Déjà maître Folgat était à l'œuvre.
Confiance en sa cause, conviction de l'innocence de Jacques, attrait de
l'inconnu, fièvre de la lutte, incertitude du résultat, convoitise du
succès, affection, intérêt, passion, tout se réunissait pour exalter le
génie du jeune avocat et fouetter son activité. Et au-dessus de tout
encore planait, mystérieux et indéfinissable, le sentiment que lui
inspirait Mlle de Chandoré.
Car il avait subi le charme, comme tous les autres. Ce n'était pas de
l'amour, car dire amour, c'est dire espérance, et il savait bien que
toute et à tout jamais Mlle Denise appartenait à Jacques; c'était un
sentiment puissant et doux, qui lui faisait souhaiter se dévouer pour
elle et désirer d'être pour quelque chose dans sa vie et dans son
bonheur. C'est pour elle que, sacrifiant toutes ses affaires et oubliant
ses clients, il était resté à Sauveterre. C'est pour elle surtout qu'il
voulait sauver Jacques de Boiscoran.
À peine arrivé à la gare, il avait laissé la marquise de Boiscoran à la
garde du vieil Antoine et, sautant dans une voiture, il s'était fait
conduire chez lui.
La veille, il avait adressé une dépêche, son domestique l'attendait. En
moins de rien, il eut changé de vêtements. Remontant aussitôt en
voiture, il partit à la recherche de l'homme le plus apte, selon lui, à
éclaircir cette ténébreuse intrigue.
C'était un certain Goudar, qui avait à la préfecture de police des
fonctions assez mal définies, mais assez bien rétribuées pour lui donner
l'aisance. C'était un de ces agents à tout faire, que la police réserve
pour les opérations délicates et les expéditions scabreuses, où il faut
à la fois du flair et du tact, une intrépidité à toute épreuve et un
imperturbable sang-froid.
Maître Folgat avait eu occasion de le connaître et de l'apprécier, lors
de l'affaire de la Société d'Escompte mutuel. Lancé sur les traces du
gérant, qui s'était enfui laissant un déficit de plusieurs millions,
Goudar l'avait rejoint et arrêté au Canada, après trois mois de courses
effrénées à travers l'Amérique.
Mais le jour de son arrestation, ce gérant n'avait sur lui, dans son
portefeuille et dans ses malles, que quarante-trois mille francs.
Qu'étaient devenus les millions? Lorsqu'on l'interrogea, il répondit
qu'ils étaient dissipés; qu'il avait joué à la Bourse, qu'il avait été
malheureux...
Tout le monde le crut, sauf Goudar. Surexcité par l'appât d'une
récompense magnifique, il se remit en campagne et réussit, en moins de
six semaines, à retrouver seize cent mille francs qui avaient été
déposés à Londres chez une femme de mœurs équivoques.
L'histoire elle-même est bien connue. Ce qu'on ignore, c'est le génie
d'investigation, la fertilité de ressources et d'expédients qu'avait dû
déployer Goudar pour obtenir un tel résultat. Or, maître Folgat le
savait exactement, lui qui avait été le conseil et l'avocat des
actionnaires de la Société d'Escompte mutuel. Et il s'était bien juré
que si jamais une occasion se présentait, c'est à cet habile homme qu'il
aurait recours.
Goudar, qui était marié et père de famille, demeurait au diable, route
de Versailles, tout près des fortifications.
Il occupait, seul avec les siens, une petite maison dont il était, ma
foi, propriétaire, véritable retraite du sage, avec un jardinet sur la
route et, de l'autre côté, un vaste jardin où il cultivait des plantes
et des fruits admirables, et où il élevait toutes sortes d'animaux.
Car c'est un fait à remarquer que tous ces hommes de police, qui remuent
à la journée le fumier social, adorent la campagne et, dégoûtés sans
doute des hommes, aiment de passion les bêtes et les fleurs.
