XX

Lorsque la marquise de Boiscoran, le jour de son départ de Sauveterre,

était allée rendre visite à son fils, Mlle Denise de Chandoré avait

demandé à y aller avec elle.

Refusée, la jeune fille n'avait pas insisté.

--Je vois bien qu'on me cache quelque chose, avait-elle dit simplement,

mais qu'importe!

Et elle s'était réfugiée au salon, et là, assise à la place où elle

s'asseyait autrefois, en ces temps heureux où Jacques passait près

d'elle toutes ses soirées, elle était restée de longues heures immobile,

les sourcils froncés, semblant suivre de l'œil dans l'espace des scènes

invisibles pour les autres.

L'inquiétude était sans bornes de grand-père Chandoré et des tantes

Lavarande. C'est qu'ils savaient, mieux peut-être qu'elle ne se savait

elle-même, Denise, leur enfant adorée, leur plus cher et leur unique

souci depuis bientôt vingt ans. C'est qu'ils connaissaient chacune des

expressions de cette physionomie, miroir fidèle de l'âme la plus pure.

C'est qu'à un tressaillement de son visage, à un geste, à une intonation

de sa voix, ils s'étaient habitués à démêler ses pensées.

--Certainement, Denise médite quelque grave projet, disaient les tantes

à M. de Chandoré. Elle réfléchit, elle calcule, elle est en train de

prendre une résolution.

C'était l'avis du vieux gentilhomme. Et à plusieurs reprises:

--À quoi penses-tu, chère fille? lui demanda-t-il.

--À rien, bon papa, répondit-elle.

--Tu es plus triste encore qu'à l'ordinaire; pourquoi?

--Hélas! le sais-je moi-même! Sait-on pourquoi, selon les jours, on a le

cœur plein de soleil ou plein de brume!

Mais, le lendemain, elle voulut absolument qu'on la conduisît chez ses

couturières, et, comme elle y trouva Méchinet, le greffier, elle resta

en conférence avec lui une grosse demi-heure. Puis, le soir, le docteur

Seignebos étant venu, elle le guetta à sa sortie et le tint longtemps à

causer tout bas devant la porte.

Et enfin, le lendemain encore, elle demanda qu'il lui fût permis d'aller

visiter Jacques.

Il n'y avait pas à lui refuser cette triste satisfaction. Il fut convenu

que l'aînée des tantes Lavarande, Mlle Adélaïde, l'accompagnerait.

Et, sur les deux heures, elles frappaient à la porte de la prison et

demandaient Jacques au geôlier qui était venu leur ouvrir.

--Je cours le chercher, mademoiselle, répondit Blangin. En attendant,

prenez donc la peine d'entrer chez moi, car le parloir est tellement

humide que moins vous y resterez, mieux cela vaudra.

Ainsi fit Mlle Denise, ou plutôt elle fit plus, car laissant la tante

Lavarande dans la pièce du bas, elle entraîna Mme Blangin dans la

chambre du haut, ayant, prétendit-elle, quelque chose à lui dire.

Quand elles redescendirent, Blangin était de retour, annonçant que M. de

Boiscoran attendait.

--Viens! dit la jeune fille en entraînant sa tante. Mais elle n'avait

pas fait dix pas dans l'étroit et long corridor qui menait au parloir,

qu'elle s'arrêta. Saisie par l'humidité qui tombait des voûtes comme un

linceul glacé, fléchissant sous l'excès des plus terribles émotions,

elle chancelait et en était réduite à s'appuyer au mur tout fleuri de

salpêtre.

--Seigneur! elle se trouve mal! s'écria Mlle Adélaïde.

Du geste, Mlle Denise lui imposa silence.

--Ce n'est rien, dit-elle, tais-toi! (Et rassemblant toute son énergie,

et appuyant sa petite main caressante sur l'épaule de la vieille

demoiselle:) Tante aimée, ajouta-t-elle, il faut que tu nous rendes un

immense service... C'est bien important, ce que j'ai à dire à Jacques,

et il serait très dangereux qu'on l'entendît... Je sais qu'on épie

souvent les conversations des prisonniers. Reste, je t'en prie, dans ce

corridor; si quelqu'un venait, tu nous préviendrais...

--Y songes-tu, chère enfant, serait-il convenable...

La jeune fille l'arrêta encore.

--Quand je suis venue passer la nuit ici, dit-elle, était-ce convenable?

Hélas! dans notre situation, toute démarche est convenable qui peut être

utile!

Et comme tante Lavarande ne répondait pas, certaine de sa ponctuelle

soumission, elle s'avança vers le parloir.

