XVIII

Tous à Sauveterre, M. de Chandoré aussi bien que Jacques lui-même,

calomniaient le marquis de Boiscoran.

Il s'obstinait à demeurer à Paris, c'est vrai, mais ce n'était certes

pas par indifférence, car il s'y mourait d'anxiété. Il avait sévèrement

défendu sa porte, même pour ses plus vieux amis, même pour ses marchands

de curiosités; il ne sortait plus, la poussière s'amassait sur ses

collections, et rien n'était capable de le tirer de son morne abattement

que l'arrivée d'une lettre de Sauveterre.

Chaque matin, il en recevait jusqu'à trois ou quatre, de la marquise ou

de maître Folgat, de M. Séneschal ou de maître Magloire, de M. de

Chandoré, de Mlle Denise et du docteur Seignebos lui-même. Et ainsi

il pouvait suivre à distance toutes les phases et jusqu'aux moindres

incidents du procès.

Seulement, c'est en vain qu'on le pressait de venir, qu'on l'en

conjurait dans l'intérêt même de son fils. Il ne bougeait toujours pas.

Une seule fois, ayant reçu, par l'entremise de Mlle de Chandoré, une

lettre de Jacques, il commanda à son valet de chambre de préparer sa

malle pour le soir même. Mais, au dernier moment, il avait ordonné de la

défaire, disant qu'il avait réfléchi, qu'il ne partirait pas. «Il se

passe quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit de monsieur le

marquis», disait aux autres domestiques le valet de chambre de

confiance.

Et, dans le fait, il passait ses journées et une partie de ses nuits

dans son cabinet, affaissé sur son fauteuil, mangeant à peine, ne

dormant plus, insensible à tout ce qui s'agitait autour de lui. Sur sa

table, il avait rangé bien en ordre toutes ses lettres de Sauveterre, et

sans cesse il les lisait et les relisait, les comparant entre elles,

commentant toutes les phrases, essayant, sans y parvenir, de dégager la

vérité de cette masse de détails et de renseignements.

C'est qu'il était bien loin de sa sécurité superbe du premier moment.

C'est que chaque jour lui avait apporté un doute, chaque courrier une

incertitude. C'est que, sans trêve ni relâche, il était assailli par les

plus horribles craintes. Il les écartait, mais toujours elles

revenaient, plus fortes et plus irrésistibles à chaque fois, comme les

lames de la marée montante.

Ainsi un matin, de très bonne heure, il était dans son cabinet. Ses

angoisses étaient plus intolérables que de coutume, car la veille maître

Folgat lui avait écrit: _«Demain cesseront nos incertitudes. Demain le

secret sera levé, et M. Jacques pourra recevoir maître Magloire, le

défenseur qu'il a choisi. Aussitôt, vous aurez des nouvelles.»_

Ces nouvelles, M. le marquis de Boiscoran les attendait. Et, deux fois

déjà, il avait sonné pour demander si le facteur n'était pas venu,

lorsque tout à coup son valet de chambre parut, et d'un air effaré:

--Madame la marquise, monsieur, dit-il. Elle vient d'arriver avec

Antoine, le domestique de monsieur Jacques...

Il n'avait pas achevé que la marquise entrait, plus défaite encore que

la veille dans le parloir de la prison, écrasée qu'elle était par les

fatigues d'une nuit de chemin de fer.

Le marquis, lui, s'était dressé tout d'une pièce. Et dès que le valet de

chambre fut sorti et la porte refermée, d'une voix frémissante, de cette

voix qui sollicite et cependant redoute une réponse décisive:

--Il arrive quelque chose d'extraordinaire? dit-il.

--Oui.

--Heureux ou malheureux?

--Triste!

--Dieu! Jacques aurait-il avoué?

--Comment avouerait-il, puisqu'il est innocent!

--Il s'est disculpé, alors?

--Pour moi, pour maître Folgat, pour le docteur Seignebos, pour nous

tous qui le connaissons et qui l'aimons, oui. Non pour le public, pour

ses ennemis, pour la justice... Il explique tout, mais les preuves lui

manquent.

Le visage déjà si sombre du marquis de Boiscoran s'assombrit encore.

--En d'autres termes, on doit le croire sur parole, fit-il.

--Ne le croyez-vous donc pas?

--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de ses juges...

--Eh bien! pour ses juges, on trouvera des preuves. Maître Folgat, qui

vient d'arriver par le même train que moi, et que vous verrez

aujourd'hui même, espère en découvrir.

--Des preuves de quoi?

Peut-être Mme de Boiscoran avait-elle appréhendé cet accueil. Elle

avait dû s'y préparer, et cependant il la troublait.

--Jacques, commença-t-elle, a été l'amant de la comtesse de

Claudieuse...