Lorsque maître Folgat descendit de voiture devant cette plaisante
habitation, une jeune femme de vingt-cinq ans, éblouissante de beauté,
de jeunesse et de fraîcheur, jouait dans le jardinet avec une petite
fille de trois à quatre ans, toute blonde et toute rose.
--Monsieur Goudar, madame? demanda maître Folgat après avoir salué.
La jeune femme rougit légèrement, et modeste, mais non embarrassée:
--Mon mari, monsieur, répondit-elle d'une voix admirablement timbrée,
est dans le jardin, et vous le trouverez en prenant cette allée qui
tourne la maison.
Ayant suivi l'indication, le jeune avocat ne tarda pas à apercevoir son
homme.
La tête couverte d'un vieux chapeau de paille, en pantoufles et en bras
de chemise, ayant devant lui un tablier bleu à pièce et à poche comme en
portent les jardiniers, Goudar était grimpé sur une échelle et
s'appliquait à loger dans des sacs de crin les superbes chasselas de ses
treilles.
Entendant le sable crisser sous des pas, il tourna la tête, et tout de
suite:
--Tiens! fit-il, maître Folgat chez moi!... Bonjour, maître!
Grande fut la surprise du jeune avocat de se voir ainsi reconnu du
premier coup d'œil. Il n'eût certes pas, lui, reconnu ainsi le policier.
Plus de trois ans s'étaient écoulés depuis qu'ils ne s'étaient vus. Et
combien de temps s'étaient-ils vus! pas une heure en deux fois.
Il est vrai que Goudar était un de ces hommes dont on ne garde pas
souvenir. De taille moyenne, il n'était ni gras ni maigre, ni brun ni
blond, ni jeune ni vieux. Un employé aux passeports eût certainement
écrit ainsi son signalement: front ordinaire, nez ordinaire, bouche
ordinaire, yeux de couleur indécise, absence de signes particuliers.
On ne pouvait pas dire qu'il eût l'air niais, mais il n'avait pas l'air
intelligent. En lui, tout était ordinaire, moyen et indécis. Pas un
trait saillant. Il devait fatalement passer inaperçu et être oublié
aussitôt passé.
--Vous me voyez en train de préparer ma récolte pour l'hiver, dit-il à
maître Folgat. Agréable besogne! Cependant je suis à vous. Encore ces
trois grappes dans ces trois sacs, et je descends.
Ce fut l'affaire d'un instant, et dès qu'il fut à terre:
--Eh bien! interrogea-t-il, que dites-vous de mon jardin?
Et tout de suite il voulut faire visiter son domaine, et avec les
extases d'un propriétaire, il vantait la saveur de ses poires duchesse,
il exaltait les couleurs éclatantes de ses dahlias, il célébrait
l'aménagement de sa basse-cour, où se voyaient des cabanes pour les
lapins et un bassin pour les canards de toutes couleurs et des espèces
les plus variées.
Du fond du cœur, maître Folgat maudissait ces enthousiasmes. Que de
temps perdu!... Mais quand on attend un service d'un homme, c'est bien
le moins qu'on flatte sa manie. Aussi renchérissait-il sur tous les
éloges. Et toujours dans le but de se concilier les bonnes grâces du
policier, tirant un étui à cigares et le lui présentant tout ouvert:
--Vous en offrirais-je un? fit-il.
--Merci, je ne fume jamais, répondit Goudar. (Et voyant l'étonnement de
l'avocat:) Jamais chez moi, du moins, ajouta-t-il. J'ai cru remarquer
que l'odeur du tabac déplaît à ma femme...
Positivement, si maître Folgat n'eût pas connu l'homme, il l'eût pris
pour quelque bon et simple rentier, inoffensif et rien moins que subtil,
et, lui tirant sa révérence, il se fût retiré. Mais il l'avait vu à
l'œuvre, et à sa suite il visita et admira encore une serre bien
établie, la couche des melons et la force des asperges.
Jusqu'à ce qu'enfin, conduisant son hôte au fond du jardin, sous une
tonnelle où se trouvaient une table et des sièges rustiques:
--Maintenant, dit Goudar, asseyons-nous, maître, et dites-moi votre
affaire, car ce n'est pas pour l'unique plaisir de visiter mon domaine
que vous êtes venu...
