M. de Boiscoran riait d'un rire convulsif.

--Eh bien! oui, c'est vrai, un jour j'ai été imprudente et inconsidérée.

J'étais jeune, je ne savais rien de la vie, le monde me faisait fête, et

vous, mon mari, mon guide, tout à votre ambition, vous paraissiez

m'abandonner... Je n'ai pas su prévoir les conséquences d'une

coquetterie bien inoffensive...

--Voyez-les donc, maintenant, ces conséquences. Après trente ans, je

renie l'enfant qui porte mon nom et je dis que, s'il est innocent, il

expie la faute de sa mère. Fatalement, votre fils devait convoiter et

prendre la femme d'un autre, et, l'ayant prise, c'est justice qu'il

périsse par un adultère...

--Mais vous savez bien que je n'ai pas trahi mes devoirs, monsieur!

--Je ne sais rien...

--Vous l'avez reconnu, cependant, puisque vous vous êtes refusé à une

explication qui m'eût justifiée...

--C'est vrai, j'ai reculé devant une explication qui, avec votre

intraitable orgueil, eût abouti fatalement à une rupture, c'est-à-dire à

un affreux scandale.

La marquise eût pu répondre à son mari qu'en se refusant à sa

justification, il avait renoncé au droit d'articuler un reproche. À quoi

bon!

--Tout ce que je sais, continuait-il, c'est qu'il y a de par le monde un

homme que j'ai voulu tuer. Les propos de deux fats m'avaient livré son

nom. Je suis allé le trouver en lui disant que j'exigeais une

satisfaction et que je comptais assez sur son honneur pour dissimuler,

même à nos témoins, le motif réel de notre rencontre. Il m'a refusé la

satisfaction que je lui demandais, répondant qu'il ne me la devait pas,

que vous aviez été calomniée et qu'il ne se battrait avec moi que si je

l'insultais publiquement...

--Eh bien!...

--Que faire après cela? Commencer une enquête? Vos précautions devaient

être prises pour qu'elle n'aboutît pas. Vous épier? C'eût été me

dégrader inutilement, puisque vous étiez sur vos gardes. Fallait-il

plaider en séparation? La loi m'offrait cette ressource. Je pouvais vous

traîner devant des juges, vous livrer aux sarcasmes de mon avocat et

m'exposer aux railleries du vôtre... J'avais le droit de nous avilir, de

déshonorer mon nom, de clamer notre honte, de l'afficher, de la publier

dans les journaux... Ah! plutôt être dupe mille fois!

Mme de Boiscoran semblait confondue.

--Voilà donc, murmura-t-elle, l'explication de votre conduite depuis

tant d'années...

--Oui. Voilà pourquoi, tout à coup, j'ai renoncé aux affaires, moi que

vous appeliez ambitieux. Voilà pourquoi je me suis dérobé au monde, où

toujours il me semblait voir les visages sourire sur mon passage...

Voilà pourquoi, vous abandonnant l'éducation de votre fils et la

direction de votre maison, je suis devenu l'enragé collectionneur, le

maniaque égoïste que l'on connaît! Est-ce donc d'aujourd'hui seulement

que vous découvrez que vous avez gâté ma vie?

Il y avait plus de compassion que de ressentiment dans le regard dont

Mme de Boiscoran enveloppait son mari.

--Vous m'aviez dit vos injustes soupçons, monsieur, répondit-elle, mais

j'étais forte de mon innocence, et j'espérais que le temps et ma

conduite les avaient effacés...

--La foi perdue ne revient plus.

--Jamais l'épouvantable idée ne m'était venue que vous doutiez, que vous

pouviez douter de votre paternité!

Le marquis de Boiscoran secouait la tête.

--C'était ainsi, cependant, dit-il. J'ai cruellement souffert. J'aimais

Jacques. Oui, malgré tout, malgré moi-même, je l'aimais! N'avait-il pas

toutes les qualités qui sont l'orgueil et la joie d'une famille!

