--Vous savez la nouvelle?
--Non.
--Mademoiselle de Chandoré est allée visiter monsieur de Boiscoran.
--Est-ce possible!
--C'est exact. Vingt personnes l'ont vue remonter la rue du Château, au
bras de l'aînée des demoiselles de Lavarande. Entrée à la prison à deux
heures dix minutes, elle n'en est ressortie qu'à trois heures un quart.
--Cette jeune personne est folle!
--Et la tante, que dites-vous de la tante?
--Qu'elle est plus folle encore que sa nièce.
--Et monsieur de Chandoré?
--Il faut qu'il ait perdu la tête pour autoriser des frasques pareilles.
Après cela, vous savez, tantes et grand-père ont toujours fait les
quatre volontés de mademoiselle Denise...
--Jolie éducation!
--Voilà ce qu'elle produit. Après un tel éclat, il est impossible qu'une
jeune fille trouve un homme qui consente à l'épouser...
Ainsi fut accueillie à Sauveterre la nouvelle de la visite de Mlle
Denise à Jacques, nouvelle qui, en un moment, eut fait le tour de la
ville.
Les «dames de la société» n'en revenaient pas. C'est qu'on est
excessivement vertueux à Sauveterre, et qu'on s'y croit, en conséquence,
le droit d'être encore plus sévère, et que surtout on n'y badine pas sur
le chapitre des convenances. Braver l'opinion y est un crime qui ne se
pardonne pas. Or, l'opinion, de plus en plus, se déclarait contre
Jacques de Boiscoran. Il était à terre, on se disputait la gloire de le
frapper.
S'en tirera-t-il? Ce problème, quotidiennement posé au Cercle
littéraire, avait fait jaillir des flots d'éloquence, provoqué
d'ardentes discussions et même soulevé des disputes terribles, dont
l'une avait failli se terminer par un duel. Mais nul ne se demandait
plus: «Est-il innocent?»
L'éloquence du docteur Seignebos, l'influence de M. Séneschal, les
habiles efforts de Méchinet avaient également échoué.
«Ah! nous aurons une session intéressante!» disaient quantité de gens
qui déjà s'inquiétaient de savoir quel serait le président des assises,
afin d'être des premiers à lui demander des places.
Aussi, de jour en jour, s'intéressait-on plus passionnément au procès et
à tous ceux qui directement ou indirectement s'y trouvaient mêlés. On
voulait savoir ce que faisaient, disaient et pensaient M. et Mme de
Claudieuse, Cocoleu, M. Galpin-Daveline, maître Magloire, Mlle de
Chandoré, Mme de Boiscoran, le docteur Seignebos.
On puisait dans l'absence du marquis de Boiscoran une preuve nouvelle de
la culpabilité de Jacques.
On s'étonnait du séjour prolongé de maître Folgat, lequel avait
généralement déplu, par suite de son extrême réserve qu'on attribuait à
une fierté aussi excessive que déplacée, et on disait: «Il faut qu'il
n'ait guère d'ouvrage à Paris, pour rester comme cela des mois à
Sauveterre...»
Tout naturellement le rédacteur de L_'Indépendant de Sauveterre_
exploitait d'une ardeur sans pareille cette mine inespérée d'intérêt. Il
en oubliait sa grande querelle avec le rédacteur de L_'Impartial de la
Seudre_, qu'il accusait de bonapartisme et qui lui répondait par
l'épithète de communard.
Chaque jour, en dehors de la chronique locale, il ajoutait un paragraphe
à _l'Affaire Boiscoranz_. Et il écrivait, usant et abusant de
l'initiale:
La santé du comte de C..., bien loin de s'améliorer, décline
visiblement. Il se levait lors de son installation à Sauveterre, et
maintenant il ne quitte plus le lit. Celle de ses blessures qui,
dans le principe, semblait présenter le moins de danger, celle de
l'épaule, s'est soudainement aggravée sous l'influence des chaleurs
tropicales de ces derniers jours. À un moment, on a pu redouter la
gangrène, et croire qu'il en faudrait venir à une amputation. Hier,
M. le docteur S... nous a paru inquiet.
Et comme un malheur ne vient jamais seul, la plus jeune des filles
du comte de C... est très souffrante. Elle était malade de la
rougeole, lors de l'incendie; la terreur, le froid et le
déplacement ont amené une rechute qui peut n'être pas sans danger.
Au milieu de si cruelles épreuves, Mme la comtesse de C... est
admirable de dévouement, de courage et de résignation. Aussi,
lorsqu'il lui arrive de quitter un moment ses chers malades pour
venir à l'église prier pour eux, recueille-t-elle sur son passage
les marques de la plus respectueuse sympathie et la plus sincère
admiration.
«Ah! misérable Boiscoran!» s'écriaient les Sauveterriens après un tel
article. Le lendemain, ils lisaient:
Nous avons envoyé prendre à l'hôpital, et Mme la supérieure a
bien voulu nous donner des nouvelles de C..., le pauvre idiot dont
le rôle a été si décisif dans le drame sanglant du Valpinson.
L'état mental de C... ne s'est pas modifié depuis qu'il a été
soumis à l'examen des hommes de l'art. L'étincelle d'intelligence
allumée en son cerveau par l'horreur du crime semble décidément et
à tout jamais éteinte. Impossible de lui arracher une parole. À
peine semble-t-il reconnaître les gens qui prennent soin de lui. Il
n'est cependant pas enfermé. Inoffensif et doux, comme un pauvre
animal qui aurait perdu son maître, il erre tristement à travers
les cours et les jardins de l'hospice.
M. le docteur S..., qui s'était beaucoup occupé de lui, a presque
totalement renoncé à le voir.
Quelques personnes pensaient que C... serait appelé en témoignage.
Des informations puisées aux meilleures sources nous autorisent à
croire, au contraire, que les débats perdront cet élément si
dramatique d'intérêt, et que C... ne paraîtra pas devant le jury.
«Décidément la déclaration de Cocoleu a été un coup de la Providence»,
disaient, après cela, en hochant la tête, des gens qui n'étaient pas
bien éloignés d'y voir un miracle.
Le jour suivant, le rédacteur de L_'Indépendant_ s'occupait de M.
Galpin-Daveline:
M. G.-D..., écrivait-il, le juge d'instruction, est en ce moment
assez souffrant, ce qui est bien compréhensible, après une enquête
aussi laborieuse que celle de l'affaire Boiscoran. On nous assure
qu'il n'attend que l'arrêt de la chambre des mises en accusation
pour prendre un congé qu'il compte passer à une des stations
thermales des Pyrénées.
Arrivait alors le tour de Jacques:
M. J. de B... supporte mieux qu'on ne s'y serait attendu la
détention préventive. Sa santé, d'après les renseignements qui nous
parviennent, serait excellente, et son moral n'aurait point
souffert. Il lit beaucoup et consacre une partie de ses nuits à
préparer sa défense et à rédiger des notes pour ses avocats...
Puis venaient au jour le jour de moindres nouvelles:
Le secret de M. J. de B... vient d'être levé.
Ou:
M. de B... a eu ce matin une entrevue avec ses défenseurs, maître
M..., l'homme le plus éminent de notre barreau, et maître F..., un
jeune et déjà célèbre avocat de Paris. Cette conférence a duré
plusieurs heures. Nous nous abstiendrons de détails, mais nos
lecteurs comprendront la réserve que nous impose la situation
pénible d'un prévenu qui continue à protester énergiquement de son
innocence...
Et encore: