour

leur grosse nouvelle. Et cependant, moins pressés de la répandre, ils

eussent assisté, et non sans émotion peut-être, à cette première

entrevue de M. de Chandoré et du marquis de Boiscoran.

D'un même mouvement instinctif, ils s'étaient précipités à la rencontre

l'un de l'autre et, désespérément, ils se serraient les mains... Ils

avaient des larmes dans les yeux. Ils ouvraient la bouche pour se

parler, puis ils se taisaient, comme si les plaintes qui leur montaient

aux lèvres leur fussent retombées dans le cœur... Entre eux, d'ailleurs,

qu'était-il besoin de paroles! N'était-ce pas assez de cette muette

étreinte pour que le père de Jacques comprît tout ce que devait souffrir

le grand-père de Denise!

Et ils demeuraient immobiles, en face l'un de l'autre, quand le docteur

Seignebos, qui se donnait comme toujours beaucoup de mouvement, vint à

eux.

--Les bagages sont sur la voiture, leur dit-il, venez-vous?

Ils sortirent.

La nuit était fort claire et, à l'horizon, au-dessus de la masse noire

de la ville endormie, se détachaient sur le bleu pâle du ciel les deux

tours du vieux château transformé en prison.

--Voilà donc où est Jacques! murmura M. de Boiscoran. Voilà où est

enfermé mon fils accusé d'un crime atroce...

--Nous l'en tirerons, morbleu! interrompit M. Seignebos en aidant le

marquis à monter en voiture.

Mais c'est en vain que, durant le trajet, le docteur essaya, ainsi qu'il

le dit, de remonter le courage de ses compagnons de route. Ses

espérances ne trouvaient nul écho en ces âmes désolées.

Maître Folgat s'informa de Mlle Denise, qu'il avait été surpris de ne

pas voir à la gare. M. de Chandoré lui répondit qu'elle était restée à

la maison avec les tantes Lavarande, pour tenir compagnie à maître

Magloire. Et ce fut tout. Il est de ces situations où parler est un

supplice.

Le marquis de Boiscoran n'avait pas trop de toute sa volonté pour

maîtriser des spasmes qui ressemblaient fort à des sanglots. De se voir

à Sauveterre, cela le bouleversait. La distance, quoi qu'on dise,

émousse les sensations. Une poignée de main de M. de Chandoré l'avait

plus remué que toutes les lettres qu'il avait reçues depuis un mois. Et,

en découvrant au loin la prison de Jacques, il avait eu la notion exacte

de l'épouvantable torture de ce malheureux impuissant à se disculper.

Mme de Boiscoran, elle, était depuis la veille anéantie, comme si

tous les ressorts de son âme se fussent brisés d'un coup.

Et M. de Chandoré frémissait de les voir ainsi accablés. S'ils

désespéraient, qu'avait-il à espérer, lui qui savait la destinée de

Denise indissolublement liée à la destinée de Jacques.

La voiture, cependant, s'arrêtait rue de la Rampe. La porte de la maison

s'ouvrit aussitôt, et Mme de Boiscoran se trouva dans les bras de

Denise, qui la soutint jusqu'à un fauteuil du salon.

Les autres avaient suivi. Il était plus de deux heures, mais chaque

minute désormais avait sa valeur.

Rajustant ses lunettes:

--Je suis d'avis, commença le docteur Seignebos, d'échanger nos

renseignements. Moi, ici, j'en suis toujours au même point. Mais, vous

savez mes convictions? Je n'en démords pas. Cocoleu est un simulateur et

je le prouverai. Je semble ne plus m'occuper de lui; en réalité, je

l'observe de plus près que jamais...

Mlle Denise l'interrompit:

--Avant de rien décider, fit-elle, il est un fait qu'il faut que vous

sachiez. Écoutez-moi...

Et pâle, car il lui en coûtait affreusement de livrer le secret de son

cœur, mais l'œil étincelant d'énergie et d'une voix vibrante, elle

raconta ce que déjà elle avait avoué à son grand-père, c'est-à-dire les

propositions qu'elle était allée porter à Jacques et son refus obstiné

de fuir.

--Bien! jeune fille, approuvait M. Seignebos enthousiasmé, très bien! Si

malheureux que soit Jacques, on peut encore envier son sort.

Mlle Denise terminait.

Adressant à maître Magloire un regard de triomphe:

--Après cela, ajouta-t-elle, est-il quelqu'un encore qui puisse croire

que Jacques est un lâche assassin!

Le célèbre avocat de Sauveterre n'était pas de ceux qui tiennent à leur

opinion plus qu'à la vérité.

--J'avoue, dit-il, que si j'avais à voir Jacques demain pour la première

fois, je ne lui parlerais pas comme je l'ai fait...

--Et moi! s'écria le marquis de Boiscoran, je déclare que je réponds de

mon fils comme de moi-même, et je le lui dirai demain... (Et, se

penchant vers sa femme, et assez bas pour qu'elle fût seule à

l'entendre:) Et j'espère, ajouta-t-il, que vous me pardonnerez des

soupçons qui maintenant me font horreur.

Mais les forces de la marquise étaient à bout; elle défaillait et elle

dut se retirer, accompagnée de Denise et des tantes Lavarande.

Sur leurs talons, le docteur Seignebos donna un tour de clef à la porte,

et s'adossant à la cheminée et retirant, pour les essuyer, ses lunettes

d'or:

--Maintenant, maître Folgat, dit-il, nous pouvons parler librement.

Quelles nouvelles apportez-vous?

La corde au cou · 第 75 / 106 题