N'était-il pas généreux et fier, ouvert à tous les nobles sentiments,

affectueux et toujours empressé de me plaire! Jamais je n'ai eu qu'à me

louer de lui. Et encore en ces derniers temps, pendant cette exécrable

guerre, n'a-t-il pas fait preuve de la plus rare bravoure, et n'a-t-il

pas vaillamment conquis la croix qu'on lui a donnée!... Toujours, de

tous côtés, me sont venues à son sujet des félicitations. On me vantait

son intelligence, son application au travail. Hélas! c'est quand on me

disait que j'étais un heureux père que j'étais le plus malheureux des

hommes. Combien de fois ne m'est-il pas arrivé, d'un mouvement

irrésistible, de l'attirer sur mon cœur! Mais aussitôt le doute horrible

tressaillait en moi. S'il n'était pas mon fils!... Et je le repoussais,

et dans ses traits je cherchais quelque chose des traits de l'autre.

Sa colère s'épuisait, usée par son excès même. Il s'attendrissait. Et se

laissant tomber sur un fauteuil, et cachant son visage entre ses mains:

--S'il était mon fils, cependant! murmura-t-il. S'il était innocent...

Ah! ce doute est intolérable!... et moi qui me suis obstiné à ne pas

bouger d'ici!... Moi qui n'ai rien fait pour lui!... Je pouvais tout, au

début. Il m'eût été si facile d'obtenir que l'instruction fût confiée à

un autre qu'à ce Galpin-Daveline, son ami autrefois, maintenant son

ennemi mortel!

M. de Boiscoran l'avait dit, l'orgueil de la marquise était intraitable.

Et cependant, blessée aussi cruellement qu'une femme puisse l'être, elle

refoulait toutes les révoltes de son être et, songeant à son fils, elle

demeurait humble.

Tirant de son sein une lettre que Jacques lui avait fait parvenir dans

la soirée de son départ, elle la tendit à son mari en disant:

--Voulez-vous lire ce que vous écrit notre fils, monsieur?

D'une main tremblante, le marquis prit cette lettre, et, l'enveloppe

brisée, il lut:

_M'abandonnez-vous donc, mon père, quand tout le monde m'abandonne?

Jamais votre affection ne m'a été si nécessaire. Le péril est immense.

Tout est contre moi. Jamais un tel concours de circonstances fatales ne

s'est vu. Peut-être me sera-t-il impossible de démontrer mon innocence.

Mais vous, est-il possible que vous croyiez votre fils coupable d'un

crime stupide et lâche?... Oh, non! n'est-ce pas? Ma résolution est

prise, je lutterai jusqu'au bout... Jusqu'à mon dernier souffle, je

défendrai, non ma vie, mais mon honneur... Ah! si vous saviez!... Mais

il est de ces choses qu'on n'écrit pas, et qu'on ne peut dire qu'à son

père... Je vous en conjure, venez, que je vous voie, que votre main

serre la mienne... Ne refusez pas cette consolation suprême à votre

malheureux fils._

D'un bloc, le marquis s'était dressé.

--Oh, oui! bien malheureux! s'écria-t-il. (Et s'inclinant à demi devant

sa femme:) Je vous ai interrompue, fit-il. Maintenant, je vous prie de

tout me dire...

L'amour de la mère étouffa le ressentiment de la femme. Sans l'ombre

d'une hésitation, et comme si rien ne se fût passé, Mme de Boiscoran

répéta le récit de Jacques à maître Magloire.

Le marquis semblait un homme assommé.

--C'est inouï! répétait-il. (Et quand sa femme eut achevé:) Voilà donc,

reprit-il, pourquoi Jacques s'était si fort irrité quand vous lui avez

parlé d'inviter madame de Claudieuse, et pourquoi il vous avait dit que,

s'il la voyait entrer par une porte, il sortirait par l'autre... Nous ne

comprenions pas cette aversion...

--Hélas! ce n'était pas de l'aversion. Jacques ne faisait en cela que

servir la savante dissimulation de madame de Claudieuse.

En moins d'une minute, les résolutions les plus opposées se lurent sur

le visage de M. de Boiscoran. Il hésita, et enfin:

--Tout ce qui est possible pour réparer mon inaction, dit-il, je le

ferai. J'irai à Sauveterre. Il faut que Jacques soit sauvé. Monsieur de

Margeril est tout-puissant, voyez-le, je vous le permets, je vous le

demande...

Deux larmes brûlantes, les premières depuis le commencement de cette

scène, jaillirent des yeux de la marquise.

--Ne comprenez-vous donc pas, monsieur, dit-elle, que ce que vous me

demandez est maintenant impossible... Tout, oui, tout au monde, excepté

cela!... Mais Jacques et moi sommes innocents; Dieu aura pitié de nous,

maître Folgat nous sauvera.

La corde au cou · 第 71 / 106 题