--Ah! ah! interrompit le marquis. (Et d'un ton d'offensante ironie:)

C'est une histoire d'adultère, ajouta-t-il.

La marquise ne répondit pas.

--Quand madame de Claudieuse, poursuivit-elle, a appris le mariage de

Jacques et qu'il l'abandonnait, exaspérée, elle a voulu se venger...

--Et, pour se venger, elle a essayé d'assassiner son mari.

--Elle voulait être libre...

D'un formidable juron, le marquis de Boiscoran interrompit sa femme:

--Et voilà tout ce que Jacques a trouvé! s'écria-t-il. C'est pour

aboutir à cette histoire qu'il s'est tu pendant l'instruction!

--Vous ne me laissez pas parler, monsieur. Notre fils est victime de

coïncidences inouïes...

--Naturellement! Les coïncidences inouïes sont l'éternel refrain de

quelques milliers de gredins que l'on condamne chaque année. Pensez-vous

donc qu'ils avouent? Jamais. Interrogez-les, tous vous prouveront qu'ils

sont victimes de la fatalité, d'une intrigue ténébreuse et, enfin, d'une

erreur judiciaire. Comme s'il pouvait y avoir des erreurs judiciaires, à

notre époque, après l'enquête du juge d'instruction et l'examen de la

chambre des mises en accusation...

--Vous verrez maître Folgat, il vous dira ses espérances.

--Et si elles échouent?... Mme de Boiscoran baissa la tête.

--Qu'adviendrait-il? insista le marquis.

--Tout ne serait pas encore perdu, monsieur; mais alors nous aurions

cette horrible douleur de voir notre fils traduit en cour d'assises.

La haute taille du vieux gentilhomme s'était redressée, sa face

s'empourprait, ses narines se gonflaient, la plus épouvantable colère

étincelait dans ses yeux.

--Jacques en cour d'assises! s'écria-t-il d'une voix formidable, et

c'est vous qui venez me dire cela, froidement, comme une chose toute

naturelle, comme une chose possible!... Et qu'arrivera-t-il, s'il passe

en cour d'assises? Il sera condamné, et on verra un Boiscoran au

bagne!... Mais non, ce n'est pas vrai!... Je ne prétends pas qu'un

Boiscoran ne puisse commettre un crime, la passion a des entraînements

insensés... Seulement, un Boiscoran revenu à lui se ferait justice

lui-même. Le sang lave tout. Jacques, lui, préfère le bourreau, il

attend, il ruse, il veut plaider... Pourvu qu'il sauve sa tête, il sera

content. Il s'estimera heureux s'il en est quitte pour quelques années

de travaux forcés... Et ce lâche serait un Boiscoran, il coulerait de

mon sang dans ses veines! Allons donc, madame. Jacques n'est pas mon

fils!

Si écrasée que fût la marquise, elle se redressa sous cette injure

atroce.

--Monsieur! s'écria-t-elle.

Mais M. de Boiscoran était hors d'état de rien entendre.

--Je sais ce que je dis, continua-t-il. Je me souviens de tout, moi, si

vous avez tout oublié... Allons, un retour sur votre passé...

Rappelez-vous la date de la naissance de Jacques, et dites-moi en quelle

année monsieur de Margeril a refusé de se battre avec moi!

L'indignation rendait des forces à la marquise.

--Et c'est aujourd'hui, s'écria-t-elle, que vous venez me dire cela,

après trente ans, et dans quelles circonstances, ô mon Dieu!

--Oui, après trente ans! L'éternité passerait sur de tels souvenirs

qu'elle ne les effacerait pas. Et sans ces circonstances que vous

invoquez, je ne vous aurais rien dit, jamais... Au temps dont je vous

parle, j'avais à choisir entre deux rôles: je pouvais être à mon gré

ridicule ou odieux. J'ai préféré me taire et ne pas éclaircir mes

doutes... C'en était fait du bonheur, j'ai voulu conserver le repos.

Nous avons vécu en bonne intelligence, mais entre nous, toujours, ainsi

qu'un mur d'airain, s'est dressé le soupçon.

Doutant, je me suis tu. Mais, aujourd'hui que les faits donnent raison à

mes doutes, je vous le répète: Jacques n'est pas mon fils!

Au fond de combien d'existences, paisibles en apparence et heureuses,

reposent ainsi, comme de subtils poisons au fond d'une coupe d'eau

limpide, d'atroces défiances qui, à la moindre secousse, remontent à la

surface.

Éperdue de douleur, de honte et de colère, la marquise de Boiscoran se

tordait les mains.

--Quelle humiliation! s'écriait-elle. Ce que vous faites est horrible,

monsieur. C'est une indignité que d'ajouter ce supplice infâme au

martyre que j'endure!

La corde au cou · 第 70 / 106 题