--Denise! s'écria Jacques dès qu'elle apparut sur le seuil. Denise!...

Il était debout, le malheureux, au milieu de cette grande salle lugubre,

plus blanc que le plâtre de la muraille, mais calme, en apparence, et

presque souriant. La violence qu'il se faisait était horrible. Mais

pouvait-il laisser voir à sa fiancée l'horreur de son désespoir! Ne

devait-il pas tout faire, au contraire, pour la rassurer?

S'avançant vers elle et lui prenant les mains:

--Ah! vous êtes bonne d'être venue, commença-t-il, trop bonne! Et

cependant je vous attendais. Depuis ce matin, j'ai l'oreille au guet et

je tressaille à tous les grincements de la porte de la prison. Mais me

pardonnerez-vous jamais de vous avoir réduite à pénétrer, pour me voir,

dans un lieu tel que celui-ci, malpropre et laid, et qui n'a pas même la

sinistre poésie de l'horrible?

Elle le regardait avec une fixité si obstinée que les paroles finirent

par expirer sur ses lèvres.

--Pourquoi me mentir, Jacques? dit-elle tristement.

--Je vous mens, moi?...

--Oui. Pourquoi affecter cette tranquillité si loin de votre âme, et

cette gaieté qui fait mal? N'avez-vous plus confiance en moi? Me

jugez-vous si enfant qu'il faille me dissimuler la vérité, ou si faible

et si veule que je ne puisse porter ma moitié de nos peines!... Cessez

de sourire, Jacques, car vous n'avez plus d'espoir...

--Vous vous trompez, Denise, je vous le jure.

--Non, Jacques. On me cache quelque chose, je m'en suis bien aperçue, et

je ne vous demande pas ce que c'est... Ce que je sais suffit: vous êtes

renvoyé devant la cour d'assises...

--Pardon, la chambre des mises en accusation n'a pas encore rendu son

arrêt!

--Mais elle le rendra, et il sera fatal.

C'était bien l'opinion et la terreur de Jacques. Il frémit. Et pourtant,

s'obstinant au rôle qu'il s'était imposé:

--Baste! fit-il, si je passe en cour d'assises, je serai acquitté.

--En êtes-vous bien sûr?

--J'ai pour moi quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent.

--Il en est donc une contre! s'écria la jeune fille. (Et, saisissant les

poignets de Jacques et les serrant avec une force dont jamais on ne

l'eût crue capable:) Cette chance unique, ajouta-t-elle, vous n'avez pas

le droit de la courir.

Jacques tressaillit de tout son corps. Était-ce possible! Comprenait-il

bien? Denise venait-elle lui conseiller cet acte de suprême désespoir

auquel l'avaient fait renoncer ses défenseurs!

--Que voulez-vous dire? fit-il d'une voix troublée.

--Je dis qu'il faut fuir.

--Fuir!...

--Rien n'est si facile. J'ai réfléchi, consulté, tout prévu. Les

geôliers sont à nous. Je viens de m'entendre avec la femme de Blangin.

Un soir, sitôt la nuit, on vous ouvre les portes. Un cheval sellé vous

attend hors de la ville et des relais ont été préparés. Vous montez à

cheval, et en quatre heures vous êtes à La Rochelle. Là, un de ces

bateaux pilotes qui peuvent braver les plus grosses mers vous prend à

son bord et vous transporte en Angleterre...

Jacques hochait la tête.

--Ceci est impossible, murmura-t-il. Je suis innocent... Je ne puis pas

abandonner tout ce qui m'est cher, vous, Denise, vous...

Une épaisse rougeur couvrait les joues de la jeune fille.

--Je me suis mal expliquée, Jacques, balbutia-t-elle, vous ne partiriez

pas seul...

D'un mouvement éperdu, il leva les mains vers le ciel.

--Dieu juste! s'écria-t-il, tu me devais cette compensation!

Et cependant, d'une voix plus forte, Mlle Denise poursuivait:

--Me supposeriez-vous assez lâche pour abandonner l'ami que tout trahit.

Non! non!... Grand-papa et tantes Lavarande m'accompagneront, et nous

vous rejoindrons en Angleterre... Vous changerez de nom et nous

passerons en Amérique, et nous chercherons bien avant dans les terres,

loin des villes et des hommes, quelque contrée nouvelle où nous nous

fixerons. Ce ne sera pas la France, c'est vrai. Mais la patrie, Jacques,

c'est le pays où l'on est libre, où l'on est aimé, où l'on vit heureux!