Goudar était de ces hommes qui ont reçu en leur vie plus de confidences
que dix confesseurs, dix avoués et dix médecins ensemble. On pouvait
tout lui dire.
Sans l'ombre d'une hésitation, et tout d'un trait, maître Folgat lui dit
l'histoire de Jacques et de Mme de Claudieuse.
Il écouta sans un mot, sans un geste, sans qu'un des muscles de son
visage tressaillît. Et quand l'avocat eut achevé:
--Eh bien! demanda-t-il.
--Avant tout, répondit maître Folgat, je voudrais votre impression.
Admettez-vous les explications de monsieur de Boiscoran?
--Pourquoi non? J'en ai, par ma foi, vu bien d'autres!
--Alors vous pensez que, malgré tant de charges qui l'accablent, il faut
croire à son innocence?
--Permettez, je ne pense rien. Diable! il faut étudier une affaire avant
d'émettre son opinion. (Il sourit, et regardant le jeune avocat:) Mais
voilà bien des préambules, fit-il. Qu'attendez-vous donc de moi?
--Votre aide, pour faire jaillir la vérité. L'homme de la préfecture,
assurément, s'attendait à quelque proposition de ce genre. Après une
minute de réflexion, regardant fixement maître Folgat:
--Si je vous ai bien compris, reprit-il, vous voudriez procéder à une
contre-instruction au bénéfice de la défense?
--Précisément.
--Et à l'insu de l'accusation?
--Juste.
--Eh bien! il m'est impossible de vous servir. Le jeune avocat était
trop au courant des affaires pour n'avoir pas prévu une certaine
résistance, et il s'était préoccupé des moyens de triompher.
--Ce n'est pas votre dernier mot, mon cher Goudar, dit-il.
--Pardonnez-moi. Je ne m'appartiens pas, j'ai un emploi et des
occupations journalières...
--Vous pouvez demander, et on ne vous refuserait certainement pas un
congé d'un mois.
--C'est vrai, mais il est certain aussi qu'on s'inquiéterait à la
préfecture de ce congé. On me surveillerait probablement. Et si l'on
venait à découvrir que je me mêle de faire de la police pour le compte
des particuliers, on me laverait la tête solidement et on se priverait
de mes services.
--Oh!...
--Il n'y a pas de «oh!» On ferait ce que je vous dis, et on aurait
raison. Car enfin, où irions-nous, et que deviendraient la sécurité et
la liberté individuelles, si le premier venu avait le droit d'embaucher
les agents de la préfecture et de les employer à sa fantaisie? Et que
deviendrais-je, si je venais à perdre ma place?
--La famille de monsieur de Boiscoran est riche et témoignerait
magnifiquement sa reconnaissance à l'homme qui le sauverait...
--Et si je ne le sauvais pas! Et si au lieu de réussir à démontrer son
innocence, je ne parvenais qu'à recueillir des preuves nouvelles de sa
culpabilité?
L'objection était si forte que maître Folgat n'essaya même pas de la
discuter.
--Je pourrais, dit-il, vous remettre comme entrée de jeu une certaine
somme qui vous resterait acquise quel que fût le résultat...
--Quelle somme? Une centaine de louis? Certes, cent louis ne sont pas à
dédaigner, mais qu'en ferais-je, si j'étais mis à pied? Je n'ai pas à
penser qu'à moi; j'ai une femme et un enfant, et pour toute fortune
cette bicoque qui n'est même pas finie de payer. Ma femme, qui est
orpheline, n'avait en dot que son état de repriseuse de dentelles et de
cachemires. Ma place n'est pas le Pérou, mais avec les gratifications
extraordinaires, elle me vaut, bon an mal an, sept ou huit mille francs,
sur lesquels j'en économise deux ou trois...
D'un geste amical, le jeune avocat l'arrêta.
