Tous à Sauveterre, M. de Chandoré aussi bien que Jacques lui-même,
calomniaient le marquis de Boiscoran.
Il s'obstinait à demeurer à Paris, c'est vrai, mais ce n'était certes
pas par indifférence, car il s'y mourait d'anxiété. Il avait sévèrement
défendu sa porte, même pour ses plus vieux amis, même pour ses marchands
de curiosités; il ne sortait plus, la poussière s'amassait sur ses
collections, et rien n'était capable de le tirer de son morne abattement
que l'arrivée d'une lettre de Sauveterre.
Chaque matin, il en recevait jusqu'à trois ou quatre, de la marquise ou
de maître Folgat, de M. Séneschal ou de maître Magloire, de M. de
Chandoré, de Mlle Denise et du docteur Seignebos lui-même. Et ainsi
il pouvait suivre à distance toutes les phases et jusqu'aux moindres
incidents du procès.
Seulement, c'est en vain qu'on le pressait de venir, qu'on l'en
conjurait dans l'intérêt même de son fils. Il ne bougeait toujours pas.
Une seule fois, ayant reçu, par l'entremise de Mlle de Chandoré, une
lettre de Jacques, il commanda à son valet de chambre de préparer sa
malle pour le soir même. Mais, au dernier moment, il avait ordonné de la
défaire, disant qu'il avait réfléchi, qu'il ne partirait pas. «Il se
passe quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit de monsieur le
marquis», disait aux autres domestiques le valet de chambre de
confiance.
Et, dans le fait, il passait ses journées et une partie de ses nuits
dans son cabinet, affaissé sur son fauteuil, mangeant à peine, ne
dormant plus, insensible à tout ce qui s'agitait autour de lui. Sur sa
table, il avait rangé bien en ordre toutes ses lettres de Sauveterre, et
sans cesse il les lisait et les relisait, les comparant entre elles,
commentant toutes les phrases, essayant, sans y parvenir, de dégager la
vérité de cette masse de détails et de renseignements.
C'est qu'il était bien loin de sa sécurité superbe du premier moment.
C'est que chaque jour lui avait apporté un doute, chaque courrier une
incertitude. C'est que, sans trêve ni relâche, il était assailli par les
plus horribles craintes. Il les écartait, mais toujours elles
revenaient, plus fortes et plus irrésistibles à chaque fois, comme les
lames de la marée montante.
Ainsi un matin, de très bonne heure, il était dans son cabinet. Ses
angoisses étaient plus intolérables que de coutume, car la veille maître
Folgat lui avait écrit: _«Demain cesseront nos incertitudes. Demain le
secret sera levé, et M. Jacques pourra recevoir maître Magloire, le
défenseur qu'il a choisi. Aussitôt, vous aurez des nouvelles.»_
Ces nouvelles, M. le marquis de Boiscoran les attendait. Et, deux fois
déjà, il avait sonné pour demander si le facteur n'était pas venu,
lorsque tout à coup son valet de chambre parut, et d'un air effaré:
--Madame la marquise, monsieur, dit-il. Elle vient d'arriver avec
Antoine, le domestique de monsieur Jacques...
Il n'avait pas achevé que la marquise entrait, plus défaite encore que
la veille dans le parloir de la prison, écrasée qu'elle était par les
fatigues d'une nuit de chemin de fer.
Le marquis, lui, s'était dressé tout d'une pièce. Et dès que le valet de
chambre fut sorti et la porte refermée, d'une voix frémissante, de cette
voix qui sollicite et cependant redoute une réponse décisive:
--Il arrive quelque chose d'extraordinaire? dit-il.
--Oui.
--Heureux ou malheureux?
--Triste!
--Dieu! Jacques aurait-il avoué?
--Comment avouerait-il, puisqu'il est innocent!
--Il s'est disculpé, alors?
--Pour moi, pour maître Folgat, pour le docteur Seignebos, pour nous
tous qui le connaissons et qui l'aimons, oui. Non pour le public, pour
ses ennemis, pour la justice... Il explique tout, mais les preuves lui
manquent.
Le visage déjà si sombre du marquis de Boiscoran s'assombrit encore.
--En d'autres termes, on doit le croire sur parole, fit-il.
--Ne le croyez-vous donc pas?
--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de ses juges...
--Eh bien! pour ses juges, on trouvera des preuves. Maître Folgat, qui
vient d'arriver par le même train que moi, et que vous verrez
aujourd'hui même, espère en découvrir.
--Des preuves de quoi?
Peut-être Mme de Boiscoran avait-elle appréhendé cet accueil. Elle
avait dû s'y préparer, et cependant il la troublait.
--Jacques, commença-t-elle, a été l'amant de la comtesse de
Claudieuse...