Remué jusqu'aux dernières, jusqu'aux plus subtiles fibres de son être

par les plus délirantes sensations, Jacques de Boiscoran laissait tomber

son masque d'impassible insouciance.

Était-il au monde un homme ayant reçu une preuve plus étonnante de

dévouement et d'amour! Et de quelle femme? D'une jeune fille qui

réunissait toutes ces qualités dont une seule rend fières les autres

jeunes filles, l'esprit et la grâce, la noblesse, la fortune, la beauté,

et qui était la réalisation sublime de tout ce qui se peut concevoir

d'angélique et de pur.

Ah! elle ne calculait pas, celle-là--comme l'autre!... Elle ne songeait

pas à prendre ses sûretés avant de tendre ses lèvres à un premier

baiser! Elle ne faisait pas de la duplicité une science, et de

l'hypocrisie son unique vertu! C'est bien entièrement et sans

arrière-pensée qu'elle s'abandonnait!

Et c'est au moment où Jacques voyait tout s'écrouler autour de lui, et

lorsqu'il touchait aux plus sombres abîmes du désespoir, que ce bonheur

lui arrivait, si grand et si inattendu que son âme fléchissait sous le

poids.

Un instant il demeura immobile, perdu de stupeur. Puis tout à coup,

d'une étreinte convulsive, attirant à lui sa fiancée, la pressant contre

sa poitrine et inondant de baisers ses cheveux à demi dénoués:

--Soyez bénie, ô ma bien-aimée! s'écria-t-il, soyez bénie de votre

fidélité au malheur. Je ne me plaindrai plus. J'aurai eu, quoi qu'il

advienne, ma part de félicité...

Elle crut qu'il consentait. Plus palpitante qu'une mésange aux mains

d'un enfant, elle se dégagea, et se reculant et plongeant son beau

regard dans les yeux de Jacques:

--Fixons donc le jour, dit-elle.

--Quel jour?

--Celui de votre évasion.

Ce seul mot rappela Jacques au sentiment affreux de sa situation. Il

planait au plus haut de l'azur, il retomba dans les fanges de la

réalité. Son visage rayonnant d'une joie céleste s'assombrit tout à

coup, et d'une voix rauque:

--C'est un rêve trop beau, prononça-t-il, que nous venons de faire, il

ne saurait se réaliser...

Ah! la pauvre jeune fille ne vit que trop qu'elle s'était trop tôt

réjouie.

--Que dites-vous? balbutia-t-elle.

--Je ne peux pas, je ne dois pas, je ne veux pas fuir!

--Vous me refusez, Jacques! Il ne répondit pas.

--Vous me refusez lorsque je vous jure que j'irai vous rejoindre et

partager votre exil! Doutez-vous donc de ma parole? Craignez-vous que

mon grand-père et mes tantes Lavarande ne me retiennent ici malgré

moi?...

Aux accents de cette voix suppliante, Jacques sentait en quelque sorte

se détremper son énergie, et sa volonté vaciller.

--Je vous en conjure, Denise, interrompit-il, n'insistez pas, ne

m'enlevez pas mon courage!

Elle devait souffrir horriblement. Ses yeux brillaient d'un éclat

insupportable. Ses lèvres sèches tremblaient.

--Vous vous résignez donc à passer en cour d'assises? dit-elle.

--Oui.

--Et si vous êtes condamné?...

--Je puis l'être, je le sais.

--C'est insensé! s'écria la jeune fille. Désespérée, elle se tordait les

mains; et sans suite, les paroles jaillissaient de sa bouche:

--Mon Dieu! disait-elle, inspirez-moi! Comment le fléchir, quelles

paroles employer?...

Jacques, ne m'aimez-vous donc plus? Pour moi, si ce n'est pour vous, je

vous en supplie, fuyons! C'est la honte évitée, c'est la liberté, c'est

le salut! Rien ne peut donc vous toucher!... Que voulez-vous? Faut-il

que je me traîne à vos pieds! (Et elle se laissait, en effet, glisser

aux pieds de Jacques.) Fuyez, répétait-elle, fuyez!

Ainsi que tous les hommes vraiment énergiques, Jacques, par l'excès même

de l'émotion, recouvrait la plénitude de son sang-froid. Maîtrisant

l'affreux désordre de sa pensée, il releva Mlle Denise et la porta

toute défaillante jusqu'au banc grossier du parloir.

S'agenouillant ensuite devant elle, et lui prenant les mains:

--Denise, commença-t-il, par pitié, revenez à vous et écoutez-moi. Je

suis innocent, et fuir, ce serait avouer que je suis coupable...