--Si je vous offrais dix mille francs?...
--Une année d'appointements...
--Si je vous en offrais quinze mille?... Goudar ne répondit pas, mais
son œil brilla.
--C'est une affaire intéressante que celle de monsieur de Boiscoran,
poursuivit maître Folgat, et telle qu'il ne s'en présente guère. L'homme
qui parviendrait à démontrer l'inanité de l'accusation grandirait
singulièrement sa réputation...
--Se ferait-il aussi des amis au parquet?
--J'avoue que je ne le pense pas. L'homme de la police secouait la tête.
--Eh bien! moi, dit-il, j'avoue que ce n'est ni pour la gloire ni par
amour de l'art que je travaille. Oh! je sais bien que la vanité est le
grand mobile de quelques-uns de mes confrères; j'ai connu le père
Tabaret, je connais Lecoq... je suis plus positif. Mon métier ne m'a
jamais plu, et si je continue à l'exercer, c'est faute d'argent pour en
entreprendre un autre. Il désespère ma femme, d'ailleurs, qui ne vit pas
tant que je suis dehors, et qui tremble toujours qu'on ne me rapporte un
beau matin avec un couteau planté entre les épaules.
Sans cesser d'écouter, maître Folgat avait tiré de sa poche et posé sur
la table un portefeuille fort gonflé.
--Avec quinze mille francs, prononça-t-il, on peut entreprendre quelque
chose...
--C'est vrai... Il y a à vendre, touchant mon jardin, un terrain qui
m'irait comme un gant. Le commerce des fleurs rapporte gros à Paris et
plairait joliment à ma femme. On peut gagner beaucoup avec les fruits...
L'avocat comprenait bien qu'il tenait son homme.
--Ajoutez, mon cher Goudar, insista-t-il, qu'en cas de succès, ces
quinze mille francs ne seraient qu'un acompte. Peut-être les
doublerait-on. Monsieur de Boiscoran est le plus généreux des hommes, et
ce lui serait une joie que de récompenser royalement l'homme qui
l'aurait sauvé...
Il ouvrait son portefeuille, tout en parlant, et il en tirait quinze
billets de mille francs qu'il étalait sur la table.
--À tout autre qu'à vous, continua-t-il, j'hésiterais à remettre
d'avance une somme aussi forte. Un autre, l'argent reçu, ne s'occuperait
peut-être plus de mon affaire. Mais je sais votre probité, et si en
échange de mes billets, vous me donnez votre parole, je serai
tranquille... Voyons, est-ce dit?
L'émotion du policier était grande, car si maître qu'il fût de ses
impressions, il avait légèrement pâli.
Hésitant, il maniait les billets de banque d'une main frémissante,
jusqu'à ce que tout à coup:
--Attendez-moi deux minutes, dit-il.
Et se levant brusquement, il courut vers la maison.
Va-t-il consulter sa femme? se demandait maître Folgat.
Il y allait positivement, car le moment d'après ils apparurent au bout
de l'allée, discutant avec une certaine animation.
D'ailleurs, la discussion dura peu. Revenant à la tonnelle:
--C'est entendu, déclara Goudar, je suis votre homme.
Joyeusement, l'avocat lui serra la main.
--Merci! s'écria-t-il, car, aidé par vous, je réponds presque du
succès... Malheureusement le temps presse... Quand nous mettrons-nous à
l'œuvre?
--À l'instant. Permettez-moi de changer de costume et je suis à vous. Il
faudra que vous me donniez les clefs de la maison de la rue des Vignes.
--Je les ai dans ma poche...
--En ce cas, nous allons y aller immédiatement, car il me faut avant
tout reconnaître le terrain... Et vous allez voir si je suis long à ma
toilette!
Moins d'un quart d'heure après, effectivement, il reparaissait, vêtu
d'une longue redingote noire et ganté, présentant le type achevé de ces
dignes boutiquiers retirés, après fortune faite, qu'on rencontre dans la
banlieue de Paris, promenant au soleil l'ennui de leur oisiveté et
l'incurable regret de leur boutique.