--Ah! ah! interrompit le marquis. (Et d'un ton d'offensante ironie:)
C'est une histoire d'adultère, ajouta-t-il.
La marquise ne répondit pas.
--Quand madame de Claudieuse, poursuivit-elle, a appris le mariage de
Jacques et qu'il l'abandonnait, exaspérée, elle a voulu se venger...
--Et, pour se venger, elle a essayé d'assassiner son mari.
--Elle voulait être libre...
D'un formidable juron, le marquis de Boiscoran interrompit sa femme:
--Et voilà tout ce que Jacques a trouvé! s'écria-t-il. C'est pour
aboutir à cette histoire qu'il s'est tu pendant l'instruction!
--Vous ne me laissez pas parler, monsieur. Notre fils est victime de
coïncidences inouïes...
--Naturellement! Les coïncidences inouïes sont l'éternel refrain de
quelques milliers de gredins que l'on condamne chaque année. Pensez-vous
donc qu'ils avouent? Jamais. Interrogez-les, tous vous prouveront qu'ils
sont victimes de la fatalité, d'une intrigue ténébreuse et, enfin, d'une
erreur judiciaire. Comme s'il pouvait y avoir des erreurs judiciaires, à
notre époque, après l'enquête du juge d'instruction et l'examen de la
chambre des mises en accusation...
--Vous verrez maître Folgat, il vous dira ses espérances.
--Et si elles échouent?... Mme de Boiscoran baissa la tête.
--Qu'adviendrait-il? insista le marquis.
--Tout ne serait pas encore perdu, monsieur; mais alors nous aurions
cette horrible douleur de voir notre fils traduit en cour d'assises.
La haute taille du vieux gentilhomme s'était redressée, sa face
s'empourprait, ses narines se gonflaient, la plus épouvantable colère
étincelait dans ses yeux.
--Jacques en cour d'assises! s'écria-t-il d'une voix formidable, et
c'est vous qui venez me dire cela, froidement, comme une chose toute
naturelle, comme une chose possible!... Et qu'arrivera-t-il, s'il passe
en cour d'assises? Il sera condamné, et on verra un Boiscoran au
bagne!... Mais non, ce n'est pas vrai!... Je ne prétends pas qu'un
Boiscoran ne puisse commettre un crime, la passion a des entraînements
insensés... Seulement, un Boiscoran revenu à lui se ferait justice
lui-même. Le sang lave tout. Jacques, lui, préfère le bourreau, il
attend, il ruse, il veut plaider... Pourvu qu'il sauve sa tête, il sera
content. Il s'estimera heureux s'il en est quitte pour quelques années
de travaux forcés... Et ce lâche serait un Boiscoran, il coulerait de
mon sang dans ses veines! Allons donc, madame. Jacques n'est pas mon
fils!
Si écrasée que fût la marquise, elle se redressa sous cette injure
atroce.
--Monsieur! s'écria-t-elle.
Mais M. de Boiscoran était hors d'état de rien entendre.
--Je sais ce que je dis, continua-t-il. Je me souviens de tout, moi, si
vous avez tout oublié... Allons, un retour sur votre passé...
Rappelez-vous la date de la naissance de Jacques, et dites-moi en quelle
année monsieur de Margeril a refusé de se battre avec moi!
L'indignation rendait des forces à la marquise.
--Et c'est aujourd'hui, s'écria-t-elle, que vous venez me dire cela,
après trente ans, et dans quelles circonstances, ô mon Dieu!
--Oui, après trente ans! L'éternité passerait sur de tels souvenirs
qu'elle ne les effacerait pas. Et sans ces circonstances que vous
invoquez, je ne vous aurais rien dit, jamais... Au temps dont je vous
parle, j'avais à choisir entre deux rôles: je pouvais être à mon gré
ridicule ou odieux. J'ai préféré me taire et ne pas éclaircir mes
doutes... C'en était fait du bonheur, j'ai voulu conserver le repos.
Nous avons vécu en bonne intelligence, mais entre nous, toujours, ainsi
qu'un mur d'airain, s'est dressé le soupçon.
Doutant, je me suis tu. Mais, aujourd'hui que les faits donnent raison à
mes doutes, je vous le répète: Jacques n'est pas mon fils!
Au fond de combien d'existences, paisibles en apparence et heureuses,
reposent ainsi, comme de subtils poisons au fond d'une coupe d'eau
limpide, d'atroces défiances qui, à la moindre secousse, remontent à la
surface.
Éperdue de douleur, de honte et de colère, la marquise de Boiscoran se
tordait les mains.
--Quelle humiliation! s'écriait-elle. Ce que vous faites est horrible,
monsieur. C'est une indignité que d'ajouter ce supplice infâme au
martyre que j'endure!