--Eh! qu'importe!

--Pensez-vous donc que ma fuite arrêterait le procès? Non. Absent, je

n'en serais pas moins jugé, et, reconnu coupable sans discussion, je

serais condamné, flétri, déshonoré sans retour...

--Qu'importe! dit-elle encore.

Alors il comprit que ce ne serait pas avec de telles objections qu'il la

ramènerait à la raison. Il se releva et d'une voix ferme:

--Laissez-moi donc, prononça-t-il, vous apprendre ce que vous ignorez.

M'évader est aisé, j'en conviens. Je crois comme vous que nous

gagnerions facilement l'Angleterre, et même que nous réussirions à nous

embarquer sans être inquiétés... Mais après? Le câble transatlantique

devance les plus rapides paquebots, et en mettant le pied sur le sol

américain, j'y trouverais sans doute des agents chargés de m'arrêter...

Supposons cependant que j'échappe à ce premier danger! Croyez-vous qu'il

soit au monde un lieu d'asile pour les incendiaires et les assassins? Il

n'en est pas... Aux plus extrêmes limites de la civilisation, je

rencontrerais toujours une police et des soldats qui, le traité

d'extradition à la main, me livreraient à la justice de mon pays. Seul,

je parviendrais peut-être à déjouer toutes les recherches. Je n'y

réussirais jamais vous ayant avec moi et ayant près de nous votre

grand-père et les tantes Lavarande.

Frappée de ces objections dont elle n'avait pas même eu l'idée, Mlle

de Chandoré se taisait.

--Cependant, continuait Jacques, j'admets que nous ayons échappé à tous

les périls. Quelle serait notre vie? Vous imaginez-vous ce que doit être

que de toujours fuir et toujours se cacher, que de n'oser affronter les

regards d'un étranger et de trembler sans cesse d'être découvert!...

Avec moi, Denise, votre existence serait celle de la femme d'un de ces

bandits que traquent toutes les polices du monde. Et, sachez-le, cette

existence est si épouvantable qu'on a vu des scélérats endurcis se

livrer pour en finir, et donner leur tête en échange d'une nuit de

sommeil!

Pareilles aux perles d'un collier qui s'égrène, de grosses larmes

roulaient silencieuses sur les joues de Mlle Denise.

--Peut-être avez-vous raison, Jacques, murmura-t-elle. Mais, malheureux,

si vous êtes condamné!...

--Eh bien! j'aurai du moins fait mon devoir. J'aurai tenu tête à la

destinée et défendu mon honneur. Et, quelle que puisse être la

condamnation, elle ne me terrassera pas, et tant que mon cœur n'aura pas

cessé de battre, je continuerai à lutter. Et si je meurs avant d'avoir

démontré mon innocence, c'est à mes amis, à mes parents, à vous, Denise,

que je léguerai la tâche de poursuivre ma réhabilitation!

Elle était digne de comprendre et de partager de tels sentiments.

--J'ai eu tort, Jacques, dit-elle en lui tendant la main, il faut me

pardonner...

Elle s'était levée, et après quelques instants elle s'apprêtait à se

retirer, lorsque Jacques la retint.

--Je ne veux pas fuir, dit-il, mais les gens qui consentaient à

favoriser mon évasion ne consentiraient-ils pas à me fournir le moyen de

passer un soir quelques heures hors de la prison?

--Je le crois, répondit la jeune fille, et si vous le voulez, je m'en

assurerai.

--Oui. Ce serait peut-être une suprême ressource...

Ils se séparèrent, sur ces mots, en s'exhortant au courage et en se

promettant de se revoir les jours suivants.

Mlle Denise rejoignit la pauvre tante Lavarande, bien lasse de sa

longue faction, et elles se hâtèrent de regagner la rue de la Rampe.

--Comme tu es pâle, mon Dieu! s'écria M. de Chandoré en apercevant sa

petite-fille, comme tu as les yeux rouges! Qu'est-il donc arrivé?

Elle lui raconta tout, et le vieux gentilhomme se sentit glacé jusque

dans la moelle des os, en reconnaissant qu'il n'avait dépendu que de

Jacques de Boiscoran de lui enlever sa petite-fille. Il ne l'avait pas

fait, cependant.

--Ah! C'est un honnête homme! s'écria-t-il. (Et effleurant de ses lèvres

le front de Mlle Denise:) Mais tu l'aimes donc plus que jamais?

murmura-t-il.

--Hélas! répondit-elle, n'est-il pas plus que jamais malheureux?

La corde au cou · 第 73 / 106 题