--Partons, dit-il à l'avocat.
Et après avoir salué Mme Goudar, qui les accompagna de son plus
radieux sourire, ils montèrent en voiture en criant au cocher:
--Rue des Vignes, 23!
C'est une singulière rue que cette rue des Vignes, qui ne mène nulle
part, peu connue et si peu fréquentée que l'herbe y pousse dru. Très
longue, elle affecte la forme d'un vaste demi-cercle dont la rue de
Boulainvilliers est la corde. Montueuse, tortueuse, raboteuse, à peine
pavée, elle ressemble bien plus à une ruelle de village qu'à une des
voies de Paris. Point de boutiques, à peine quelques maisons, mais de
droite et de gauche d'interminables murs de jardins, au-dessus desquels
s'élèvent de grands arbres.
--Ah! l'endroit est bien choisi pour de mystérieux rendez-vous,
grommelait Goudar. Trop bien choisi même, car nous n'y trouverons pas de
renseignements.
La voiture s'arrêta devant une petite porte percée dans un vieux mur
dont les nombreuses réparations trahissaient les ravages des deux
sièges.
--Nous voilà au 23, bourgeois, dit le cocher, mais je ne vois pas de
maison...
On ne la voyait pas de la rue, mais étant entrés, maître Folgat et
Goudar l'aperçurent, s'élevant au milieu d'un immense jardin, simple et
coquette, avec son double perron, son toit d'ardoises et ses persiennes
fraîchement peintes.
--Mon Dieu! s'écria l'homme de la préfecture, qu'un jardinier serait
bien ici!
Et maître Folgat devina à son accent de telles convoitises que, tout
aussitôt:
--Si nous sauvons monsieur de Boiscoran, dit-il, je suis bien sûr qu'il
ne gardera pas cette habitation...
--Visitons! dit l'agent d'un ton qui révélait une envie immense de
réussir.
Malheureusement Jacques de Boiscoran avait dit vrai. Meubles, tapis,
tentures, tout était neuf, et c'est inutilement que Goudar et maître
Folgat explorèrent les quatre pièces du rez-de-chaussée et les quatre
pièces de l'étage supérieur, le sous-sol, où était la cuisine, et enfin
les greniers.
--Nous ne recueillerons pas un indice dans cette maison, déclara l'homme
de la préfecture. Pour l'acquit de ma conscience, j'y viendrai passer un
après-midi, mais aujourd'hui nous avons mieux à faire. Voyons les gens
des environs...
Les habitants ne sont pas nombreux, rue des Vignes. Un chef
d'institution et un nourrisseur, un serrurier en bâtiments et un loueur
de voitures, cinq ou six propriétaires et l'inévitable marchand de
vin-traiteur constituent toute la population.
--Notre tournée sera bientôt faite, dit l'homme de police, après avoir
ordonné au cocher d'aller attendre au bout de la rue.
Ni le chef d'institution ni ses employés ne savaient rien.
Le nourrisseur avait ouï dire que la maison numéro 23 appartenait à un
Anglais, mais il ne l'avait jamais aperçu et ignorait même son nom.
Le serrurier, lui, savait que cet Anglais s'appelait Francis Burnett. Il
avait fait pour lui divers travaux dont il avait été fort bien payé et
avait eu par conséquent occasion de le voir, mais il y avait si
longtemps de cela qu'il se déclarait incapable de le reconnaître.
--Nous jouons de malheur, disait maître Folgat après cette troisième
visite.
Plus fidèle était la mémoire du loueur de voitures. Il connaissait fort
bien, affirma-t-il, l'Anglais du numéro 23, l'ayant conduit deux ou
trois fois, et le signalement qu'il en donna était exactement celui de
Jacques de Boiscoran. Il se rappelait encore qu'un soir qu'il faisait un
temps affreux, sir Burnett était venu de sa personne lui demander une
voiture. C'était pour une dame qui y était montée seule et qui s'était
fait conduire place de la Madeleine. Mais la nuit était sombre, la dame
portait un voile épais, il n'avait pas distingué ses traits, et tout ce
qu'il pouvait dire, c'est qu'elle lui avait paru d'une taille au-dessus
de la moyenne.
--C'est toujours cela, disait Goudar en quittant le loueur. Mais le
mieux renseigné doit être le marchand de vin. Si j'étais seul, je
déjeunerais chez lui.
--J'y déjeunerai volontiers avec vous, déclara maître Folgat.
Ainsi fut-il fait, et ce fut sagement fait.
Le marchand de vin ne savait pas grand-chose; mais son garçon, qui
habitait le quartier depuis cinq ou six ans, connaissait de vue sir
Burnett et avait surtout bien connu sa domestique anglaise, Suky Wood.
Et, tout en servant, il donnait quantité de détails.
Suky, racontait-il, était une grande diablesse de plus de cinq pieds,
rousse à mettre le feu à ses bonnets, et qui avait les grâces d'un
cuirassier habillé en femme. Il avait souvent et longuement causé avec
elle, quand elle venait chercher une portion du «plat du jour» pour son
dîner, ou acheter de la bière qu'elle aimait beaucoup.
Elle se déclarait fort satisfaite de sa place, disant qu'elle y était
bien payée et qu'elle n'avait autant dire rien à faire, puisqu'elle
était seule à la maison les trois quarts de l'année.
Par elle, le garçon marchand de vin avait appris que M. Burnett devait
avoir un autre domicile, et qu'il ne venait rue des Vignes que pour
recevoir une dame. Même, cette dame intriguait beaucoup Suky. Jamais,
prétendait-elle, jamais elle n'avait pu seulement lui voir le bout du
nez, tant elle savait bien prendre ses précautions; mais elle se
promettait bien qu'elle finirait par la dévisager...
--Et comptez qu'elle y aura réussi tôt ou tard, souffla Goudar à
l'oreille de maître Folgat.
Enfin, par ce garçon marchand de vin, on sut encore que Suky avait été
très liée avec la servante d'un vieux rentier célibataire qui demeurait
au numéro 27.
--Il faut y aller, décida Goudar.
Précisément, le maître de cette fille venait de sortir, et elle était
seule au logis. Un peu effrayée d'abord de la visite et des questions de
ces deux inconnus, elle ne tarda pas à se rassurer aux patelinages de
l'homme de la préfecture, et, comme elle avait la langue des mieux
pendues, elle confirma pleinement et développa toutes les assertions du
garçon marchand de vin.
Suky, dont elle avait eu toute la confiance, ne s'était pas gênée pour
lui dire que M. Burnett n'était pas anglais et ne s'appelait pas
Burnett, et que s'il venait se cacher ainsi rue des Vignes sous un faux
nom, c'était pour y recevoir sa bonne amie, qui était une femme du grand
monde, admirablement belle.
Enfin, au moment de la guerre, quand elle avait quitté Paris, Suky avait
annoncé qu'elle se rendait en Angleterre dans sa famille.
En sortant de la maison du vieux rentier:
--C'est bien peu, ce que nous venons de recueillir, disait Goudar au
jeune avocat, et des jurés ne s'en contenteraient pas... Mais c'est
assez pour confirmer, au moins en partie, le récit de monsieur Jacques
de Boiscoran. Il nous est prouvé désormais qu'il recevait une femme qui
avait le plus grand intérêt à se cacher. Était-ce, comme il l'affirme,
madame de Claudieuse? C'est ce que Suky nous apprendrait, car
certainement elle l'a vue. Donc, il faut retrouver Suky... Et,
maintenant, remontons en voiture et rendons-nous à la préfecture. Vous
m'attendrez au café du Palais-de-Justice. Je n'en ai pas pour plus d'un
quart d'heure...
Il en eut pour une grande heure et demie, et maître Folgat commençait à
presque s'inquiéter quand enfin il reparut, l'air fort satisfait.
--Garçon, un bock, commanda-t-il. (Et s'asseyant en face de l'avocat:)
J'ai été longtemps, dit-il, mais je n'ai pas perdu mon temps. D'abord,
j'ai obtenu un congé d'un mois. J'ai ensuite mis la main précisément sur
le gaillard dont je rêvais pour expédier à la recherche de sir Burnett
et de Suky. C'est un brave garçon nommé Barousse, fin comme l'ambre, et
qui parle anglais comme s'il était né à Londres. Il demande, ses frais
de voyage payés, vingt-cinq francs par jour, plus quinze cents francs de
gratification s'il réussit. J'ai rendez-vous avec lui à six heures, pour
lui rendre une réponse définitive. Si ces conditions vous conviennent,
ce soir même, bien stylé par moi, il sera en route pour l'Angleterre.
Pour toute réponse, maître Folgat sortit un billet de mille francs en
disant:
--Voilà pour les premiers frais. Goudar avait achevé son bock.
--Cela étant, maître, reprit-il, je vous quitte... Je vais aller rôder
rue de la Ferme-des-Mathurins, autour de la maison de monsieur de Tassar
de Bruc, le père de madame de Claudieuse. Peut-être y récolterai-je
quelque chose. Demain, je passerai la journée à étudier à la loupe la
maison de la rue des Vignes, et à interroger les fournisseurs dont vous
m'avez donné la liste. Après-demain, j'aurai probablement fini ici.
Donc, dans quatre ou cinq jours, vous verrez arriver à Sauveterre un
individu qui sera moi. (Et se levant:) Car il faut que je sauve monsieur
de Boiscoran, ajouta-t-il; je le veux, il le faut... il a une trop jolie
maison... Allons, au revoir à Sauveterre.
Quatre heures sonnaient.
Sur les talons de Goudar, maître Folgat quitta le café et descendit les
quais pour gagner la rue de l'Université. Il avait hâte de revoir M. et
Mme de Boiscoran.
--Madame la marquise repose, lui répondit le valet auquel il s'adressa,
mais monsieur le marquis est dans son cabinet.
C'est là, en effet, que le jeune avocat le trouva, encore tout
bouleversé de l'épouvantable scène du matin.
Il n'avait rien dit à sa femme qu'il ne pensât, malheureusement; mais il
était désespéré de l'avoir dit en de telles circonstances. Et,
cependant, il en éprouvait un grand soulagement, car, en vérité, il se
sentait en partie délivré des horribles doutes dont il avait si
longtemps gardé le secret.
Lorsqu'il vit entrer maître Folgat:
--Eh bien? interrogea-t-il d'une voix altérée. Minutieusement le jeune
avocat répéta le récit de la marquise; mais il dit, en outre, ce qu'elle
n'avait pas pu dire, puisqu'elle l'ignorait: les projets désespérés de
Jacques.
À cette révélation, M. de Boiscoran eut un geste désolé.
--Malheureux! s'écria-t-il. Et moi qui l'accusais!... Il songeait à se
tuer!
--Et nous avons eu bien de la peine, maître Magloire et moi, ajouta
maître Folgat, à triompher de sa résolution, bien de la peine à lui
faire comprendre que jamais, quoi qu'il arrive, un innocent n'a le droit
de recourir au suicide...
Une grosse larme roulait le long des joues du vieux gentilhomme.
--Ah! j'ai été cruellement injuste! murmura-t-il. Pauvre malheureux
enfant! (Puis, tout haut:) Mais je le verrai, reprit-il, je suis résolu
à accompagner madame de Boiscoran à Sauveterre... Quand partez-vous?
--Rien ne me retient plus à Paris, tout ce que j'avais à y faire est
fait, et je pourrais partir ce soir même... Mais je suis vraiment trop
fatigué. Je compte prendre demain matin le train de dix heures
quarante-cinq.
--Cela étant, nous ferons le voyage ensemble. C'est entendu, n'est-ce
pas? Demain, à dix heures à la gare d'Orléans. Nous serons à Sauveterre
à minuit.